Les premiers essais de classement des populations asiatiques sont dus aux orientalistes. Ces essais ont projet?? de vives lumi?¨res sur le probl?¨me, mais elles ne laont point r??solu, parce que les orientalistes, au lieu de se pr??occuper de tous les caract?¨res des races et des nationalit??s, se sont ? peu pr?¨s exclusivement attach??s ? un seul de ces caract?¨res, celui qui r??sulte de la comparaison des langues.
Les orientalistes ont fait, daailleurs, ce qui a ??t?? fait ? peu pr?¨s pour tous les genres de classification scientifique. En botanique, par exemple, ? la??poque de Tournefort, on attachait une importance exceptionnelle ? la forme de la corolle; Linn??, le grand Linn??, ne portait gu?¨re son attention que sur les organes sexuels des v??g??taux. La classification ne pouvait ?atre d??finitivement accept??e que lorsquaavec les Jussieu, les familles de plantes ont ??t?? fond??es sur laensemble de leurs caract?¨res physiologiques.
Il devait en ?atre de m?ame pour la classification des peuples. Laaffinit?? des langues peut certainement nous r??v??ler des liens de parent?? entre nations; mais ces affinit??s sont souvent plus apparentes que r??elles. Les peuples vaincus ont parfois adopt?? la langue de leurs vainqueurs, sans que pour cela il y ait eu, entre les uns et les autres, le moindre degr?? de consanguinit??, la moindre communaut?? daorigine. La colonisation a souvent transport?? fort loin laidiome daune nation maritime, et laa fait accepter par des tribus on ne peut plus ??trang?¨res les unes aux autres. Nous parlons en Europe des langues dont le sanscrit est un des types les plus anciens; mais, sail est ??tabli quail existe une famille de langues aryennes ou indo-europ??ennes, personne naoserait plus soutenir aujourdahui quail exist?¢t une famille ethnographique aryenne et indo-europ??enne. Au premier coup da?il, on reconna??t laab??me qui s??pare le Scandinave aux cheveux blonds et au teint ros??, de laIndien aux cheveux noirs et au teint basan??. Personne, non plus, ne voudrait soutenir que les naturels des ??les de laOc??anie, o?1 laanglais est devenu laidiome pr??dominant, aient des titres quelconques de parent?? avec les habitants de la fra??che Albion.
Les caract?¨res anthropologiques, daordinaire plus persistants que les caract?¨res linguistiques, sont ? eux seuls ??galement insuffisants pour ??tablir une classification ethnographique solide. Le m??tissage a, dans tous les temps et sous tous les climats, profond??ment alt??r?? les caract?¨res ethniques. Il naest point possible de r??partir dans deux familles diff??rentes les Samoi?¨des qui habitent le versant oriental de laOural et ceux qui vivent sur le versant occidental de cette montagne. Les uns cependant appartiennent, au moins par la couleur de la peau, ? la race Jaune, tandis que les autres font partie de la race Blanche.
Lorsque lahistoire ne nous fait pas d??faut, caest ? lahistoire que nous devons emprunter les donn??es fondamentales de la classification des peuples. Lorsque lahistoire manque, alors, mais alors seulement, nous devons recourir, pour reconstituer des origines ethniques sans annales ??crites, ? la comparaison anthropologique des types, aux affinit??s grammaticales et lexicographiques des langues, ? la critique des traditions et ? laex??g?¨se religieuse, aux formes et ? laesprit de la litt??rature, comme aux manifestations de laart, et demander ? ces sources diverses dainformation les rudiments du probl?¨me que nous nous donnons la mission de r??soudre, ou tout au moins da??claircir ou da??laborer[5].
Trois grandes divisions nous sont signal??es tout daabord dans le vaste domaine de la civilisation asiatique.
