LITT?RATURE DES JAPONAIS
aART da??criture ne fut gu?¨re en usage au Japon avant le milieu du IIIe si?¨cle de notre ?¨re. On a cependant pr??tendu que des inscriptions antiques, en caract?¨res diff??rents de ceux de la Chine, avaient ??t?? d??couvertes, et que ces inscriptions ??taient une preuve que les Japonais connaissaient la??criture ant??rieurement ? leurs premi?¨res relations historiques avec les Chinois.[176] Mon illustre et tr?¨s regrettable ami, le docteur de Siebold, maannon?§ait m?ame la prochaine publication de monuments de ce genre, lorsque la mort est venue laenlever aux sciences et aux lettres japonaises quail avait cultiv??es toute sa vie avec tant de z?¨le et de d??vo??ment. Plusieurs fois, depuis lors, jaai re?§u laassurance que ces inscriptions ??nigmatiques existaient r??ellement; mais, malgr?? mes efforts, il ne maa pas ??t?? possible de maen procurer des sp??cimens daune authenticit?? satisfaisante.
En revanche, jaai eu connaissance de plusieurs ouvrages indig?¨nes traitant daune ??criture qui aurait ??t?? pratiqu??e au Japon avant laexp??dition de laimp??ratrice Iki-naga-tarasi contre la Cor??e (200 ans avant notre ?¨re). Les caract?¨res de cette ??criture, appel??s sin-zi ?signes divins?, ne diff??rent que fort peu de ceux quaemploient de nos jours les habitants de la Cor??e. Les savants japonais disputent sur la question de savoir si ces caract?¨res ont ??t?? invent??s dans le Tchao-sien ou dans le Nippon. Leur origine continentale para??t incontestable; mais laamour-propre des insulaires de laextr?ame Orient ne trouve pas son compte dans une pareille th??orie et il fait tous ses efforts pour la renverser.
Quoi quail en soit, cette ??criture naa probablement jamais ??t?? bien r??pandue au Japon; sans cela, les intelligents habitants de cet archipel naauraient sans doute point adapt?? ? leur langue les signes si nombreux, si compliqu??s de la??criture id??ographique de la Chine, et ils eussent probablement pr??f??r?? le syst?¨me analytique si commode de la??criture cor??enne au syst?¨me ? tant da??gards d??fectueux et insuffisant des kana syllabiques. Je ne connais pas daautre exemple daun peuple qui, ayant fait usage daune ??criture alphab??tique, laait abandonn??e pour lui substituer une ??criture figurative. Laabandon de laalphabet cor??en e??t ??t?? daautant moins raisonnable que ses lettres se distinguent par une remarquable simplicit??, un trac?? facile, une lecture rapide et toujours exempte daincertitudes[177]. Il faut dire, il est vrai, que la simplicit?? naa gu?¨re ??t?? du go??t des Japonais, dont la calligraphie admet plus de caprices et daexcentricit??s quaon naen pourrait trouver daexemples, en pareil cas, chez aucun autre peuple connu[178].
Ce naest, en r??alit??, quaapr?¨s laintroduction de quelques-uns des monuments litt??raires de la Chine dans les ??les de laextr?ame Orient que les Japonais ont commenc?? ? poss??der de v??ritables livres. Plusieurs de ces livres renferment des productions de laesprit indig?¨ne, qui remontent parfois ? une ??poque de beaucoup ant??rieure ? la connaissance de la??criture dans le Nippon. Certaines po??sies, des chants relatifs aux fastes de laantique dai-ri, conserv??s par la tradition orale, sont certainement de plusieurs si?¨cles ant??rieurs au temps o?1 les Japonais commenc?¨rent ? employer la??criture id??ographique des Chinois. Nous poss??dons d??j? , sur quelques-unes de ces vieilles productions po??tiques, des donn??es qui nous permettent de fixer leur ?¢ge et qui en font, de la sorte, des documents philologiques daune valeur inappr??ciable pour la??tude de laancien idiome de Yamato.
Il naentre point dans ma pens??e de vous pr??senter ici un tableau, f??t-il tr?¨s succinct, de la riche litt??rature du Nippon. M?ame en me bornant ? de simples citations bibliographiques, je serais entra??n?? fort au-del? des limites que doit avoir cette conf??rence. Je me propose donc de jeter seulement un coup da?il rapide sur les divers genres de monuments qui constituent cette litt??rature; et, tout en maattachant ? vous signaler quelques-unes des ?uvres exceptionnelles que vous devez conna??tre au moins de nom, de vous mentionner les ouvrages dont les orientalistes nous ont d??j? donn?? des traductions compl?¨tes ou partielles.
