Courses, Combats.
Sous le ciel bouillant et convulsif du tropique du Cancer, s'étendent dans l'Occident des mers qui vont baigner de leurs tièdes flots une multitude d'?les et de rochers à peine connus de notre froide Europe. Avec quelle pittoresque bizarrerie et quelle capricieuse profusion la Providence semble avoir semé ces terres tant?t hautes et étroites, tant?t longues et basses, sur ce golfe mexicain qui se recourbe du c?té des Florides et du c?té de la Colombie, comme pour resserrer dans ses bras immenses ces myriades d'?les si diverses par leurs formes, et pourtant si uniformes dans leur variété même! Que de majesté dans ces montagnes audacieuses qui semblent être tombées des nuages qu'elles dominent, pour éteindre leur base volcanique au sein des mers qui bouillonnent autour d'elles!
Si jamais il put entrer dans les desseins de la Providence de réserver aux malfaiteurs errants sur les flots un asile où ils pussent perpétuer leur brigandage, sans doute que c'est dans le golfe du Mexique qu'elle a voulu créer un théatre à leurs funestes exploits, et leur ménager un refuge contre les chatiments que la société destine à leurs crimes. Parcourez ces petites criques si bien cachées, ces ports naturels si bien défendus par eux-mêmes contre les croiseurs, et vous resterez convaincu que le golfe du Mexique est bien mieux encore la terre promise pour les pirates, que les Abruzzes ou la Sierra-Morena pour les bandits de notre continent.
Ce fut dans ces parages, où la br?lante imagination d'un jeune marin peut trouver encore tant de poésie, que notre capitaine Rodriguez voulut commencer ses courses, courses fatales qui devaient bient?t remplir d'horreur ces mers presque toujours si belles, si transparentes et si paisibles! Ce fut sous l'ardeur de ce soleil si majestueux et si fécond, qu'il sentit s'allumer dans son coeur la passion des grandes choses, mais des choses atroces qui retentissent aussi dans le monde. Comment se fait-il que la chaleur que l'on semble dérober au ciel de ces climats incandescents, ne serve quelquefois qu'à développer dans notre coeur la soif du pillage et du sang humain!
L'Albatros était parti de Carthagène, le pont couvert de ces bandits, qui jusque-là avaient reconnu, pendant l'armement, l'autorité de Rodriguez. Mais une fois au large, un des plus hardis de l'équipage s'avance vers le capitaine, et lui dit:
-Au nom de tous nos gens, je te dégomme, jusqu'à nouvel ordre, du titre de capitaine.
Rodriguez s'attendait à cette destitution, et même à la forme brutale sous laquelle elle devait lui être annoncée.
-Je veux bien, répond-il, rentrer dans la classe des autres hommes de l'équipage. Mais de quel droit me prives-tu ainsi de l'autorité que m'a confiée le Libérateur?
-De quel droit? Tu vas le savoir.
Le Libérateur, d'abord, n'a pas enlevé le navire que nous avons actuellement sous la plante des pieds; mais il nous en a fait cadeau après l'enlèvement auquel tu as aidé plus que n'importe qui, c'est vrai. Cependant il ne faut pas que ta part soit trop forte; et puisque le navire nous a été donné à tous, nous nous trouvons tous être armateurs du batiment. Il ne s'agit plus que de choisir un capitaine qui convienne à l'équipage.
-Rien de mieux: le plus capable doit commander. Choisissons.
-C'est bien là ce que nous voulons faire aussi, et le plus justement que nous pourrons. As-tu un plan d'arrêté?
-Aucun.
-Eh bien, nous sommes déjà plus avancés que toi, car nous en avons baclé un, et un fameux encore. Comme il n'y a que trois particuliers, entre nous tous, capables de nous commander, nous allons choisir aux voix qui des trois sera gradé capitaine.
-En ce cas, il faudra que chacun écrive le nom de celui à qui il voudra accorder son suffrage.
-Oui, et il n'y a pas une douzaine d'entre nous qui sachent écrire! J'ai un moyen de faire l'affaire sans plume et sans papier; écoute, voici mon plan: Chaque individu prendra un bisca?en, une balle et une pomme de racage. On mettra sur le capot d'arrière une baille de combat. Toi, tu feras l'appel, et à mesure que tu nommeras un homme de l'équipage, le particulier larguera dans la baille de combat, son bisca?en, sa balle ou sa pomme de racage, selon son idée. Tous les bisca?ens seront pour toi, les balles pour Gouffier et les pommes de racage pour moi, Pierre Chouart. ?a te chausse-t-il un peu proprement?
-Comme une paire de gants. Mais faisons vite, car le navire ne peut pas rester sans commandement.
-Eh bien, fais mettre vent-dessus-vent-dedans pendant l'opération, et je vais expliquer ma mécanique à tout notre monde.
Rodriguez commande: Cargue la grand'voile, amène déborde, et cargue les perroquets; borde l'écoute de guy, masque le grand hunier, la barre dessous, et halle bas le grand foc.
La baille de combat est placée derrière: elle servira d'urne pour le scrutin qui s'apprête. Les bisca?ens, les balles et les pommes de racage sont distribués aux votants: ces objets tiendront lieu de boules. Trois notabilités se chargent de compter les suffrages. Au coup de sifflet de silence, lancé par Pierre Chouart, tout le monde se tait, Rodriguez fait l'appel. Chaque votant passe à son tour. Les bisca?ens tombent lourdement au fond de la baille de combat: les pommes de racage résonnent quelquefois, mais il est bient?t facile de deviner que Rodriguez l'emportera. Ses compétiteurs palissent. Leur rire aigre et forcé dénote le dépit qu'ils éprouvent. Le moment d'examiner et de compter les suffrages arrive, quand tout l'équipage a voté. On soulève la toile qui recouvre l'urne; on fait le partage des voix: quatre-vingt-neuf bisca?ens pour Rodriguez, trente-six balles pour Gouffier et vingt-cinq pommes de racage pour Pierre Chouart.... Vive Rodrignez! vive Rodriguez! Il est élu capitaine du corsaire l'Albatros, et malheur à qui lui désobéira!-Capitaine! lui crie-t-on de toutes parts, il faut vous faire reconna?tre. Attention, vous autres tous, le capitaine va parler!
Rodriguez prend en effet la parole:
-Mes amis, vous m'avez reconnu pour votre capitaine, et, sans me flatter, je crois que vous avez bien fait. Je vous commanderai rudement, et il faudra que vous m'obéissiez sans murmure. Si je fais le capon, vous me punirez après l'affaire. Si je vous traite injustement, une fois à terre, vous me trouverez prêt à m'aligner avec celui ou ceux qui auront à se plaindre de moi. Mais à bord, vous m'avez nommé chef, et je veux l'être tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines et une arme dans la main.
-Bravo! bravo! capitaine. C'est parler comme un livre, ?a, et nous vous obéirons!
-Vous avez donné aussi vos suffrages à Gouffier et à Pierre Chouart: l'un doit être second du bord, et Pierre Chouart, lieutenant. Les capitaines de prise, je les nommerai à ma fantaisie, et d'après la manière dont les officiers que j'aurai choisis se seront comportés. Les ma?tres sont déjà trouvés. Moralès sera ma?tre de manoeuvre, Bugalet, contre-ma?tre; Fillon commandera la batterie, et chaque matelot gouvernera à son tour. Cela vous va-t-il? J'écouterai pendant une heure toutes les observations qu'on voudra me faire. Passé ce temps, plus de réclamation, et vogue la galère: tout le monde à son poste, le navire sera droit.
-Non, non, pas d'observation, vive le capitaine! c'est un bon b...., vive le capitaine Rodriguez!
-J'ai encore cependant une autre chose à vous demander, et j'ai besoin de vous consulter.
-Parlez! parlez! capitaine; nous vous écoutons. Ma?tre Moralès, sans vous commander, disent les matelots, voudriez-vous faire faire silence?
Le coup de sifflet de silence se fait entendre: tout le monde se tait, et Rodriguez reprend:
-Sur quels navires courrons-nous, avec notre pavillon colombien?
-Sur tous les navires, capitaine.
-Mais la république, que nous servons, n'est en guerre qu'avec les Espagnols, et, d'après nos instructions, nous ne devrions courir que sur les batiments ennemis de la république.
-Les Espagnols n'ont presque pas de navires en mer: il n'y aura rien à faire avec eux, c'est des raffalés. Courons sur tout le monde.
-Mais ce sont les seuls ennemis pourtant que nous devions combattre!
-Si nous attaquons pas moins les Anglais et les Américains, ils nous répondront, et de cette manière ils deviendront nos ennemis.
-Vous voulez, par conséquent, que nous attaquions tous les navires que nous pourrons rencontrer à la mer?
-Oui, oui, certainement. C'est le plus s?r pour ne pas se tromper.
-Mais c'est donc de la piraterie que vous voulez faire, et non pas de la course?
-Course ou piraterie, ?a nous est égal, pourvu que nous fassions notre beurre.
-Eh bien! nous courrons sur tous les batiments, et nous sauterons à bord de ceux que nous pourrons amariner. C'est bien votre avis et celui de tout le monde?
-Mais un peu. N'est-ce pas, vous autres?
-Oui, oui. C'est notre idée.
-C'était aussi la mienne, mais j'étais bien aise d'avoir là-dessus l'assentiment général. A présent que je suis certain de votre opinion, le temps des réclamations est passé.
-Pardon, excuse, dit un gros gaillard, en s'avan?ant vers Rodriguez; il n'y a pas encore une heure de passée depuis votre avancement au grade de capitaine, et j'ai une observation à vous faire.
-Laquelle? Parle vite, car tu n'as pas cinq minutes à causer.
