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Chapter 7 LA LITT RATURE CHINOISE

AU JAPON

A litt??rature chinoise est essentiellement la litt??rature classique du Japon. Depuis laouverture des ports du Nippon au commerce ??tranger, depuis la derni?¨re r??volution qui a r??tabli laautorit?? effective des mikados, on peut bien constater un certain abaissement des ??tudes chinoises dans les ??les de laExtr?ame-Orient: la pr??occupation presque g??n??rale des indig?¨nes de saassimiler les id??es occidentales et de conna??tre nos langues et nos sciences a certainement contribu?? ? faire n??gliger dans les ??coles la??tude longue et p??nible des monuments litt??raires du C??leste-Empire; on peut m?ame constater un certain d??dain que professe ?le jeune Japon? pour tout ce qui peut rattacher sa civilisation ? la patrie de Confucius. Il naen demeure pas moins vrai quail nay a pas de bonne ??ducation chez les Japonais sans de solides connaissances en chinois, et quaun indig?¨ne qui serait ignorant du style des livres canoniques et des historiens de la Chine, e??t-il une forte teinture de sciences europ??ennes, naen serait pas moins un homme mal instruit et incapable daoccuper une place quelque peu ??minente dans les destin??es de son pays.

Jaai souvent rencontr?? des Japonais qui, sans ignorer compl?¨tement la langue ??crite des Chinois, ne pouvaient comprendre que difficilement les chefs-da?uvre de leur antique litt??rature. Eh bien! il est tellement vrai que laintelligence de ces chefs-da?uvre est essentielle ? quiconque, dans laExtr?ame-Orient, pr??tend jouir des privil?¨ges daune ??ducation soign??e, que jaai toujours constat?? une sorte daembarras chez ces insulaires quand ils se trouvaient en pr??sence daEurop??enns plus familiaris??s quaeux-m?ames avec les livres qui ont ??t??, pendant bien des si?¨cles, la base de toute ??ducation lib??rale dans leur empire. Jaai connu ??galement des lettr??s japonais profond??ment vers??s dans la culture des lettres id??ographiques, et il maa suffi de lire en leur pr??sence quelques anciens textes chinois pour ??tablir avec eux des liens daune amiti?? profonde et durable. La citation ? propos daune phrase des King ou des Sse-chou, lainterpr??tation exacte daune locution rare et difficile, suffit parfois pour vous assurer leur estime et leur sympathie. Et, croyez-le bien, laestime et la sympathie conquises de la sorte est toute diff??rente de celle quaon acquiert en se posant vis-? -vis daeux en professeurs de sciences ou daid??es europ??ennes.

Dans le premier cas, vous vous ?ates ? demi naturalis?? japonais: vous leur avez montr?? que vous ne professez pas de d??dain pour ce quaavaient, pendant des si?¨cles, cultiv?? leurs p?¨res, que vous ne condamnez pas en tout leurs vieilles traditions et leur histoire, que vous pouvez admirer avec eux des beaut??s ? peu pr?¨s compl?¨tement inconnues ou incomprises des orgueilleux Occidentaux, vous associer aux nobles ??motions de leur intelligence, vivre de leur vie ? eux et non point exclusivement daune vie ??trang?¨re ? la leur. Pour vous, ils sont capables de cette amiti?? solide que saint Fran?§ois-Xavier consid??rait comme une des pr??cieuses qualit??s de laesprit japonais.

Dans le second cas, au contraire, si, ignorant ou d??daigneux de leur litt??rature classique chinoise, vous venez ??taler ? leurs yeux les merveilles de la civilisation europ??enne, de cette civilisation qui saest impos??e par la force ? la leur, curieux par nature, ils saattacheront momentan??ment ? vous pour sainitier ? toutes les merveilles de nos sciences et de nos arts; ils se feront volontiers vos ??l?¨ves pour chercher ? saassimiler vos connaissances et ? se donner aussi vite que possible laapparence de les avoir acquises; mais, d?¨s quails croiront poss??der ces connaissances-et ils le croiront bient?′t, car ils apprennent vite et se contentent ais??ment de notions superficielles,-vous leur deviendrez au fond aussi antipathiques que possible; ils resteront peut-?atre courtois vis-? -vis de vous; mais, soyez-en s??rs, ils naauront aucune estime pour votre savoir, aucune amiti?? pour votre personne, aucune reconnaissance pour vos le?§ons. Sans vous en douter, et tout en r??pondant ? leurs incessantes questions, vous aurez bless?? leur sentiment national, vous serez devenus ? jamais des ??trangers pour eux.

