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Chapter 5 5

Première Prise.

Grande était sans doute la joie de nos petits vainqueurs, et leur embarras aussi.

Ils venaient d'amariner un navire dont ils ne savaient plus que faire.

-Comment le conduirons-nous à Ouessant? demande un des gens de Cavet à celui-ci.

-Comment? tu vas le voir. Il faut que nos prisonniers nous aident eux-mêmes à conduire leur batiment au port.

-Parles-tu espagnol, Cavet, et pourras-tu te faire entendre d'eux?

-Tu vas voir qu'avec ce bras-là on parle toutes les langues.

Et au même instant, Cavet ordonne d'un geste impérieux, aux matelots espagnols qui se sont jetés dans la cale, de monter sur le pont et de sauter dans leurs embarcations, pour nager sur l'avant de la prise. Ils obéissent au geste du capitaine Cavet, et bient?t ils hallent sur l'avant la touline qu'on leur présente, et le navire s'achemine vers l'?le, roulant tribord et babord au sein du calme, qui favorise avec le courant le projet des petits Ouessantins.

Le capitaine espagnol se montrait altéré. être pris par des enfants! Mais ces enfants tenaient toujours leurs fusils à la main, et ils couchaient en joue de temps à autre les canotiers, qui nageaient péniblement sur l'avant du navire. Il n'y avait pas moyen de résister, et il fallait bien se résigner, car les vainqueurs heureux ne sont pas ordinairement faciles.

Les pilotes, qui, restés à terre, avaient suivi de l'oeil avec la plus grande anxiété toute la manoeuvre des petits pêcheurs, ne pouvaient encore s'expliquer comment ils étaient parvenus à se rendre ma?tres du brick à vue. Mais quand ils virent la prise s'approcher avec le pavillon espagnol renversé, ils ne purent plus douter du succès que ces enfants venaient de remporter. La joie des habitants de l'?le fut au comble. On détacha du rivage toutes les embarcations dont on put disposer. Tout le monde voulut aller à la rencontre de la prise: le curé d'Ouessant lui-même se jeta, malgré son obésité, dans un des canots, et en moins de quelques minutes le Palafox (c'était le nom du batiment capturé) se trouva environné d'une multitude de chaloupes, qui aidèrent à l'envi à faire cingler le navire à terre.

Tanguy, en embrassant son fils adoptif, ne sut que pleurer d'ivresse: il ne put lui parler.

Le curé, en montant à bord de la prise, s'empressa de bénir le premier navire capturé par ses ouailles. On pla?a le ministre des autels à la barre du gouvernail, pour porter bonheur à la prise, et pour faire honneur au batiment.

Jean-Marie tendit la main à Cavet; mais celui-ci, avant de recevoir les félicitations du pauvre Jean-Marie, lui dit solennellement:-Tu regrettais hier la part d'or qui te revenait de la charité du commodore anglais; tiens, voilà de quoi te payer ta part!

Et en pronon?ant ces mots avec l'accent du reproche, Cavet montrait à Jean-Marie humilié le pont du navire, de l'avant à l'arrière.

En peu d'instants le Palafox se trouva amené, amarré à terre dans une des bonnes criques de la c?te escarpée d'Ouessant. On remit les prisonniers à l'autorité, qui, de son c?té, s'empressa d'apposer les scellés sur les panneaux et les écoutilles de la prise, afin d'assurer, disait-on, l'intégrité du partage à chaque intéressé. Le vin de Bénicarlos, extrait de la cambuse du Palafox, alla abreuver à flots épais tous les gens qui venaient féliciter Cavet du succès de sa téméraire entreprise. L'enthousiasme était dans toute l'?le. On ne parlait que de l'audace et du sang-froid des petits corsaires, et de leur intrépide petit chef.

Qu'une prise fait bien à terre dans une ?le sauvage, lorsque ses vergues et sa haute mature dominent au loin les rochers arides au milieu desquels s'ébat un large pavillon renversé! De quel orgueil se sentaient animés les naturels d'Ouessant, en voyant le Palafox enterré entre les cailloux du rivage, comme un renard dans un piège de fer! Et quel bon air de piraterie cette prise donnait à l'?le, où les marins à la jambe velue, à la figure arénacée, n'avaient encore su conduire que des paquets immenses de goémon pour fumer leurs terres paresseuses! Eux qui ne se croyaient que les premiers lamaneurs5 de la c?te de Bretagne, les voilà devenus des espèces de corsairiens, d'intrépides forbans. Ils ne se sentaient pas d'aise, et tous voulaient armer leurs bateaux de pêche, en course, et aller au loin écumer la mer, à laquelle jusque-là ils n'avaient demandé que du poisson à pêcher et des navires à piloter.