-Je venais vous demander sur quel pied est à bord le petit camarade de lit que vous avez amené à la tra?ne avec vous ce matin?
-Sur quel pied? Mais sur ses deux pieds, ce me semble.
-Ce n'est pas ?a que je veux dire; je veux dire à quoi elle servira à bord, cette femme, ou cette fille, comme vous voudrez l'appeler?
-Puisqu'il faut te l'expliquer, elle me servira de femme.
-Mais ce n'est pas juste, cela. Il n'y aura que vous qui aurez une femme, à bord?
-Et pourquoi pas? pourvu qu'elle n'ait pas des parts de prise.
-Mais la ration qu'elle mangera et la place qu'elle va occuper, comment les gagnera-t-elle?
-Sa ration, je la paierai; sa place, elle l'aura dans ma cabane, que je partagerai avec elle.
-Mais si cette petite amoureuse vient à aimer quelques-uns de nous, et à ne plus vous aimer, aurez-vous le droit de la chicaner dans sa manière de faire l'amour à sa fantaisie?
-Non. Je ne prétends pas plus la gêner dans ses go?ts, que vous autres ne devez prétendre à la contrarier dans son choix. Après l'avoir admise à bord, aucun de vous ne pourra pas plus la contraindre à aimer qui bon vous semblera, que vous ne pourriez forcer l'un d'entre vous, à avoir de l'amitié pour un de nos gens qui ne lui plairait pas.
-Ah mais, il faut s'entendre cependant....
-Il est inutile de prolonger cette discussion, dit Mosquita impatientée. Vous avez parlé de ma ration à bord, cette ration je veux la gagner en me rendant utile. A quoi suis-je bonne? A faire la cuisine, à servir le capitaine? Eh bien, je ferai l'une, et je servirai l'autre. Quant à mes sentiments de préférence, il sont à moi: j'aimerai qui je voudrai, et personne ne viendra contrarier mon choix. Dès ce moment, je suis à bord comme tout autre; je ne demande rien, qu'à me rendre utile et qu'à rester tranquille au milieu de vous tous.
Rodriguez, à ce mouvement de Mosquita, la contemple, comme enchanté de son énergie et du parti qu'elle a su prendre. Les matelots, témoins de la résolution de l'amazone colombienne, la regardent avec une sorte de bienveillance, et, en s'en allant sur le gaillard d'avant, ils se disent: Pardieu, elle a l'air d'être taillée sur un bon gabarit de femme, cette petite brune-là! Et dès lors Mosquita put compter sur les brusques égards de tout le monde.
L'intrépide Colombienne ne se borna pas à une stérile résolution. Le soir même on la vit, habillée en petit matelot, prendre son poste à la cuisine, et aider les hommes de chaudière à préparer et à faire bouillir les aliments destinés au souper de l'équipage. Cette détermination si étrange dans une jeune fille aussi gentille, ce zèle si absolu, étonnèrent les plus rudes, et produisirent l'effet que Mosquita en attendait. En moins de quelques jours, elle devint l'objet des égards les plus délicats que des forbans puissent avoir pour une femme, et elle se trouva avoir conquis la bienveillance de ceux des matelots qui avaient vu avec le plus de répugnance son arrivée à bord de l'Albatros. Rien de plus plaisant que l'empressement que mettaient les hommes placés à la cuisine, pour lui rendre moins désagréables les soins et le travail qu'elle s'était imposés et qu'elle continuait avec une résolution inébranlable. Avait-elle besoin d'eau, aussit?t cinq à six farouches matelots se disputaient le plaisir d'aller remplir son bidon dans la cale. Fallait-il chercher du bois pour alimenter le feu sur lequel bouillait la chaudière de l'équipage, c'était à qui le premier lui apporterait quelques b?ches fendues. L'un épluchait un giraumon pour sa soupe, l'autre écumait le large pot-au-feu du bord. Aucun des gens du corsaire ne se serait permis d'allumer sa pipe à la cuisine sans en demander la permission à la jolie cookeresse, car c'était le nom qu'on lui donnait sur le gaillard d'avant, où elle avait établi l'empire de sa gentillesse. Quelquefois il lui fallait acheter, il est vrai, par quelques petits désagréments l'avantage de vivre en paix avec tout son monde. Tant?t c'était un matelot fringant qui, prétentieux diseur de bons mots, cherchait, après avoir mis sa chique en poche, à lui ravir familièrement un baiser. Tant?t c'était un audacieux gabier qui lui serrait la taille en laissant échapper une expression d'amour et de regret de ne pouvoir en faire davantage. Mais un revers de main appliqué au premier, on un finissez donc très-sec, signifié au second, délivraient bient?t Mosquita de ces galantes importunités.
Pour le capitaine Rodriguez, il était émerveillé de l'adresse et du courage de sa petite compagne. C'était le soir seulement qu'il pouvait la posséder tout entière, mais alors qu'il se dédommageait avec ivresse de la contrainte que lui avait imposée le jour! Retiré avec elle dans son étroite chambre, il retrouvait, dans les plus intimes épanchements, ces moments de bonheur et de confiance que sa Mosquita lui avait fait go?ter à Carthagène. La vie bruyante et sauvage du bord, l'aspect brutal d'un équipage d'hommes désordonnés, ne servaient même qu'à lui rendre plus chers et plus doux les instants où il pouvait entendre la voix passionnée de sa ma?tresse, et jouir du bonheur de contempler ses traits, où se peignait la joie d'avoir fait à l'amour le plus absolu des sacrifices.
Ce fut dans un de ces instants de calme et de tendre recueillement que la ma?tresse de Rodriguez lui révéla un complot qui le mena?ait, et sur lequel il n'avait con?u encore aucune défiance.
-Tu vois bien, lui dit-elle, ces hommes qui te prodiguent les marques de la déférence la plus complète. Eh bien, ce sont ceux-là même qui t'en veulent le plus! Tu me disais, pour me détourner du projet de t'accompagner, que je ne connaissais pas ces gens au milieu desquels nous allions vivre. Sache aujourd'hui que je les connais mieux que toi-même tu ne pourrais le faire. C'est sur leurs physionomies, c'est par quelques mots échappés à plusieurs d'entre eux, que j'ai appris, en cachant l'émotion que leurs desseins m'inspirent, la trame qu'ils ont formée contre toi.
-Et quel est donc leur projet, quelle est donc cette trame?
-De t'arracher peut-être la vie, ou tout au moins le commandement du corsaire.
-Lequel d'entre eux oserait se mettre à la tête d'un complot qui soulèverait contre ses laches auteurs tout l'équipage qui m'a reconnu pour son chef? Serait-ce Gouffier, celui que j'ai choisi moi-même pour mon second?
-Non, lui je le crois attaché à toi. Mais je suis presque s?re que ton lieutenant, Pierre Chouart, doit se mettre à la tête des révoltés, que ses conseils ont disposés à tenter un coup de main.
-Et qui encore a-t-il réussi à égarer? les plus misérables et les plus mutiles de mes hommes, sans doute?
-Une vingtaine d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai entendu sans qu'on soup?onnat l'attention avec laquelle j'ai tout écouté, tout saisi.
Et alors Mosquita nomma à son amant, indigné de tant d'audace, les complices de la révolte qu'elle avait soup?onnée et découverte.
-Cela me suffit, s'écria Rodriguez. Je frapperai un grand coup avant qu'ils n'aient pu préparer celui qu'ils me destinent. Je suis libre de choisir les hommes qui devront équiper nos prises.... Oui, oui, ils apprendront quelle vengeance je prépare aux tra?tres qui veulent si lachement me perdre.... Mais il me faudrait trouver un navire, et par une fatalité inconcevable, depuis notre sortie nous n'avons encore rien vu, rien aper?u... Oh! les malheureux, ils ne savent pas ce que je puis contre eux.... Ils l'apprendront bient?t!
-Et quelle est donc ton intention, mon ami? Comme tu es agité... Oh! je t'en supplie, cache-leur bien ta colère: ils soup?onneraient trop t?t peut-être ce qu'il faut leur taire encore par prudence.
-Mais n'entends-je pas du bruit sur le pont?.... Oui, il me semble avoir entendu parler d'un batiment... Si par un coup du ciel c'était.... Montons, montons! On m'appelle!... Oui, oui, c'est un batiment... Mosquita, prépare-moi mes armes! viens! viens! c'est un batiment!
Gouffier était de quart, il avait appelé en effet le capitaine pour lui montrer un navire qui semblait courir à contre-bord d'eux. En un instant les deux batiments sont l'un sur l'autre, poussés par la brise avec une égale vitesse. On crie: Tout le monde sur le pont! à bord du corsaire. à ce commandement chacun vole à son poste de combat. Le navire aper?u, sans avoir vu le corsaire, continue à courir sa bordée, et il ne commence à manoeuvrer pour éviter l'Albatros, que lorsqu'il lui est devenu impossible de ne pas l'aborder. On crie à bord des deux batiments. L'équipage de Rodriguez demande à faire feu en accostant le navire. Ce ne sera rien que pour essayer nos pièces, capitaine, hurlent quelques hommes.-Non, non, leur répond Rodriguez, arrêtez le feu.... Vous ne voyez donc pas que c'est un batiment marchand. Sautons à bord et amarinons-le en silence, puisqu'il a été assez bête pour venir s'empêtrer avec nous!
Les forbans pleuvent à bord du batiment abordé. Le capitaine de ce malheureux navire ne se réveille qu'au bruit de la moitié d'un équipage qui tombe sur son pont; il ne trouve d'asile contre la chasse que lui donnent les assaillants, qu'en passant à bord du corsaire qui vient de l'attaquer.
-Capitaine Rodriguez, le navire est amariné, crie Gouffier, le premier sauté à bord de la prise.