La premi?¨re et la moins ??tendue est occup??e par les S??mites qui habitent surtout le sud de laAsie-Mineure, sur les deux rives de laEuphrate et du Tigre, la p??ninsule daArabie, la c?′te nord-est du golfe Persique et quelques ??lots, provenant pour la plupart de migrations isra??lites et musulmanes, au c?ur et au sud-est de laAsie.
La seconde division est peupl??e par les Hindo Iraniens, dont les linguistes ont form?? le rameau oriental de leur grande famille aryenne, famille dans laquelle ils ont incorpor?? la plupart des populations de laEurope. Le foyer primitif de ce groupe ne doit pas ?atre plac??, comme on le fait trop souvent, dans la p??ninsule m?ame de laHindoustan, mais au nord-ouest de cette p??ninsule. Les Aryens ne sont, dans laInde, que des conqu??rants, superpos??s sur les Dravidiens autochtones, aujourdahui refoul??s vers la pointe sud de la presqua??le Cis-Gang??tique et ? Ceylan.
La troisi?¨me division, qui comprend une foule de nations diverses, a ??t?? consid??r??e par quelques auteurs comme le domaine daun pr??tendu groupe dit des Touraniens. Jadis, on aurait avou?? simplement son ignorance au sujet de ces nations; et, sur la carte ethnographique de laAsie, on se serait born?? ? une mention vague, telle que ?populations non encore class??es?. Aujourdahui, on a honte de dire quaon ne conna??t pas encore le monde tout entier: on aime mieux d??biter des erreurs que daavoir la modestie de se taire.
Je me propose de ma??tendre un peu sur cette pr??tendue famille touranienne; car caest, en somme, celle qui doit nous int??resser le plus ici, puisque les Japonais devront ?atre compris dans ce troisi?¨me groupe des populations asiatiques.
Du moment o?1 il saagit de d??signer une id??e nouvelle, et, dans laesp?¨ce, une nouvelle circonscription ethnographique, il est presque toujours n??cessaire de cr??er un mot nouveau. Le choix heureux de ce mot naest pas tellement indiff??rent pour le progr?¨s de la science, quail ne vaille la peine de le chercher avec le plus grand soin. Laemprunt ? la Gen?¨se des noms de Japh??tiques, S??mitiques et Chamitiques, pour servir ? la classification des races humaines, a pouss?? laethnographie dans des orni?¨res dont il est bien difficile de la faire sortir. Je craindrais, pour ma part, que la d??nomination de Touranien, si elle ??tait d??finitivement accept??e, entra??n?¢t la science des nations dans des erreurs bien autrement funestes encore. Daabord, cette d??nomination manque non-seulement de pr??cision, mais, par suite du sens que les linguistes lui attribuent aujourdahui, elle signifie deux choses tr?¨s diff??rentes. Touran, pour les Perses de laantiquit??, naa jamais ??t?? la d??signation daun peuple particulier; autant vaudrait admettre, comme terme de classification, les noms de Refa?ˉm et de Zomzommin donn??s aux populations ? demi-sauvages que les S??mites rencontr?¨rent ? leur arriv??e dans la r??gion biblique o?1 ils se sont ??tablis. Pour les linguistes, au contraire, il faut entendre par Touraniens ? peu pr?¨s tous les peuples asiatiques qui ne sont ni Aryens, ni S??mites. Dans les tableaux quaon publie journellement pour la classification de ces peuples, je vois figurer c?′te ? c?′te les Finnois, les Hongrois et les Turcs, dont les affinit??s paraissent certaines, les populations que M. Beauvois a r??unies sous le nom de Nord-Atla?ˉques, les populations Mongoliques, les Mandchoux, les Cor??ens, les Japonais, parfois m?ame les Chinois, les Malays, caest-? -dire les Oc??aniens et les Dravidiens. Or, comme la parent?? de ces derniers peuples avec les Nord-Alta?ˉens,-possible, je le veux bien,-est encore loin daavoir ??t?? ??tablie daune mani?¨re scientifique, le nom de Touranien naest gu?¨re plus explicite, suivant moi, que le mot terra incognita, sur nos vieilles cartes g??ographiques. Et, si laintention des ethnographes ??tait de faire usage daune d??nomination g??n??rale pour tous les peuples asiatiques que nos connaissances ne nous permettent pas encore de classer s??rieusement, je pr??f??rerais de beaucoup le nom daAnaryens (non Aryens), que M. Oppert a employ?? dans ses premiers travaux sur la??criture cun??iforme du second syst?¨me. Les Aryens, sur lesquels repose la constitution de la grande famille linguistique successivement appel??e indo-germanique, indo-europ??enne et aryenne, forment en effet le seul groupe consid??rable des peuples de laAsie dont la parent?? ait ??t?? d??finitivement ??tablie, sinon au point de vue de laanthropologie, au moins en raison des affinit??s de leurs idiomes respectifs. Le proc??d?? par voie daexclusion ne saurait donc, en ce cas, nuire ? la clart?? de la doctrine, et, provisoirement, je pr??f?¨re adopter la d??nomination daAnaryens, pour les peuples sur lesquels je dois fixer votre attention.
