LE BOUDDHISME ET SA PROPAGATION DANS LaEXTR?ME ORIENT
ENDANT pr?¨s de trois cents ans, du IIIe au vie si?¨cle, la civilisation japonaise naeut gu?¨re ? subir daautre influence ??trang?¨re que celle de la morale de Confucius et de son ??cole. Cette influence fut essentiellement ??conomique, sociale et politique. Ca??tait au Bouddhisme qua??tait r??serv?? daop??rer au Japon une grande r??volution intellectuelle, religieuse et philosophique.
Le Bouddhisme est, de toutes les religions du globe, celle qui compte le plus daadeptes: on ne serait m?ame pas loin de la v??rit?? en disant quaelle en compte, ? elle seule, presque autant quaensemble les autres grandes religions r??unies. Toujours est-il quaelle est profess??e par quatre cents ? cinq cents millions de sectateurs plus ou moins fid?¨les, plus ou moins croyants, en Mongolie, en Mandchourie, au Tibet, au Lad?¢k, au Cachemyre, ? Ceylan, ? Java, en Birmanie, au P??gou, au Siam, au Lao, dans laAnnam, en Cor??e, aux ??les Loutchou et au Japon. Daorigine indienne, elle a ??t?? supplant??e par laIslamisme dans la r??gion qui fut son berceau. Mais, si la foi de Mahomet a triomph?? de laInde bouddhiste, elle naa pu y r??ussir que par la terreur du sabre; le Bouddhisme, lui, naa augment?? le nombre de ses partisans que par la seule arme dont il ait jamais fait usage: la persuasion. Cette persuasion saest op??r??e dans les conditions les plus ??tonnantes, et lahistoire ne nous montre nulle part une doctrine se propager avec moins de promesses et aussi peu daartifice. Ses missionnaires naavaient ? offrir aux peuples quails venaient convertir que des mortifications en ce monde, et, dans laautre, point de r??surrection, partant point de jouissances, point de paradis. Ils demandaient beaucoup de sacrifices dans la vie pr??sente, et promettaient peu ou rien apr?¨s la mort. Le nombre de leurs pros??lytes fut immense: ils trouv?¨rent partout des disciples d??vou??s, enthousiastes, pour les aider ? continuer leur ?uvre de conversion et de propagande.
Le Bouddha v??cut au VIe si?¨cle avant notre ?¨re. Il subsiste encore quelques incertitudes sur la??poque pr??cise de sa mort, mais la date de son existence ne saurait ?atre ??loign??e de celle que nous venons de mentionner. Il fut ainsi le contemporain de Laotsze en Chine, et sa??teignit, dit-on, en 543 avant notre ?¨re, alors que Confucius ??tait ?¢g?? de huit ans. Jaappelle tout particuli?¨rement votre attention sur ce synchronisme qui repose, en somme, sur des dates ? peu pr?¨s certaines.
Bouddha naest point un nom propre; caest un mot qui d??signe le plus haut degr?? de la Sagesse, la Sagesse transcendante. Le personnage auquel on laapplique commun??ment, le bouddha ??¢kya-Mouni, se nommait Siddh?¢rta et ??tait fils daun roi de Kapilavastou[146], ville situ??e dans le nord de laInde, sur la rive gauche du Gange. A la?¢ge de vingt-neuf ans, il quitta la cour de son p?¨re, pour vivre de la vie des mendiants, et ??tudia la doctrine des Brahmanes. Persuad?? de lainsuffisance de cette doctrine, il se retira dans les environs du village daOurouvilva, b?¢ti sur les bords de la rivi?¨re appel??e aujourdahui Phalgou. L? , pendant des ann??es cons??cutives, dans la plus aust?¨re des retraites, il se condamna ? toutes sortes de mortifications. Apr?¨s avoir dompt?? ses sens et subi de nombreuses extases, il acquit, pendant laune daelles, la conviction quail ??tait enfin arriv?? ? la connaissance absolue de la route par laquelle lahomme peut assurer ? sa personnalit?? la d??livrance ??ternelle. Il se d??cida, en cons??quence, ? quitter sa retraite, et alla pr?acher, pendant quarante-cinq ans, sa doctrine ? B??nar?¨s, ? R?¢djagriha, dans le Magadha, et ? ?r?¢vast??, dans le K?′sala (Oude). A sa mort, ses disciples se r??unirent en concile, sous les auspices du roi Adj?¢ta?§atrou, et charg?¨rent trois daentre eux de composer les livres sacr??s qui devaient servir d??sormais de loi ??crite pour le culte. K?¢?§yapa, pr??sident du concile, fut charg?? de laAbhidharma ou M??taphysique; Ananda, cousin germain de ??¢kya-Mouni, des So??tras ou pr??dications du Bouddha; Oup?¢li, de la Vinaya, caest-? -dire de tout ce qui concerne la Discipline. Ces trois parties du canon bouddhique form?¨rent la Tripitaka ou Triple Corbeille.-Deux autres conciles post??rieurs achev?¨rent de donner aux livres sacr??s du Bouddhisme la forme dans laquelle ils ont ??t?? transmis jusqua? nous.