En t?ate de leurs livres, et comme documents originaux de leur histoire litt??raire, les Japonais placent un petit nombre daouvrages dont laauthenticit?? a ??t?? ??tablie daune mani?¨re incontestable. Parmi ces ouvrages, ils citent tout daabord une sorte daanthologie intitul??e Man-y?′ si??, et une narration l??gendaire et historique connue sous le nom de Ko zi ki.
Le Man-y?′ si?1, litt??ralement: ?Collection des Dix-mille Feuilles?[179], est un recueil de toutes sortes de po??sies antiques, dont on attribue la r??union ? un sa-dai-zin, ou grand officier de la droite, appel?? Tati-bana Moro-ye, lequel vivait sous le r?¨gne de laimp??ratrice Kau-ken (749-759 de notre ?¨re). Ce lettr?? mourut avant daavoir compl??t?? son ?uvre, qui ne fut achev??e que sous le LIe mikado, Hei-zei (806-809), auquel elle fut pr??sent??e. Ainsi saexplique la pr??sence, dans le Man-y?′ si?1, de beaucoup de pi?¨ces compos??es apr?¨s la mort de Moro-ye[180]. Laopinion la plus accr??dit??e est que la coordination de cette anthologie est due ? un personnage nomm?? Yaka-moti[181], lui m?ame auteur de plusieurs des po??sies qui y ont ??t?? ins??r??es.
Le Man-y?′ si?? est ??crit exclusivement en caract?¨res chinois; mais ces caract?¨res y perdent le plus souvent la signification qui leur est propre, pour ne plus devenir que de simples lettres daun syllabaire destin?? ? reproduire les sons de la langue de Yamato. Ce syllabaire, ayant servi tout daabord ? ??crire les po??sies de laantique recueil qui nous occupe, a re?§u, par ce fait, le nom de Man-y?′ kana ?caract?¨res des Dix-mille Feuilles ou des Po??sies?.
Parmi les pi?¨ces r??unies dans le Man-y?′ si??, il en est un grand nombre qui naoffrent de laint??r?at quaen raison des faits historiques auxquels elles font allusion. Quelques-unes, au contraire, se distinguent par une tournure gracieuse et par une fra??cheur daexpression qui les rendent aimables, m?ame pour les Europ??ens les moins initi??s aux rouages si originaux de la civilisation de laextr?ame Orient. Il en est enfin un certain nombre qui sont fort obscures et ? peu pr?¨s inintelligibles pour les lettr??s du pays. Jusqua? pr??sent, il naexiste aucune version compl?¨te du Man-y?′ si?? dans une langue ??trang?¨re: quelques pi?¨ces ont ??t?? traduites en allemand[182]; jaen ai publi?? daautres en fran?§ais, avec le texte original et un commentaire[183].
Le Ko zi ki, ou Annales des choses de laantiquit??, peut ?atre consid??r?? comme le plus ancien livre dahistoire japonaise qui soit parvenu jusqua? nous. Compos??, ainsi que jaai eu laoccasion de le dire, en 712, par Yasu-maro, daapr?¨s les souvenirs daune vieille dame de la cour qui laavait appris dans sa jeunesse de la bouche du mikado Tem-bu, il est ??crit, comme le Man-y?′ si?1, en caract?¨res chinois employ??s tant?′t avec leur signification id??ographique, tant?′t avec une valeur purement phon??tique. Laouvrage commence par un expos?? de la cosmogonie et par une histoire g??n??alogique des kami ou dieux primitifs dao?1 est descendue la dynastie imp??riale des mikados. Le r??cit des r?¨gnes de cette dynastie commence avec Kam Yamato Iva-are-hiko, fondateur de la monarchie (660 ans avant notre ?¨re), et se termine avec laimp??ratrice Toyo-mi-ke Kasiki-ya-bime (593 ? 628 apr?¨s notre ?¨re).
La forme un peu confuse du Ko zi ki engagea Yasumaro ? en entreprendre la r??vision, avec le concours de deux collaborateurs. Laouvrage, refondu et compl??t?? par leurs soins, devint le Ni-hon Syo-ki, ou ?Annales ??crites du Nippon?, dont laauthenticit?? est incontestable, et que laon doit placer ? la t?ate de tous les ouvrages historiques des Japonais[184]. Les deux premiers tomes sont consacr??s aux dynasties divines (Ka-mi-no yo); les vingt-huit derniers ? lahistoire des mikados, depuis Kam Yamato Iva are hiko-no sumera mikoto (660 ans avant notre ?¨re) jusqua? laimp??ratrice Taka ama-no hara-hiro-no bime-no sumera mikoto (687 ? 696 de notre ?¨re). Il comprend, de la sorte, sept r?¨gnes de plus que naen renferme le Ko zi ki.
