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Chapter 7 7

Le Renégat.

La cruelle vie que celle d'un renégat à bord de l'étranger!

Le renégat pour les Américains, les Anglais, les Danois ou les Hollandais, c'est le matelot fran?ais qui, fuyant la patrie qu'il s'est fermée pour jamais, se trouve obligé de supporter tous les mauvais traitements dont ses h?tes tyranniques peuvent l'accabler impunément.

Y a-t-il un travail repoussant à faire à bord? on appelle le renégat, et la dernière des mateluches de l'équipage lui dit: Chien de Fran?ais, va nettoyer la poulaine ou laver cette gamelle! Prend-il envie au capitaine, au second ou au ma?tre d'équipage, de donner un coup de poing à quelqu'un pour se refaire la main? Il appelle le renégat, qui arrive le chapeau bas pour recevoir la volée et racheter, comme le bouc expiatoire, tout l'équipage de la mauvaise humeur de son chef.

C'est encore bien-pis quand les hommes de quart s'avisent de vouloir s'égayer pendant le beau temps! s'ils sont cruels dans leur colère, ils sont encore plus barbares dans leurs jeux. Voyez-les jouer à la drogue, par exemple, avec les cartes crasseuses qui pendant un mois ont servi à la chambre! C'est toujours le nez du renégat qui porte le long cabillot dans la fente duquel la partie proéminente et cartilagineuse de son visage est violemment pincée. Et quand on compte les points, que de coups de paquets de cartes pleuvent sur ce nez déjà si bien meurtri par le pavillon de drogue! Les plus grossières farces, c'est le renégat qui en fait les frais. Les plus durs reproches, c'est lui qui les essuie, les privations le plus pénibles, c'est lui qui doit les supporter sans murmures, sans observations, sans larmes même. Ah! si les marins qui abandonnent leur patrie commettent une faute, ils l'expient si terriblement en servant l'étranger, qu'on pourrait les amnistier à leur retour chez eux, sans avoir à craindre à leur égard les effets d'une dangereuse impunité.

Notre renégat Cavet éprouva toutes ces tortures. Mais il apprit du moins en subissant l'inhospitalité des marins avec lesquels il naviguait, à détester plus qu'il ne l'avait fait encore, tout ce qui portait le nom d'anglais ou d'américain; et plus il abhorrait les étrangers, et mieux il se croyait vengé d'eux. C'est qu'il sentait bien, au fond de son coeur haineux, qu'un jour il pourrait leur faire payer cher toutes leurs injustices, et les punir de toute la rage qu'il amassait contre leur nation.

En attendant qu'il p?t trouver l'occasion de se venger en grand, il se consolait un peu une fois à terre, en se donnant force coups de poing avec les matelots dont il avait eu le plus à se plaindre pendant les traversées de Carthagène, de Vera-Cruz ou de Saint-Thomas, à Charleston ou à New-York, car c'était à bord des navires qui faisaient ce genre de navigation, qu'il avait été réduit à chercher un refuge contre les Espagnols, et une ration de biscuit contre la faim.

Mais ces voyages pénibles le formèrent; mais ces habitudes sauvages l'endurcirent... Ah! vienne, disait-il, le moment de montrer qui je suis et de prouver ce que je peux faire, et nous verrons, nous verrons.... J'ai là dans ce coeur qui me br?le sous la main, dans cette force dont je ne sais que faire, tout ce qu'il faut pour être aussi cruel envers les autres, que ces brigands sont inhumains envers moi. Plongé dans ces réflexions, entendait-il l'officier de quart crier de l'arrière: Allons, monte vite crocher un ris; il fallait le voir grimper aussit?t, car il savait bien ce que lui aurait co?té une seule seconde de retard.

L'occasion qu'il cherchait se présente. Elle manque rarement à ceux qui ont tout ce qu'il faut pour la trouver ou pour la mettre à profit.

Il arrive à Carthagène sur un caboteur américain, simple matelot et matelot assez mal vêtu même. Bolivar, ce Bolivar dont la dépouille mortelle dort ignorée sur le sol qu'il arracha à l'esclavage, venait de s'emparer de cette place formidable. Il allait passer en revue ses troupes victorieuses. Cavet, comme les autres curieux, se trouve sur le chemin du Libérateur. Celui-ci, en promenant son oeil rapide et pénétrant sur la foule qu'il est obligé de fendre, aper?oit le marin fran?ais: il s'arrête devant lui. Que faites-vous ici sous ces haillons de matelot?