On a beaucoup disput?? sur laesprit de la doctrine de ??¢kya-Mouni, et sur le sens du nirv?¢na, fin supr?ame de cette doctrine, tout aussi philosophique que religieuse. Le d??saccord, qui se manifeste dans les appr??ciations qui ont ??t?? faites au sujet de ce nirv?¢na, vient, ce me semble, de ce quaon naa pas suffisamment tenu compte des modifications qui se sont produites, suivant le temps et suivant les lieux, dans lainterpr??tation des pr??ceptes fondamentaux attribu??s au Bouddha. Suivant ces pr??ceptes, daaccord en cela avec la religion brahmanique, laHomme a ??t??, de toute ??ternit??, condamn?? ? des transmigrations successives, durant lesquelles il est soumis ? toutes les souffrances; et la mort, au lieu da?atre un terme ? ses maux, naest que le signal daune p??riode nouvelle daafflictions et de douleurs. Les moyens que les Brahmanes indiquaient pour ??chapper ? cette pers??cution incessante de laindividu parurent insuffisants, inefficaces ? ??¢kya: il leur en substitua daautres quail d??clara infaillibles. Pour ??chapper au malheur de la m??tempsycose, il faut daabord reconna??tre quatre v??rit??s, et r??gler sa vie en cons??quence de ces v??rit??s: 1o la douleur est la destin??e in??vitable de laindividu; 2o les causes de la douleur sont laactivit??, les d??sirs, les passions et les fautes qui en sont la r??sultante; 3o ces quatre causes de la douleur peuvent cesser par laentr??e de laindividu dans le nirv?¢na; 4o caest en suivant les pr??ceptes du Bouddhisme quaon atteint ? la sagesse transcendante, et quaon finit par aboutir au nirv?¢na.
Les pr??ceptes du Bouddhisme nous ordonnent da??viter dix d??fauts, savoir: 1o le meurtre des ?atres vivants; 2o le vol; 3o le viol; 4o le mensonge; 5o laivresse; 6o le go??t pour les danses et les repr??sentations th???¢trales; 8o la coquetterie; 9o la mollesse (avoir un coucher doux et somptueux); 10o laamour de laor et des objets pr??cieux.-La nomenclature de ces dix d??fauts varie suivant les ??coles; elle a ??t?? sensiblement modifi??e par le Bouddhisme japonais.
Les six vertus ? acqu??rir sont: 1o la g??n??rosit?? dans laaum?′ne; 2o la puret??; 3o la patience; 4o le courage; 5o la contemplation; 6o la science.
Il ne rentre pas dans le cadre de cette conf??rence de vous exposer daune fa?§on approfondie le syst?¨me g??n??ral de la doctrine de ??¢kya-Mouni. Je ne maoccupe ici du Bouddhisme que parce quail a ??t?? adopt?? par les Japonais, qui font laobjet de nos ??tudes. Et comme cette religion, diff??rente, au Tibet et en Mongolie, de ce quaelle ??tait originairement dans laInde, saest modifi??e en Indo-Chine, en Chine, en Cor??e, et peut-?atre plus encore au Japon, je serais entra??n?? dans de trop longs d??veloppements si jaessayais de vous exposer ses principes dans tous les pays o?1 elle est parvenue ? saenraciner. Je maoccuperai donc, ? peu pr?¨s exclusivement, de son existence dans les ??les de laExtr?ame-Orient.
Le Bouddhisme fut introduit en Chine en laan 65 de notre ?¨re[147], sous le r?¨gne de laempereur Ming-ti, de la dynastie des Han. Ce prince envoya, cette ann??e, des ambassadeurs dans laInde, pour y chercher la doctrine bouddhique.