Au point de vue du syst?¨me graphique, le Ni-hon Syo-ki, tout en se rapprochant du Ko zi ki, est cependant plus conforme au style chinois; on y rencontre fr??quemment les marques de transpositions de signes que les Japonais ont lahabitude daemployer lorsquails ??crivent suivant les lois de la syntaxe chinoise. On serait n??anmoins dans laerreur, si laon croyait que des textes de ce genre peuvent ?atre compris sans une connaissance approfondie des deux langues; le livre daailleurs doit ?atre lu de fa?§on ? fournir une succession de phrases purement japonaises.
Le meilleur ordre de classification quaon puisse choisir pour la bibliographie japonaise me para??t devoir ?atre, ? peu de chose pr?¨s, celui qui a ??t?? adopt?? par Landresse pour la bibliographie chinoise. Cet ordre est emprunt??, en partie du moins, au grand Catalogue de la Biblioth?¨que imp??riale de P??king, intitul?? Kin-ting Sse-kou-tsuen-chou soung-mouh: je may conformerai dans les indications que je vais vous fournir.
Livres sacr??s et religieux.-Les Ou-king ou Livres canoniques de la Chine, les Sse-chou ou Livres de philosophie morale et politique de Confucius et de son ?cole, ont ??t?? laobjet de nombreuses ??ditions japonaises, accompagn??es pour la plupart de commentaires. Les unes se composent du texte original chinois, auquel on a joint seulement les signes de transposition phras??ologique destin??s ? faciliter leur traduction et les d??sinences grammaticales qui permettent, au premier coup da?il, de d??terminer la cat??gorie des mots; les autres pr??sentent le texte accompagn?? daune traduction compl?¨te et juxta-lin??aire[185].
Pendant longtemps les sinologues ont fait valoir laimportance quaavaient, pour la??tude de ces livres, les traductions qui existent en langue mandchoue; et caest en vue du secours quails y pouvaient trouver quails se sont livr??s ? la??tude de la langue, daailleurs d??pourvue de litt??rature originale, des derniers conqu??rants de la Chine. Aujourdahui que la connaissance du japonais commence ? se r??pandre parmi les orientalistes, on ne peut plus tarder ? demander ? cette langue laaide philologique quaon tirait nagu?¨re de la connaissance du mandchou: les traductions japonaises des ouvrages chinois sont en g??n??ral plus commodes que les traductions tartares; et, gr?¢ce au syst?¨me des transpositions syntactiques, elles offrent presque toujours un mot ? mot interlin??aire de nature ? faire comprendre plus vite le sens des signes id??ographiques que les versions relativement libres quaon rencontre dans les ??ditions mandchoues.
La plupart des anciens livres classiques que les Chinois placent daordinaire ? la suite des King et des Sse-chou ont ??t?? ??galement r??imprim??s et traduits par les Japonais. On poss?¨de de la sorte, dans la langue du Nippon, le Hiao-king ou Livre sacr?? de la Pi??t?? filiale;[186] le Siao-hioh ou la Petite Etude, dont il a ??t?? fait divers genres daimitations; le Tsien-tsze-wen ou Livre des Mille mots[187], etc.
Il existe beaucoup da??crits japonais sur leur religion nationale, appel??e sin-tau ?culte des G??nies?. Tous prennent pour point de d??part les donn??es mythologiques consign??es dans laantique Ko zi ki, dont je vous ai entretenus tout ? laheure.
Nous ne connaissons encore que fort peu la litt??rature bouddhique du Japon[188].
Jaai donn?? cependant la traduction daune ?uvre du repr??sentant le plus populaire de cette doctrine K?′-bau dai-si, ainsi que celle daun trait?? da??ducation morale r??pandu dans toutes les ??coles et compos?? sous lainspiration de la doctrine des bonzes[189]. Quant aux ??ditions des grands ouvrages chinois relatifs ? la doctrine de ??¢kya-Mouni, si jaen juge par celles du Lotus de la Bonne Loi dont jaai pu me procurer des exemplaires, elles ne pr?ateront tr?¨s probablement aucun secours nouveau pour la??tude de la grande religion de laInde. A voir les colonnes du texte chinois accompagn??es de colonnes interlin??aires en caract?¨res hira-kana ou kata-kana, on pourrait croire tout daabord ? la pr??sence daune traduction en langue japonaise. Un examen quelque peu attentif prouve quail naen est rien: ces ??ditions ne donnent, en plus du texte chinois, que la seule notation phon??tique des signes, de fa?§on ? rendre possible leur prononciation aux pr?atres et aux d??vots qui ne sont pas en ??tat de lire les caract?¨res id??ographiques. Mais comme cette prononciation, par suite des innombrables homophones de laidiome du C??leste-Empire, ne rappelle, le plus souvent, aucune id??e ? laesprit, il en r??sulte ce fait singulier, mais incontestable, ? savoir que les bonzes, en lisant ? haute voix les livres bouddhiques, naattachent gu?¨re plus de sens aux sons qui sortent de leur bouche que le peuple qui les ??coute de confiance et ne comprend rien de ce quails disent: Verba et voces[190].