Note 5: (retour) Nom que l'on donne aux pilotes c?tiers.

Il fallut songer à conduire à Brest le brick le Palafox, ce brick si précieux pour eux, ce gage parlant de leur gloire. On lui composa un équipage d'élite. Le commandement en fut laissé à Cavet, sons lequel ma?tre Tanguy s'honora de remplir les fonctions de second dans le petit trajet d'Ouessant au Fer-à-Cheval. Avec quelle sollicitude nos bons pêcheurs pilotèrent leur prise, pendant les huit lieues qu'ils avaient à faire pour mettre leur capture en s?reté! Ils rangeaient tous les cailloux à les toucher, comme s'ils avaient été à chaque instant poursuivis par la division anglaise qui louvoyait au large. Nulle passe dangereuse ne leur paraissait assez s?re contre l'audace des croiseurs qui ne songeaient seulement pas à eux: ils fignolaient tous les écueils en fins pilotes, jaloux d'employer la fleur de leur science c?tière, à préserver de toute tentative ennemie ce qu'ils avaient de plus cher au monde.

Enfin, après quelques heures de travail et d'anxiété, ils mouillèrent dans le port de Brest, après avoir salué le stationnaire de quelques coups de canon, tirés par deux mauvaises pièces qu'ils avaient sur le pont.

La foule curieuse assista au débarquement de nos pilotes. Un commissaire-général de marine fendit les flots de la multitude pour demander aux insulaires: Qu'est-ce que c'est que ce navire?

-Le Palafox, brick espagnol, si vous savez, monsieur le commissaire, ce que c'est qu'un brick.

-Et qui a pris ce batiment?

-Moi!

-Vous?

-Et pourquoi pas? Il me semble que j'ai tout ce qu'il faut pour prendre, aussi bien qu'un autre, un navire comme ?a.

-J'avais cru que c'était un batiment de l'état qui avait capturé ce brick.

-Ah! oui, c'aurait été plus régulier, n'est-ce pas? Mais c'est un bateau de pêche avec une douzaine de mousses comme moi. La manière de prendre, au surplus, ne fait rien à l'affaire. Ce qu'il est important de savoir, c'est la part qui nous reviendra pour avoir mis ce brick là dans le sac.

-Mais, mon petit ami, vous pourrez avoir le tiers du navire.

-Pourquoi pas tout, puisque c'est nous qui l'avons pris tout et tout seuls?

-Parce qu'il faut que le conseil des prises détermine si ce batiment doit être considéré comme prise ou comme épave on débris résultant d'un naufrage.

-Comment, si c'est une prise! Mais il me semble que la chose est toute décidée par le fait. Comment le conseil pourrait-il décider qu'une prise faite, n'est pas une prise?

-Comment pourriez-vous prouver que ce n'est pas une épave?

-On vous en donnera des épaves comme ?a, trouvées à coups de fusil!

Ici ma?tre Tanguy s'approche, et se mêle à la discussion. C'est-à-dire, monsieur le commissaire, que l'état veut mettre la patte sur notre bien....

-Pilote, apprenez que l'état n'a pas de patte, et que vous devriez parler avec plus de respect d'un gouvernement aussi équitable et aussi intègre que celui sous lequel nous avons le bonheur de vivre.

-Quand je dis la patte, monsieur le commissaire, c'est la griffe que je voulais dire, car je respecte toujours tous les gouvernements. Mais vous dites que si la prise est regardée censément comme une épave trouvée en mer, nous n'aurons pas grand'chose à gratter.

-Vous aurez ce que le conseil des prises et la loi devront vous accorder. Voilà ce que je puis au moins vous affirmer.

-Eh bien, c'est bon, je vais vous prendre là-dessus:

Vous voyez bien ce petit gar?on-là qui a pris le Palafox? Eh bien! je l'ai trouvé en mer avec sa petite soeur, qu'un gueux d'Anglais nous a enlevée; mais ?a ne fait rien à l'affaire que je veux vous conter.