-C'est bien, Gouffier. De quoi est-il chargé?
-De cailloux, capitaine; c'est une mauvaise barque anglaise sur lest.
-Dépêtrons-nous de lui; coupons tout ce qui gêne pour le faire déborder du corsaire. Pierre Chouart, sautez à bord, mon ami, avec quelques-uns de nos gens; vous prendrez le commandement de la prise jusqu'à ce que nous ayons pu nous débrouiller et reconna?tre ce qu'elle vaut.
-Quels hommes voulez-vous que je prenne avec moi, capitaine?
-Ceux qu'il vous plaira de choisir. Je m'en rapporte à vous. Nommez-les et ils vous suivront.
Rodriguez, en agissant ainsi, avait son plan. Il savait bien que l'officier dont il voulait se défaire, désignerait pour l'accompagner sur la prise, qu'on ne devait conserver que quelques heures, ceux des marins sur lesquels il comptait le plus pour exécuter le complot qu'il avait préparé.
Pierre Chouart en effet prend une quinzaine de marins. à mesure qu'il les nomme, Mosquita fait remarquer à son amant que chacun d'eux fait partie de la bande dont elle-même lui a déjà désigné les complices. Laisse-le s'entourer de ses affidés, répond Rodriguez. Chacun des noms qu'il appelle est un arrêt de mort qu'il prononce.
-Quel est donc ton projet, Rodriguez? Tu es tranquille et cela me rassure.
-Oui, je suis tranquille, mais c'est le calme de ma vengeance à moi..... Eh bien, Pierre Chouart, êtes-vous à bord avec vos hommes?
-Oui, capitaine: à présent que les deux navires sont parés l'un et l'autre, je vais me tenir à portée de pistolet de vous.
-C'est cela, mon ami, à portée de pistolet. Vous avez deviné parfaitement mon intention.
Mais à peine les deux batiments sont-ils en train de faire route presque bord à bord, que la scène change. Rodriguez ordonne à ses gens de reprendre leur poste de combat. Tout le monde lui obéit sans savoir ce qu'il prétend faire. C'est pour faire l'appel, disent les uns. Non, c'est pour nous commander un tour d'exercice, disent les autres. L'équipage ne resta pas long-temps dans l'incertitude sur l'intention de son chef. Monté sur le d?me de la chambre, Rodriguez, au milieu du silence le plus profond, s'adresse ainsi à son équipage attentif:
-Enfants, un complot devait éclater à bord contre moi, que vous avez nommé votre chef. En m'arrachant la vie, c'était le grade que je tenais de vous, que l'on voulait anéantir. Vous m'avez demandé à essayer vos pièces et notre poudre contre ce navire-là: eh bien, voici l'occasion de vous satisfaire. Il faut punir les tra?tres qui voulaient enlever le corsaire sur les cadavres de leurs camarades. Délivrés de ces laches, dont nous devons faire un exemple sanglant, il n'y aura plus que des braves à bord, dévoués les uns aux autres à la vie et à la mort. Parez-vous partout à faire feu à mon commandement.
-Quels sont ces tra?tres, capitaine Rodriguez?
-Les voilà! Et il montre la prise montée par Pierre Chouart. Puis, prenant son porte-voix, et s'adressant à celui-ci:
?Pierre Chouart, recommande ton ame à Dieu! Nous venons à bord du corsaire de prononcer ton jugement et celui de tes infames complices. Tra?tre et lache, apprends à mourir de la main de celui que tu voulais assassiner.?
Pierre Chouart, altéré par ces paroles qu'il entend sortir comme un coup de foudre, du porte-voix de Rodriguez, prie en grace son capitaine de suspendre un moment sa colère et d'entendre sa justification. La prise fait un mouvement pour approcher le corsaire, et les hommes qui la montent élèvent leurs mains suppliantes vers le ciel, en criant qu'ils ont été égarés par le perfide Pierre Chouart. Mais Rodriguez, au moment où la prise va l'accoster, fait donner un coup de barre pour l'éviter, et il commande le feu. Une bordée lancée à bout portant et à double charge en fut assez pour faire voler en éclats le malheureux batiment, dont la coque, percée, mitraillée et hachée, s'ab?ma bient?t sous les flots.
Loin d'être troublé par ce spectacle horrible, Rodriguez, satisfait d'avoir essayé l'étendue de son empire sur les gens de son équipage, leur dit froidement ces mots au moment où le bruit de la volée venait de s'éteindre sur les vergues ensanglantées: Mes amis, nos pièces sont en bon état, et notre poudre est excellente! Vous pointez bien, et je serais indigne de vous commander, si je n'étais pas content de vous. Double ration à tout le monde. Mosquita, embrasse-moi: tu n'as pas seulement détourné la tête pour ta première volée.
Ils allèrent, les forbans de l'Albatros, prendre leur double ration à la cambuse en chantant, en se félicitant d'avoir fait couler comme un plomb le navire sur lest. Il n'était bon qu'à cela, disaient-ils, et notre capitaine, l'as-tu vu? C'est un b..... qui a de la tête et qui parle bien au moins... Quelle carotte de longueur il vous a tirée à son lieutenant Pierre Chouart!
-Oui, une fameuse carotte, et Pierre Chouart a d? l'avaler en faisant une dr?le de grimace!
-Ecoute donc, il voulait toujours faire des cabales, et moi je n'aime pas les cabales. à bord d'un corsaire, il faut un peu de subordination, d'autant que nous pourrons envoyer notre capitaine par-dessus le bord s'il ne nous va pas.
-Celui-là par-dessus le bord! oui, on t'en fricassera! Il nous ferait plut?t à tous battre des entrechats en l'air, en faisant sauter la barque, le brigand qu'il est!
-On dira tout ce qu'on voudra, mais c'est un poulet, et un bel homme! A-t-il donc l'air guerrier, le chien, quand il commande le feu! Tiens, j'étais à la barre tout-à-l'heure quand nous avons envoyé des prunes qui n'étaient pas cuites, à la prise anglaise: eh bien, le fanal de l'arrière donnait sur la figure du capitaine, et je te fiche mon billet qu'il avait une mine bien bordée, va!
-C'est un lapin, je ne dis pas le contraire, et il y a plaisir à en découdre avec un particulier de ce calibre. Avec lui, au moins, on peut dire: Enlevez, c'est pesé!... Le vin de la cambuse est bon tout de même! C'est dommage qu'il faille ménager les vivres, car une double ration, c'est pas assez pour des hommes qui ont le gosier sec. Il n'y a rien qui vous porte à la soif comme la br?lure de la poudre et un coup de peigne.
Tout se réduisit, à bord du corsaire, à des conversations pareilles entre les matelots. Mais le sang-froid et la cruauté même de Rodriguez produisirent sur son équipage une impression profonde. Ses hommes, en admirant en lui une résolution qu'aucun d'eux n'aurait osé avoir, apprirent à le respecter comme le seul qui put les commander avec fermeté, et maintenir à bord la discipline qu'il leur fallait pour faire quelque chose de profitable à chacun. Une occasion nouvelle de prouver combien il était fait pour les diriger avec intelligence, se présenta bient?t.
Une chaloupe gréée de deux voiles fut aper?ue à cinq ou six lieues de l'?le de la Marguerite, sur laquelle l'Albatros courait à toutes voiles. L'embarcation, en voyant un batiment tout noir cingler sur elle avec une marche qui devait lui para?tre supérieure, revira de bord, et prit chasse aussit?t. Rodriguez la poursuit: il la gagne, il l'accoste. Seize hommes armés de sabres et de carabines la montaient; un pierrier établi sur l'avant composait toute son artillerie.
-Qui êtes-vous? demanda Rodriguez à celui qui paraissait être le patron de la barque.
-Ce que nous sommes, commandant? Nous ne sommes rien du tout; nous gagnons notre vie à pêcher, au large de la Marguerite, quelques perles, comme vous savez bien qu'on en trouve quelquefois dans ces parages.
-Vous pêchez des perles avec des carabines et des sabres? Il parait que c'est une nouvelle manière de prendre du poisson et des bijoux.
-Oui, c'est notre manière à nous, et nous ne faisons pas grand'-chose. Vous voyez aussi combien nous sommes pauvres.
-Votre fa?on de faire la pêche ne me convient pas; et si vous ne me dites pas dans cinq minutes, montre à la main, ce que vous cherchiez ici, je vous ferai pendre tous les seize au bout de mes vergues, comme des gate-métier, faisant la piraterie de manière à compromettre d'honnêtes forbans comme nous.
-Ah grands dieux! commandant, est-ce que, par la bonté divine, vous seriez des pirates? Le ciel en soit loué! Vous pouvez nous assister, et nous partagerons.
-Voyons un peu ce que tu veux dire. Accoste à bord avec ton bateau, et si tu es un bon enfant, nous pourrons faire des affaires ensemble... Envoyez une amarre devant à cette embarcation, et ne laissez monter à bord que le patron.
Une fois arrivé sur le pont du navire, le patron Raphael adressa ces mots au capitaine Rodriguez, après lui avoir fait trois humbles saluts et lui avoir souhaité la bénédiction de Dieu:
?Il faut que vous sachiez, mon commandant, qu'un gros trois-mats espagnol a relaché pour une voie d'eau, à la Marguerite. Il a fallu mettre sa cargaison à terre pour l'abattre en carène. Dès que la réparation a été faite, nous avons été employés à refaire son arrimage, car nous sommes tous de pauvres arrimeurs à une gourde par jour. A présent que ce navire se dispose à partir, nous nous sommes associés pour louer cette chaloupe, et venir l'attendre, armés de carabines, afin de l'enlever. Comme il a des barils de piastres à bord, et que nous savons où ils sont placés, nous ne serons pas embarrassés de les trouver.