Je pense donc quail est n??cessaire, pour vous qui ?ates appel??s ? vous trouver en contact de tous les instants avec les Japonais, de ne pas ?atre ignorants, comme je viens de vous le dire, de ce qui constitue, ? leurs yeux, la base de lainstruction sup??rieure. Dans ce but, je jetterai un coup da?il rapide sur les monuments de cette litt??rature classique de la Chine que je regrette, faute de temps, de ne pouvoir vous faire conna??tre daun fa?§on suffisamment ??tendue et approfondie.

La litt??rature chinoise est tout ? la fois une des plus vastes et laune des plus anciennes litt??ratures du monde. La science ? laquelle on a donn?? le nom de sinologie saest efforc??e, depuis plus de deux si?¨cles, de nous faire conna??tre ses principaux monuments. Sa t?¢che si laborieuse, si m??ritoire, est cependant loin da?atre accomplie. Et quand on songe que les livres sacr??s de la Chine naont pas encore ??t?? tous traduits[137]; que nous ne poss??dons, pour ainsi dire, aucune version europ??enne des grands historiens de cet empire; que, ? laexception du livre de Laotsze[138], tous les ouvrages des philosophes chinois nous sont inconnus; que nous naavons publi?? presque rien, dans nos langues, des grands recueils da??rudition, daarch??ologie, de mythologie, de g??ographie et de science de cette ??tonnante civilisation, on peut, sans craindre da?atre d??menti, affirmer quail reste aux futurs adeptes de la sinologie ? accomplir plus de travaux de premier ordre que naen ont produit, depuis le si?¨cle de Louis XIV, tous les orientalistes qui ont rendu leur nom c??l?¨bre par leur connaissance solide de la langue chinoise et par lausage intelligent quails ont fait de leur ??rudition.

Pour remonter ? la??poque de la r??daction originaire des premiers monuments de la litt??rature chinoise, nous devons nous reporter ? plus de quarante si?¨cles en arri?¨re. David, Mo?ˉse, Jacob, Abraham lui-m?ame na??taient encore apparu quaaux yeux illumin??s des seuls proph?¨tes. De longtemps il ne devait pas ?atre question de Rome, daAth?¨nes, de Pers??polis, ni de J??rusalem; et, dans ces si?¨cles extr?amement recul??s, une v??g??tation sauvage et vierge recouvrait encore daimmenses for?ats impraticables le sol o?1 devait sa??lever, par la suite, les grandes m??tropoles de la civilisation occidentale.

Les livres qui doivent ?atre plac??s chronologiquement en t?ate de la bibliographie chinoise peuvent donc ?atre attribu??s sans h??sitation aux p??riodes les plus recul??es que nous puissions appr??cier dans lahistoire de la litt??rature sur notre globe. Et, comme la langue dans laquelle ces livres ont ??t?? ??crits a surv??cu, de m?ame que le peuple qui laa parl??e, ? toutes les r??volutions des temps, il en r??sulte que la Chine, seule sur la terre, nous a conserv?? une tradition ??crite non interrompue, depuis les premiers ?¢ges du monde jusquaau si?¨cle o?1 nous vivons aujourdahui.

Ce ph??nom?¨ne remarquable, ici-bas o?1 tout p??rit, suffirait, ? lui seul, pour expliquer laint??r?at quaon naa cess?? de porter, dans laEurope savante, aux travaux des sinologues qui nous r??v?¨lent sans cesse des pages inconnues de la grande et imposante litt??rature chinoise.

Les plus anciens monuments de la litt??rature chinoise antique, ou tout au moins ceux que les Chinois ont lahabitude de placer en t?ate de leurs classements bibliographiques, portent le nom de King. Ils sont, pour le C??leste-Empire, les livres sacr??s ou canoniques par excellence.