Trois si?¨cles plus tard, en 372, des missionnaires chinois la r??pandirent en Cor??e, dans le royaume de Kao-li, et dans celui de Paik-tse, en 384. Caest de ce dernier pays quaelle fut transport??e au Japon, o?1 elle parut, dit-on, pour la premi?¨re fois, au milieu du VIe si?¨cle de notre ?¨re. Le dixi?¨me mois de la treizi?¨me ann??e du r?¨gne daAma-kuni-osi-hiraki-niwa (Kinmei), le roi de Paiktse, nomm?? Sei-mei wau ?le Roi resplendissant de saintet???, ou simplement Sei-wau ?le saint Roi?, envoya, en hommage, au mikado, une statue de cuivre de ??¢kya-Mouni, des drapeaux, des dais de soie et les livres sacr??s du Bouddhisme[148]. Laempereur, en recevant ces pr??sents religieux et apr?¨s avoir entendu laenvoy?? du roi de Paiktse exposer les m??rites de la doctrine de ??¢kya, que le sage Tcheoukoung et Confucius lui-m?ame naavaient pas eu le bonheur de conna??tre, ??prouva une vive satisfaction, sauta de joie et sa??cria que, jusquaalors, depuis laantiquit??, nul naavait obtenu[149] la faveur de poss??der la Loi merveilleuse. So-ka-no Iname-no Su-kune, ministre du mikado, insista pour que le Bouddhisme f??t reconnu comme religion de laEtat, se fondant sur ce que, tous les pays occidentaux laayant accept??, il ne convenait pas que le Japon f??t seul ? le repousser.
O-kosi, du mono-no be (laun des corps constitu??s de laarm??e nationale), fut daun avis contraire. Il fit observer ? laempereur que le Japon, avec ses cent quatre-vingts dieux, avait des adorations ? accomplir le printemps et la??t??, laautomne et lahiver, et soutint que, si laon se d??cidait ? adorer des dieux ??trangers, il ??tait fort ? craindre que les dieux du pays naen ??prouvassent de la col?¨re[150].
Le mikado, intimid?? par les paroles daOkosi, fit don de la statue de Bouddha ? son ministre Iname. Celui-ci la transporta dans son habitation, quail transforma en temple (tera) pour la recevoir.
Sur ces entrefaites, une grande maladie pestilentielle se d??clara dans laempire. Okosi attribua la cause du fl??au ? laarriv??e au Japon de la statue de ??¢kya, laquelle avait provoqu?? le m??contentement des divinit??s locales. Le mikado se rendit ? ses repr??sentations: la statue fut jet??e dans le Horiy?? de la rivi?¨re daOhosaka, et le temple qui lui avait ??t?? consacr?? fut livr?? aux flammes.[151]
Cet ??v??nement, funeste aux premi?¨res tentatives de pr??dication du Bouddhisme au Japon, naemp?acha cependant pas cette doctrine de faire rapidement des progr?¨s dans laarchipel. En d??pit des pers??cutions, le nombre de ses sectateurs devint de jour en jour plus consid??rable; et, bien qua? laoccasion daune nouvelle ??pid??mie on ait encore une fois renvers?? les statues de ??¢kya et br??l?? ses temples, sous le r?¨gne de Nu-naka-kura-futo-tamasiki (Bindatsou), plusieurs grands de laempire, un neveu de laempereur, nomm?? Mumaya-do-no Wausi, et le premier ministre Muma-ko, entre autres, se montr?¨rent tr?¨s ardents sectateurs du nouveau culte. Ce dernier tomba malade de d??sespoir, en voyant les pers??cutions dont ??tait laobjet la religion quail avait embrass??e. Il supplia le mikado de lui permettre daadorer ??¢kya, sans laintervention duquel il ne pourrait jamais r??tablir sa sant??. Laempereur daigna ??couter sa supplique, et lui dit: ?Je te permets, ? toi seul, de pratiquer la religion bouddhique[152]?. Mumako fut rempli de joie: il avait obtenu ?lainou?ˉ? (mi-z?′-u)[153]. On consid?¨re cet ??v??nement comme laorigine de la restauration du Bouddhisme au Japon.