Je vous disais donc que j'ai pêché ce petit gar?on-là et sa soeur. C'étaient bien des épaves aussi, puisque je les ai trouvés à la mer, dans une cage à poules. Cependant l'état n'a pas réclame sa part dans ces débris-là, et il m'a laissé à moi toute ma trouvaille, parce qu'il savait bien qu'il fallait nourrir ces épaves, et l'état, comme vous dites, n'a pas exercé la loi; mais aujourd'hui que nous avons fait une prise qui vaut de l'argent, et que l'état sent qu'il y a non pas de dépenses à faire, mais de la monnaie à gratter, il veut qu'un navire halle dedans, sans que ?a lui ait co?té un sou, soit une épave, pour qu'il puisse mettre la patte,.... non, non, pardon, pas la patte, mais son grappin dessus, enfin!.... C'est juste, si l'on veut; mais c'est juste d'une dr?le de manière, et j'ai dans l'idée que si je faisais de la justice, j'en ferais mieux que ?a, ou je ne m'en mêlerais pas du tout.

-Je ne suis chargé ni d'expliquer ni de commenter les lois. Mon devoir est de les faire exécuter. Quand le conseil des prises aura prononcé, on vous fera conna?tre sa décision.

Cette contestation ne laissait pas que de contrarier nos insulaires, plus habitués à interpréter la loi naturelle selon leur instinct, qu'à se soumettre au texte de la loi civile, et à la lettre des décrets impériaux. Une autre difficulté vint les blesser dans leurs affections, à la suite de celle qui les avait déjà trompés dans leurs espérances.

L'ancien ma?tre de pension de Cavet conseilla à Tanguy, pendant son séjour à Brest, de faire des démarches afin d'obtenir la naturalisation de son fils adoptif. Tanguy s'empressa ensuivre l'avis du ma?tre de pension, qui lui fit comprendre, non sans quelque peine, tous les avantages attachés à la qualité de Fran?ais. Il fallait en effet que Cavet f?t naturalisé pour pouvoir prétendre un jour au grade éminent de capitaine au long-cours. Cette considération seule aurait déterminé ma?tre Tanguy. Il alla présenter une déclaration au greffe du juge de paix.

Mais ce fut là une nouvelle difficulté! Le magistrat lui prouva clair et net, le Code civil à la main, que, d'après les art. 543, 344 et 346, il n'avait été que le tuteur officieux de celui qu'il avait regardé jusque-là comme son fils d'adoption. Cette circonstance étonna, affligea notre pauvre pêcheur; mais le Code était là, mais le texte de la loi venait d'arracher au bon Tanguy une illusion qui avait fait une partie du charme de sa vie si simple, et la consolation de sa confiante vieillesse.-Va, on aura beau me prouver que tu n'es pas mon enfant, dit-il à Cavet, je sais bien que tu es pour moi quelque chose de plus qu'un étranger. Allons-nous-en d'ici le plus t?t possible. La ville de Brest, avec ses lois, me pèse sur le coeur. Retournons à Ouessant, on y respire plus à l'aise.

Cavet, irrité de tout ce qu'un peu d'expérience lui avait appris, s'effor?ait de consoler le vieux pilote. Qu'importé, lui répétait-il, en s'effor?ant de lui cacher son propre dépit, qu'importé que je ne puisse pas être reconnu par ces gens-là comme votre fils et comme un bon Fran?ais! Cela change-t-il les sentiments que j'ai pour vous et ceux que vous avez pour moi? Croyez-vous qu'avec leurs lois inhumaines, ces gens-là m'empêcheront de gagner ma vie et de secourir vos vieux jours? Nous serions bien bons, ma foi, de nous affliger pour si peu de chose! Tenez, si vous m'en croyez, pour oublier toutes ces sottes contrariétés, nous irons, ce soir même, au spectacle.

-Au spectacle? Ah! oui, il me souvient qu'il y a trente ans à peu près, quand monsieur Hector était gouverneur, on me paya une fois la comédie; c'était bien beau alors! Mais quelle diable de mine irai-je faire au milieu de tout ce monde, avec mes bragou-brasse6 et ma veste de paysan? Que verrons-nous enfin de si curieux à ton spectacle?