-Général, j'y meurs de faim.

-Sans chercher à gagner votre vie avec honneur, avec gloire?

-Sans, rien, général. Dites-moi, vous qui en avez tant acquis de cette gloire, où il peut y en avoir un peu pour un pauvre diable comme moi?

-Là!....

Et en pronon?ant ces mots le Libérateur montrait du doigt un brick espagnol mouillé, pour narguer les indépendants, en dehors de l'entrée de Carthagène, à deux petites portées de canon des batteries.

-Je comprends, répond Cavet, dont les yeux flamboient déjà d'espoir et de plaisir. Mais, il n'y a ici que de mauvaises chaloupes, peu d'équipage.... et pas le sou!....

-Montès, approchez, dit le Libérateur à l'un de ses aides-de-camp: faites à ce Fran?ais un bon pour....(s'adressant à Cavet), pour combien de gourdes, capitaine?

-Mettez mille gourdes, général, et ce soir... Et demain soir au plus tard je serai tué, ou ce brick espagnol vous sera amené dans Carthagène.

Le billet de mille gourdes sur la caisse militaire est fait: Cavet le saisit; il dispara?t avec la foule qui le suit. Le Libérateur passe sa revue, et le soir vient bient?t envelopper les murs imposants de Carthagène, de ses voiles riants et sombres.

Le soir dans un port! Que ce moment est doux pour le matelot! c'est le terme de ses travaux journaliers, c'est le commencement des brutales jouissances dans lesquelles il va se noyer, et qui ont besoin de l'ombre de la nuit pour ne pas scandaliser les yeux de la pudeur et de la délicatesse. Entendez ces marins chanter leurs rauques chansons dans les cabarets qu'ils remplissent, pendant que le soldat, retiré dans sa caserne, cherche tristement à dissiper l'ennui qui l'assiège. Voyez l'imprévoyance et l'imprudent abandon avec lesquels ils se livrent à ces femmes à qui ils prodiguent l'or qu'ils ont arraché aux flots, et dites-nous quel est l'homme le moins malheureux, ou de celui qui s'étourdit si ga?ment sur les dangers qu'il va courir, ou de celui qui marchera avec tant de discipline et de réserve à la voix d'un chef qui, en lui imposant tous les sacrifices, ne lui permet d'espérer aucune compensation?

Quelle puissance attractive un billet de mille gourdes exerce dans les mains d'un marin, sur les autres matelots! Cavet, avec son bon signé Bolivar, parcourait toutes les cabanes à tafia. Il eut bient?t rallié autour de lui les bandits de Carthagène, en criant partout: Il me faut des Fran?ais, des Anglais et des Américains! Rallie à la gloire et au tafia!

-Que veux-tu faire de nous? lui demandaient tous les bandits.

-C'est mon affaire, leur répondait-il. Il y a de l'argent à gagner avec moi, et un coup de flibuste à faire.

-Monte sur la table, monte sur la table, lui disaient les matelots disponibles, et parle-nous du bon coin! Voyons, que veux-tu faire de nous? Nègre, en attendant, porte-nous à boire au compte de ce savant-là! à notre santé, tas de forbans! à présent parle, Fran?ais, nous pouvons t'entendre; nous avons le gosier frais et l'oreille tendue.

-Mes amis, j'ai re?u carte blanche du Libérateur: il veut que nous nous tappions, et dur.

-Qu'est-ce que ?a nous fait à nous, le Libérateur? Il n'est pas plus matelot que ma petite soeur, celui-là, et il veut nous faire tapper!...

-Et moi, ne suis-je pas matelot autant que le plus faraud d'entre tous ceux que vous êtes là?

-Matelot! matelot!.... Oui, tu l'es, toi, c'est connu; mais encore que veux-tu nous conter au bout de ton cable?

-Je veux vous conter qu'il m'est impossible de tout vous expliquer, mais que j'ai besoin de vous, et qu'il y a mille gourdes à bambocher.

-Bambochons d'abord, et puis tu nous mèneras ensuite où tu voudras.