-Où allait ce navire? Combien d'hommes d'équipage a-t-il?
-Il va à Campêche. Il a vingt hommes d'équipage, mais des mollasses, qui ne demandent pas mieux que de se laisser prendre. Tenez, à présent que nous approchons de terre, vous pouvez découvrir sa mature, dans cette petite fente de la c?te, là, dans le Nord-Est du compas...
-Eh bien, sais-tu, patron Raphael, ce qu'il nous faut faire pour ne donner aucune défiance au capitaine de ce batiment, qui craindrait d'appareiller peut-être, après avoir vu un brick de ma fa?on?
-Non, mon commandant; mais je m'en rapporterai à vous, et j'écouterai vos conseils, comme si c'était la bonne vierge Sainte-Marie qui me parlat par votre noble et sincère bouche: In nomine patris, filii et spirit?s sancti, amen!
-Fais-nous grace de tes prières, et écoute-moi.
-Je vous écoute, illustre commandant
-Je vais carguer toutes mes voiles: tu vas aller, avec ta chaloupe, me haller par l'avant, comme si le brick avait besoin de ton secours, et voulait gagner, avarié, un mouillage près de la c?te.
-C'est cela, mon commandant; je vous comprends très-bien, et une fois que vous serez à l'ancre, je rentrerai dans le port, en disant au capitaine espagnol que vous êtes un batiment anglais en croisière, venu pour boucher une voie d'eau; que je vous ai donné aide et assistance avec ma chaloupe, et que...
-Saute plus vite que ?a dans ton embarcation. Tu diras après au capitaine du trois-mats tout ce que tu jugeras convenable. Qu'il te suffise de savoir que si nous amarinons ce navire, tu recevras pour ta part une récompense proportionnée aux services que tu nous auras rendus.
Les voiles de l'Albatros sont carguées et serrées: la chaloupe de Rapha?l nage sur l'avant du brick contre le vent: les autres canots du corsaire aident la chaloupe. En quelques heures l'Albatros atteint un bon mouillage, d'où il peut être vu du navire espagnol. Un grand pavillon anglais est déployé sur l'arrière du pirate. Raphael revient dans le port, et il annonce partout que le brick qu'a remorqué sa chaloupe, n'a jeté l'ancre que pour visiter quelque couture molle un peu au-dessous de sa flottaison, et boucher une petite voie d'eau; qu'ensuite il appareillera pour continuer sa croisière contre les forbans. Il nomme le brick au capitaine de la Quintanilla, c'est le nom du trois-mats espagnol; il cite même le nom du commandant anglais. Par San-Antonio, dit l'Espagnol, la circonstance est favorable pour moi. Tandis que ce croiseur anglais sera mouillé près de l'ile, je pourrai appareiller sans craindre les forbans qui r?dent toujours dans ces parages. Les scélérats craignent les batiments de guerre, comme les voleurs la corde: ils les sentent à vingt lieues à la ronde. J'appareille demain.?
Raphael vient la nuit, dans une pirogue, rendre compte à Rodriguez des intentions du capitaine espagnol. Rodriguez fait des dispositions pour tromper ce malheureux capitaine. Il ordonne de dépasser les mats de perroquets de l'Albatros, de mouiller une ancre par le travers, et de frapper sur le cable de cette ancre, et sur celui de l'autre ancre de mouillage, deux cayornes qui, crochées à la tête des bas-mats, inclineront le brick comme s'il était à moitié abattu en carène. L'Albatros, bient?t couché sur le c?té de tribord, présente le flanc opposé, à des hommes qui, dans les embarcations du bord et la chaloupe de Raphael, font semblant de visiter et de réparer les coutures avariées.
C'est à la clarté naissante du matin que cette petite comédie se jouait sur les flots tranquilles, et des forbans étaient les acteurs de cette scène.
La pauvre Quintanilla avait aussi mis sous voiles aux premiers rayons de l'aurore. Loin d'éprouver la défiance qu'aurait d? lui inspirer l'aspect d'un navire comme l'Albatros, le crédule capitaine espagnol comptait, au contraire, sur la présence du brick, qu'il supposait anglais. La Quintanilla quitte donc le port, ses basses voiles sur les cargues, ses huniers bien étarqués et bien bordés, les perroquets hissés à bloc. La brise du matin enfle les voiles et semble se jouer dans son gréement, en apportant aux matelots les douces émanations des fleurs de la c?te, couvertes de rosée. Les cris cadencés des hommes qui hallent sur les cordages, vont réveiller les échos sonores de la terre, qui fuit battue par les lames que le navire forme en fendant les flots encore brunis par les dernières ombres de la nuit. Le soleil dore déjà l'horizon; tous les objets reprennent leur forme naturelle avec le jour, autour du batiment; on aper?oit sur l'avant, le brick, que l'on a pris la veille pour un croiseur anglais, la mature penchée et le c?té de tribord éventé. A mesure qu'on l'approche, on l'observe avec plus de curiosité. C'est un beau navire et qui doit bien marcher, dit le capitaine espagnol à son second. Voyez dans cette longue vue, ces fa?ons si fines, cet élancement et cette quête!....
-Effectivement, capitaine, c'est un batiment qui doit bien escarpiner, mais qui ne doit pas porter grand'-chose. Il me semble même plus fin que la plupart des bricks de guerre de construction anglaise. Quel bau il a! On rebat les coutures de son c?té de tribord; entendez-vous les coups de maillet des calfats?
-Oui, le voilà dans la position où nous nous trouvions, il y a quinze jours, cherchant une voie d'eau. Mais à bord d'un navire de guerre il y a tant de ressources: c'est couvert d'hommes cela. Vous voyez, par exemple, ce brick: hé bien le voilà abattu presque en carène en haute mer.... Là.... il a frappé ses cayornes d'abattage sur deux ancres.... Allez donc faire une opération aussi hardie à bord d'une barque marchande de 400 tonneaux comme nous, avec vingt hommes d'équipage!
-Voilà que nous allons passer à le ranger, capitaine. Voulez-vous que nous hissions notre pavillon?
-Sans doute; montrez-lui nos couleurs et saluez-le en amenant et rehissant trois fois le pavillon national. Nous lui devrons peut-être l'avantage de pouvoir sortir sans avoir quelque forban à nos trousses, et il est bien juste que nous lui rendions hommage.
Pendant ce paisible entretien entre le capitaine et le second de la Quintanilla, une scène toute différente se passait à bord de l'Albatros. Quelques hommes, placés à tribord dans les embarcations, faisaient bien mine de tapoter à coups de maillet sur les bordages: mais sur le pont, une partie de l'équipage était parée à filer les cayornes pour redresser le navire, et une autre partie disposée à hisser les voiles, guinder les mats de perroquets passés sur l'arrière du tenon des mats de hune. Rodriguez, assis sur son couronnement et caché par l'extrémité des bastingages de l'arrière, guette à la longue vue, d'un oeil avide, le trois-mats qui va passer à c?té de lui. C'est une proie facile, qu'il convoite et qu'il br?le d'étreindre dans ses serres. Le capitaine espagnol salue à portée fusil l'Albatros, qui, pour répondre à son salut, élève et amène par trois fois dans sa mature inclinée, le pavillon anglais avec lequel il abuse son confiant ennemi. Oui, saluons-le bien, dit Rodriguez à voix basse: bient?t, quand il sera au large, nous le saluerons autrement qu'avec cette misérable étamine.
L'Espagnol file toujours; il dépasse le corsaire, il est déjà plus éloigné de terre que celui-ci... C'est alors que les coyornes qui tenaient l'Albatros couché sur les flots sont filées peu à peu, et que le brick se redresse fièrement sur ses lignes d'eau; c'est alors que, par un mouvement qui tient presque de la magie, tant il est prompt et s?r, les vergues, qui se trouvaient apiquées, se croisent carrément sur les bas-mats et sur les mats de hune. Les huniers montent lentement à tête de bois, les mats de perroquets s'élèvent sur leurs guinderesses, et les perroquets presque en même temps grimpent le haut des calle-haubans pour être gréés sur leurs mats, déjà mis en clé.
-Voyez donc, fait remarquer le capitaine espagnol à son second, voyez comme ce navire anglais semble se redresser!
-C'est le changement de position, capitaine. Il nous para?t maintenant sous un autre aspect que lorsque nous nous trouvions par son travers.
-Non, je ne me trompe pardieu pas, ses huniers montent sur leurs drisses; il guinde ses mats de perroquets! Ah Dieu tout puissant, si c'était un forban, à présent que nous sommes au large!... Revirons de bord, rentrons avant qu'il n'ait le temps de nous couper la terre.
Il n'est plus temps, l'Albatros est sous voiles: il marche comme un dauphin, et, avec ses huniers qu'il largue et ses basses voiles qu'il vient d'amurer, il pourrait sans ses perroquets gagner la Quintanilla, comme l'agile dorade atteint le poisson volant qui cherche à fuir sous la lame qu'il perce de ses ailerons. Et comment, imprudent Espagnol, as-tu pu ne pas deviner un corsaire à cette coque si noire, à cette guibre si élancée, à cette haute mature penchée sur cet arrière qui rase la mer, et enfin à cette multitude de matelots qui bouillonnaient sur ce large pont bordé de caronades! Tremble maintenant à l'approche de ces voiles brunes que la brise pousse vers toi avec tant de vitesse; tremble surtout à la vue de ces figures sinistres qui se grouppent sur l'avant du pirate! Ce pavillon anglais, qui t'a si grossièrement abusé, va s'amener pour céder sa place sur la drisse, à un pavillon colombien. Reconnais maintenant ta funeste erreur en voyant dans les eaux du corsaire la chaloupe de Raphael. C'est lui qui a conduit ton redoutable ennemi sur tes traces. Sauve-toi si tu le peux encore, mais songe bien que tu pourras payer cher les efforts inutiles que tu feras pour échapper au terrible Albatros!