Profond??ment r??v??r??s et sans cesse laobjet daun v??ritable culte, les King ont servi presque exclusivement de point de d??part et de moule aux id??es philosophiques, politiques ou religieuses qui se sont r??pandues, en Chine, depuis Confucius jusqua? nos jours. Laesprit qui leur est propre a tellement p??n??tr?? dans le c?ur de la litt??rature chinoise, il en est devenu ? un tel point la?¢me et la vie que, sans les conna??tre, il est ? peu pr?¨s impossible de comprendre les livres indig?¨nes et surtout daappr??cier leur valeur et leurs tendances. Aussi les King sont-ils ??tudi??s et comment??s par chaque g??n??ration, et la connaissance approfondie de leur contenu est-elle consid??r??e comme indispensable ? quiconque aspire ? une position litt??raire dans le Royaume du Milieu.

Le recueil des King tel que nous le poss??dons aujourdahui, se compose de cinq ouvrages distincts qui portent les titres suivants: 1o le Yih-king, ou Livre des Transformations; 2o le Chou-king ou Livre par excellence; 3o le Chi-king ou Livre des Vers et Chants populaires; 4o le Li-ki ou M??morial des Rites; 5o le Tchun-tsieou ou le Printemps et laAutomne. Il existait un sixi?¨me king intitul?? Yoh-king ou Livre de la Musique; il a par malheur ??t?? ? peu pr?¨s compl?¨tement perdu.

Les trois premiers King surtout, sont compos??s de fragments daanciens ouvrages, recueillis, expurg??s et coordonn??es six si?¨cles avant notre ?¨re, dans la forme o?1 nous les poss??dons aujourdahui. Confucius qui en fut la??diteur, doit ?atre consid??r?? comme une des causes principales de la perte des antiques ??crits dans lesquels il a puis??. Caest, du reste, ce quaont toujours fait les abr??viateurs. Justin a fait perdre les ??crits de Trogue-Pomp??e, Florus une partie de ceux de Tite-Live. Aussi Bacon appelait-il les abr??viateurs, non sans quelque raison, les vers rongeurs de la litt??rature.

La question de laauthenticit?? des King a ??t?? souvent discut??e: il ne nous para??t pas, cependant, quaelle ait ??t?? compl?¨tement ??lucid??e. On a bien ??tabli daune mani?¨re incontestable laauthenticit?? des compilations que Confucius a transmises ? la post??rit??, sous le titre de King, mais on naa pas encore d??gag?? des textes primitifs les interpolations nombreuses que le c??l?¨bre moraliste a introduites dans les antiques ouvrages quail avait recueillis. Un travail daex??g?¨se et de critique, dont la port??e serait consid??rable pour les ??tudes religieuses et historiques, est r??serv?? ? la philologie moderne, qui trouvera plus qua? glaner dans le champ f??cond, mais encore tr?¨s obscur, de laarch??ologie chinoise.

Pour le moment, bornons-nous ? ajouter quelques mots sur le mode de transmission, ? travers les si?¨cles, des livres que Confucius a livr??s au monde comme le r??sum?? et laessence de tout ce que renfermaient de notions moralisatrices les anciens ouvrages qui existaient encore de son temps et dont il put prendre connaissance tant dans les fameuses archives des Tcheou que dans les biblioth?¨ques particuli?¨res des villes quail eut occasion de visiter.

Les historiens chinois racontent que Confucius, sentant sa fin prochaine, r??unit ses disciples et leur ordonna de dresser un autel. Quand laautel fut dress??, il y d??posa avec respect les manuscrits des King; puis, sa??tant prostern?? du c?′t?? de la constellation de la Grande-Ourse (Peh-teou), il remercia le ciel, par une longue adoration de lui avoir accord?? la faveur de reconstituer ces monuments sacr??s de la grandeur antique de la Chine. Il fit ensuite quelques nouvelles corrections ? ses manuscrits et les livra ? ses disciples, apr?¨s leur avoir recommand?? solennellement daen propager les copies et daen r??pandre les saintes doctrines.