-Non, je veux vous mener d'abord où je voudrai,: et nous mangerons ensuite les mille piastres.

-Les manger! pas si bête. Les boire, oui, et sans dégourder; mais tout de suite. Si tu nous fais tuer, la belle avance, après! les décomptes ce sera pour toi, n'est-ce pas, payeur d'arrérages?

-Allons, je rengaine: je vois bien qu'il n'y a rien à faire avec vous. Je croyais m'adresser à des matelots, et vous n'êtes que des matelas!

-Des matelas! des matelas! hurlent avec indignation tous les ivrognes. Sors avec moi, s'écrie l'un; non, laisse-moi lui casser la mine ici, s'écrie l'autre: tuons-le plut?t entre nous, dit un troisième, et que cela finisse. à l'eau! à l'eau! le mangeur de prise!

-J'ai dit des matelas, répond Cavet, avec calme, et je ne m'en dédis pas; car si j'avais eu affaire à de vrais matelots, ils m'auraient dit: Mets ton billet de mille gourdes dans les mains de l'h?tesse, et allons le gagner vaillamment, pour le boire quand le coup sera fait.

-Tu crois donc, espèce de Parisien, que c'est parce que nous avons peur, que nous avons renardé, et que nous avons voulu casser d'avance les reins à ton torche c... de mille gourdes?

-Je crois ce qu'il me pla?t, et j'ai le droit de penser ce que je veux.

-Eh bien! que faut-il faire pour te prouver que nous valons à nous seuls, tout matelas que nous sommes dix mille matelots de ta fa?on?

-Ce qu'il faut faire?

-Oui, malin, ce qu'il faut faire?

-Me suivre, et se donner un coup de peigne avec des Espagnols.

-Quoi! ce n'est qu'?a? Allons, gar?ons! Rallie à nous les matelas, et Jean f.... qui s'en dédit.

-Rallie les matelas! répète la foule, et Jean f... qui s'en dédit.

Cette écume de mer, rougie de vin et saturée de tafia, se jette en jurant et en mena?ant, dans des bongas, des espèces de chaloupes que les plus alertes enlèvent au rivage. Cavet, connu par ces bandits sous le nom de Rodriguez, les suit, tra?nant avec lui quelques coffres, dans lesquels il a renfermé des pistolets, des coutelas et des grenades.

-Où veut-il nous mener comme ?a? se demandent les bandits.

-Où il me plaira pour vous faire gagner votre argent! répond-il. Gouvernons, pour commencer, sur la passe.

-Ah! je vois ton plan, ajoute un des héros de l'expédition. Tu veux que nous enlevions à l'abordage le brick espagnol qui est mouillé au large? Excusez! il n'est pas dégo?té ce particulier-là? Et avec quoi soutirerons-nous, sans être trop curieux, ce marchand de boulets?

-Vous le verrez, une fois à la Bocachica.

-Ah. je sais à présent sa malice, dit un des expéditionnaires à l'un de ses camarades: il veut faire des quartiers-marrons avec les planches qu'il y a là-bas sur le plein, pour enlever l'espagnol; car avec des b.... de f.... barquasses comme ceci, il n'y a pas moyen d'accoster un navire de guerre, sans être vu à sept lieues dans la brume.

Cette idée d'un malheureux ivrogne qui jetait au vent ses paroles avinées, fut un éclair pour l'imagination de Rodriguez.

-Oui, mes gar?ons, s'écria-t-il aussit?t: c'est avec des quartiers-marrons que nous enlèverons le brick. C'était mon projet, mais à terre j'ai d? vous le cacher, pour ne pas ébruiter mon secret devant des espions espagnols peut-être.

-Avec des quartiers-marrons? Oui, je t'en fricasse, disent les uns.-Oui, oui, il a raison, disent les autres.-Non? non?-Si! si! Je te dis que ?a ne vaut pas un f...., répètent les uns. Je te dis qu'il n'y a que ?a de bon, répètent les autres.

Pendant ce temps, les embarcations font de la route, et en peu de minutes elles arrivent à l'endroit du rivage, le plus rapproché du mouillage où le brick espagnol se pavanait sous son large pavillon blanc, écussonné du sceau royal.