Quelques fragments de la Bible et du Nouveau Testament ont ??t?? traduits et publi??s en japonais. Le plus ancien ouvrage de ce genre que je connaisse est une version de la?vangile de saint Jean, attribu??e au missionnaire G??tzlaff et imprim??e en caract?¨res kata-kana[191]. Cette version est aussi d??fectueuse que possible.
Philosophie et Morale.-Les Japonais ne se sont pas content??s de r??imprimer, avec des annotations grammaticales, les livres canoniques et classiques des Chinois. Ils ont encore publi?? de savantes ??ditions de leurs principaux philosophes des diff??rents si?¨cles. Caest ainsi que je poss?¨de les ?uvres de Meh-tih (Ve si?¨cle avant notre ?¨re), chef de la?cole de la fraternit?? universelle; de Tchouang-tsze (IVe si?¨cle avant notre ?¨re), c??l?¨bre philosophe de la doctrine taosseiste; de Han-fe?ˉ (IIIe si?¨cle avant notre ?¨re), le remarquable et infortun?? jurisconsulte de la cour de Han, et la victime des d??bauches calomniatrices de la maison de Tsinchi Hoangti, etc.
A c?′t?? des ouvrages de philosophie proprement dite, il faut placer un grand nombre de trait??s populaires de morale qui ont vu le jour dans les ??les de laextr?ame Orient. Ces livres se composent, pour la plupart, daaphorismes et de pr??ceptes accompagn??s daanecdotes destin??es ? les faire comprendre plus ais??ment aux classes populaires, pour la??ducation desquelles ils ont ??t?? compos??s. Un curieux sp??cimen daun ouvrage de ce genre, le Kiu-?′ dau-wa, a ??t?? publi?? en fran?§ais par M. le comte de Montblanc[192].
Jurisprudence et administration.-Nous ne poss??dons, jusqua? pr??sent, que de rares donn??es sur la l??gislation des Japonais, ant??rieurement ? la derni?¨re r??volution de 1868. Les seuls livres de cette classe dont jaaie pu prendre connaissance, ne sont que des r?¨glements administratifs dans lesquels on ne peut d??couvrir facilement les ??l??ments du droit politique, tel quaon le comprenait au Nippon avant lainvasion des id??es europ??ennes. On maa assur?? que le testament politique attribu?? au fameux syaugoun Iye-yasu, et commun??ment appel?? ?les Cent Lois de Gon-gen Sama?, avait ??t?? publi?? au Japon avec une traduction europ??enne. Je ne connais pas, m?ame de titre, ce travail, qui doit offrir un grand int??r?at pour la??tude des rouages compliqu??s du gouvernement d??chu des autocrates de Y??do[193].
Quelques r??sum??s chronologiques nous fournissent, ann??e par ann??e, un aper?§u des ??v??nements de lahistoire du Japon et de lahistoire daEurope. La partie japonaise daun de ces trait??s a ??t?? traduite en allemand[194]. En ce genre, le meilleur ouvrage que je poss?¨de est le Sin-sen Nen-hyau de Mitu-kuri;[195] il est pr??c??d?? des arbres g??n??alogiques des souverains du Nippon et de la Chine, daune table des nen-gau ou noms daann??es japonaises, etc. Les ??v??nements y sont mentionn??s de fa?§on ? pr??senter, sur trois colonnes, le tableau synoptique des annales du Japon, de la Chine et des pays ??trangers ? ces deux empires de laAsie orientale.
Je vous ai fait conna??tre tout ? laheure les ouvrages qui devaient ?atre consid??r??s comme les sources authentiques de laancienne histoire du Japon. En dehors de ces ouvrages, daune importance capitale pour laorientalisme, on a publi?? au Japon une foule de livres dahistoire dont il me para??t utile de citer au moins les principaux.