Depuis lors, les King, devenus les codes de la philosophie nationale et en quelque sorte la?vangile de tous ceux qui, en Chine, ambitionnent un rang dans les lettres, furent enseign??s et expliqu??s de toutes parts; et le nombre des exemplaires se multiplia de jour en jour, jusqua? laav??nement de la courte mais terrible dynastie des Tsin!

Les neuf royaumes qui partageaient alors la Chine venaient da?atre r??unis sous le sceptre du fils putatif du roi de Tsin. Ce jeune prince, apr?¨s avoir r??tabli en sa personne la dignit?? imp??riale, sa??tait arrog?? le titre pompeux de Tsin-chi Hoang-ti ?laAuguste Empereur de la nouvelle race?, et avait r??solu, comme je vous laai dit dans une conf??rence pr??c??dente, de faire dispara??tre toute trace du pass??, afin quail ne rest?¢t plus en Chine daautre souvenir que celui de sa race. Avec de telles dispositions, il ??tait naturel que ce jeune prince voul??t faire dispara??tre tous les monuments qui pouvaient rappeler les grands jours du pass?? et la gloire des dynasties d??chues. Un ??dit incendiaire ne tarda pas ? signaler les d??buts de ses orgueilleux desseins. Une foule de livres, ceux-l? surtout qui traitaient lahistoire et dont le contenu pouvait rappeler les faits des temps ant??rieurs ? laav??nement des Tsin au tr?′ne imp??rial, furent impitoyablement livr??s aux flammes, et des ordres s??v?¨res ??man?¨rent de la Cour contre tous ceux qui en conserveraient ou en cacheraient des copies.

Le Chou-king, principalement, fut laobjet des plus rigoureuses recherches des agents destructeurs nomm??s par Tsinchi Hoangti et par son ministre Li-sse. Tous les exemplaires quaon put d??couvrir furent br??l??s; et peu saen fallut alors que cet ouvrage ne f??t compl?¨tement an??anti. Je vous ai racont?? gr?¢ce ? quelles circonstances une partie du Chou-king put ??chapper ? laincendie des livres.

Laintelligence des King pr??sente, non-seulement pour les Europ??ens, mais pour les Chinois eux-m?ames, de s??rieuses difficult??s. Ce naest le plus souvent que gr?¢ce aux commentaires compos??s da?¢ge en ?¢ge que laon est parvenu ? saisir tol??rablement le sens de ces antiques ??crits. Le Livre des Chants populaires, par exemple, aurait besoin, pour ?atre bien compris dans toutes ses parties, de la composition daune grammaire et daun vocabulaire particulier, car la phras??ologie de ce beau livre est souvent rebelle aux r?¨gles ordinaires de laancienne syntaxe chinoise.

Les principes tout ? la fois d??licats et rigoureux de la linguistique moderne, appliqu??s ? lainterpr??tation des King, ??clairciront, sans aucun doute, une foule de passages qui restent obscurs pour les commentateurs chinois tout aussi bien que pour nous.

Le premier des Cinq Livres sacr??s ou canoniques de la Chine antique est intitul?? Yih-king ou ?Livre des Transformations?. Il passe assez commun??ment pour le plus ancien monument de la litt??rature chinoise. Toujours est-il que Confucius lui vouait un culte particulier et saattachait sans cesse ? en interpr??ter ou ? en approfondir le sens. Jusqua? pr??sent, il faut le reconna??tre, ce livre obscur naa pr??sent?? pour nous quaun assez m??diocre int??r?at. La raison en est, sans doute, que nous ne le comprenons plus, et cela pour une bonne raison, caest que les Chinois eux-m?ames, quoi quails puissent dire, ne le comprennent gu?¨re davantage.

Je passerai donc tr?¨s rapidement sur ce qui touche au Yih-king, me bornant ? mentionner le sujet principal sur lequel il repose.

