SUR
LA CIVILISATION DU JAPON
LA CHINE AVANT CONFUCIUS
ES premi?¨res relations suivies des Chinois avec les Japonais, au IIIe si?¨cle de notre ?¨re, furent pour ces derniers le signal daune ?¨re nouvelle de transformation sociale. La Chine apportait au Japon une ??criture daune savante complexit??[88], bien faite pour frapper laimagination daun peuple encore enfant, et, avec cette ??criture, une histoire d??j? vieille ? cette ??poque de plusieurs milliers daann??es daantiquit??, une philosophie raffin??e et des connaissances scientifiques et industrielles relativement tr?¨s avanc??es. Les insulaires de laextr?ame Orient, au naturel inquiet et essentiellement curieux, virent, dans cette civilisation du continent, un grand mod?¨le ? suivre et ? imiter, quelque chose qui ??tait pour eux une v??ritable r??v??lation. De m?ame que les Japonais de nos jours se sont empress??s de sainitier ? toutes les d??couvertes du g??nie europ??en, depuis laouverture des ports de leur empire au commerce de laOccident (1852), de m?ame les Japonais des premiers si?¨cles de notre ?¨re se jet?¨rent avec avidit?? sur tout ce qui pouvait leur faire conna??tre les progr?¨s accomplis alors sur la terre ferme du continent asiatique.
La Chine a toujours v??cu dans le pass??: elle naa jamais r?av?? daavenir qui puisse ??galer, et encore moins surpasser, les perfections des premiers ?¢ges. Caest en ??talant les fastes de son antiquit?? recul??e, quaelle devait daabord fasciner laimagination des insulaires du Nippon. Cette antiquit??, que les Japonais instruits se sont fait un devoir da??tudier durant la p??riode de leur ??ducation classique, nous allons essayer de laenvisager dans ses traits les plus saillants et les plus caract??ristiques.
On a beaucoup discut?? sur laorigine de la nation chinoise: la plupart des orientalistes inclinent ? laid??e de placer son berceau au nord ou ? laouest du continent asiatique. M. daHervey de Saint-Denys est port?? ? lui attribuer une origine am??ricaine[89]. Je ne discuterai point ici ces diverses th??ories; je me bornerai ? dire quail r??sulte de mes travaux que le plus ancien domaine de la civilisation chinoise doit ?atre plac?? en dehors des limites actuelles de la Chine proprement dite, ? laouest, dans la direction du Koukou-noor, probablement sur les versants orientaux du mont Kou??n-lun.
Quelques savants naadmettent point, sans de grandes r??serves, les r??cits ant??rieurs ? la dynastie des Tcheou (1134-256 avant notre ?¨re), et encore naaccueillent-ils pas sans difficult?? ce quaon nous apprend des r?¨gnes de cette dynastie avant Confucius. Je crois les scrupules de ces savants fort exag??r??s. Il est ??vident que plus on recul loin dans laantiquit??, plus il faut saattendre ? trouver lahistoire m?al??e ? la mythologie. Nous poss??dons n??anmoins trop de sources certaines de lahistoire antique de la Chine pour pouvoir rel??guer dans le domaine de la fable ce que nous savons, non-seulement des premiers temps de la??poque des Tcheou, mais m?ame une foule daindices historiques remontant ? la dynastie des Chang, ? celle des Hia, et, dans une certaine mesure, au-del? de cette dynastie. Laauthenticit?? de cette histoire naest que m??diocrement ??tablie, il est vrai, par les monuments de laart proprement dit. Les ??difices de pierre sont de toute raret??[90], les inscriptions insuffisantes, les bronzes pour la plupart sans l??gendes sur lesquelles puisse saexercer la critique avec quelque chance de succ?¨s. En revanche, lainstitution antique de la charge dahistoriographe officiel de laempire, les conditions remarquables daind??pendance dans lesquelles ??taient plac??s les lettr??s charg??s de cette haute fonction publique, nous fournissent des garanties de v??rit?? quaon rencontrerait difficilement ailleurs. La cr??ation des historiographes officiels et du Tribunal de laHistoire est attribu??e par les Chinois au r?¨gne de Hoang-ti (2637 avant notre ?¨re). Choisis parmi les savants les plus renomm??s de laempire, ils ??crivaient jour par jour les ??v??nements qui se passaient sous leurs yeux; pour les garantir du danger quails pouvaient encourir en racontant les faits qui na??taient pas de nature ? plaire ? laempereur et aux grands, les institutions leur accordaient le privil?¨ge de lainamovibilit??.