Un schooner américain, chargé de planches, stationnait dans cette partie du littoral. Rodriguez lui achète une petite portion de sa cargaison. Ses hommes se dégrisent avec la fra?cheur du matin. On cherche dans les environs, de gros bambous, et avec trois de ces énormes roseaux disposés triangulairement, on compose la charpente horizontale sur laquelle on cloue quelques planches. Trois radeaux, formés ainsi, se trouvent prêts, avant le soir, à recevoir les nouveaux Argonautes. C'est là ce qu'ils appellent des quartiers-marrons.

La nuit, une nuit obscure et légèrement agitée par un petit vent d'Est, s'étend enfin sur les flots, sur les chantiers improvisés par la bande expéditionnaire, et sur le brick espagnol mouillé sans défiance à dix ou douze encablures du bord de la mer.

Veille bien, malheureux équipage du brick! veille bien au bossoir, car dans cette Carthagène que tu braves, parce que tu la vois sans navires, sans chaloupes armées, il y a encore des renégats anglais et fran?ais, et ces gens-là savent, en sortant d'un cabaret, se créer des moyens terribles contre l'ennemi, et courir bravement aux périls qu'ils se sont faits eux-mêmes.... Veille bien, bon quart partout! que tes officiers et tes ma?tres ne quittent pas l'oeil de dessus ces flots qui ne paraissent t'apporter que la fra?cheur de la nuit, mais qui ont déjà re?u comme un funeste fardeau, ces radeaux chargés d'immondes combattants, de tigres d'abordage... Veille bien, malheureux!... Mais non, les hommes de bossoir s'endorment sur le pied des bittes, l'officier de quart, fatigué de se promener, s'est assis, la tête pleine de douces idées sur le banc où il trouvera peut-être la mort et une mort honteuse. Le ma?tre-d'équipage chante en attendant l'heure désirée où son coup de sifflet appellera l'autre bordée au quart. Et pendant ces moments de tranquillité à bord du brick, les trois quartiers-marrons de Rodriguez dérivent, gouvernés sur l'arrière par les chaloupes qui ont conduit les renégats à Bocachica. Le poids des combattants fait couler à moitié les radeaux sur lesquels ils sont entassés; mais Rodriguez leur répète: Attention, enfants, à ne pas mouiller votre poudre; et les forbans élèvent pour les préserver du contact de l'eau, leurs pistolets au-dessus des vagues qui battent leur ceinture.

-Voici la bouée de l'ancre du brick, dit à demi-voix Rodriguez, lorsqu'il se voit rendu à une encablure du batiment qu'il veut aborder. Levons son ancre!

-Non, non, répond un des forbans, il n'est pas nécessaire: et un large coutelas à la main, cet homme plonge le long de l'orin: il coupe le cable du brick à l'étalingure, puis il revient sur l'eau au bout ce quelques minutes, son coutelas à la main: Les premiers mots qu'il profère, sont: le brick est en dérive; sautons à bord.

Les radeaux aidés par les pagayes avec lesquelles rament les forbans, avancent plus vite que le brick ne dérive. Rendus à toucher presque le navire, ils entendent crier à bord de l'ennemi: Nous dérivons, nous dérivons, notre ancre chasse! Cette confusion de voix double répandu parmi l'équipage, portent la joie au coeur palpitant des renégats; mais pas un mot n'échappe à leurs bouches haletantes. A bord du brick on prépare, avec embarras, une autre ancre pour la laisser tomber. C'est lorsque cette ancre de veille descend dans l'onde, et que le cable roule sur son écubier, que les matelots espagnols, perchés sur l'avant, aper?oivent les quartiers-marrons qui les abordent. Ils crient, il n'est plus temps; ils s'arment avec précipitation, il n'est plus temps; ils tirent quelques coups de fusil, il n'est plus temps, il n'est plus temps! Rodriguez, lance sur le pont ennemi quelques grenades enflammées, qui répandent, avec leur effrayante clarté, la confusion et la peur sur les visages des marins espagnols. Le poignard à la bouche, le pistolet au poing, les renégats grimpant par la poulaine, par les porte-haubans de saine; ils glissent, rampants comme des crocodiles, par les sabords que remplissent les gueules de caronades prêtes à faire feu sur eux; répondent sourdement aux coups de poignard, les coups de pique au feu des pistolets; les Espagnols se massacrent entre eux, croyant frapper leurs assaillants; les assaillants, qui ont jeté leurs bonnets à la mer, pour mieux se reconna?tre dans la mêlée, frappent tous ceux qui ont la tête couverte. Les panneaux sont ouverts: les Espagnols fuient, s'engouffrent partout où ils trouvent une issue, et le pont n'est encombré bient?t que de forbans à la tête nue. La voix tonnante de Rodriguez se fait entendre la première après ce moment de carnage: A nous le brick! s'écrie-t-il: allumez les fanaux!...