La Quintanilla a viré de bord, l'Albatros a imité sa manoeuvre: elle veut tacher de gagner la terre, f?t-ce même pour faire c?te, avant que le brick n'ait pu mettre le grapin dessus.
L'Albatros poursuit jusqu'en dedans des brisants, la proie qui veut lui échapper. Chaque fois que l'Espagnol croit toucher au rivage, le Colombien passe entre la terre et lui, et le force ainsi à regagner le large. Ce n'est pas à coups de canon que le brick veut faire amener le trois-mats: il cherche au contraire à l'amariner à l'abordage pour ne pas donner l'éveil au large, et révéler peut-être aux croiseurs les parages où il se trouve. La Quintanilla, sans cesse chassée par l'Albatros, perd à chaque bordée l'avantage qu'elle s'était promis en louvoyant dans les dangers. A chaque évolution, elle dérive vers son infatigable ennemi, et comme l'oiseau qui perd ses forces en luttant de vitesse avec le vautour qui le menace, elle finit par s'abandonner à la voracité du corsaire. C'est alors que le terrible cri à l'abordage, à l'abordage! se fait entendre sur le pont du colombien, qui élonge le trois-mats comme pour le dévorer. Tous les Espagnols tombent à genoux; et Rodriguez, en les voyant dans cette posture suppliante sous le poignard de ses forbans, se met à rire avec dédain, en ordonnant du geste qu'on épargne d'aussi méprisables victimes.
-Qu'on m'amène le capitaine, je veux lui parler.
Le capitaine espagnol s'avance en tremblant et en élevant vers son vainqueur des mains agitées par la peur.
-Qu'as-tu de précieux à ton bord?
-Ma cargaison et ma malle.
-Rien de plus?
-Rien, illustre commandant, je vous le jure par saint Antoine et les plus saints de nos martyrs.
-Réfléchis bien à ce que tu vas me répondre. J'ai en main le manifeste de ta cargaison. Si tu m'avoues tout, je te laisse la vie: si tu mens, ce cartahu, frappé à ma grande vergue, punira ta dissimulation?
-J'ai trois barils de piastres dans ma chambre. Raphael a d? vous le dire, puisque c'est lui qui nous a trahis.
-Passe-lui une cravate de franc-filain, Gouffier, puisqu'il n'a que trois barils de piastres.
-Illustre commandant, j'oubliais de vous dire, tant je suis ému, qu'il y en a encore cinq barils, mais cinq barils tout petits, tout petits, dans une cachette sous le panneau de la chambre.
-Ce n'est pas encore assez. Range à virer sur le cartahu.
-Oh! en grace, noble et brave commandant, laissez-moi me remettre un peu et me rappeler ce que je puis encore avoir.... J'ai, j'ai... j'ai caché entre bord et serre, sous le lambris de ma cabane, deux sacs de doublons, deux petits sacs de rien, qui ne vous serviront pas à grand'-chose... Mais je veux tout dire.
-Oui, c'est à peu près cela. On va fouiller ton navire d'ailleurs, et si l'on trouve, dans la visite, des objets que tu peux avoir oublié de m'indiquer, je te rafra?chirai la mémoire en te faisant hisser au bout de la grande vergue, pour l'exemple d'abord, et puis pour avoir de la viande fra?che pendue à mon croc.
On visite, on fouille la prise de la carlingue à la pomme. Tout l'or et l'argent est trouvé, enlevé, transporté à bord du corsaire. On jette un équipage à bord de la Quintanilla, qui quitte l'Albatros pour aller à Carthagène, où elle attérira. Rodriguez, avec ses barils de piastres et ses sacs de doublons, fait voile pour Saint-Thomas, ?le danoise, repaire de forbans, où il pourra en toute s?reté plonger ses hommes dans la débauche et repartir ensuite, après avoir pris des renseignements sur les navires qu'il se propose de piller.
En s'élevant au Nord, l'Albatros rencontre des batiments anglais ou américains: pour dérober aux croiseurs la direction de sa route, il coule tous les navires inutiles qu'il rencontre. Il jette sur quelques rochers déserts leurs malheureux équipages avec un baril d'eau et quelques livres de biscuit. Le pillage, l'incendie et la cruauté marquent partout son passage, et il arrive sous pavillon colombien à Saint-Thomas, au milieu des navires mouillés sur rade, qui remarquent avec terreur ce long brick tout noir, chargé de renégats, de mulatres et de nègres. Son gréement est en désordre, ses voiles mal serrées, malgré le grand nombre d'hommes qui se pressent sur ses vergues. Il mouille, et la voix du capitaine est à peine entendue au milieu du bruit que font les matelots perchés sur les marche-pieds ou placés aux bittes pour filer du cable. Mais ce désordre même et cette confusion donnent un air funeste à tout cet ensemble de forbans, à toute cette harmonie de mauvaises figures, de manoeuvres pendantes et de voiles tannées et sombres.
Les capitaines des navires marchands se demandent avec inquiétude ce que l'Albatros vient faire parmi eux. Tous regardent avec curiosité et avec effroi ce jeune capitaine aux traits hardis, à la chevelure noire et bouclée, se promenant avec un petit matelot que l'on dit être sa ma?tresse déguisée. Quant à Rodriguez, il sourit, il est flatté de la défiance qu'il inspire. Il s'égaie d'entendre dire partout que ses matelots portent le désordre dans toute l'?le. Il lit surtout avec avidité les journaux, dans lesquels on signale déjà son batiment comme la terreur des mers qu'il a à peine parcourues. Vois, dit-il, à sa Mosquita, vois comment ils rendent compte de moi, à leurs peureux de capitaines. Mosquita lit:
?Un grand brick pirate, peint en noir, ayant sa mature penchée sur l'arrière et naviguant sous pavillon colombien, a été vu dans les mers des Antilles, où il a coulé ou pillé déjà une quinzaine de batiments marchands, après avoir exercé les cruautés les plus inou?es sur les équipages. On le dit commandé par un insurgé espagnol.?
-C'est bon, ils ne me connaissent pas. Continue.
?Le brick anglais la Baleine, de 18 canons, le plus fin voilier de la division des Antilles, est à sa poursuite avec d'autres croiseurs américains et fran?ais. On ne doute pas qu'ils ne réussissent à s'emparer de ce batiment pirate, dont voici le signalement:
?Mature haute et inclinée.?
-Je redresserai ma mature.
?Bordages peints en noir.?
-Je les peindrai en blanc.
?Guibre élancée, avec un oiseau représentant un albatros, pour figure.?
-Je ferai sauter la figure. Ah! ils s'imaginent qu'en donnant le signalement de l'Albatros à leurs batiments marchands, ceux-ci seront à même de m'éviter quand ils auront été assez près de moi pour me reconna?tre à ma mature inclinée et à mes bords barbouillés de noir.... Ah! ah! les plaisants marins! Il faut rendre hommage à leur prudence et à leur discernement. Ils ont eu, il est vrai, la précaution d'envoyer des croiseurs sur mes traces, pour me donner la chasse et s'emparer de mon redoutable corsaire. Eh bien! je défie leurs plus fins voiliers, et je donnerai peut-être une le?on terrible à quelques-uns d'entre eux.... La Baleine! un brick anglais de 18 canons!... Je ne sais, mais ce nom-là m'affriande, et j'ai un pressentiment que si jamais je le rencontre... Mon Albatros... Oh! les Anglais, les Anglais, depuis qu'ils m'ont enlevé ma soeur... Tu sais, Mosquita, cette soeur bien aimée dont je t'ai si souvent parlé, et dont le souvenir est resté si cher au fond de ce coeur qui n'a plus pitié de rien. Il y a des batiments de guerre mouillés à Saint-Thomas; mais, malgré la défiance que je leur ai inspirée en entrant ici, ils ne peuvent me saisir: je suis dans un port neutre, préservé par le pavillon colombien qui couvre mon navire. Mes expéditions sont en règle; mais, pour plus de prudence, cependant, je sortirai demain avec un équipage que j'augmenterai d'un bon tiers.... Nous avons de l'argent en abondance, grace au navire espagnol que nous avons amariné. Avec des piastres on a toujours des hommes dans cette ?le, rendez-vous de tous les écumeurs de mer. Allons à bord, Mosquita, j'ai des ordres à donner à Gouffier; la soirée ensuite sera toute à nous, toute à toi; viens, mon bon petit mousse, suis ton capitaine.?
Il se rend à bord: il ordonne à son second de recruter des hommes. Il veut avoir deux cents matelots sur le pont de l'Albatros. A la mer il se peindra une batterie blanche. Il saura, au moyen des coins placés sur l'arrière de ses bas-mats, rendre sa mature plus perpendiculaire, en raidissant les étais et en mollissant ses calle-haubans de l'arrière. Ses projets arrêtés, ses ordres donnés, il redescend à terre avec sa Mosquita. Il ne passera qu'un moment dans la chambre qu'il loue pour la soirée; mais là du moins il sera seul près de sa ma?tresse, mais dans cette chambre il pendra un hamac où la main de celle qu'il aime le bercera, l'endormira pour quelques heures. C'est la volupté qu'il a trouvée dans la petite maison de Carthagène qu'il cherche à ressaisir partout où il peut échapper à la vie tourmentante du bord. Un seul instant de calme, d'amour et de solitude, lui retrace tout ce qu'il désire se rappeler de son existence passée. Il est enfant dans les bras de sa ma?tresse, sa force l'abandonne au sein des plaisirs qu'il veut cacher à tout le monde; il peut en liberté dépouiller toute sa fierté et sa cruauté, et puis cet enfant, bercé par la main d'une femme, s'élancera comme un tigre au milieu d'un équipage palpitant, et recouvrant tout-à-coup cette force qu'il a perdue un instant, cette cruauté qui semblait s'être éteinte dans les voluptés, il recommencera le carnage, il s'assouvira de crimes s'il le faut. C'est la mer, c'est l'horrible devoir qu'il s'est tracé, qui lui rendront sa férocité en exaltant son ame et en enveloppant son coeur de ce triple airain que le poète attribue au premier qui osa affronter les flots et les tempêtes.