Dans la haute antiquit??, caest-? -dire 34 si?¨cles environ avant notre ?¨re, un personnage aux trois quarts fabuleux et peut-?atre un quart historique, Fouh-hi, tra?§a huit trigrammes ou koua, compos??s de diverses combinaisons de trois lignes, tant?′t enti?¨res ou continues, tant?′t bris??es ou interrompues. Ces sortes de signes lin??aires, suspendus sur les places publiques o?1 se rassemblait le peuple, ??taient destin??s ? lui enseigner les principes g??n??raux de la morale et ? lui faire conna??tre les volont??s du Ciel et du Prince.

Par la suite, ces koua ont servi de base ? tout un syst?¨me de philosophie cabalistique fort appr??ci?? en Chine, mais qui est devenu, avec le temps, fort complexe et souvent vague et embrouill??. Caest vraisemblablement le caract?¨re obscur et diffus de cette philosophie qui a engag?? les sorciers chinois ? pr??tendre quails trouvaient dans les formules du Yih-king les bases fondamentales de leurs sciences occultes et divinatoires.

Quelle que soit laopinion peu favorable que nous puissions avoir de ce livre, il serait t??m??raire, dans la??tat infime o?1 en sont nos connaissances ? son ??gard, de pr??tendre quail naest quaun tissu daextravagances, bonnes tout au plus ? exercer la loquacit?? des magiciens chinois et des diseurs de bonne aventure. Confucius r??v??rait ce livre au supr?ame degr??, et ca??tait ? sa conservation quail attachait le plus de prix. Longtemps apr?¨s la mort de ce grand moraliste, la philosophie chinoise classique a repos?? sur les aphorismes du Yih-king et sur les d??veloppements que leur ont donn??s ses commentateurs. La dualit?? primordiale est le point de d??part de laouvrage et le principe daapr?¨s lequel il a ??t?? compos??; les deux ??l??ments constitutifs de cette dualit?? sont d??sign??s abstractivement par les noms de Yin et de Yang; traduits en objets concrets, ils deviennent indistinctement le principe femelle et le principe m?¢le, la terre et le ciel, laeau et le feu, laobscurit?? et la lumi?¨re, etc.; par le contact ou par launion, ils se compl?¨tent, se f??condent, se vivifient; et ainsi se g??n?¨rent tous les ?atres de la cr??ation. Une fois g??n??r??s, tous ces ?atres saanalysent et saexpliquent par les caract?¨res sp??cifiques ou par les propri??t??s inh??rentes ? chacun des deux grands principes Yin et Yang.

Telle est, sommairement, la base sur laquelle repose le Livre sacr?? des Transformations.

Dans la??tat actuel de la science sinologique, ainsi que je le disais tout ? laheure, tout jugement sur le syst?¨me g??n??ral et laesprit du Yih king me para??trait pr??matur??[139]: je maabstiendrai donc daen faire laobjet daune appr??ciation quelconque. Il me suffira, pour compl??ter ce que jaai dit du premier des cinq King, de rappeler que le sens des koua de Fouh-hi ??tait depuis longtemps perdu lorsque le sage Wen-wang chercha ? le retrouver; que les explications de Wen-wang et de son fils Tcheou-koung ??taient elles-m?ames ? peu pr?¨s inintelligibles lorsque Confucius entreprit de les ??laborer; que laordre des koua de Fouh-hi et des interpr??tations de Wen-wang et de Tcheou-koung a ??t?? plusieurs fois interverti; quaenfin laauthenticit?? de la partie du Yih-king attribu??e ? Confucius a ??t?? elle-m?ame laobjet de doutes de la part de quelques savants.

Le Yih-king, toutefois, ne courut pas les m?ames dangers que la plupart des ??crits sacr??s ou historiques de la Chine primitive. Laempereur Tsinchi Hoangti, en publiant son d??cret de prohibition et de destruction des anciens livres, avait fait une r??serve en faveur de ceux qui traitaient de m??decine, daagriculture ou de divination. Le Yih-king, ayant ??t?? compris au nombre de ces derniers, ne fut pas condamn?? aux flammes.