Note 6: (retour) Bragou-brasse, larges braies, grandes culottes, en bas-breton.

-Nous y verrons, parbleu, la pièce que l'on donne ce soir! C'est justement le Petit Matelot que l'on va représenter. Cet opéra vous plaira, j'en suis s?r, car on y parle de marine: c'est un corsaire et son fils; ce sera vous et moi enfin, que vous vous imaginerez voir..

-Un corsaire? un pilote peut-être et son enfant? Quoi! ce serait comme qui dirait toi et moi, n'est-ce pas, Cavet? Eh bien, allons-y, mon enfant, si ?a ne co?te pas trop cher cependant; car des pauvres gens comme nous ne doivent pas faire de folies pour s'amuser un instant.

Nos deux insulaires se rendent au théatre. Cavet place aux premières galeries son père endimanché. La toile se lève: la pièce commence. Tanguy, étonné, écoute d'abord avec attention, et puis, au bout de quelques minutes, se prend à rire de toutes ses forces. Les spectateurs le regardent avec un peu de surprise et d'ironie. Les acteurs chantent, et le pilote devient inattentif; de la distraction il passe à l'ennui, et pendant que le public, plus occupé du costume étrange du spectateur que de la pièce, observe ses mouvements assez plaisants, il s'endort à moitié sur l'épaule de son fils, qui veille, lui, et qui enrage, en promenant sur le parterre et sur les loges des regards remplis de mépris et de colère.

Au moment où l'acteur chargé du r?le du capitaine Sabord doit dire: Il fallait un vent de Nord-Est pour nous relever de la c?te, le marin de coulisses se trompe, et parle d'un vent de Nord-Ouest, et en pronon?ant encore ce dernier terme comme il est écrit. Tanguy, à cette expression, qui résonne assez mal à son oreille, semble se réveiller d'un somme, et se met à crier de sa grosse voix d'ancien aide-canonnier: Dis donc au moins un vent de Nordais et non pas de Norois, espèce de Parisien, puisque la c?te court Nord et Sud! A cette sauvage interruption, qui n'amuse qu'une partie du public, le parterre hurle: A la porte, le vieux borgne! à la porte!.... Tanguy, tout consterné, se trouble; des commissaires de police arrivent pour mettre à exécution l'arrêt porté par le parterre contre le pauvre pilote. A la vue du commissaire, Cavet, indigné, se lève:-Qui osera, s'écrie-t-il, en grin?ant des dents, porter la main sur ce brave homme dont je suis le fils? Apprenez que celui que vous traitez ici avec tant d'inhumanité est le pilote qui, au péril de sa vie, a jeté une frégate ennemie sur vos c?tes. Quel est celui d'entre vous tous, qui méprisez tant sa simplicité, qui oserait se vanter d'avoir rendu autant de services que lui à son pays? Qu'il se montre celui-là, s'il en a le coeur, et je lui ferai payer cher son insolence et son stupide orgueil!...? Un profond silence succède à cette chaleureuse provocation: personne ne se présente à Cavet, qai semble chercher des yeux le premier qui osera se montrer. C'est au tour des spectateurs d'être stupéfaits.... Mais le bonhomme Tanguy, profitant de cet instant de calme, se lève tout ému; il saisit avec énergie la main palpitante de son gar?on: Viens-t'en, viens-t'en d'ici, mon pauvre Cavet, lui dit-il, presque en sanglotant. Ils m'ont appelé vieux borgne. Allons-nous-en, puisque c'est une honte pour ces gens-là, que d'avoir perdu un oeil dans un combat. Le pilote et son fils s'éloignent alors, l'un en essuyant une larme, l'autre en mena?ant les imbéciles qui n'ont pas craint d'insulter aux cicatrices du vieillard dont il protège avec passion les cheveux blancs et la tête mutilée.