Les Chinois, comme tous les peuples qui ont occup?? une large place dans lahistoire, ont cherch?? ? reporter aussi loin que possible dans laantiquit?? les vestiges primitifs de leur existence sociale. Confucius, auquel on doit la reconstitution de leurs plus vieilles annales, ??tait un esprit sobre, daune imagination ??troite, peu enclin aux r??cits merveilleux. Il chercha sans doute ? trouver dans le pass?? une base sur laquelle il put appuyer sa doctrine; mais, cette base trouv??e, il naeut ni le go??t, ni le besoin de faire remonter ? des temps plus recul??s les fastes du peuple dont il sa??tait donn?? la mission de r??former les m?urs et de r??gler laexistence. Eh bien! Confucius a non-seulement admis comme historique le r?¨gne de Hoang-ti, qui vivait au XXVIIe si?¨cle avant notre ?¨re, pr?¨s de 600 ans avant la naissance daAbraham, mais m?ame les r?¨gnes de princes ant??rieurs ? Hoang-ti, tels que Chin-noung et Fouh-hi, quail d??signe sous le nom de Pao-hi[91]. Le r?¨gne de ce dernier empereur est plac?? par les historiens indig?¨nes au XXXVe si?¨cle avant notre ?¨re, caest-? -dire longtemps avant la??poque probable de la fondation des empires da?gypte, de Babylonie et daAssyrie, et pr?¨s de deux si?¨cles avant la date attribu??e au d??luge biblique.
De quelque c?′t?? que nous tournions nos regards, lorsque nous voulons p??n??trer les t??n?¨bres de ces premiers temps de lahistoire, nous nous trouvons en pr??sence de fables et de l??gendes. Sail fallait renoncer aux annales de tous les temps o?1 la v??rit?? saest associ??e ? la fiction, lahistoire de notre globe serait bien moderne. Il appartient ? la critique, fond??e sur les principes de laethnographie, de d??m?aler ce qui, de ces vieux ?¢ges, doit ?atre acquis aux annales de lahumanit?? et ce qui doit ?atre rel??gu?? dans le domaine du mensonge et de la fantaisie. Le contr?′le de la??rudition ne saurait ?atre exerc?? daune fa?§on trop s??v?¨re; mais ce contr?′le ne doit point avoir pour effet de repousser sans ample discussion les faits dont laauthenticit?? ne para??t pas absolument d??montr??e. Laesprit humain, on laa dit souvent, invente peu; ses pr??tendues inventions ne sont souvent que des ??chos, des r??miniscences des temps pass??s. Une foule de l??gendes d??c?¨lent des faits r??els, dont la trace m??rite da?atre recherch??e. Quaimporte, au fond, quaHom?¨re soit un personnage mythique: son nom signifie laauteur ou les auteurs de laIliade et de laOdyss??e. Il peut se faire que beaucoup de noms chinois des premiers ?¢ges naaient pas ??t?? port??s par ceux auxquels on les attribue. Ce qui est utile de savoir, dans laesp?¨ce, caest avant tout quelle a ??t?? la??volution de lahumanit??, la??volution des peuples. Les l??gendes archa?ˉques de la Chine nous apprennent ce que la tradition locale a conserv?? des ??poques primitives de ce vaste empire. Il est int??ressant de le conna??tre.
De ces l??gendes, la plus consid??rable, celle qui nous raconte la condition du peuple chinois avant la fondation de la monarchie[92], a ??t?? vulgaris??e par les Taosse, pr??tendus sectateurs de la philosophie de Lao-tse, dont lainfluence fut pr??pond??rante en Chine ? la??poque de la n??faste, mais ? coup s??r m??morable dynastie des Tsin (IIIe si?¨cle avant notre ?¨re). Nous y trouvons lahistoire de deux chefs de tribus Yeou-tchao et Soui-jin[93], qui repr??sentent la p??riode durant laquelle les Chinois, non encore civilis??s, vivaient ? la??tat de tribus nomades et ? peu pr?¨s sauvages, dans les r??gions montagneuses de laAsie Centrale.
Avec laempereur Fouh-hi[94], sur laexistence duquel les lettr??s indig?¨nes, dit le P?¨re Amyot, na??mettent aucun doute, commence la p??riode o?1 les Chinois se constituent en nation proprement dite, reconnaissent un chef pour toutes leurs tribus et ??tablissent au milieu daeux une sorte de gouvernement politique et religieux. A ce prince, la tradition attribue lainvention daune ??criture rudimentaire, compos??e de trois lignes enti?¨res ou bris??es, qui, suivant leurs combinaisons, servaient ? rappeler un certain nombre daid??es simples, adapt??es aux besoins de laadministration publique. Les signes de cette ??criture sont d??sign??s sous le nom de koua ou trigrammes; ils remplac?¨rent une ??criture form??e ? laaide de cordelettes nou??es, analogues aux qquipou des anciens P??ruviens. Fouhhi est repr??sent?? avec des excroissances sur le front, embl?¨mes du g??nie, quaon remarque ??galement sur laimage traditionnelle de Mo?ˉse. On le d??signe comme le premier l??gislateur de son pays; il ordonna que les hommes et les femmes portassent un costume diff??rent, et institua les c??r??monies du mariage. Il passe aussi pour lainventeur du cycle de soixante ans, encore en usage de nos jours en Chine, en Cochinchine, en Cor??e et au Japon, ainsi que du calendrier; il enseigna ? ses sujets plusieurs arts inconnus jusquaalors, la musique, la p?ache, etc.