Le groupe des peuples anaryens de laAsie, dont launit?? naa pas encore ??t?? ??tablie par la science, comprend plusieurs familles, sur lesquelles vous me permettrez de vous dire quelques mots.
La famille Oural-Alta?ˉque sa??tend depuis la mer Baltique et la r??gion des Carpathes ? laouest, jusquaaux limites orientales de la Sib??rie ? laest.
Cette famille se subdivise en quatre rameaux principaux:
Le rameau septentrional comprend les Finnois et les Lapons au nord de laEurope;-les Samo?ˉ?¨des r??pandus au nord-est de la Russie et au nord-ouest de la Sib??rie;-les Siri?|nes, au nord et ? laouest de la rivi?¨re Kama;-les Wogoules, entre la Kama et les monts Ourals, daune part, et sur la rive gauche de laObi, de laautre;-les Ostiaks, des deux c?′t??s de laI??nisse?ˉ.
Le rameau occidental se compose des Hongrois, r??partis dans de nombreux ??lots, situ??s dans la r??gion du Danube et de deux de ses affluents, la Theiss et le Maros.
Le rameau m??ridional comprend les Turcs qui occupent, en Europe, non point la contr??e connue en g??ographie sous le nom daEmpire Ottoman, mais seulement quelques ??lots diss??min??s ?§? et l? dans cette contr??e; laAsie-Mineure, ? laexception de la zone maritime occup??e surtout par des colonies hell??niques; et une vaste ??tendue de territoire au nord de la Caspienne et de laAral, prolong?? jusquaaux versants occidentaux du Petit-Alta?ˉ. Il faut rattacher ? ce rameau, les Iakoutes, habitants des deux rives de la L??na et daune partie de la rive droite de laIndighirka, ainsi que de laembouchure de ce fleuve, o?1 ils vivent c?′te ? c?′te avec les Toungouses et les Youkaghirs.
Le rameau oriental, enfin, se compose des Youkaghirs, des Koriaks et des Kamtchadales.
La famille Tartare comprend les rameaux suivants:
Le rameau Kalmouk-Volga?ˉen, compos?? de tribus Euleuts ou Kalmouks, au nord-ouest de la mer Caspienne, sur les rives du Volga, sa??tendant ? laouest non loin des rives du Don, et formant plusieurs ??lots dans la partie sud-ouest de la Russie daEurope; et le rameau Alta?ˉen, comprenant les Kalmouks r??pandus dans la r??gion du lac Dza?ˉsang;
Le rameau Ba?ˉkalien, comprenant les Bouri?|ts de la r??gion du lac Ba?ˉkal;
Le rameau Mongolique, compos?? de plus de deux millions et demi de Tatares-Mongols, habitant le nord de la Chine, depuis le lac Dza?ˉsang et les monts Kou??n-lun ? laouest, jusquaau territoire occup?? par les Mandchoux ? laest;
Le rameau Toungouse comprenant les Toungouses, chasseurs et pasteurs, errant surtout dans le bassin de la L??na et sur les rivages de laOc??an Glacial, au-del? de la limite des terres bois??es, en face de laarchipel inhabit?? de la Nouvelle-Sib??rie, et ? laembouchure de la rivi?¨re Kolima:-les Lamoutes, p?acheurs, sur les rivages occidentaux de la mer daOckostk;-les Mandchoux, sur les bords du fleuve Amo??r, principalement sur sa rive droite.