Sous le r?¨gne suivant, la seconde ann??e, le mikado ??tant tomb?? malade, on lui conseilla daautoriser la pratique du Bouddhisme dans son empire. Cette permission fut accord??e, en d??pit des r??sistances de laancien r??gent Mori-ya. A la mort de laempereur, qui survint peu de temps apr?¨s, Mumako offrit le tr?′ne ? un de ses fils, Mumaya-do-no Wau-si, que je vous ai cit?? tout ? laheure pour son d??vouement ? la religion bouddhique. Ce prince, profond??ment p??n??tr?? des principes de ??¢kya, naaccepta pas le tr?′ne, mais il profita de son influence pour donner de grandes facilit??s ? la propagande des bonzes. Il est rest?? tr?¨s populaire au Japon, sous son nom posthume de Syau-toku-tai-si ?le prince imp??rial ? la sainte vertu?. On lui doit la??dification de neuf pagodes[154]. En outre, on cite le temple quail fit b?¢tir dans la province de Setsou, sous le nom de Si-ten-wau-si ?le temple des quatre Mah?¢r?¢dja?.
Syautoku-ta?ˉsi, devenu r??gent, sous le r?¨gne de laimp??ratrice Toyo-mi-ke kasikiya bime (Souik?′), continua ? prot??ger le Bouddhisme et ? en expliquer les livres sacr??s. Fid?¨le aux enseignements de ??¢kya, il saabstint toute sa vie de tuer aucun ?atre vivant; et, dans les repas quail donnait aux hauts fonctionnaires de laempire, il ne leur offrait que des l??gumes pour nourriture. Il mourut en 621 de notre ?¨re[155].
Sous les r?¨gnes suivants, le Bouddhisme se propagea de plus en plus au Japon, et devint bient?′t la religion officielle de laEmpire. A ce sujet, je dois appeler votre attention sur une erreur tr?¨s commun??ment r??pandue. On r??p?¨te sans cesse quail existe trois religions au Japon: 1o la Kami-no miti ou Sin-tau, religion des G??nies; 2o la Hotoke-no miti ou But-tau, religion du Bouddha; 3o la Syu-tau, religion de Confucius ou des Lettr??s. Rien naest plus inexact. La sin-tau est une sorte de culte des h??ros antiques de la nation, naexcluant, en aucune fa?§on, la pratique de la But-tau ou Bouddhisme, qui est, en r??alit??, la seule doctrine religieuse des Japonais. Quant ? la pr??tendue religion des Lettr??s, ce naest, tout au plus, quaune philosophie morale, cultiv??e dans les ??coles, alors que les jeunes gens sainitient ? la langue et ? la litt??rature chinoises, et par quelques savants qui, au sortir de leurs classes, ont pers??v??r?? dans la??tude des monuments ??crits du C??leste-Empire.
Il est donc bien entendu quaun Japonais peut pratiquer le culte, daailleurs bien simple, bien rudimentaire, de la Kami-no miti, sans, pour cela, cesser da?atre un bouddhiste fervent et d??vot. Daailleurs le Bouddhisme saest partout associ??, plus ou moins, aux croyances et aux pr??jug??s des pays o?1 il est venu saimplanter. Le m??lange des id??es est tel, au Japon, quaon serait parfois tent?? de trouver la contradiction m?ame de laid??e fondamentale du Bouddhisme dans la doctrine des sectes qui naen pr??tendent pas moins suivre les enseignements du bouddha ??¢kya-Mouni.
Cela est tellement vrai que le nirv?¢na, fin supr?ame de laindividu, qui saaccomplit, pour la majeure partie des ??coles bouddhiques, dans le Grand-Tout, o?1 viennent saan??antir les individualit??s, comme les gouttes daeau viennent se perdre dans laOc??an, repr??sente, au contraire, pour quelques sectes du Japon, la??tat de b??atitude de la?¢me dans le sein de la divinit??, apr?¨s laextinction de la vie terrestre. Une des deux ??coles des Svabh?¢vikas, lesquelles comptent parmi les plus anciennes du Bouddhisme, admet ??galement que les ?¢mes qui ont atteint le nirvritti (d??livrance finale) y conservent le sentiment de leur autonomie et ont conscience du repos dont elles jouissent ??ternellement[156].