A la mort de Fouh hi, Ching-noung[95], dont le nom signifie ?le laboureur divin?, fut appel?? ? lui succ??der. Il inventa la charrue et laart de cultiver les champs. Il organisa les premiers march??s, enseigna les principes de laart de la guerre et saappliqua ? la??tude de la m??decine, fond??e sur la connaissance des propri??t??s des plantes.
Les historiens chinois placent quelque fois plusieurs r?¨gnes entre ceux de Chin-noung et de Hoang ti; mais ils saaccordent assez mal sur ce quails rapportent sur ces r?¨gnes. Avec Hoang ti seulement, leur r??cit acquiert une apparence de v??rit?? qui ne permet gu?¨re de le rel??guer en dehors du domaine de lahistoire positive. La soixante et uni?¨me ann??e du r?¨gne de ce prince (2634 ans avant notre ?¨re), commence le premier des cycles sexag??naires qui se sont succ??d?? depuis lors sans interruption jusqua? nos jours.
Nous nous trouvons d??sormais dans le domaine de la chronologie rigoureuse; car cette chronologie est fond??e sur une computation des ann??es et des si?¨cles qui ne para??t pas avoir ??t?? modifi??e, en Chine, depuis les temps les plus recul??s. Laann??e chinoise la plus ancienne ??tait de 365 jours et un quart, juste comme laann??e julienne; quant aux si?¨cles chinois, ils se composent de soixante ann??es, form??es par la combinaison de deux petits cycles primordiaux, laun de dix, laautre de douze ??l??ments, qui, juxtapos??s, ne peuvent jamais produire deux fois une notation semblable pendant toute la dur??e de la p??riode[96].
Hoang ti personnifie donc le point de d??part historique des annales de la Chine. Quant aux ??v??nements dont le r??cit est rapport?? ? son ??poque, il est ??vident quail ne faut les admettre quaavec r??serve. On nous le repr??sente comme auteur daune foule dainventions, attribu??es d??j? , pour la plupart, aux souverains semi-historiques quaon cite comme ayant ??t?? ses pr??d??cesseurs. Enfin caest ? lui quaest d??cern?? pour la premi?¨re fois le titre de ti ?empereur?, qui fut substitu?? ? celui de wang ?autocrate?, donn?? aux princes qui avaient gouvern?? jusque-l? sur la Chine[97]. Ce titre, employ?? parall?¨lement avec celui de chang-ti ?le haut empereur?, par lequel on d??signait d??j? sous son r?¨gne la?tre supr?ame, ??tablissait, entre le Ciel et le ma??tre de la Terre, une corr??lation de nature ? rendre sacr??es, aux yeux du peuple, les pr??rogatives de sa haute magistrature. Apr?¨s Hoangti, on place quatre souverains: Chao-hao fit ex??cuter de grands travaux publics, composa une musique nouvelle et r??gla le costume que devaient porter les mandarins des diff??rentes classes; Tchouen-hioh organisa le service des mines, des eaux et des for?ats, r??forma le calendrier et pla?§a le commencement de laann??e ? la premi?¨re lune du printemps; il d??cr??ta enfin que laempereur seul offrirait d??sormais le grand sacrifice au Chang-ti; Ti-ko[98] r??forma les m?urs de son peuple et introduisit la coutume de la polygamie; Ti-tchi[99], le dernier de cette p??riode, se livra ? la d??bauche et ? toutes sortes de d??sordres. Les anciens de laempire le d??pos?¨rent et ??lev?¨rent ? sa place son fr?¨re Yao[100], avec lequel commence lahistoire enregistr??e dans le livre canonique des Chinois appel?? Chou-king. Yao et ses deux successeurs au tr?′ne, Chun et Yu[101] sont consid??r??s par les Chinois comme les mod?¨les ??ternels de toutes les vertus qui doivent entourer la majest?? daun souverain. Aussi leur a-t-on d??cern?? le titre de san-hoang ?les trois augustes?.