La famille Dravidienne, compos??e des anciennes populations autochtones de laInde, aujourdahui refoul??es dans la partie m??ridionale de cette p??ninsule et dont les langues paraissent avoir des affinit??s avec les idiomes tartares, se compose des rameaux suivants:
Le rameau septentrional, composant les T??linga ou T??lougou, dans la r??gion du D??khan;
Le rameau occidental, form?? des Indiens Karnataka, ? laouest des pr??c??dents,-et des Indiens Toulou, au sud;
Le rameau m??ridional, form?? des Indiens Malayalam, sur la c?′te de Malabar;
Enfin, le rameau oriental, form?? du peuple Tamoul, qui occupe la c?′te de Coromandel et la pointe septentrionale de la??le de Ceylan.
En dehors de ces familles ? peu pr?¨s d??finies, nous trouvons encore, dans le vaste groupe des anaryens, plusieurs nations daune importance consid??rable, dont la situation ethnographique naa pas ??t?? reconnue jusqua? pr??sent daune fa?§on satisfaisante et qui, par ce fait, semblent former autant de familles distinctes, savoir:
La famille Sinique, compos??e des Chinois, implant??s, environ trente si?¨cles avant notre ?¨re, sur le territoire occup?? primitivement par les Miaotze, les Leao, les Pan-hou-tchoung, les Man, et autres populations autochtones; des Cantonais et des Hokki??nais, habitants des c?′tes orientales de la Chine, qui parlent un dialecte dans lequel on retrouve de nombreuses traces daarcha?ˉsme;
La famille Tib??taine, qui est r??pandue dans le petit Tibet, le Ladakh, le Tibet, le N??p?¢l, le Bhotan, dans la partie sud-ouest de la province chinoise du Ssetchouen, et dans quelques ??lots situ??s dans les provinces du Kouang-si, du Koueitcheou et au nord-ouest de la province du Kouang-toung;
La famille Annamite, comprenant les populations du Tong kin et de la Cochinchine;
La famille Tha?ˉ, compos??e des Siamois.
Je vous demande la permission de ne pas maoccuper des Barmans et des Cambogiens, dont la situation ethnographique est encore difficile ? d??terminer, et qui, en tout cas, paraissent ??trangers au groupe de peuples que nous avons, en ce moment, la mission da??tudier ensemble.
Les affinit??s plus ou moins nombreuses que laon peut constater entre ces peuples, sont tant?′t des affinit??s anthropologiques, tant?′t des affinit??s linguistiques.
Vous connaissez tous le type chinois, et, pour lainstant, je ne parle de ce type quaau point de vue de ses caract?¨res reconnaissables par le premier venu. Vous connaissez peut-?atre un peu moins le type mongol et le type japonais, ou plut?′t vous devez bien souvent confondre ceux-ci et celui-l? . Caest quail existe, en effet, entre ces types, des traits de la plus ??tonnante ressemblance. Si vous avez vu des Samo?ˉ?¨des, des Ostiaks, des Tougouses, des Mandchoux, des Annamites, des Siamois, que sais-je, des indig?¨nes da? peu pr?¨s toute la zone centrale et sud-orientale de laAsie, vous avez d?? vous trouver port?? ? la m?ame confusion. Il naest pas n??cessaire de sortir daEurope pour rencontrer ces individus aux cheveux noirs, ? la face large et aplatie, aux yeux brid??s, aux pommettes saillantes, aux l?¨vres ??paisses, ? la barbe rare, autant de caract?¨res frappants sail en f??t; il ne faut pas m?ame aller jusqua? Kazan: ? Moscou, dans tout le c?ur de la Russie, et m?ame ? P??tersbourg, cette ville finno-allemande, vous rencontrez, ? chaque instant, le type sui generis dont je viens de vous rappeler les principaux traits.