Laalliance du Bouddhisme avec le Sintau?ˉsme ou culte national des h??ros japonais, ??tait daailleurs une n??cessit?? pour faire accepter la doctrine de ??¢kya-Mouni aux fiers insulaires du Nippon. Un des plus c??l?¨bres docteurs de la foi indienne, qui vivait au ixe si?¨cle, Kau-bau Dai-si, laavait fort bien compris. Il annon?§a donc au peuple que les deux doctrines naen formaient en r??alit?? quaune seule, et que la?¢me du Bouddha avait transmigr?? dans le corps de la grande D??esse solaire, Tensyau Dai-zin. De la sorte, il ??tait loisible ? tout fid?¨le daadorer en m?ame temps le Bouddha et les Kamis ou G??nies tut??laires de la nation.
Il y a daailleurs, dans les habitudes regieuses des Japonais, la plus grande libert??, jointe souvent aussi ? la plus profonde indiff??rence. Chacun adore les dieux qui lui conviennent, quand et comme il laentend. La population des campagnes surtout ne se pr??occupe gu?¨re de laorigine des idoles pr??sent??es ? sa v??n??ration: pourvu quaelle ait, dans ses temples, quelques statues auxquelles elle puisse adresser des pri?¨res et demander des faveurs, elle naa garde de saenqu??rir de la source et de la raison da?atre du culte auquel elle saadonne moins par go??t que par habitude inv??t??r??e.
La??tude du Bouddhisme japonais doit donc ?atre envisag??e sous deux aspects absolument distincts: le Bouddhisme philosophique, cultiv?? par un petit nombre de bonzes instruits et expos?? dans des ouvrages indig?¨nes daex??g?¨se, de pol??mique et de sp??culation, et le Bouddhisme vulgaire, pratiqu?? par int??r?at social ou individuel, par tradition ou par routine, dans les diff??rentes classes de la population du pays.
Le Bouddhisme philosophique japonais passe pour avoir atteint un haut degr?? da??l??vation intellectuelle[157], mais il naest pas possible encore ? la science de laappr??cier, car les orientalistes naont point abord?? la??tude des monuments litt??raires qui pourront nous le faire conna??tre un jour. Tout ce que je puis dire, daapr?¨s quelques entretiens que jaai eus avec des moines ??clair??s du Nippon, caest quail r?¨gne une grande ind??pendance daid??es dans cette doctrine, quaelle tend ? sa??tablir sur des bases scientifiques, quaelle admet tous les changements que les progr?¨s de laexp??rience et de laobservation pourront motiver, et que, sauf quelques affinit??s plut?′t philosophiques que dogmatiques avec la foi de ??¢kya-Mouni, elle ne tient gu?¨re ? maintenir comme canoniques un grand nombre daaphorismes du c??l?¨bre r??novateur indien[158].
Le Bouddhisme vulgaire des Japonais, comme le Bouddhisme vulgaire de la Chine et de la plupart des contr??es qui ont adopt?? cette doctrine, est une religion fond??e sur les croyances les plus grossi?¨res et sur un ??norme amas de superstitions invent??es pour assouvir le besoin de merveilleux daune population na?ˉve et ignorante. Le culte essentiellement formaliste dont les bonzes se font les instruments int??ress??s, mais presque toujours inintelligents, se traduit par des c??r??monies de d??votion en lahonneur des innombrables idoles offertes ? laadoration de la masse inculte qui fr??quente les pagodes et les lieux de p?¨lerinage. La foule aime le spectacle: les bonzes ont imagin?? un rituel de nature ? donner ample satisfaction ? ce besoin de mise en sc?¨ne, si avantageux pour maintenir la domination daun clerg?? avide et abruti. La plupart des exercices religieux sont accompagn??s par le son des cloches ou des gongs, que les bonzes frappent ? coups de marteau r??p??t??s en cadence. Dans certaines sectes, les pr?atres se rev?atent de costumes brillants, tandis que, dans daautres, ils affectent de se couvrir dahabits crasseux et de haillons. Les uns prescrivent le bapt?ame, la confession, et font des sermons en forme de conf??rences; daautres saabstiennent de ces pratiques, et font consister la liturgie en des chants langoureux et monotones qui am?¨nent doucement les fid?¨les ? une sorte daabaissement intellectuel et m?ame dah??b?¨tement contemplatif. De toutes parts, laid??e fondamentale de la doctrine est rel??gu??e sur un plan lointain, o?1 elle naest plus perceptible pour la courte vue des croyants, et la pens??e religieuse est noy??e dans da??troites formules et dans les aphorismes le plus souvent inintelligibles dainsignifiantes litanies. Et cela ? un tel point que la lecture des livres sacr??s ? haute voix et dans une langue de convention, notamment celle du Be?′-hau Ren-ge Kyau (le Lotus de la Bonne Loi), dont on d??bite des fragments dans les pagodes, comme on lit des versets de laEvangile dans les ??glises et les temples chr??tiens, ne fournit aucun sens ? laoreille de ceux qui la??coutent, ni m?ame ? laesprit des bonzes qui sont charg??s de les fredonner[159].