Le second livre sacr?? est d??sign?? sous le nous le nom de Chou-king[140], expression qui, dans le sens de ?Livre par excellence?, r??pond parfaitement ? notre mot ?Bible?. Par une curieuse co?ˉncidence, le Chouking des anciens Chinois, comme la Bible des H??breux, est un recueil de documents tout ? la fois religieux et historiques, qui est devenu, avec le temps, une sorte de canon politique du C??leste-Empire. De nos jours encore, il est consid??r?? comme le plus beau, le plus parfait de tous les monuments de la Chine antique.

Le Chou-king commence au r?¨gne de Yao (2357 ans avant notre ?¨re) et arrive, non sans de fr??quentes interruptions, jusquaau r?¨gne de Siang-wang (624 av. J.-C.). Il a ??t?? r??dig?? ou plut?′t compil?? par Confucius sur les documents quail put recueillir dans la grande biblioth?¨que des Tcheou et dans les diff??rentes localit??s quail eut occasion de visiter. Parmi ces documents, ceux qui entr?¨rent dans la composition des chapitres consacr??s aux r?¨gnes de Yao et Chun (de 2357 ? 2205 avant notre ?¨re) passent, en Chine, pour contemporains de ces deux empereurs.

Lors de la destruction des livres, sous le r?¨gne de Tsinchi Hoangti, le Chou-king, ainsi que je vous laai d??j? dit, fut mentionn?? tout particuli?¨rement dans le rapport du ministre daEtat Li-sse pour ?atre an??anti. Mais, malgr?? les efforts des mandarins pour ex??cuter ces ordres incendiaires, malgr?? les supplices et m?ame la peine de mort qui devait ?atre prononc??e contre ceux qui en conserveraient ou en cacheraient des exemplaires, ce beau livre r??sista ? tous les orages politiques et nous transmit ainsi les annales les plus authentiques des premi?¨res dynasties chinoises.

Lors de la restauration des lettres, sous le r?¨gne de laempereur Wenti, ?le souverain lettr??? (an 179 avant notre ?¨re), on apprit ? la cour quaun vieillard nomm?? Fou-cheng poss??dait le Chouking par c?ur et que, malgr?? son grand ?¢ge, il lui ??tait encore possible de le transmettre de vive voix: une d??putation de lettr??s lui fut aussit?′t envoy??e, mais elle ne put obtenir de lui que vingt-huit chapitres, caest-? -dire trente de moins que naen contient le Chou-king tel que nous le connaissons. Encore ces lettr??s eurent-ils grandapeine ? bien saisir les paroles de Foucheng dont laaccent leur ??tait ??tranger et ? trouver les caract?¨res correspondant aux mots quail leur pronon?§ait.

On en ??tait r??duit au texte du vieillard Foucheng, lorsquaon retrouva par hasard, en d??molissant une maison appartenant ? la famille de Confucius, un exemplaire du Chou-king, qui avait ??t?? cach?? dans laint??rieur daune muraille. Malheureusement le manuscrit ainsi d??couvert ??tait ??crit en anciens caract?¨res (en signes ko-teou), quaon ne comprenait plus ? cette ??poque, et les tablettes de bambou, sur lesquelles ??taient trac??s ces caract?¨res, se trouvaient consid??rablement endommag??es par le temps et par les insectes. Cependant Koung Ngan-koueh, descendant de Confucius au treizi?¨me degr??, fut charg?? da??tudier ce manuscrit, afin daen tirer tout ce qui serait de nature ? compl??ter la r??daction fournie par le vieillard Foucheng.

En confrontant avec soin les chapitres obtenus oralement avec les chapitres correspondants du manuscrit nouvellement d??couvert, Koung Ngankoueh parvint ? ??tablir le texte de cinquante-huit chapitres du Chouking; mais il pr??f??ra abandonner les autres ? la destruction que de les publier comme il les poss??dait, caest-? -dire dans un ??tat d??fectueux et conjectural. Il entreprit toutefois, pour rem??dier autant que possible ? ce d??faut, de r??diger un commentaire ??tendu du Chouking, dans lequel il ins??ra la plupart des faits dont il avait acquis la connaissance dans les parties quail naavait pu restituer daune mani?¨re satisfaisante.