Au premier abord, il y a donc une pr??somption pour croire ? laexistence daune grande famille, compos??e de tant de nations non pas pr??cis??ment dou??es daun type identique, mais daun type fortement marqu?? du stigmate de la parent??:
.....Facies non omnibus una,
Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum.
Les affinit??s linguistiques sont naturellement moins faciles ? reconna??tre. Les vocabulaires de ces peuples naoffraient, aux yeux des philologues de la premi?¨re moiti?? de ce si?¨cle, que de rares homog??n??it??s, et la tendance ??tait de croire ? un ensemble de familles de langues essentiellement diff??rentes les unes des autres. Il faut dire que ce naest gu?¨re que depuis une vingtaine daann??es, que plusieurs des idiomes les plus importants de ce groupe ont ??t?? ??tudi??s daune fa?§on approfondie. En outre, les formes archa?ˉques du chinois, idiome consid??rable par son antiquit?? et par son d??veloppement, ??taient ? peu pr?¨s compl?¨tement ignor??es. Les caract?¨res fondamentaux des mots chinois ??taient peut-?atre plus difficiles ? reconna??tre que ceux des racines des autres langues, par suite de la forme monosyllabique et uniconsonnaire de ces mots. On comparait de la sorte gratuitement, avec le vocabulaire de toutes sortes daidiomes de laAsie Centrale, les monosyllabes des dialectes de P??king et de Nanking, qui sont ceux qui ont subi avec le temps les plus graves alt??rations. La reconstitution de la langue chinoise antique nous a signal?? notamment laexistence ancienne de th?¨mes bilit?¨res, caest-? -dire de racines compos??es daune voyelle intercal??e entre deux consonnes, racines analogues aux racines primitives des langues s??mitiques et des langues aryennes[6]. Ces th?¨mes bilit?¨res ont ??t?? daune valeur sans pareille pour arriver ? des rapprochements daune rigueur philologique incontestable: ils ont permis de constater des affinit??s certaines et jusquaalors inaper?§ues entre les glossaires chinois, japonais, mandchou, mongol, etc.
Des affinit??s certaines, je le r??p?¨te, ont ??t?? constat??es par ce moyen; mais ces affinit??s sont encore insuffisantes pour donner lieu ? de larges d??ductions. Des rapports de vocabulaires ont m?ame ??t?? signal??s entre des rameaux bien autrement ??loign??s. Le turc et le japonais, par exemple, poss?¨dent des mots dont la ressemblance est certainement de nature ? faire r??fl??chir les linguistes. Quelques rapprochements ont ??t?? tent??s aussi avec le magyar, langue s?ur du finnois et du turc, et le tib??tain, langue apparent??e au mongol, et dans une proportion non encore d??termin??e, au chinois[7]. Le cor??en poss?¨de enfin des d??sinences de d??clinaison et de conjugaison semblables ? celles du japonais[8].