On cherche les fanaux: on les allume à la lampe de l'habitacle. Un sang gluant inonde le pont: des renégats ont péri. Rodriguez retire de sa joue sa main ensanglantée: c'est un tron?on de pique qui lui est resté dans le visage.

Un moment de stupeur, un paroxysme d'affaissement succède à l'exaltation du combat, à la fièvre du carnage. Les vainqueurs essouflés s'asseoient sur les caronades, sur les bittes, sur le banc de quart pour respirer un moment. Leurs coutelas rougis de sang, leurs pistolets noircis de poudre, pendent à leurs bras fatigués et meurtris.

Une voix criarde, une voix d'enfant, celle d'un mousse qui les a suivis, sort de la cale et demande au milieu du moment de silence qui a suivi la victoire: Que ferons-nous des prisonniers?

-Ce qu'ils auraient fait de nous, répond un matelot: de la viande à requin!

Ce mot atroce réveille la fureur presque éteinte des forbans. Ce mot devient un arrêt, et quel arrêt!... Ils se précipitent dans l'entrepont, dans la chambre. A la lueur des fanaux, ils arrachent les Espagnols de toutes les parties du navire où ils se sont réfugiés. Chacun des bandit tra?ne sa proie sur le pont, et là on entend chaque bourreau dire à sa victime: Tu es bon chrétien, meurs dans ta religion: fais le signe de la croix, et bonsoir.

Bonsoir!... et après avoir prononcé ce mot avec un sourire infernal, les bandits jetaient leurs prisonniers par-dessus le bord...

-La besogne est faite! s'écria l'un des héros après l'exécution. Attrape à laver le pont, et un homme de chaque plat à la ration!

Elle fut copieuse cette ration, cette sanglante parodie de ce qui se fait à bord des batiments, à l'heure des repas. La cambuse fut défoncée; l'eau-de-vie et le vin répandus à flots sur le tillac, et au milieu de cette brutale orgie, les compagnons de Rodriguez se mirent à danser une ronde, une de ces rondes na?ves que les marins bas-bretons chantent dans leurs moments d'innocentes joies. Ce fut aussi un Bas-Breton qui la chanta pour les forbans, sautant ga?ment sur le pont qu'ils venaient d'ensanglanter. On mit les morts au centre de là cha?ne formée par les danseurs, et Rodriguez fit entendre cet air ingénu que dans son enfance il avait appris à Ouessant:

Adieu, la belle, je m'en vas,

Adieu, la belle, je m'en vas;

Puisque mon batiment s'en va. (Bis.)

Je m'en vais faire un tour à Nantes,

Puisque la loi me le commande.

Et les forbans répètent ce refrain:

Ah! puisqu'à Nantes vous allez,

Ah! puisqu'à Nantes vous allez,

Un corsage m'apporterez. (Bis.)

Mais un corsage avec des manches,

Qui soit doublé de roses blanches.

A Nantes étant arrivé,

A Nantes étant arrivé,

Au corsage n'ai plus pensé. (Bis.)

Je n'ai pensé qu'à la ribote,

Au cabaret avec les autres.

Ah! que dira ma mie à ?a?

Ah! que dira ma mie à ?a?

-Tu mentiras, tu lui diras (Bis.)

Qu'il n'y a pas de corsage à Nantes,

De la fa?on qu'elle demande.