Yao attachait un grand prix ? la??tude de laastronomie: il voulut que la vie du peuple f??t r??gl??e sur les r??volutions des corps c??lestes. Il consid??rait la supr?ame puissance comme une lourde charge, que nul ne devrait envier, mais ? laquelle, non plus, personne naavait droit de se soustraire. Pr??occup?? de trouver un successeur, il repoussa la proposition que lui faisaient ses ministres de d??signer son fils pour occuper le tr?′ne apr?¨s lui, et finit par arr?ater son choix sur un pauvre laboureur nomm?? Chun, qui, n?? dans une famille obscure et entour?? de parents sans talent ni sagesse, sut vivre en paix en pratiquant les devoirs de la pi??t?? filiale, ??tendue, comme le font les Chinois, ? tous les rapports qui existent entre les diff??rents membres de la soci??t??: laempereur, les parents et les amis.
Chun (2285 ans avant notre ?¨re) h??sita longtemps ? accepter le tr?′ne que Yao venait de lui offrir; il ne se trouvait pas ? la hauteur de la charge que laempereur avait r??solu de lui confier. Sur les instances r??it??r??es de Yao, il se d??cida enfin ? prendre en main les r?anes du gouvernement. Comme son pr??d??cesseur, il saattacha ? la??tude des r??volutions c??lestes et au perfectionnement du calendrier; il ??tablit un syst?¨me de poids et mesures uniforme pour tout laempire et institua un code de justice criminelle, moins dur pour les coupables que les lois qui ??taient en usage avant sa promulgation. Quelques auteurs pr??tendent m?ame que les punitions corporelles ne furent mises en pratique que sous la dynastie des Hia, et que les ch?¢timents inflig??s sous le gouvernement de Chun ne consistaient quaen c??r??monies infamantes. Pendant son r?¨gne, Chun avait eu ? se pr??occuper du d??bordement du fleuve Jaune et des inondations diluviennes qui avaient rendu inhabitables de grandes ??tendues du territoire chinois. Un jeune homme pauvre, nomm?? Yu, qui passait pour descendre de laempereur Hoangti, ??tait devenu laing??nieur de laempire et avait dirig?? de grands travaux de canalisation pour faciliter la??coulement des eaux. La sagesse dont ce jeune homme avait fait preuve en maintes circonstances, engagea Chun ? le d??signer pour son successeur. Yu fit ses efforts pour d??cider laempereur ? lui pr??f??rer un sage du nom de Kao-yao[102]. C??dant enfin ? la volont?? du prince, il fut install?? dans la Salle des Anc?atres et proclam?? empereur en 2205 avant notre ?¨re. Avec lui commence la premi?¨re dynastie chinoise dite des Hia, qui gouverna la Chine pendant plus de 420 ans (2205-1783 avant notre ?¨re). La seconde dynastie fut celle des Chang, laquelle dura 649 ans (1783-1134 avant notre ?¨re). La troisi?¨me dynastie enfin, celle des Tcheou, qui vit para??tre les deux plus c??l?¨bres philosophes de la Chine, Lao-tsze et Confucius, dura 878 ans (1134-256 avant notre ?¨re).
Caest aux livres canoniques appel??s King, coordonn??s par Confucius et publi??s par ses soins, que nous devons la connaissance da? peu pr?¨s tout ce que nous savons des ?¢ges ant??rieurs ? laapparition de ce grand moraliste. Les King nous r??v?¨lent, dans la haute antiquit?? chinoise, laexistence daune sorte de religion monoth??iste, dont le culte principal aurait ??t?? celui daun ?tre sup??rieur aux hommes, personnification du Ciel, ador?? sous le nom du Chang-ti ?le Supr?ame souverain?. Quelques orientalistes ont vu, dans ce nom ti, une analogie linguistique avec la racine qui sert ? d??signer la divinit?? chez les peuples ?¢ryens, et m?ame dans quelques autres rameaux de laesp?¨ce humaine. Nous naavons pas ? examiner ici sail est possible de croire s??rieusement ? la parent?? du mot chinois ti et des mots ???μá?? en grec, deus, divus en latin, dieu en fran?§ais, teotl en azt?¨que, etc. De nombreuses et savantes disputes ont ??t?? engag??es sur le caract?¨re monoth??iste de la religion des Chinois pr??confuc??ens. Je ne saurais en rendre compte sans entrer dans une foule de d??tails qui maentra??neraient trop longtemps en dehors du cadre de cette conf??rence[103]. Je me bornerai ? ajouter que ce monoth??isme, tel au moins quail r??sulte des livres publi??s par Confucius, se pr??sente ? nous de la fa?§on la plus vague, et que le Chang-ti, le pr??tendu dieu unique des King, sans cesse confondu avec le Ciel impersonnel, ne saurait ?atre en aucune fa?§on assimil?? au Jehovah du canon biblique.