Ce commentaire a ??t?? lui m?ame perdu; mais le grand historiographe Sse-ma Tsien, entre les mains duquel il se trouva, en a fait de nombreux extraits pour la r??daction de ses M??moires historiques (Sse-ki) qui, eux du moins, sont parvenus de si?¨cle en si?¨cle jusqua? nous.

Le style du Chou-king est la conique et in??gal; parfois, il approche du sublime. Les discours que renferme ce beau livre sont exprim??s avec une noble et ??nergique simplicit??. Les paroles que prononcent, par exemple, les saints empereurs Yao, Chun et Yu, dans les premiers chapitres de laouvrage, captivent notre admiration et notre respect pour ces trois grands monarques que la Chine cite avec orgueil, de si?¨cle en si?¨cle, comme le mod?¨le des vertus n??cessaires aux rois. Certaines expressions, au milieu daun r??cit sans art et sans appr?at, saisissent laesprit et le r??chauffent. On est tent?? day voir des ??clairs de g??nie.

S??v?¨re en ce qui touche les princes et les grands, ferme mais moins exigeante ? la??gard des peuples, la morale du Chou-king, qui, du reste, ne transige avec personne, fournit ? la Chine non seulement les principes de sa religion, mais ceux de son droit national: elle constitue les v??ritables assises de la soci??t?? chinoise.

On voit, dans ce beau livre, le Chang-ti ou Souverain supr?ame (Dieu) inspirer la conduite des princes sages, ou bien appesantir sa main sur les princes pervertis pour frapper leurs ?uvres dainsucc?¨s ou de mal??diction; les saints rois tenir leur mandat du Ciel et saappliquer ? procurer aux peuples de quoi satisfaire ? leurs besoins mat??riels, les rendre vertueux et les pr??server de ce qui peut leur nuire; les peuples saadonner aux sciences, aux arts utiles, surtout ? laagriculture, et repousser le luxe comme une source incessante de malheurs et daavilissement; respecter laautorit?? du prince consid??r?? comme ?p?¨re et m?¨re? de ses sujets; appr??cier, glorifier la vertu, honorer les vieillards, resserrer ? laint??rieur les liens de la famille; cultiver les usages daune politesse rigoureuse et raffin??e.

Le troisi?¨me livre sacr?? des anciens Chinois est intitul?? Chi-king ?Livre des Vers?[141]. Caest une collection de po??sies de tous les genres, recueillie par Confucius, 484 ans avant notre ?¨re, dans les archives de la fameuse Biblioth?¨que imp??riale des Tcheou.

Primitivement compos??e de trois mille pi?¨ces, cette collection fut r??duite ? trois cent onze par le moraliste de Lou, soit parce que beaucoup de ces pi?¨ces blessaient ses prudes oreilles, soit parce quaelles ne concordaient pas avec les principes de ses doctrines.

Parmi ces po??sies, quelques-unes remontent jusquaau XIIe si?¨cle avant la?¨re chr??tienne. Leur style est des plus vari??. Laauthenticit?? des unes et des autres est incontestable.

Confucius, ? qui lahistoire attribue lahonneur de nous avoir transmis les Cinq Livres sacr??s de la Chine antique, Confucius, dis-je, a peut-?atre conserv?? au seul Chi-king sa forme et sa structure primitives. Il avait pour cela une excellente raison. Il lui ??tait bien facile, ? ce philosophe dou?? daune vertu aust?¨re, mais lourd et sans inspiration, de remanier comme il laa fait des livres historiques ou moraux tels que le Chou-king ou le Yih-king, et de les fa?§onner dans le moule ??troit de son esprit terre ? terre. Mais il ne pouvait en ?atre de m?ame ? la??gard du Livre des Po??sies. Comment, en effet, serait-il parvenu ? substituer les lieux communs de sa philosophie pratique aux tournures pleines de verve, de gr?¢ce et de na?ˉvet?? des pi?¨ces ??minemment caract??ristiques du Chi-king? Le c??l?¨bre moraliste du royaume de Lou le comprit heureusement: un tel recueil ne souffrait point, ne tol??rait point de retouches. Il fallut donc passer sur quelques expressions un peu l??g?¨res; et, gr?¢ce ? leur forme inimitable, ? leurs rimes et ? leur mesure, les pi?¨ces de la plus ancienne anthologie du monde sont parvenues vierges et immacul??es jusqua? nous.