Le Dai Nihon si, un des plus ??tendus, car il ne comprend pas moins de deux cent quarante-trois livres r??dig??s en chinois, a ??t?? publi??, pour la premi?¨re fois, la cinqui?¨me ann??e de la?¨re Sei-toku (1715). Ces savantes annales, plus compl?¨tes ? bien des ??gards que tous les autres ouvrages du m?ame genre qui sont parvenus jusqua? nous, ont ??t?? compos??es avec la pens??e de rappeler au peuple que, bien que les r?anes du gouvernement soient tomb??es dans les mains du syaugoun de Y??do, le v??ritable empereur du Japon naen ??tait pas moins le mikado rel??gu?? dans une luxueuse captivit?? ? Myako.
Le Nippon Sei ki, ou ?Annales du gouvernement du Japon?, a ??t?? publi?? en chinois avec des annotations grammaticales japonaises. On y trouve lahistoire des mikados, depuis laorigine de la monarchie jusque et y compris le r?¨gne de Y?′-zei II (1587-1611).
Le Koku-si ryaku, ou ?Abr??g?? des historiens du Japon?, a ??t?? compos?? en chinois et publi?? en 1827 par Iva-gaki. Nous en poss??dons des ??ditions accompagn??es de notes grammaticales japonaises et de commentaires. Comme laouvrage pr??c??dent, il ne va pas au del? du r?¨gne de Yo-zei II (1587-1611). Caest daailleurs un livre m??diocrement estim?? des savants japonais[196], auquel on pr??f?¨re souvent une autre histoire de la m?ame p??riode, intitul??e Wan-tyau si-ryaku ?Abr??g?? des historiens de la Cour imp??riale?, en dix-sept volumes, dont cinq de suppl??ment.
Les auteurs que je viens de citer ont tous compos?? leur livre en chinois. Il en est daautres qui, avec de moindres pr??tentions litt??raires, ont pr??f??r?? adopter, pour ??crire, la langue nationale de leur pays. De ce nombre est le moine Syun-zai Rin-zyo, auquel on doit un livre intitul?? Nippon wau-dai iti-ran, ?Coup da?il sur les r?¨gnes des empereurs du Japon?, dans lequel on trouve lahistoire des mikados depuis laorigine jusqua? la fin du r?¨gne de Y?′-zei II (1611), o?1 saarr?atent ??galement les auteurs dont jaai parl?? pr??c??demment. Ce livre, publi?? pour la premi?¨re fois en 1652, est daune lecture aride, et les indig?¨nes en font assez peu de cas. En revanche, caest laouvrage historique le plus connu des Europ??ens et le seul dont on poss?¨de une traduction compl?¨te, ??crite ? la fin du si?¨cle dernier par Titsingh, sous la dict??e des interpr?¨tes du comptoir hollandais de De-sima[197]. Un autre ouvrage, ??galement en langue japonaise et daune lecture bien plus agr??able que le pr??c??dent, porte le titre de Koku si ran-y?′: il a ??t?? publi?? la septi?¨me ann??e de la?¨re actuelle de Mei-di, caest-? -dire en 1874, et se compose de seize livres. On y trouve les annales des empereurs du Japon, depuis les dynasties pr??historiques jusque et y compris les premi?¨res ann??es du r?¨gne du mikado actuel, Mutu-hito (1869).
Apr?¨s les ouvrages pr??c??dents qui traitent de lahistoire g??n??rale du Japon, depuis laorigine de la monarchie, je dois citer le Ni-hon Gwai-si ou ?Histoire non officielle du Japon?, qui nous raconte les ??v??nements qui se sont pass??s pendant les guerres des Mina-moto et des Taira, et sous le gouvernement des syaugouns, depuis son origine jusquaau milieu du XVIIe si?¨cle, ??poque o?1 r??gnait la derni?¨re maison syaugounale des Toku-gawa. Ces annales, r??dig??es par Rai-san-yau, sont tr?¨s estim??es des Japonais, tout au moins au point de vue du style. Deux traductions fran?§aises en ont ??t?? entreprises dans ces derniers temps[198]; mais le d??but seul a ??t?? publi?? jusqua? ce jour.
A c?′t?? des ouvrages rigoureusement historiques que je viens citer, il faut placer toute une s??rie de livres tr?¨s populaires au Japon, et qui participent les uns et les autres, bien que dans des proportions diverses, de lahistoire et du roman.
Parmi ces livres, il en est un que les indig?¨nes placent ? juste titre parmi les chefs-da?uvre de leur litt??rature: caest le Tai-hei ki ?Histoire de la Grande Paix[199]?. On pourrait se m??prendre ??trangement sur la nature de cet ??crit, si laon saen rapportait ? la traduction pure et simple de son titre. Caest, en effet, lahistoire des guerres longues et violentes que se firent au moyen ?¢ge les deux c??l?¨bres familles de Gen-zi et de Hei-ke, et qui aboutirent ? laan??antissement de la derni?¨re, ? la??poque de Yoritomo, ??lu g??n??ralissime de laempire (tai-svau-gun) en 1186 de notre ?¨re, sous le r?¨gne nominal du mikado To-ba II.