La nuit avait caché sous ses voiles épais cette sanglante saturnale: le jour vint en éclairer les restes. Avec l'aurore les yeux appesantis des forbans, ivres encore, se rouvrirent. Il fallut appareiller: la voix impérieuse de Rodriguez alla réveiller les buveurs endormis. Pour avoir plus t?t fait, on coupe le cable: le brick dérive, on largue enfin les voiles, et le batiment capturé louvoie tant bien que mal dans les passes, pour gagner la rade. Quelle ne dut pas être la surprise des hommes placés sur les hautes batteries de terre, en voyant le pavillon colombien flotter sur le brick qui la veille avait arboré si fièrement le pavillon espagnol! Le navire amariné salue les forts de la rade, mais par des salves irrégulières, des salves à la pirate. Les forts lui répondent, et Rodriguez et ses écumeurs de mer accueillent, par des hourras délirants, les hourras que la foule rassemblée sur le rivage pousse vers eux. C'est la première émotion de gloire qu'éprouvaient peut-être ces bandits: elle n'éveilla chez eux qu'un sentiment d'ambitieuse cruauté.

La prise de Rodriguez laisse enfin tomber l'ancre dans la rade de Carthagène. Des centaines de pirogues l'entourent; des amas de femmes, d'oisifs, de buveurs et de curieux tombent à bord. Le vin coule de nouveau sur le pont, encore fumant de carnage; et dans une seconde orgie, les forbans oublient leur gloire de la nuit, leurs blessures et jusqu'à ce qu'ils ont fait d'extraordinaire. Le Libérateur fait appeler Rodriguez. Rodriguez se rend, figure toute saignante encore de son coup de pique, au palais de Bolivar. La multitude suit, comme ces lames bruyantes qui viennent de battre l'arrière de son navire, à son entrée glorieuse dans le port.

-Fran?ais, vous êtes un brave homme, lui dit le héros! Que puis-je faire pour vous?

-Général! me faire donner un gilet rond, car le mien est percé aux coudes. Voyez!

-Combien avez-vous fait de prisonniers?

-Aucun, général. Je n'ai pas eu le temps de m'amuser à si peu de chose.

à ces mots le Libérateur frémit. Rodriguez remarque ce mouvement, et il s'empresse d'ajouter:

-En ont-ils fait eux, les brigands, lorsqu'à Basinas ils ont massacré huit cents de vos plus braves soldats?

-Capitaine Rodriguez, le brick que vous avez enlevé avec tant d'intrépidité, appartiendra à vous et à vos gens. Voici un de mes gilets: vous ira-t-il?.

-Un autre que moi vous dirait peut-être, général, qu'il ne va pas à toutes les tailles; mais moi, sans compliment, je le prends, et je tacherai de le remplir.

-Et ces pistolets, voulez-vous les accepter aussi, avec le gilet et cette ceinture? Tout cela m'a plus d'une fois servi.

-Et ces armes-là vous serviront encore, mais dans mes mains, général.

-Allez vous faire panser de votre blessure, et revenez chez moi, quand vous voudrez. Votre hamac sera pendu dans ma chambre. Je n'ai pas besoin de vous dire que ma table est devenue la v?tre.

-Trop d'honneur, mon général; ce n'est pas de refus.

Une poignée de main suit ce rapide entretien. Rodriguez sort, porté par la foule, suivi des aides-de-camp qui l'admirent, parce que le Libérateur l'a accueilli avec distinction. Il ne savait où porter ses pas, ni comment échapper à l'ovation populaire dont il se voyait menacé. Il n'aimait pas les triomphes.

Une jeune fille, jolie, alerte et palpitante, saute vers lui, d'un des groupes qui lui barraient le passage par enthousiasme. Elle court à sa rencontre, un mouchoir blanc à la main. Rodriguez s'arrête machinalement, et, sans savoir encore ce que lui veut cette belle enfant, il la laisse passer sur sa joue ensanglantée le mouchoir qu'elle lui présente avec la grace la plus na?ve et la plus touchante.

Etonné de cette prévenance si familière, il s'écrie, en portant ses regards distraits sur les grands yeux vifs de l'inconnue: La dr?le de petite fille! Et la petite fille lui sourit avec une expression de tendresse qui le consterne.

-Comment te nommes-tu?

-Mosquita, monsieur le capitaine.

-Qui es-tu? Où est ta famille?

-Je suis née à Popayan. Je n'ai plus de parents, les Espagnols les ont tués.

-Oui: les gredins! Eh bien! moi, je t'adopte, et je te vengerai. Où demeures-tu?