L'Albatros quitte Saint-Thomas pendant la nuit. Il appareille avec mystère, comme ces voleurs qui osent à peine troubler le silence des ténèbres dont ils cherchent à couvrir leurs funestes exploits. Deux cents hommes, parmi lesquels il en est qui n'ont pas encore vu leurs camarades, manoeuvrent sans se dire un mot, sans hasarder une seule parole, même à voix basse. Les voiles brunes du corsaire sont larguées et bordées sur leurs vergues longues et noires. Le voilà filant vent-arrière et faisant clapoter sur ses larges flancs, la mer caressante qu'il refoule avec vitesse. La brise de Nord-Est le poussera pendant la nuit sous le vent de cet arc de cercle que forment les ?les orientales de l'archipel des Antilles. C'est dans ces parages qu'il pourra faire de bonnes captures et vomir à bord de quelques prises une partie de l'avide équipage qui se grouppe dans sa calle, sur son pont, dans ses hunes même. Mais cette nuit, pendant laquelle l'Albatros coule si mollement sur les flots avec la légèreté d'une plume soulevée par un souffle de vent, doit être utilement employée. Rodriguez ordonne: ses hommes obéissent non plus avec ce silence qui a présidé à l'appareillage, mais ils obéissent en causant entre eux, en échangeant des mots facétieux, en se jetant et en repoussant avec ga?té, le sarcasme grossier qui ronfle dans leurs bouches. Les uns, pour exécuter les ordres du capitaine, dégréent le grand mat de hune pour y substituer un mat de perroquet à flèche. Les autres travaillent à mettre perpendiculairement, d'à-plomb la mature basse. Une vingtaine de matelots se jettent dans les embarcations ou sur des échelles suspendues le long du bord pour peindre une batterie blanche sur le bordage tout noir du brick, et tout ces travaux différents s'exécutent à la lueur des fanaux dont le batiment est illuminé. Des matelots transformés en peintres nocturnes pour donner un déguisement à leur corsaire! Quelle bonne occasion pour s'égayer de la maladresse de celui qui trace une ligne courbe au lieu d'une ligne droite, sous le pinceau qu'il barbouille de peinture blanche! Que l'Albatros se trouvera artistement peint quand le soleil viendra éclairer le chef-d'oeuvre de ces barbouilleurs de nuit! Mais qu'importe, pourvu qu'il trompe l'oeil du commandant du croiseur ou celui d'un malheureux capitaine marchand, sa batterie sera toujours assez bien élégamment peinte!
Aux premiers rayons de l'aurore, le corsaire se trouva tout-à-fait travesti. Son grand mat, devenu perpendiculaire, n'était plus surmonté que d'un matereau, sur l'arrière duquel on avait gréé une voile en pointe. Ce n'était plus qu'un dogre au lieu d'un brick, que l'Albatros; et puis sa grande raie blanche, étendue de l'arrière à l'avant, venait de lui ?ter cet air pirate que lui donnaient auparavant ses pavois et ses presceintes recouvertes de noir luisant. Rodriguez s'embarque dans un canot, pour admirer, à quelque distance du bord, la transformation de son navire. Il est enchanté de ce changement, qui semble n'avoir pas altéré sensiblement la marche de son fin voilier.... Mais à peine est-il éloigné de deux cents brasses du navire, qu'on le rappelle à bord.... On vient de découvrir deux voiles!
Sur l'horizon immense qu'enflamme l'aube naissante, deux voiles se dessinent en effet, séparées l'une de l'autre par une grande distance... Sur laquelle faudra-t-il courir d'abord?-Sur la plus grosse!-Mais laquelle est la plus grosse?-Tous les yeux se portent tant?t vers celui des navires qui se montre dans le Sud, tant?t sur celui qui reste au Sud-Ouest. On les observe avec attention, on compare leur grosseur: la brise est faible, mais l'Albatros est couvert de voiles; il a rentré ses embarcations, il a même réparé autant que possible le désordre qu'ont laissé sur son pont les travaux rapides de la nuit. Quelques pots de peinture restent cependant entre les caronades; le grand mat de hune dépassé n'est pas encore bien saisi dans la dr?me; mais cette petite confusion intérieure ne nuit pas à la marche du navire. L'Albatros cingle sur le batiment aper?u qui lui a paru le plus fort, et il l'approche avec d'autant plus de facilité, que les deux navires en vue cherchent plut?t à se rallier qu'à prendre chasse et à continuer leur route. Un peu de brise se fait, de cette brise capricieuse qui le le matin verdit par chaudes bouffées les mers d'azur des tropiques. Les voiles larges de l'Albatros, gonflées et abandonnées tout-à-coup par le vent, qui semble se jouer avec elles, poussent le navire léger qu'elles dominent, sur le plus gros batiment. Nous tombons dessus, nous tombons dessus et rudement, disent les corsaires en se frottant les mains et en se promenant d'un pas cadencé de l'arrière à l'avant. C'est un trois-mats! Le second batiment à vue a dirigé sa route sur le point où tend l'Albatros. Il veut peut-être porter du secours au trois-mats. Mais quel est ce second navire?... Un brick, rien qu'un brick, et il est encore à une bonne lieue de l'endroit où l'affaire va se décider.
Vous avez demandé à courir sur le plus gros, fait Rodriguez à son équipage. Eh bien, le voilà! Branle-bas général de combat; mais pas de coups de canon, ni de coups de fusil, mes gar?ons. C'est un branle-bas de combat à l'arme blanche que je vous commande.
Le trois-mats n'était plus qu'à une portée de pistolet du pirate. Il ne hissa son pavillon anglais que pour l'amener aussit?t pour l'Albatros, dès qu'il vit sur l'avant de son redoutable ennemi, un forban élever, du milieu d'un groupe d'horribles matelots, un petit pavillon rouge. Ce signal, si mystérieux et si expressif, en dit plus au capitaine anglais, que ne l'aurait fait une bordée à bout portant. L'Albatros élonge sa prise, et jette à bord du navire capturé cent hommes armés jusqu'aux dents, cent hommes commandés par Gouffier, à qui Rodriguez a confié des ordres que le docile second a juré d'exécuter, en donnant une poignée de main à son intrépide capitaine.
Le corsaire se sépare du navire anglais. C'est sur le brick qui s'avance qu'il pousse sa bordée, non pour engager l'affaire avec lui, mais pour l'observer, mais pour l'attirer dans le piége, et pour prendre chasse devant lui, afin de le conduire près de la prise qui vient d'être amarinée.
Pour qui saurait peindre ces mouvements si rapides, si intelligents et si subtils de ces navires qui, au moment décisif du combat, cherchent à se tromper, à s'éviter ou à se faire poursuivre pour tomber d'une manière plus s?re et plus terrible l'un sur l'autre, il y aurait un beau tableau à faire en voyant nos trois batiments dans la position que nous venons d'indiquer. Mais quel talent pourrait rendre ces choses imposantes, que l'on ne voit bien, que l'on ne sait bien que lorsque la réalité est sous les yeux, que lorsque votre coeur palpite à l'idée du carnage qui s'apprête sur ces flots que vous entendez clapoter, sur ces navires qui manoeuvrent chargés de leurs équipages, disposés à faire feu! Là est le trois-mats qui vient d'être enlevé par cent hommes du corsaire... A quelque distance de lui est l'Albatros, qui fait semblant de prendre chasse devant le brick, qui s'avance pour secourir le trois-mats enlevé.... Le brick court toutes voiles dehors, pour ranger la prise et cingler ensuite sur le corsaire, qu'il veut prendre, qu'il veut punir de sa témérité... Il est bient?t près de la prise, à portée de voix d'elle. Il peut la héler, la reprendre... Mais quelle scène se passe à bord de ce dernier navire?...
Les cent forbans qui s'en sont rendus ma?tres, voyant approcher le brick, forcent le capitaine et les matelots anglais devenus leurs prisonniers, à faire, à dire ce qu'ils veulent que ceux-ci fassent et disent pour tromper le commandant du brick. Le capitaine et les matelots prisonniers ne savent qu'obéir aux ordres que les pirates leur intiment le pistolet ou le poignard sur la gorge. C'est ainsi que le malheureux capitaine anglais crie au brick qui l'approche: Commandant, sauvez-nous, les pirates veulent nous tuer! Abordez-nous, abordez-nous avant de courir sur le corsaire! Tous les marins prisonniers répètent en criant: Sauvez-nous! sauvez-nous! ce que les forbans ont ordonné à leur chef de crier. Et comment auraient-ils hésité à obéir à leurs vainqueurs, quand, pour leur arracher ce cri trompeur, les forbans, cachés par les bastingages et se tra?nant à quatre pattes vers eux, les menacent de leur faire sauter la tête pour peu qu'ils se refusent à implorer le secours du brick de guerre!