Un roman historique, tr?¨s go??t?? du public japonais, et que les anciens missionnaires espagnols et portugais classaient, comme le pr??c??dent, au nombre des chefs-da?uvre de la litt??rature au Nippon, est le Hei-ke mono-gatari, ou ?R??cits sur la maison de Ta?ˉra?.[200] Laauteur, Yuki-naga, prince de Sinano, composa son livre dans un couvent o?1 il sa??tait retir?? apr?¨s laextinction de cette maison (1186); il a ??t?? laobjet daune foule da??ditions successives.
Plusieurs autres compositions du m?ame genre sont ??galement en faveur chez les Japonais; je me bornerai ? citer laIse mono-gatari, ou ?R??cits sur le pays daIs???, c??l?¨bre par le temple sintau?ˉste de la grande d??esse solaire Ten-syau dai-zin, et qui est devenu un des lieux de p?¨lerinage les plus fr??quent??s du Japon; le Oho-saka mono-gatari ou ?R??cits sur la ville daOhosaka?, laun des principaux ports de la grands ??le du Nippon; le Gen-zi mono-gatari ou ?R??cits sur la maison des Minamoto?, laheureuse rivale de celle de Ta?ˉra, au XIIe si?¨cle de notre ?¨re.
G??ographie.-Les Japonais naont peut-?atre obtenu, dans aucune autre branche de la litt??rature, une perfection ??gale ? celle quails ont atteinte dans leurs ouvrages consacr??s ? la g??ographie. Caest ? peine si laon peut dire que les grandes publications des Malte-Brun, des Ritter, des Elis??e Reclus peuvent ?atre compar??es aux productions analogues de la??rudition japonaise. En dehors des innombrables monographies sur lesquelles je ne saurais maarr?ater ici, ils ont compos?? sous le titre de Mei syo du-ye, de v??ritables descriptions encyclop??diques de chacune de leurs provinces. Ces descriptions, con?§ues en g??n??ral sur le m?ame plan, nous font conna??tre de la fa?§on la plus minutieuse les particularit??s int??ressantes de leur archipel: orographie, hydrographie, viabilit??, histoire naturelle, arch??ologie, l??gendes et traditions locales, biographie des hommes c??l?¨bres, monuments de laart, industrie, commerce, que sais-je? Rien naa ??t?? oubli??. On naa fait jusqua? pr??sent que de rares emprunts ? ces excellents ouvrages: ils m??ritent ? tous ??gards laattention des japonistes.
Jaai eu laoccasion de citer ailleurs, avec les ??loges quails m??ritent, les guides des voyageurs et les routiers, genres da??crits qui naont gu?¨re obtenu une certaine perfection en Europe que depuis quelques ann??es. Ces publications sont entreprises au Japon essentiellement dans un but dainstruction populaire. ?Partant du principe que les le?§ons de g??ographie doivent ?atre au d??but des le?§ons de topographie; quaavant de se pr??occuper des cinq parties du monde, il faut bien conna??tre son village et ses environs, les Japonais ont publi?? de petits atlas routiers dont les cartes se d??roulent au fur et ? mesure quaon avance sur un chemin donn??, et font conna??tre toutes les particularit??s int??ressantes des stations quaon est appel?? ? rencontrer. Une route vient-elle ? se bifurquer, le petit atlas portatif indique, par un double trac?? de lignes parall?¨les, les deux routes nouvelles qui se pr??sentent au touriste; et, par de courtes notes, il enseigne la direction, laaboutissement des deux routes. Notions succinctes sur les curiosit??s de tout genre que le voyageur est invit?? ? visiter sur son passage, renseignements pr??cis sur les auberges o?1 laon peut prendre un repas ou passer la nuit, rien nay manque. Laatlas est aussi intelligible pour laenfant que pour lahomme adulte; il ??veille une curiosit?? f??conde en enseignements; il cr??e des g??ographes dont les ??rudits peuvent sourire, mais des praticiens daun genre fort utile en somme, et qui nous a trop souvent manqu?? en France pour que nous ayons le droit de nous en moquer[201].?