Certains passages des livres sacr??s des Chinois sont cependant de nature ? rehausser laid??e que nous avons pu concevoir de leur doctrine relative ? laexistence daun ?atre sup??rieur, directeur libre des choses de launivers, et ? quelque chose qui ressemble fort ? notre notion de laimmortalit?? de la?¢me. Mais ces passages naont pas encore ??t?? suffisamment ??tudi??s, et vous comprendrez que, lorsquail saagit de questions de doctrine aussi d??licates, il serait imprudent de prononcer un jugement avant daavoir soumis les textes ? toutes les investigations de la critique. ?Le Ciel lumineux, dit le Livre sacr?? des Po??sies, a des d??crets qui saaccomplissent[104].? Et, ailleurs, le m?ame livre saexprime ainsi: ?Le Ciel observe ce qui se passe ici-bas; il a des d??crets tout pr??par??s[105].? Les passages de ce genre ont ??t?? longuement discut??s par les auteurs chinois; mais leurs commentaires en affaiblissent plut?′t quails naen ??tendent la port??e. Je ne saurais may arr?ater.
Laid??e de laimmortalit?? de la?¢me, et peut-?atre m?ame celle de la r??surrection de la chair ou de la renaissance du corps dans laempyr??e, semblent r??sulter ??galement de quelques passages fort anciens des King. On lit notamment dans le Livre des Vers: ?Wenwang r??side en haut: oh! quail est lumineux au Ciel[106]?, et un peu plus loin, dans la m?ame pi?¨ce: ?Wenwang est aux c?′t??s du Supr?ame Souverain[107]?. Daailleurs, le culte des anc?atres, qui tient une place si consid??rable dans les institutions chinoises, pr??suppose une sorte de croyance dans la perp??tuit?? de laindividu, et il ne para??t pas se r??duire ? une simple v??n??ration du souvenir. Ce culte, largement c??l??br?? dans le Chi-king, o?1 laon trouve une s??rie dahymnes en lahonneur des parents d??funts[108], remonte aux temps les plus recul??s de la monarchie; car les commentateurs du Koueh-foung voient, dans une des odes de cette section[109], la??loge de ceux qui ont conserv?? la coutume de porter trois ans le deuil de leurs parents, coutume d??j? tomb??e en d??su??tude ? cette ??poque.
Ce qui pourrait contribuer ? rehausser laid??e que nous pouvons nous faire des croyances m??taphysiques de la Chine antique, caest la persistance avec laquelle ses anciens codes saattachent ? distinguer le formalisme des sacrifices de laesprit qui doit les inspirer. A cet ??gard, le M??morial des Rites est aussi clair, aussi explicite que possible: ?Dans les c??r??monies, nous dit le quatri?¨me livre canonique, ce ? quoi on attache le plus daimportance, caest le sens (i) quaelles renferment. Si laon supprime le sens, il ne reste que les d??tails ext??rieurs, qui sont laaffaire des servants des sacrifices; mais le sens est difficile ? comprendre[110].?
Aux ??poques primordiales de lahistoire de Chine, nous trouvons d??j? les sacrifices en grand honneur, et celui que laon offrait au Ciel, accompli par laempereur en personne. Ces sacrifices, comme laa fort bien remarqu?? Pauthier[111], diff??raient profond??ment de ceux que nous voyons pratiquer dans les autres cultes: ca??taient des t??moignages de reconnaissance et de respect, et non des actes expiatoires pour obtenir des faveurs exceptionnelles ou des changements aux lois r??guli?¨res de la nature.
Quel que soit, en somme, le caract?¨re pr??cis de la religion primitive de la Chine, nous pouvons constater quaelle saest traduite, du moins dans la pratique, par une organisation patriarcale de la soci??t?? et de la famille. Laexpression fondamentale de la morale religieuse des Chinois-et leur religion naa gu?¨re ??t?? autre chose quaune morale religieuse-est incontestablement le hiao, mot que les orientalistes traduisent daordinaire par ?pi??t?? filiale?, mais dont le sens est beaucoup plus large, plus ??tendu que celui des mots par lesquels nous le rendons en fran?§ais. Le hiao r??sume les devoirs sociaux entre laempereur et ses sujets, entre les divers rameaux de la famille, entre les diff??rents membres de la soci??t??. Ces devoirs ont pour point de d??part ou pour fin laautorit?? paternelle, autorit?? absolue et indiscutable, quaelle saattache ? la personne du prince, p?¨re du peuple, ou quaelle saapplique ? celle du chef de famille, p?¨re et tuteur n?? de tous les individus qui la composent. De m?ame que la majest?? de laempereur est inviolable et ne saurait ?atre appel??e ? un tribunal quelconque par ses sujets qui sont ses enfants, de m?ame le p?¨re de famille naest justiciable daaucune autorit?? judiciaire, lorsquail est accus?? par ses fils. Au contraire, le parricide, les mauvais traitements, les injures quaon fait subir ? son p?¨re, sont punis par les peines les plus effroyables: le fils criminel envers laauteur de ses jours est taill?? en pi?¨ces et br??l??; sa demeure est ras??e[112].