-Là! C'est ma maison: elle est à moi.

-Allons-y. Cette maison sera la mienne. Mais m'as-tu jamais vu?

-Sans doute, il y a trois jours: Je vous ai vu parler au Libérateur, et dès ce moment j'ai juré de vous suivre partout.

Oh! la dr?le de petite fille! répète Rodriguez. Et le voilà entrant dans la maison de Mosquita. Il se repose enfin!

La chambre de Mosquita n'était pas richement ornée, mais elle était proprette. Un lit de courbari, un hamac en filet élégant, une petite table et une grande armoire composaient, avec quelques chaises en crin et un christ, tout son ameublement. Un vieux nègre servait de domestique à la petite orpheline, qui vivait à Carthagène d'une faible pension que le gouvernement colombien lui payait quand il pouvait.

Rodriguez, après s'être laissé laver sa plaie avec une eau de Gombeau, préparée par sa jolie h?tesse, s'empare du hamac. Il jette à terre le gilet rond du Libérateur, qu'il trouve cousu de quadruples, mais l'attention délicate du général est à peine remarquée: c'est son pantalon qui l'occupe. Ce pantalon est percé, Mosquita le prend des mains du corsaire pour le raccommoder, et elle le répare avec autant de tranquillité que si depuis dix ans elle vivait avec l'homme que pour la première fois elle vient de recevoir chez elle. Accablé de fatigues, Rodriguez s'endort pendant que sa nouvelle conquête travaille auprès de lui son pantalon, et qu'elle veille à ne pas interrompre le silence parfait qui règne dans cette modeste habitation, qui va devenir bient?t l'asile de l'amour et du bonheur.

Vers le soir notre corsaire se réveille: ses yeux, en se rouvrant, rencontrent ceux de Mosquita. En penchant sa tête reposée sur le rebord du hamac, il voit sur une petite table, tout auprès de lui, des pipes, du tabac de Varinas et une tasse de café tout chaud. Il fume, il boit, et Mosquita le sert avec une grace et une attention parfaite. Une de ses mains cherche celle de la jeune Américaine, et Mosquita a l'air heureuse, mais heureuse de ce bonheur innocent qui ne sait rien prévoir, et qui s'abandonne à toutes les illusions qui l'ont produit.

-Mais dis-moi donc comment, charmante petite fille, tu t'es déterminée à te donner à moi, plut?t qu'à tout autre?

-Mais je ne sais pas! De riches Espagnols, de brillants officiers m'ont recherchée, et j'ai tout refusé. Mais dès que je vous ai vu, je me suis dit: Voilà l'homme que je veux, et je n'en aurai jamais d'autre.

-Et quelle est ton intention, encore? à quoi prétends-tu? Qu'espères-tu enfin, en te donnant à moi avec tant d'abandon et de confiance?

-A être votre compagne, si je suis assez heureuse, et à vous servir, si vous ne m'aimez pas.

Elle pronon?ait ces derniers mots avec peine, et en baissant ses yeux mouillés des plus belles larmes que Rodriguez e?t encore vues.

-Et comment ne t'aimerait-on pas avec ta voix si pénétrante, tes regards si caressants et ton air si bon, si tendre!...

-Vous m'aimez donc un peu?

-Mais je t'aimerai, du moins. Tiens, faisons tout de suite connaissance.

La connaissance fut bient?t faite. Une fille qui se livre à celui qu'elle a choisi comme l'homme qui lui est destiné, ne met pas de coquetterie dans sa défaite: elle croit ne remplir que le devoir que lui impose son coeur; et puis, dans ces pays à demi civilisés, où l'amour n'est pas encore devenu tout-à-fait un calcul, on trouve parfois de la na?veté dans les faveurs que les femmes offrent à leur amant. Mosquita devint la ma?tresse de Rodriguez, sans chercher à lui faire acheter, par des combats irritants, un bonheur qu'elle paraissait fière de lui accorder. Elle lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, comme une preuve de la tendresse qu'elle voulait lui inspirer. Hommes de l'Europe, vous auriez trouvé bien étrange de voir, quelques instants après la perte de son innocence, cette jeune fille au pied de la couche de son nouvel amant, raccommoder les vêtements de celui à qui elle venait de vouer son existence, et qu'elle connaissait encore à peine. Oh! sans doute, en la voyant ainsi, vous l'eussiez prise pour une de ces créatures qui semblent s'abandonner, non à tel homme plut?t qu'à tel autre, mais qui étendent leur facile attachement sur tous ceux qui veulent bien se charger d'elles. Et cependant cette petite Mosquita n'avait pas encore aimé, et Rodriguez, à qui elle venait de s'offrir, devait être son premier et son dernier amant.