Mais ce qui est bien autrement important que ces assimilations sporadiques de mots et de vocables, caest launit?? du syst?¨me grammatical qui caract??rise laensemble des langues du groupe sur lequel jaappelle, en ce moment, votre attention. Cette unit?? est telle, quaune phrase turque, par exemple, peut g??n??ralement se traduire en japonais sans quaun seul mot ou particule occupe, dans une de ces deux langues, une place diff??rente de celle quail occupe dans laautre. Et remarquez que la grammaire japonaise se distingue de la grammaire des langues aryennes et des langues s??mitiques, par une syntaxe essentiellement originale. Dans cette langue, comme en mantchou, en tib??tain et en turc, la construction phras??ologique est rigoureusement inverse. En japonais, comme en turc, pour dire: ?jaai vu hier le gouverneur chassant sur les bords du Co?ˉk avec ses chiens?, on construira: hesterno-die Coici littore-suo-in, canibus-sui cum, Alepi pr?|fectum-suum vidi;-en mandchou, comme en japonais, pour dire ?habitant de la ville de Nazareth, dans la province de Galil??e?, on construira: Galile?| provinci?| Nazareth vocatam civitatem incolens; en tib??tain, comme en japonais, pour dire: ?As-tu vu ma (bien-aim??e) appel??e Yidparo??, on construira: mea Yidparo sic vocata te a prospecta fuitne?
Dans toutes ces langues, le qualificatif, quelquail soit, adjectif ou adverbe, pr??c?¨de le mot qualifi??. Pour dire: ?les hommes de la haute montagne, on construira, alti montis homines.-Le r??gime direct pr??c?¨de le verbe; pour dire: ?il a vu la pierre dans la montagne,? on construira, montis interiore-in lapidem vidit.-Les particules de condition sont des postfixes; en daautres termes, au lieu et place de nos pr??positions, nous trouvons des postpositions.-Enfin, pour donner encore un exemple de similitude syntactique, je rappellerai la mani?¨re daexprimer le comparatif par une simple r?¨gle de position, avec le concours de la postposition de laablatif, jointe ? laobjet aux d??pens duquel est faite la comparaison[9].
Quelques noms de peuples, compris dans les groupes que jaai ??num??r??s tout ? laheure, sollicitent ??galement laattention. La d??nomination daOugriens, donn??e aux peuples de laOural, vient de laostiak ?′gor ?haut?; elle pourrait bien ?atre la m?ame que celle de Mogol ou Mongol, bien que ce dernier nom soit expliqu?? comme signifiant ?brave et fier?[10]. Le correspondant turc de ?′gor est ioughor et ouighor, qui, ? son tour, rappelle le nom des Ouigours. Daautre part, le nom de Vogoules et celui des Ungari ou Hongrois, ont ??t?? rattach??s ? cette m?ame racine ostiake Ogor[11]. Enfin, on nous donne le nom de Moger, nom dont on ignore le sens[12], comme la plus ancienne appellation des Magyars ou Hongrois: ce nom renferme les trois consonnes radicales du mot Mogol, car on sait que lal et lar se permutent sans cesse dans les idiomes de laAsie moyenne, idiomes qui ne poss?¨dent quelquefois quaune seule de ces deux articulations semi-voyellaires. Ces ??tymologies, que je vous donne pour ce quaelles peuvent valoir, ne sont cependant pas plus impossibles que celle qui rapproche le nom Sames des Lapons, de celui des Finnois, dont le pays est appel?? Suom-i.