La loi, malgr?? la constitution despotique de la Chine, est plus exigeante encore pour laaccomplissement des devoirs envers les parents quaenvers laempereur lui-m?ame. Tout fils soumis ? ses p?¨re et m?¨re doit cacher leurs fautes et saabstenir de les blesser par des r??primandes ou des observations inopportunes. Tout sujet soumis ? son prince ne doit ni craindre de laoffenser par les remontrances que sugg?¨re le bien public, ni cacher les fautes quail lui voit commettre[113].
Ma??tre absolu de ses enfants, le chef de famille est ??galement ma??tre absolu de son ??pouse. Ce serait cependant une exag??ration regrettable de dire que la femme, dans laantiquit?? chinoise, ait ??t?? esclave. La femme intelligente y est, au contraire, laobjet daune grande estime: les liens du mariage y sont sacr??s, inviolables. Le Livre canonique des Chants populaires, ? part un tr?¨s petit nombre de pi?¨ces dont la tournure est un peu lascive, respire un parfum de vertu conjugale qui saaccorde mal avec ce quaon a dit de la polygamie des anciens Chinois. Il est certain que la pluralit?? des femmes ??tait permise d?¨s les temps des premi?¨res dynasties, mais il est aussi positif que la fid??lit??, le bonheur des ??poux monogames, la perp??tuit?? des liens contract??s pour une dur??e qui d??passe m?ame la vie terrestre, ??taient hautement vant??s en Chine, bien des si?¨cles avant Confucius. ?Launion des ??poux, dit le Livre sacr?? des Rites, une fois accomplie, jusqua? la mort il naest plus permis day rien changer[114].? Un vieux chant sacr?? du royaume du Tching[115] exprime les sentiments daun homme qui se montre heureux de vivre avec sa seule ??pouse et indiff??rent aux charmes des beaut??s qui rivalisent autour de lui par le luxe de leur ??clatante toilette[116]. Un autre chant nous repr??sente une femme s??par??e de son mari pour le service du roi, ne r?avant plus quaau moment da?atre r??unie ? lui dans la tombe[117].
Les Chinois attachent un si grand prix ? la perp??tuit?? des liens du mariage quails font un objet de v??n??ration des veuves qui ne consentent point ? se remarier. La coutume de d??cerner ? ces femmes des honneurs publics existe en Chine depuis des temps bien ant??rieurs ? Confucius. Leurs vertus sont c??l??br??es dans les hymnes sacr??es[118]; on ??rige, au nom de laempereur, des tablettes de marbre blanc pour perp??tuer leur souvenir. Je dois avouer que, du c?′t?? de lahomme, la conservation de la fid??lit?? conjugale et la perp??tuit?? de ses liens naont pas pr??occup?? au m?ame degr?? les philosophes chinois. Lainf??riorit?? de condition de la femme naest ??videmment pas contestable dans la morale ??crite; elle laest beaucoup moins encore dans la vie quotidienne. ?Les femmes, dit le P. Lacharme, saoccupaient ? coudre les v?atements. Le troisi?¨me mois apr?¨s la c??l??bration de leurs noces, elles se rendaient ? la salle consacr??e ? la m??moire des anc?atres de leur mari, et, apr?¨s cette visite seulement, elles prenaient la direction de leur m??nage[119]?.
Le respect profess?? par la morale chinoise pour le p?¨re de famille devait entra??ner n??cessairement, comme cons??quence, le culte des a?ˉeux. Ce culte, profond??ment enracin?? dans le c?ur des Chinois, est peut-?atre lainstitution qui a le mieux r??sist?? ? toutes les vicissitudes des si?¨cles de d??moralisation et de d??cadence. Il est encore pratiqu?? avec le plus grand z?¨le, non-seulement au C??leste-Empire, mais encore dans les pays voisins, qui ont subi lainfluence civilisatrice de la Chine. Les souverains se sont daailleurs attach??s de tout temps ? donner, ? cet ??gard, un exemple ??difiant ? leurs sujets, et ils ont toujours profess?? le plus profond respect pour les hommes avanc??s en ?¢ge. ?Dans le festin en lahonneur des vieillards, qui se donnait au Grand-Coll?¨ge, dit le Livre sacr?? des Rites, laempereur retroussait ses manches et d??coupait les viandes; il prenait les assaisonnements et il en offrait; il prenait la coupe et donnait ? boire?.[120]
Je ne puis ma??tendre davantage sur le sujet si int??ressant que je naai fait quaeffleurer ici. Il ne me reste plus que quelques instants; je les emploierai ? expliquer comment, dans une monarchie despotique comme laa toujours ??t?? la Chine, les pr??ceptes de la morale antique ont su att??nuer la rigueur de laautocratie souveraine, assurer daimportantes pr??rogatives aux hommes de science, et donner, en somme, aux lettr??s de laempire une certaine libert?? pour la critique des actes du Fils du Ciel et de son gouvernement.