Nous ne poss??dons jusqua? pr??sent que des renseignements vagues et tr?¨s insuffisants sur le caract?¨re particulier de chacune des grandes sectes bouddhiques qui se sont successivement constitu??es au Japon. Une appr??ciation quelconque de leurs doctrines serait donc ? tous ??gards pr??matur??e. Je me bornerai, en cons??quence, ? vous citer trois daentre elles qui sont souvent mentionn??es dans les auteurs indig?¨nes, et ? vous donner, sur la premi?¨re, quelques indications bas??es sur la traduction r??cente daun livre d?? ? son c??l?¨bre instituteur dans les ??les de laextr?ame Orient.
Les r?¨gles de la secte dite Sin-gon, fond??e par le bouddhisattwa Loung-meng, natif de laInde m??ridionale (800 ans apr?¨s la mort de ??¢kya-Mouni), furent introduites au Japon par K?′-bau Da?ˉ-si. Ce personnage, laun des plus populaires du Nippon, naquit la cinqui?¨me ann??e de la p??riode Hau-ki (774 de notre ?¨re), et montra, d?¨s son enfance, des qualit??s intellectuelles qui lui firent donner le nom de Sin-t?′ ?le jeune homme divin?. Apr?¨s avoir fait une ??tude approfondie des King ou Livres sacr??s de la Chine et des historiens chinois, il entra au couvent et saadonna ? la culture des canons bouddhiques. On lui conf??ra daabord le titre de K?′-ka?ˉ ?laOc??an du Vide?, et, quelques ann??es apr?¨s, celui de K?′-bau Da?ˉ-si ?le Grand Ma??tre qui r??pand la Loi?, sous lequel il est connu dans lahistoire. A la?¢ge de trente ans, il saembarqua pour la Chine, o?1 il demeura trois ans pour se perfectionner dans la connaissance de la doctrine de ??¢kya, sous la direction daun moine nomm?? Hoe?ˉ-ko. De retour dans son pays, il saappliqua ? vulgariser les enseignements quail avait recueillis durant son s??jour sur le continent. On lui attribue, en outre, lainvention de la??criture encore en usage de nos jours, sous le nom de hira-kana. Il mourut en 835, ? la?¢ge de soixante-deux ans, et, depuis lors, de nombreux temples ont ??t?? ??difi??s pour c??l??brer sa m??moire.
Parmi les ouvrages de K?′bau Da?ˉsi, laun des plus r??pandus au Japon est le Zitu-go kyau ou ?laEnseignement des V??rit??s?. Ce trait??, dont jaai publi?? le texte avec une traduction fran?§aise et un commentaire[160], a ??t?? pendant longtemps expliqu?? dans toutes les ??coles, o?1, le plus souvent, les ??l?¨ves en apprenaient les maximes par c?ur. Caest ? peine si on y reconna??t des traces de la doctrine de ??¢kya-Mouni, et il faut y voir plut?′t un recueil dainstructions morales quaun livre religieux proprement dit. On y trouve cependant laexpression des id??es de laauteur, au sujet de la?¢me ?qui p??riclite au fur et ? mesure que le corps saaffaiblit par la vieillesse?. Il y est ??galement question du nirv?¢na (en Japonais: ne-han). Suivant K?′bau, cet ??tat supr?ame de la?atre ??mancip?? consiste dans laabsence absolue de d??sirs, alors que lahomme, se confiant ? la nature, se pla??t dans un milieu de qui??tude. Il para??t daailleurs ??vident que la?cole dite Sin-gon ne croyait pas ? laimmortalit?? de la?¢me. Un recueil de maximes populaires, imprim?? dahabitude ? la suite du livre de K?′bau, le D?′-zi kyau, dit express??ment: ?Quand lahomme est mort, il reste sa renomm??e; quand le tigre est mort, il reste sa peau[161].?