Des affinit??s anthropologiques et linguistiques dont je viens de vous entretenir, que pouvons-nous d??duire?-Non point encore une certitude au sujet de laorigine des Japonais et de leur parent?? avec les nations de la terre ferme, mais du moins des arguments de nature ? consolider une hypoth?¨se, suivant laquelle les Japonais seraient une ??migration du continent asiatique. Si cette hypoth?¨se doit ?atre un jour ??tablie daune mani?¨re rigoureusement scientifique, il est hors de doute que la date de cette migration sera report??e ? une ??poque fort ancienne, et sans doute ant??rieure ? la fondation des grands empires historiques de laAsie Centrale et Orientale. Si, cependant, la critique historique admettait pour cette migration le si?¨cle de laarriv??e au Japon de Zin-mou, premier mikado de cet archipel, caest-? -dire le VIIe si?¨cle avant notre ?¨re, il ne faudrait pas trouver une objection contre cette doctrine dans le silence des historiens chinois au sujet de ce grand mouvement ethnique. Laav??nement de Zin-mou et son ??tablissement dans le palais de Kasiva-bara, 660 ans avant notre ?¨re, sont ant??rieurs daun si?¨cle ? la naissance de Confucius. Or lahistoire rapporte que caest ? ce c??l?¨bre moraliste que la Chine doit la possession de ses annales primitives, reconstitu??es par ses soins ? laaide des documents conserv??s dans les archives imp??riales des Tcheou. Si laon ??tudie, daune part, dans quelles conditions difficiles Confucius put r??aliser cette ?uvre gigantesque da??rudition, et, daautre part, si laon tient compte du parti pris par ce philosophe de ne livrer ? la post??rit?? que ce que lahistoire ancienne de son pays pouvait offrir de bons exemples ? ses compatriotes pour les moraliser et leur faire accepter ses enseignements, on ne sa??tonnera point quail ait n??glig?? de recueillir les donn??es quaon pouvait avoir, ? son ??poque, sur la??migration de Zin-mou.
Dans lahypoth?¨se que nous examinons, cette ??migration serait venue daun grand foyer de civilisation anaryenne, car Zin-mou naappara??t point au Nippon comme un chef de sauvages ou de barbares, mais bien comme le prince daune nation polie et d??j? avanc??e en civilisation. Ce foyer, o?1 le trouver, si ce naest en Chine? A moins que nous nous d??cidions ? laaller chercher chez ce peuple anaryen auquel M. Oppert attribue lainvention de la??criture cun??iforme.
Laidentit?? ? peu pr?¨s absolue du syst?¨me de la??criture cun??iforme anaryenne et du syst?¨me de la??criture japonaise viendrait, au besoin, ? laappui de cette audacieuse th??orie. Il est, en effet, tr?¨s singulier de trouver chez deux peuples ??trangers laun ? laautre une invention aussi compliqu??e, aussi originale que le syst?¨me de la??criture cun??iforme anaryenne et de la??criture japonaise[13]. Des signes figuratifs, employ??s tant?′t avec la valeur de laobjet quails repr??sentent, tant?′t avec une valeur purement phon??tique; des signes polyphones, caest-? -dire susceptibles da?atre lus de plusieurs mani?¨res diff??rentes, suivant le contexte de la phrase; des mots ??crits partie en caract?¨res id??ographiques, partie en caract?¨res phon??tiques; tant de proc??d??s graphiques employ??s simultan??ment et dans les m?ames conditions chez deux peuples, ont ? coup s??r quelque chose da??tonnant, da??nigmatique, qui provoque malgr?? soi dans laesprit lahypoth?¨se daune origine commune. Cette hypoth?¨se, je vous conseille de ne laaccueillir quaavec r??serve, comme on doit accueillir une hypoth?¨se non encore d??montr??e. Dans laobscur d??dale des origines ethniques, il faut envisager en m?ame temps toutes les possibilit??s et se d??fier de toutes les vraisemblances.
Je me r??sume: les Japonais sont des ??trangers dans laarchipel quails habitent aujourdahui. Leur provenance du continent asiatique est peu douteuse, mais la route de leurs migrations primitives, que divers ordres de faits font entrevoir sur la carte daAsie, est encore environn??e de t??n?¨bres et de myst?¨res. Ils ne sont point venus daOc??anie, comme laont suppos?? quelques ethnographes, encore moins daAm??rique: le sang mongolique coule dans leurs veines, laesprit tartare a proc??d?? ? la formation de leur grammaire, et probablement aussi de leur vocabulaire. Leurs aptitudes civilisatrices, le caract?¨re chercheur, inquiet de leur g??nie national, ne permet point de les croire Chinois daorigine, ? moins que les effets du m??tissage aient produit en eux une prodigieuse transformation intellectuelle.