La g??ographie des pays ??trangers ? leur archipel a toujours vivement int??ress?? les Japonais; aussi, depuis laouverture de leurs ports au commerce ??tranger, ont-ils fait para??tre une foule de descriptions des principaux ??tats de laEurope et de laAm??rique. Ces ouvrages sont une preuve de laactivit?? curieuse qui caract??rise ? un si haut degr?? les insulaires de laextr?ame Orient; mais ils naont pas pour nous laint??r?at que pr??sentent leurs anciennes narrations de voyages dans les contr??es voisines du Nippon, et sur lesquelles ils ont recueilli, depuis bien des si?¨cles, des renseignements quaon chercherait vainement ailleurs. Je veux parler des r??gions quails d??signent commun??ment sous le nom de San-koku ?les trois contr??es?, et qui comprennent les terres A?ˉno (Y??zo, Karafto et le Kouriles), laarchipel Loutchouan et la Cor??e.
Titsingh saest fait traduire par les interpr?¨tes japonais de D??sima un volume relatif ? ces trois contr??es[202]; mais ce volume est loin da?atre le meilleur qui ait ??t?? ??crit sur la mati?¨re. Nous poss??dons d??j? en Europe de nombreuses narrations des ??les habit??es par les A?ˉnos velus[203], des documents historiques et descriptifs sur la Cor??e, compos??s ? la suite des guerres du Japon contre cette p??ninsule[204], et quelques monographies d??taill??es des ??les Loutchou[205].
Histoire naturelle.-Les Japonais ont de tout temps cultiv?? avec ardeur les sciences naturelles. Ils poss?¨dent de nombreux ouvrages dispos??s suivant le syst?¨me antique du Pen-tsao chinois[206], et, depuis quelques ann??es, des trait??s compos??s daapr?¨s les m??thodes europ??ennes. Leur pays, quaon a appel?? le ?paradis terrestre des botanistes?, ??tait essentiellement propre ? les encourager ? la??tude des plantes; aussi les travaux de phytologie sont-ils de beaucoup les plus nombreux dans leur litt??rature scientifique. Jusqua? pr??sent, on naa publi?? en langue europ??enne que des fragments daouvrages botaniques japonais[207]; mais daimportants travaux de synonymie ont ??t?? accomplis, de fa?§on ? faciliter les traductions que les orientalistes pourront entreprendre ? laavenir.
La m??decine est ??galement repr??sent??e au Japon par un ensemble da??crits que laon peut r??partir en deux classes: ceux qui ont ??t?? compos??s daapr?¨s la m??thode indig?¨ne ou chinoise, et ceux qui ont ??t?? inspir??s par les principes de la science europ??enne.
Laagriculture, si d??velopp??e chez les Japonais, a donn?? lieu ? daimportantes publications quail ne sera certainement pas sans utilit?? pour nous de voir traduire dans une langue europ??enne. Parmi ces publications, je me bornerai ? citer laencyclop??die agricole intitul??e N?′-geo zen syo, en onze volumes in-4o, dont jaai publi?? en fran?§ais laindex d??taill?? des mati?¨res[208].
Philologie.-La philologie est repr??sent??e daune fa?§on non moins remarquable dans le cadre de la litt??rature japonaise.
Le Syo gen-zi kau est un riche dictionnaire fournissant, pour 42,000 mots environ de la langue japonaise, les expressions correspondantes dans la??criture id??ographique de la Chine. Il a ??t?? r??imprim?? en Europe par la lithographie[209], et un pr??cieux index en a ??t?? compos?? r??cemment ? Florence.[210] Plusieurs autres collections de locutions litt??raires, pour la plupart fort riches, ont ??galement vu le jour au Japon. Il serait trop long de les ??num??rer ici; mais je ne puis me dispenser de citer un tr??sor de la langue japonaise, intitul?? Wa-kun siwori, compos?? de cinquante-neuf tomes (le dernier est dat?? de 1862), et qui doit ?atre compl??t?? par un nouveau suppl??ment dont la publication maest encore inconnue. Enfin, on annonce un vaste r??pertoire de la langue japonaise intitul?? Go-i, dont les quatre premiers volumes ont paru r??cemment, et qui, sail est jamais termin?? sur le plan adopt?? pour le d??but, donnera, suivant un calcul approximatif de M. Pfizmaier[211], laexplication daau moins 290,000 mots, en plus de 200 volumes. On pourrait ajouter aux travaux philologiques de ce genre une liste ??tendue daouvrages destin??s ? faciliter aux indig?¨nes laacquisition des langues a?ˉno, chinoise, cor??enne et sanscrite[212], ainsi quaune foule de livres pour laenseignement des principales langues europ??ennes[213].