Si laon ??tudie la philosophie de Confucius, sans tenir compte du milieu o?1 elle saest produite et de laapplication pratique quaelle devait avoir dans ce milieu, on est daabord port?? ? nay voir quaun tissu de lieux communs, et rien de ce qui rehausse les grandes doctrines de la Gr?¨ce et de laInde. Confucius naa jamais ??t?? m??taphysicien, r?aveur, ni po?¨te: il naavait en vue que des r??sultats imm??diats, et, parmi ces r??sultats, il naen trouvait pas qui lui parussent plus n??cessaires que daassurer la concorde entre le prince et ses sujets. Il fallait mod??rer laexercice de laomnipotence imp??riale, habituer le peuple ? souffrir le joug, et lui donner, sinon la possession de ses droits civiques, du moins le bonheur de la famille, le bonheur domestique. A ce point de vue, on peut dire quail a grandement r??ussi, quail a accompli une ?uvre aussi digne da??loges que digne de m??moire. En lisant les chroniques des ?saints empereurs? Yao, Chun et Yu, on serait tent?? de croire que la vertu la plus parfaite ??tait la seule loi qui guid?¢t les princes dans la Chine antique. Mais nous ne pouvons douter que cette vertu imp??riale, si vant??e par les historiens chinois, appartienne bien plus ? la l??gende qua? la froide r??alit??. Daailleurs, ? c?′t?? de ces souverains exemplaires, les annales indig?¨nes nous citent des empereurs qui ont abus?? de la fa?§on la plus cruelle, la plus d??vergond??e, de tous les privil?¨ges de la supr?ame autocratie; et, ? la??poque o?1 parut le c??l?¨bre philosophe de Lou,-cette ??poque-l? ne saurait ?atre contest??e comme historique,-la Chine ??tait en pleine d??moralisation, en pleine d??sorganisation sociale. Le grand art de Confucius fut de faire accueillir par les ma??tres de la??tat laid??e que la vertu ??tait une qualit?? enviable pour un souverain; quaun souverain ??tait bien autrement grand quand il savait mettre un frein ? laexercice de sa toute-puissance, que lorsquail montrait au monde la satisfaction effr??n??e de sa volont?? et de ses caprices. Il ressuscita, sail nainventa point compl?¨tement, le spectacle daun empire gouvern?? par des princes jaloux du bien-?atre de leur peuple. Il montra la souverainet?? comme une lourde charge impos??e par le ciel, que le plus noble d??vouement permettait seul daaccepter. Il sut faire accepter les Rites comme la base sur laquelle devait reposer la??difice de la monarchie, et sans lequel cet ??difice ??tait in??vitablement condamn?? ? sa??crouler ? courte ??ch??ance. Voltaire a dit de lui:
De la seule raison salutaire interpr?¨te,
Sans ??blouir le monde, ??clairant les esprits,
Il ne parla quaen sage, et jamais en proph?¨te;
Cependant on le crut, et m?ame en son pays.
On le crut en effet, et vingt-cinq si?¨cles apr?¨s lui naont cess?? de le croire et de le respecter. Les souverains naont pas toujours suivi ses enseignements; mais, quand ils saen sont ??loign??s, laexercice de leur autorit?? est bient?′t devenu impraticable; ils naont pas ??t?? bris??s par la force brutale: ils se sont an??antis par la force daune morale puissante et traditionnelle.
Le respect social, autre forme de ce que Confucius appelait le hiao ?pi??t?? filiale?, est devenu, gr?¢ce ? ce grand moraliste, le fondement de la civilisation chinoise. Le respect, caest vis-? -vis de la raison, caest vis-? -vis des interpr?¨tes de la raison, quail doit se manifester. Les rites chinois ont voulu que tout citoyen, depuis laempereur jusquaau dernier des pl??b??iens, sainclin?¢t devant le sage, devant lainstituteur de la philosophie et de la science. ?Le prince qui fait ses ??tudes, dit le Li-ki, ??prouve de la difficult?? ? respecter son pr??cepteur (parce quail est habitu?? ? traiter tout le monde comme ses sujets). Cependant le respect pour son ma??tre naest quaun hommage ? la vertu; et, en rendant hommage ? la vertu, on fait que le peuple apprend ? avoir de la consid??ration pour les ??tudes. Aussi y a-t-il deux circonstances o?1 un souverain ne traite pas ses sujets comme des sujets: la premi?¨re, lorsque quelquaun repr??sente la personne daun a?ˉeul d??funt; la seconde, lorsquaune personne remplit les fonctions de pr??cepteur[121].?