Le commandant du brick ne balance plus. Au lieu de s'obstiner à poursuivre l'Albatros, il élonge d'abord le trois-mats, sur le pont duquel il a l'intention de jeter quelques hommes pour contenir les forbans qui veulent égorger ses compatriotes. Mais à peine a-t-il abordé la prise, que les cent pirates se dressent, se hérissent sur les bastingages auprès desquels ils s'étaient cachés. Les Anglais, surpris par cette terrible apparition, se défendent. Ils étaient préparés au combat, mais pas à cet abordage subit. Les sabres se croisent, les poignards, les haches, les piques frappent avec fureur. Le canon ne peut rien dans cette mêlée de deux équipages qui se massacrent bord à bord. Les coups de fusil et de pistolet se font seuls entendre, et dominent les hurlements de rage des combattants, les cris de douleur des blessés. Les corsaires qui ont surpris les Anglais du brick obtiennent d'abord l'avantage; mais au bout de quelques minutes ils éprouvent une résistance que leurs efforts désespérés ne peuvent vaincre encore. Ils redoublent d'efforts, certains d'être secourus bient?t par l'Albatros; les Anglais redoublent de résolution, s?rs qu'ils sont que le corsaire les anéantira s'ils ne réussissent pas à s'emparer de la prise avant l'arrivée des pirates. Ils cherchent en vain à écarter leur brick du trois-mats, pour réduire par le canon, une fois débordés, le navire qu'ils n'ont plus l'espoir de réduire par l'abordage. Mais ils ont affaire à des ennemis qui n'abandonnent pas ainsi la partie, et qui ont eu soin d'amarrer le brick au trois-mats, de manière à rendre impossible la séparation prompte des deux batiments. Le combat se prolongera long-temps encore.
Mais l'Albatros que fait-il en voyant l'abordage engagé entre sa prise et son ennemi! Chassé d'abord par le brick anglais, il a reviré de bord du moment où celui-ci a renoncé à le poursuivre pour accoster le trois-mats. De chassé qu'il était, il devient chasseur. Avec la brise qui enfle ses voiles, il ne pourra tarder de joindre le brick, qui se trouve avoir tombé dans le piége en abordant un navire chargé d'assaillants. Rodriguez, monté sur son bastingage, encourage ses gens à frapper sans pitié sur l'équipage anglais qu'ils vont atteindre, harassé déjà de l'attaque qu'il a eu à soutenir. Ses gens répondent par des cris de joie à son exhortation. La pluie tombe avec les gros nuages qui leur apportent la brise, et, pour mieux se disposer au combat, tous les hommes de l'Albatros se dépouillent de leurs vêtements: un pantalon et un bonnet rouge composent leur sauvage accoutrement. L'ondée mouille leurs larges épaules et leurs corps velus. Ils rient à la veille de se baigner dans le sang, de prendre à si bon compte, disent-ils, un bain de santé. Quelques objets dont on s'est servi pour le travail de la nuit encombrent encore le pont: on jette les échelles à l'eau, les pinceaux qui ont servi à barbouiller le navire. On va envoyer aussi par-dessus le bord quelques pots de peinture oubliés entre les caronades... Un instant! s'écrie l'un des matelots, il ne faut pas perdre ainsi le bien de l'armateur. Nous avons peinturé le navire cette nuit: peinturons aussi l'équipage, noir et blanc, comme l'Albatros; et aussit?t les mains du facétieux matelot se trempent dans la peinture, et il se barbouille de noir et de blanc depuis la ceinture jusqu'à la tête. Tous ses camarades l'imitent. Rodriguez sourit en voyant ses gens se rendre ainsi méconnaissables. Il pense même qu'il est bon, à tout événement, que personne, à bord de l'ennemi, ne puisse distinguer les traits des combattants. Lui-même se barbouille aussi la figure; il n'est pas jusqu'à Mosquita qui ne voie les doigts badins de officiers étendre sur son joli visage l'infecte peinture à l'huile qu'elle repousse avec dégo?t. L'équipage à moitié ivre de l'Albatros offrait en ce moment l'aspect le plus terrible: c'est ainsi qu'il va à l'ennemi, armé de sabres et de poignards, et bien certain de pouvoir reconna?tre dans la mêlée ceux qu'il faut frapper comme ennemis, et ceux qu'on doit épargner comme forbans.
Mais la brise, qui a redoublé avec le grain, s'affaiblit quand les nuages qui l'ont amener passent à l'horizon, du bord de dessous le vent. Un calme plat lui succède, et l'Albatros s'arrête immobile à une portée de fusil des deux navires, qui combattent toujours. Comment faire pour rejoindre le brick anglais? Mettre les canots à la mer, border des avirons qu'il faudra rentrer si le moindre souffle s'élève! Chaque gros nuage qui s'avance peut ramener le vent, et il en faudrait si peu! Rodriguez court de l'avant à l'arrière. Il offre sa main au souffle, qui semble venir tant?t à tribord, tant?t à babord. Le peneau de plume placé sur le bastingage de l'arrière para?t se soulever: la brise va venir, les voiles ne battent plus sur leurs mats; elles s'enflent, mais un moment après elles retombent flasques sur leurs ralingues, là brise ne vient pas... Oh! qu'il donnerait quelque chose; de bon pour un souffle de vent qui lui permettrait de secourir les cent hommes qu'il entend combattre si près de lui! Oh! que pour dix années de sa vie, il voudrait pouvoir sauter à bord de l'ennemi!... Mais il fait en vain des voeux; il jure, il blasphème, et la brise, la brise ne s'élève pas... Il croit remarquer que le trois-mats n'a plus de pavillon, et que l'on a cessé de se battre... Il ne se reconna?t plus; il accuse ses cent hommes d'être des laches; il menace de les punir..... Son équipage voit avec consternation la fureur de son capitaine. Bordons nos avirons de galère, bordons nos avirons! s'écrient les matelots. On saute sur les avirons; tout le monde se range à nager; mais au moment où la pelle des rames va labourer la mer, le vent souffle, frémit dans les voiles: l'Albatros est emporté par la brise. L'équipage quitte la nage pour sauter sur l'avant; les grappins sont parés. On vire de bord vent-arrière, après avoir dépassé le brick, pour l'aborder de long en large et le serrer entre la prise et le corsaire. L'Albatros accoste enfin son ennemi, et, en passant à le ranger, Rodriguez lit sur l'arrière du brick le nom du navire qui a promis de l'amariner. La Baleine! A ce nom, son équipage ne se sent pas de joie. La Baleine! c'est la Baleine, capitaine, crient tous les matelots.-Oui. mes amis, c'est la Baleine, leur répond Rodriguez, et l'Albatros mange le gras de la Baleine. A l'abordage, tout le monde, à l'abordage!
Ce commandement n'est que trop bien exécuté. Les forbans pleurent sur le pont de l'Anglais, qui résiste bravement, mais en vain, à cette terrible et seconde attaque. Ils frappent avec frénésie sur tout ce qu'ils rencontrent encore vivant à bord du brick, et les trois navires, amarrés ensemble, n'en forment plus qu'un. Le vent souffle dans leurs voiles désorientées, et les pousse irrégulièrement sur les flots que le sang rougit autour d'eux. Rodriguez, le pistolet au poing, est sauté à bord de l'Anglais à la tête de ses gens; poursuivi, après avoir fait un carnage horrible, par cinq ou six matelots ennemis, il va recevoir un coup de sabre, lorsque Mosquita, qui voit le danger que court son amant, se précipite sur lui, et tombe sous le coup qui lui était destiné. Son amant, furieux, s'élance sur ceux qui l'ont poursuivi: quelques-uns de ses hommes volent à son secours. L'acharnement des corsaires se décuple, et bient?t ils restent ma?tres du navire, dont ils ont haché les deux tiers de l'équipage....
Un moment d'affaissement suit cette victoire si chèrement achetée.
Une centaine de cadavres embarrassent les pieds des combattants, qui contemplent avec une atroce ivresse le carnage qu'ils ont fait. On relève les corsaires blessés, on les transporte à bord de l'Albatros. Rodriguez a déjà placé sa Mosquita toute sanglante dans sa cabine, et le chirurgien du navire assure que sa blessure, quoique grave, ne sera pas mortelle.
-Elle sera mortelle cependant cette blessure, répond Rodriguez.
-Et pour qui? demande le chirurgien.-Pour vous, capitaine?
-Non, pour eux! Et il montrait les Anglais.
Ce mot en dit assez, et le chirurgien devina qu'il était un arrêt de mort pour tous les ennemis qui avaient échappé à la fureur des corsaires.
Le brick anglais est donc réduit. L'Albatros, comme l'avait dit le capitaine Rodriguez, avant l'abordage, a mangé le gras de la Baleine. Il faut prendre connaissance de la nouvelle capture. Elle est belle! quelques canons, un équipage à moitié massacré, un navire fin voilier, mais à peu près écrasé par le choc du trois-mats, qui le serrait à babord, et par le choc du corsaire, qui l'a accosté violemment par tribord. La prise marchande, le trois-mats que l'Albatros a amariné le premier, produira mieux. Là, au moins, on trouvera quelques sacs de gourdes, un peu d'or dans la chambre du capitaine. Il faut voir les forbans, tout ensanglantés encore du combat dont ils viennent de sortir, fouillant partout: ils pillent ce qu'ils trouvent de précieux; ils s'enivrent du vin et du rum qu'ils puisent dans le fond des barriques, qu'ils enfoncent à coup de hache... Les officiers et les matelots anglais que le fer des forbans a épargnés, contemplent avec effroi, groupés dans un coin de l'arrière de leur malheureux navire, tous les pirates barbouillés de peinture noire et blanche, de sueur et de sang; ils frémissent en les voyant jeter à l'eau les cadavres des infortunés qui ont péri sous leurs coups. Quel sera le destin des prisonniers et des blessés, que l'on se met à peine en devoir de secourir? Quelques malheureux Anglais, écharpés dans le combat, implorent comme une faveur, qu'on les lance à la mer avec ceux de leurs camarades qui ont re?u la mort. Mais les forbans n'ont pas assez de pitié pour exaucer leurs voeux. Ils sourient à leurs cris de douleur, ils chantent quand les blessés les supplient. Rodriguez se promène, l'air sombre, les pieds nus, le pantalon retroussé jusqu'à la cheville; il se promène dans le sang, les bras croisés, et l'oeil distrait. Gouffier, son fidèle et digne second, est venu l'embrasser après la victoire. C'est lui qui commandait les cent hommes jetés sur la prise. Il n'a seulement pas re?u une égratignure, et de sa terrible main il se félicite d'avoir tué une demi-douzaine d'ennemis.