Po??sies et Romans.-Les ?uvres daimagination sont tellement nombreuses dans la litt??rature japonaise, que je ne saurais m?ame essayer de citer celles qui m??ritent daattirer particuli?¨rement laattention des orientalistes. Jaai publi?? une liste de 160 recueils de po??sie, qui ne comprend que ceux qui ??taient alors parvenus en Europe, et dont le nombre est ? peu pr?¨s doubl?? aujourdahui. Les genres les plus divers y sont repr??sent??s; et, dans quelques-uns du moins, on ne peut nier que les Japonais naaient donn?? des produits dignes daattention. Jusqua? pr??sent, un tr?¨s petit nombre de ces po??sies, sans doute en raison des grandes difficult??s qui saattachent ? leur interpr??tation, a seulement vu le jour dans des traductions europ??ennes[214]. Une seule collection de uta ou distiques de trente et une syllabes, le Hyaku-nin is-syu ?Pi?¨ces de vers des Cent po?¨tes?, a ??t?? publi??e et traduite in extenso[215].
Quelques-uns des innombrables romans, contes et nouvelles qui nous sont venus du Japon, ont d??j? trouv?? des traducteurs europ??ens; mais il saen faut de beaucoup que tous les genres remarquables soient repr??sent??s par ces premiers essais des japonistes. Nous ne poss??dons encore quaune seule des ?uvres du c??l?¨bre romancier de Y??do, Riu-tei Tane-hiko[216], dont M. Pfizmaier a eu lahonneur de tenter la traduction ? une ??poque o?1 bien peu daorientalistes auraient os?? aborder les difficult??s r??put??es inextricables de la langue japonaise.
Les autres ?uvres daimagination qui ont ??t?? livr??es jusqua? pr??sent au public dans une langue europ??enne[217] sont int??ressantes ? plus daun titre; mais elles ne jouissent pas au Japon de la faveur qui doit guider le choix des savants capables daentreprendre de tels travaux de traduction. Jaai cit?? ailleurs,[218] comme une singularit?? de la litt??rature japonaise, les contes sans fin que continuent daann??e en ann??e, da?¢ge en ?¢ge, plusieurs g??n??rations de romanciers.
Arch??ologie.-La??tude de laarch??ologie, et en particulier de la pal??ographie et de la numismatique du Japon, sera consid??rablement facilit??e par les grands travaux da??rudition publi??s dans ce pays. On pourrait dresser ais??ment, d?¨s aujourdahui, un Corpus inscriptionum japonicarum, et traduire la plupart des documents en tirant profit des travaux de d??chiffrement accomplis par les arch??ologues indig?¨nes. Quant ? la numismatique, on trouvera toutes les pi?¨ces class??es, dat??es et expliqu??es dans des trait??s qui ne demanderont plus que des traducteurs pour ?atre accueillis du public europ??en[219].
Encyclop??dies.-La section de la bibliographie r??serv??e aux ouvrages embrassant ? la fois toutes les branches des connaissances humaines, est repr??sent??e au Japon par une riche s??rie de recueils populaires qui paraissent surtout compos??s ? lausage des ??coles. Nous ne connaissons en effet, jusqua? pr??sent, quaun seul ouvrage qui, par son ??tendue et la vari??t?? des mati?¨res quail renferme, puisse ?atre compar?? ? nos encyclop??dies europ??ennes. Je veux parler du Wa-kan San-sai du-ye, ouvrage en 105 tomes, connu depuis longtemps des orientalistes sous le nom de ?Grande Encyclop??die japonaise?, et auquel les sinologues et les japonistes ont d??j? fait de fr??quents emprunts[220]. Il est probable quail ne tardera pas ? para??tre au Japon quelque encyclop??die nouvelle et plus compl?¨te; mais une publication de ce genre naint??ressera peut-?atre pas autant les japonistes qui tiennent ? conna??tre les id??es que professaient les indig?¨nes sur toutes choses, avant que ceux-ci se soient d??cid??s ? renier leur pass?? et ? saassimiler les connaissances acquises en Europe et en Am??rique. Il est donc tr?¨s probable que, pour longtemps encore, le Wa-kan San-sai du-ye restera un livre daune valeur exceptionnelle pour les personnes adonn??es ? la culture des sciences et des lettres japonaises.
La??num??ration qui pr??c?¨de est d??j? fort longue, et je naai pas la pr??tention daavoir m?ame esquiss?? le sujet que jaavais ? traiter[221]. A chaque pas, jaai d?? me condamner ? abr??ger ce que jaavais ? dire. Le peu que jaai rapport?? suffira peut ?atre pour faire comprendre combien il serait int??ressant de donner aujourdahui un aper?§u d??velopp?? de la litt??rature si riche et si vari??e des insulaires de laextr?ame Orient.