Nous avons lieu de nous en f??liciter, car le Livre des Vers est assur??ment le plus beau monument de laantique litt??rature chinoise, et celui qui pr??sente pour nous, ? une foule de points de vue, laint??r?at le plus r??el et le plus incontestable.

Le Chi-king, caest la Chine primitive tout enti?¨re qui nous est d??peinte par le pinceau de ses premiers po?¨tes. Et par quels po?¨tes! par des po?¨tes sans fard, sans appr?at; par des po?¨tes vrais, sinc?¨res, incapables de tout d??guisement; par des po?¨tes pleins de vie et dainspiration; bref, par le peuple chinois lui-m?ame, qui say est manifest?? tout entier dans les chants qui laont berc?? ? la??poque infiniment recul??e de sa naissance ? la vie sociale et ? la civilisation.

Le Chi-king comprend quatre parties:

La premi?¨re, intitul??e Koueh-foung ?M?urs des Royaumes?, renferme les chants populaires que les anciens empereurs avaient fait recueillir afin de juger de laesprit du peuple de leurs diff??rentes provinces, de ses sentiments pour le prince, et de la moralit?? de la vie publique et priv??e.

La seconde et la troisi?¨me portent les titres de Ta-ya ?Grande Excellence?, et de Siao-ya ?Petite Excellence?. Ce sont deux collections daodes, de cantiques, da??l??gies, da??pithalames, de chansons et de satires.

Enfin, la quatri?¨me, intitul??e Soung ?Louanges?, contient les hymnes chant??es dans les sacrifices en lahonneur des anc?atres.

Le quatri?¨me des livres sacr??s est parvenu jusqua? nous sous le titre de Li-ki, que laon traduit commun??ment par ?M??morial des Rites?[142]. Caest une compilation de documents emprunt??s pour la plupart ? un antique rituel intitul?? I-li, dont on attribue la r??daction primitive au sage Tcheou-kong, que jaai d??j? eu laoccasion de vous citer tout ? laheure. Ce dernier livre renferme, dit-on, la m?ame substance quaun antique rituel d??couvert ? c?′t?? du Chou-king, lors de la restauration des lettres, dans une vieille muraille daune maison qui avait ??t?? habit??e par Confucius.

A c?′t?? de ces deux ouvrages, on place daordinaire le Tcheou-li, ou Rituel de la dynastie des Tcheou[143], ?uvre dont on fait ??galement honneur ? Tcheoukong. On y trouve laexpos?? des devoirs des fonctionnaires publics sous cette m??morable dynastie. Les r?¨gles quail renferme ??taient adopt??es dans la plupart des ??tats qui se partageaient la Chine ? cette ??poque, except?? cependant dans le pays de Tsin. Laaversion du despote Tsinchi Hoangti pour ce livre fut telle, quail ordonna sp??cialement la recherche et la destruction de toutes les copies quaon pourrait d??couvrir. Plusieurs daentre elles ??chapp?¨rent n??anmoins ? cette rigoureuse prohibition et furent pr??sent??es plus tard ? laempereur Wouti (IIe si?¨cle avant notre ?¨re).

Enfin, on d??signe assez g??n??ralement comme cinqui?¨me livre sacr?? ou canonique de la Chine antique, le Tchun-tsieou, ?le Printemps et laAutomne?[144], ouvrage compos?? par Confucius, et renfermant lahistoire du royaume de Lou, son pays natal, de 722 ? 484 avant notre ?¨re. Un d??veloppement de cet ouvrage a ??t?? compos?? par Tso Kieou-ming, disciple du grand moraliste, sous le titre de Tso-tchouen, ou ?Narration de Tso?. On doit ? ce m?ame auteur la composition des Koueh-Yu, ou ?Paroles sur les Royaumes?[145], annales pour lesquelles les lettr??s chinois professent aussi une estime toute particuli?¨re.

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