-Qu'allons-nous faire de ce reste? demande t-il à son capitaine, en regardant les prisonniers tremblants.
-Tu vas le savoir, répond Rodriguez, en abaissant le sourcil sur ses yeux irrités.... Ils ont frappé Mosquita, ma femme, d'un coup de sabre... Va me chercher le r?le d'équipage de ce trick...
-Il est dans ma chambre, s'écrie le commandant du navire, qui a survécu au carnage.
-C'est bien! Qu'on me l'apporte!
Le r?le est remis dans les mains de Rodriguez. Il appelle les noms; les hommes encore vivants lui répondent: Présents. Mais en parcourant ce registre, un nom le frappe, il s'arrête... Ce nom est celui d'un amiral qui se rendait en mission, sur la Baleine, pour traiter avec les Mexicains, au nom de son gouvernement.... Woodbridge! s'écrie Rodriguez, en lisant avec effroi ce mot dans la liste des passagers..... Woodbridge! cet amiral a-t-il été tué dans l'action? Existe-t-il encore? Voyons! où est-il? qu'on me réponde! Je donnerais tout mon sang pour qu'il véc?t encore....
A ces mots pressés, à cette émotion si vive, on ne doute pas que le capitaine de l'Albatros ne porte le plus touchant intérêt à la conservation de l'amiral. Un vieillard, à la figure calme et noble, para?t: il est devant Rodriguez. Rodriguez jette sur lui des regards pénétrants et rapides. On ne sait quel sentiment peut l'agiter.... Il va parler, et la parole expire sur ses lèvres contractées... Un soupir, longtemps contenu dans son sein, s'en exhale avec force... Le vieillard attend, et Rodriguez l'examine encore de la tête aux pieds, sans pouvoir détacher de lui ses regards de feu.
-C'est donc vous que l'on appelle l'amiral Woodbridge?
-Oui, c'est moi, et je ne sais quel intérêt vous pouvez avoir à conna?tre mon nom.
-Vous l'apprendrez bient?t. C'est vous qui avez commandé une division qui croisait, pendant la guerre dernière, devant Ouessant?
-C'est moi!
-C'est donc vous, en ce cas, qui avez... qui avez quelquefois épargné de pauvres pêcheurs, que les cruelles lois de la guerre vous auraient permis de sacrifier impunément?...
-J'ai pu rendre des services à quelques infortunés dans ma longue carrière, mais ce n'est pas à vous qu'il appartient de m'en récompenser. -Oh si! si, vous vous trompez; c'est à moi, c'est bien à moi.... Mes enfants, jetez par-dessus le bord ceux de nos camarades qui ont vaillamment péri: inhumez-les avec les honneurs de la guerre et à la manière des forbans, comme nous: une poignée de main dans leur main glacée, un coup de pistolet dans leur tête endormie; mais frappez-les sur le front, en avant, afin que si on retrouve leurs cadavres, on sache qu'ils ont péri sans détourner les yeux. Après avoir rempli ce devoir, vous nettoierez le pont du brick: je ne veux pas voir une seule tache de sang sur ces bordages... On apprêtera la table ensuite, la table de la chambre du navire,... on la couvrira de tout ce qu'on pourra trouver à bord pour composer un repas splendide, s'il est possible... Mon intention est d'offrir à d?ner à ces braves prisonniers et de me réconcilier avec eux avant de les quitter.
Les prisonniers, à ces mots, tressaillent de joie. Ils espèrent la vie. Chacun d'eux se rappelle que souvent on a vu des forbans se montrer aussi généreux après le carnage qu'ils avaient été cruels dans le combat. L'air élevé du capitaine pirate ne semble pas éloigner l'idée d'un acte de générosité et de clémence. Les infortunés!
Rodriguez, après avoir donné ses ordres à bord du brick, saute à bord de l'Albatros. Il se présente tout palpitant aux yeux affaiblis de sa ma?tresse, sur la plaie de qui on a posé le premier appareil. Mosquita jette sur son amant des regards où se peignent à la fois la douleur, l'espoir et la satisfaction. Sa bouche décolorée murmure, malgré les recommandations du chirurgien, des mots que l'oreille de Rodriguez recueille avec distraction. Je t'ai sauvé la vie, lui dit-elle, c'est là ce que je demandais au ciel avec le plus de ferveur. Oh! que je serais heureuse de mourir pour toi!... Mais qu'as-tu donc, mon ami? que cherches-tu ainsi avec tant d'agitation?-Je ne puis tout t'expliquer encore, Mosquita. J'avais une soeur... Celui qui me l'a ravie, l'infame capitaine anglais, je le tiens... Tu sais cette lettre signée de son nom odieux, jamais encore elle ne m'avait quitté... Avant le combat j'ai ?té ma veste; la lettre était dans ma poche, je la cherche!.. je la... Ah! que le hasard soit béni! tiens la voilà, la voilà, cette lettre!... Ils ont répandu ton sang les laches... Ils vont payer cher chacune des gouttes de ce sang précieux.... Sois tranquille, dans une heure je serai près de toi, et tu auras été vengée, et le ravisseur de ma soeur aura expié son crime... Adieu. une heure de patience encore, ma Mosquita, ma bien-aimée...
Rodriguez, en pronon?ant ces paroles, revient à bord du brick anglais; les prisonniers l'attendent; le repas de réconciliation est servi dans la chambre, comme il l'a ordonné; le mot, un mot mystérieux est donné aux forbans par leur capitaine: ils n'ont répondu à ses ordres cachés que par des signes de tête, et en jetant des regards br?lants sur leurs victimes. Les officiers prisonniers descendent: ils se placent à table, Rodriguez au milieu d'eux, le vieil amiral en face de lui. On sert le d?ner: les bouches sont muettes; les mets sont à peine effleurés par les tristes convives de ce festin si sombre; c'est par complaisance et pour obéir à la fantaisie de leur funeste vainqueur, que les Anglais ont consenti à s'asseoir à ses c?tés. Le dessert est servi: Rodriguez sourit; le vin est versé dans des verres qu'élèvent des mains tremblantes. A la réconciliation et à la générosité! dit en se levant le vieil amiral!... Non, répond Rodriguez d'une voix tonnante: A la vengeance et à la mort! Connais-tu cette écriture et ce nom? s'écrie-t-il, en présentant à l'amiral sa propre lettre au bout d'un poignard.-Ah! nous sommes perdus! crie le vieillard à la vue de ce billet qu'il reconna?t avoir écrit aux pêcheurs d'Ouessant. Il a à peine le temps de prononcer ces derniers mots: les forbans restés dans le vestibule et au bas de l'escalier de la chambre pendant le repas, entrent le poignard levé: chacun d'eux saisit un des Anglais, et d'un bras guidé par la rage, ils clouent sur la table même où ils s'étaient assis, les convives infortunés de ce repas de sang! Les meurtriers montent haletants sur le pont; les autres prisonniers ont entendu les cris de leurs chefs: ils veulent fuir les pirates en se jetant dans les flots; la fureur de leurs assassins les poursuit partout: ils tombent sous les coups qu'ils cherchent à éviter, et leurs cadavres saignants sont hissés au bout des vergues, suspendus sous les hunes ou amarrés dans les haubans....
C'est alors que l'on sépare le trois-mats et le corsaire, du brick où la mort seule règne... L'ordre d'incendier le trois-mats est donné: son malheureux équipage va périr dans les flammes, et pendant cette exécrable exécution, Rodriguez, un morceau de craie à la main, trace avec rapidité sur les bordages et les pavois du brick anglais, ce mot, ce mot cruel qui s'échappe de son coeur et que sa bouche convulsive murmure encore: VENGEANCE! VENGEANCE!
L'Albatros s'éloigne du trois-mats, qui flamboie, et du brick, qui se balance sur les flots avec ses vergues garnies de cadavres et ses dalots d'où le sang coule pour aller rougir la mer qui clapote sur les bordages couverts de chairs éparpillées... La nuit descend bient?t sur les vagues plaintives, et au loin dans l'obscurité, les pirates, le menton appuyé sur le bastingage de leur corsaire, contemplent l'incendie du trois-mats, qu'ils aper?oivent encore comme un phare immense. L'Albatros cingle vers Carthagène. Il est temps qu'après tant d'exploits et de fatigues, les pirates aillent chercher dans le port ce repos qu'ils ont si vaillamment et si noblement acheté!
Quelques jours, un mois peut-être, après ce massacre, des caboteurs rencontrèrent à la mer le brick la Baleine. Les premiers marins qui l'abordèrent dans leurs embarcations, s'en éloignèrent avec terreur en voyant ces cadavres putréfiés suspendus au bout des vergues, ou cloués avec des poignards rouillés sur la table de la chambre, encore couverte des restes du repas funeste.... Au haut des mats, des têtes d'hommes pourrissaient, battues par les vents et la pluie.... Sur toutes les c?tes et dans toutes les ?les, on entendit répéter que des pirates massacraient les équipages qui tombaient entre leurs mains; et le mot VENGEANCE, VENGEANCE écrit sur les pavois du brick la Baleine, alla porter l'effroi bien au-delà encore des mers où l'Albatros avait laissé la trace sanglante de sa route!