Ne nous h?¢tons pas cependant,-je ne saurais trop le r??p??ter,-de prononcer un jugement au sujet de la m??taphysique des sectes bouddhiques du Japon, et attendons pour cela que nous poss??dions les livres qui repr??sentent r??ellement leur philosophie doctrinale. Toute appr??ciation, fond??e sur les seules donn??es recueillies par les voyageurs, est n??cessairement incertaine, insuffisante et d??pourvue du v??ritable caract?¨re scientifique[162].
Laobservance dite Ten-tai, cr????e en Chine par un moine connu sous le titre de Tien-ta?ˉ ta-sse[163], fut apport??e au Japon par un certain Sa?ˉ-t?′ et devint, lors de la fondation de la fameuse pagode Yenryaku si (en 824), la doctrine daune des sectes importantes du pays.
La secte de Ik-kau-zyu, fond??e par le bonze Sin-ran, qui vivait de 1171 ? 1262, fut pendant longtemps, et m?ame jusqua? notre ??poque, une des plus consid??rables du Nippon. Profond??ment d??vou??s ? la personne des Syaugouns, ses pr?atres jouissaient dahonneurs et de privil?¨ges exceptionnels. Ils na??taient point daailleurs astreints aux rigueurs impos??es aux autres associations monastiques: le mariage leur ??tait permis, ils avaient la libert?? de manger de la viande et ne se rasaient point la t?ate. Constitu??s, dans une certaine mesure, en ordre militaire, ? lainstar des Templiers, la cour de Y??do comptait sur leur assistance, en cas de guerres intestines. Pour t??moigner de leur d??vouement envers cette cour, lorsquaun nouveau Syaugoun venait ? prendre en mains les r?anes de laEtat, ils avaient lahabitude de lui offrir laassurance de leur fid??lit?? sur un document ??crit, quails arrosaient pr??alablement de leur sang.
Laorganisation de cette secte fut, en outre, une cons??quence du syst?¨me g??n??ral de la politique soup?§onneuse des Syaugouns, qui ne pouvaient laisser vivre, sans la soumettre ? une surveillance polici?¨re, une caste aussi nombreuse et aussi puissante que celle du clerg?? bouddhique. Des mesures avaient daailleurs ??t?? d??j? prises, depuis bien des si?¨cles, pour assurer au gouvernement la haute main sur les monast?¨res. A laoccasion daun assassinat commis par un bonze, en 625 de notre ?¨re, laimp??ratrice Toyo-mi-ke Kasiki-ya bime (Souiko) avait cr???? des fonctionnaires appel??s S?′-syau ?r??gisseurs des bonzes?, dont la mission ??tait de veiller ? la discipline des pr?atres et probablement aussi de donner au gouvernement connaissance de leurs agissements[164].
Peu ? peu le personnel des monast?¨res se vit, de toutes parts, hi??rarchis??, enr??giment??, et une foule de dignit??s et de titres officiels furent imagin??s, dans le but de le placer directement sous la d??pendance de laadministration s??culi?¨re. Cette intervention incessante de laautorit?? la?ˉque dans laorganisation et les affaires des couvents, daune part, laabsence de toute communication entre le Nippon et le continent asiatique, daautre part, eurent pour effet rapide daalt??rer, jusque dans ses principes fondamentaux, le bouddhisme japonais, auquel il ne resta bient?′t, de la grande doctrine indienne, plus gu?¨re autre chose que le nom. Jaignore ce quail peut y avoir de vrai dans ce quaon a dit au sujet daune philosophie bouddhique, ? laquelle certains bonzes auraient su donner une remarquable ??l??vation. Mais il est hors de doute que, tel quail est pratiqu?? de nos jours par la masse des insulaires de laAsie orientale, il naest plus rien quaun tissu des plus extravagantes idol?¢tries. Et, si jaen juge par quelques moines ??clair??s avec lesquels je me suis trouv??, il y a plusieurs ann??es, en rapports quotidiens, le petit nombre de Japonais qui se pr??occupe encore aujourdahui de la pens??e premi?¨re et de la th??orie du bouddhisme say int??resse bien plut?′t par go??t des choses de la??rudition proprement dite que dans un but de sp??culation ou de propagande religieuse et philosophique.