Les hommes de science, caest-? -dire les hommes qui ont approfondi la philosophie et la morale antique, jouissent de la sorte, en Chine, des plus pr??cieuses pr??rogatives. Dans un pays essentiellement ??galitaire, o?1 il naexiste aucune noblesse f??odale, o?1 les lettr??s sont les nobles[122], les grades universitaires servent seuls ? constituer une caste sup??rieure et privil??gi??e. Le modeste titre de bachelier suffit pour modifier la situation daun inculp?? cit?? ? la barre daun tribunal, vis-? -vis du magistrat appel?? ? le juger.
Les pr??rogatives des lettr??s se manifestent surtout dans plusieurs grandes institutions dont je ne puis dire que quelques mots en ce moment. Les fonctions dahistoriographe officiel de laempire, qui furent en quelque sorte des fonctions h??r??ditaires, depuis la dynastie des Tsin jusqua? celle des Soung[123], donn?¨rent aux lettr??s qui en furent successivement investis le droit da??crire avec une certaine libert?? de critique les annales des princes qui r??gnaient ? leur ??poque. Jaai r??sum?? dans une autre enceinte[124] les principaux traits de lahistoire de cette institution, qui donne aux annales de la Chine un caract?¨re de v??racit?? et daind??pendance difficile ? trouver ailleurs. Jaai cit?? lahistoire de cet historiographe qui, invit?? par laempereur ? se taire au sujet daun des actes de son r?¨gne, se borna ? r??pondre ? laautocrate que, non seulement il lui ??tait impossible de passer sous silence ce quail d??sirait cacher ? la post??rit??, mais que son devoir lui imposait encore de rapporter lainjonction de laempereur daavoir ? se taire en cette circonstance.
Il ne suffisait pas cependant quail y e??t un fonctionnaire charg?? de faire conna??tre aux ?¢ges futurs les vertus et les d??fauts du prince, il fallait encore quaun magistrat plac?? pr?¨s de la personne de laempereur f??t charg?? de lui adresser des repr??sentations, lorsquail jugerait que le souverain sa??tait ??cart?? de la droite ligne. Ainsi fut cr????e la haute dignit?? de Censeur Imp??rial. Le censeur avait le droit daaccuser publiquement laempereur de manquer ? ses devoirs; et, lorsque celui-ci abandonnait la sainte doctrine des sages rois de laantiquit??, il avait sans cesse pr??sente ? la m??moire, pour la lui r??p??ter, cette parole du Livre sacr?? des Po??sies: ?Empereur, ne sois point la honte de tes a?ˉeux[125]!? Il est bien ??vident que, dans la longue dur??e de cette institution, plus daun censeur se fit le plat courtisan du ma??tre; mais il est juste de dire aussi que plus daun nah??sita pas ? accomplir son devoir au p??ril de sa vie. Un censeur, persuad?? du sort qui laattendait, un jour quail avait ? faire ? laempereur des repr??sentations contrairement ? sa volont??, fit conduire son cercueil ? la porte du palais o?1 il allait saacquitter de sa charge.[126] Un autre, tortur??, ??crivit avec son sang ce quail naavait plus la force daexprimer ? haute voix. La tyrannie ??ph??m?¨re a pu les condamner parfois au dernier supplice: elle a ??t?? impuissante ? arracher de laesprit chinois le droit qui leur appartient de bl?¢mer au besoin les actes du souverain et de faire appeler devant leur tribunal les princes et les prol??taires devenus ??gaux, du moment o?1 les uns ou les autres sont tomb??s sous le coup de leurs accusations.
En somme, sous le despotisme chinois, les disciples et successeurs de Confucius ont proclam?? hautement et fait accepter par tous, comme principe fondamental de la politique, des formules quaon croirait ??man??es de la d??mocratie moderne: ?Le Fils du Ciel est ??tabli pour le bien et dans laint??r?at de laempire, et non laempire, pour le bien et dans laint??r?at du souverain[127].? Le droit ? lainsurrection est m?ame ??nonc?? clairement dans un passage du livre de Mencius[128].
On doit assur??ment fl??trir le despotisme des empereurs de Chine comme tous les autres despotismes; mais il serait injuste de croire quail est plus barbare que ne laa ??t?? laautocratie daune foule de souverains europ??ens. Il faut m?ame ajouter, ? lahonneur de la civilisation chinoise, que la morale publique, la morale ??crite, je pourrais dire la morale officielle, condamne ses abus et ses exc?¨s, avec une ??nergie et une persistance dignes ? plus daun ??gard de notre respect et de notre admiration.