Cet enchantement d'une vie paisible, cet enivrement d'un amour inattendu, et qui s'offrait à lui sous des formes aussi piquantes, lui fit oublier pendant quelques jours tout ce qui auparavant l'avait occupé. Mosquita le charmait par son ingénuité, et le touchait par l'abandon de sa tendresse, enfantine. Sans cesse attachée à ses pas, en évitant de l'importuner, elle paraissait épier l'instant où elle pourrait prévenir un de ses désirs, lui épargner un moment d'ennui. Il se sentait presque honteux de se laisser aller au charme qui l'environnait, et cependant il y cédait avec une complaisance qu'il n'avait pas encore connue.-Ah! disait-il à sa ma?tresse, je vois maintenant le tort que j'ai eu. Je ne pourrai plus me séparer de toi, sans éprouver un regret qui humiliera trop ma fierté.

-Et pourquoi te séparerais-tu de moi?

-Pour courir à des dangers que me réserve une destinée que je veux remplir.

-Eh bien! je te suivrai.

-Me suivre sur mer, au milieu des combats, parmi des forbans?

-Suis-je devenue ta compagne pour ne partager que ton bonheur? Tu me parles de dangers, de combats, comme si près de toi il pouvait y avoir quelque chose à craindre pour moi. C'est la mort, n'est-ce pas, que je pourrai trouver en te suivant? Mais crois-tu que je vivrais, si tu t'éloignais de moi? Oh! quand je me suis attachée à toi, c'est ma vie que je t'ai donnée, et la liane doit mourir avec l'arbre qu'elle a enlacé une fois.

-Mais, Mosquita, entends-tu bien ces matelots qui viennent m'arracher d'ici, en me reprochant le temps que j'ai passé dans tes bras! Vois, comme ils sont rudes et impitoyables! Ils ne con?oivent pas comment j'ai pu les oublier un instant pour toi, et ils ne me pardonneraient pas, une fois à bord, ce qu'ils appellent non pas une faiblesse, mais une lacheté. Les entends-tu crier à ta porte même contre toi, qu'ils accusent de m'avoir retenu quelques jours loin d'eux? Et les hurlements de ces hommes effroyables ne t'intimident pas, et tu ne frémirais pas de me suivre au milieu de ces tigres!

-Moi? non. Ne serais-je pas avec toi?

-Mais s'ils voulaient t'arracher de mes bras, aux dépens même de ma vie?

-Oh! alors je mourrais contente, car tu m'aurais défendue contre eux.

-Je ne puis consentir à te laisser partager un sort qui n'est pas fait pour toi, pour ta faiblesse, pour ton sexe enfin.

-Eh bien, je te suivrai malgré toi, quand ce serait avec l'un de ces hommes que tu me dépeins si terribles.

-Allons! allons! capitaine, à bord, à bord! hurlèrent au même instant une douzaine de matelots ivres, qui venaient chercher Cavet. L'ouvrage ne va pas à bord du brick, depuis que vous vous êtes encotillonné. Ce n'est pas ?a, il nous faut un capitaine, il nous faut vous, enfin; et puisque vous ne pouvez pas vous en passer, amenez avec vous votre camarade de lit, que Dieu confonde!

-Vois-tu? s'écria Mosquita, ce sont ces hommes-là même que tu voulais me faire redouter, qui te donnent le même avis que moi. Je te suivrai, je m'attacherai à tes pas, à toutes tes actions, à ta vie, et la mort seule pourra me séparer de toi, par qui j'existe, par qui je pense, par qui je respire, enfin.

-Eh bien, puisque tu le veux avec tant d'acharnement, viens, suis-moi; mais surtout, garde-toi bien de me reprocher, quel que puisse être notre sort, la faiblesse d'avoir consenti à t'encha?ner à une destinés de pirate.

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