Le lendemain de cette scène, nos pilotes retournèrent dans leur ?le, désabusés tristement des illusions qu'ils s'étaient faites en arrivant à Brest avec leur prise. Oh! que leur vie innocente, obscure et laborieuse, leur parut bonne à retrouver, après les tribulations qu'ils venaient d'éprouver, et le bruit qu'ils venaient d'entendre à la ville! Ici, dit Tanguy, en revoyant son ?le paternelle, je suis chef, je me sens aimé, et enfin on me croit quelque chose. à peine sait-on dans le pays si je suis borgne ni comment j'ai perdu mon oeil. A Brest je me suis vu rebuté, méprisé: ce n'est pas là qu'est ma place, et c'est ici qu'est le bonheur pour un pauvre diable démon espèce.

La décision du conseil des prises touchant le Palafox arriva. L'autorité annon?a aux capteurs que l'arrêt ne leur était pas favorable, et ils s'en étonnèrent peu, car une fois que l'on s'est habitué à croire à l'injustice, l'arbitraire n'a plus le pouvoir de nous surprendre: c'est à peine s'il a encore le privilège de nous affliger.

Le Palafox ayant été considéré comme épave, les petits marins qui s'en étaient emparés ne pouvaient prétendre qu'au tiers de la valeur de la prise, tandis que, s'ils avaient capturé ce batiment avec un bateau commissionné du gouvernement pour courir sur l'ennemi, on leur aurait accordé les deux tiers de leur capture.

Comment, répétait encore Cavet, en s'indiquant toujours, comment, pour avoir le droit de faire tort à l'ennemi qui cherche tous les moyens de nous nuire, il faut que le gouvernement que nous voulons servir, nous permette, par brevets, de nous emparer d'un batiment ennemi! Il ne veut donc pas du bien qu'on veut lui faire, ni du mal que l'on veut causer à nos rivaux?-Si, si fait, répondit Tanguy, il veut bien recevoir le bien, puisque tu vois qu'il s'empare du navire que tu as enlevé.

-Ce n'est pas ainsi que je comprends le gouvernement qui doit nous régir, ni la société au milieu de laquelle je prétends vivre.

-Eh bien, veux-tu nous faire un autre gouvernement et une autre société qui t'arrangent mieux? Tu es bien malin, mon gar?on; mais il n'y a pas moyen: c'est à prendre ou à laisser.

-Vous avez raison; c'est à laisser. Aussi. ne pouvant changer ce qui ne me convient pas, je veux du moins m'?ter de dessous les yeux les choses qui me blessent la vue, qui me font mal au coeur, et qui révoltent ma fierté d'homme.

-Qu'as-tu donc encore qui te passe en travers dans la tête?

-Ce que j'ai? J'ai, que je veux vivre ailleurs que dans ce monde qui me gêne, et dont je me sens trop près. Je veux enfin être corsaire, me faire tuer, ou devenir quelque chose en respirant l'odeur de la poudre au milieu des combats, et non cet air pesant et corrompu qui m'empoisonne.

-Corsaire! corsaire! Mais si tu te fais chenoper en course par les Anglais, qui vous font de si belles rafles sur la mer?

-Eh bien, peut-être alors je reverrai ma soeur en Angleterre, et ce sera au moins une consolation que de pouvoir espérer d'être réuni à elle.

-Et à bord de quel corsaire encore veux-tu courir bon bord.

-A bord du premier venu. Il y en a une pacotille de mouillés à Labreuvrack. J'irai trouver un capitaine qui ne me demandera pas qui je suis, mais bien ce que je sais faire, et je lui dirai: J'ai du courage et de la force...

-Oh! pour ?a, c'est vrai.

-Je connais la c?te de Bretagne aussi bien que n'importe quel pilote.

-?a, c'est encore vrai.

-Prenez-moi à l'essai, si vous croyez que je vous trompe.

-Oh! il te prendra, pour quelque chose de mieux qu'à l'essai.

-Et puis après...

-Et puis après?

-Et puis après, ma foi, largue les huniers, hisse le grand foc, et adieu la terre... Ici, le père Tanguy s'essuya une larme d'une main, et de l'autre prit celle de son fils... Puisque tu le veux, et que ce que tu as dans la tête n'en sort jamais, je ne te dirai rien pour t'empêcher de faire la course. Il y a long-temps que je sais bien que tu as trop d'esprit pour rester avec de pauvres gens comme nous. C'est quand tu seras malheureux qu'il faudra revenir ici; mais si tu as du bonheur, ne reviens pas, et pense seulement quelquefois à moi; à ton vieux Tanguy, qui n'a d'autre peine que celle de ne pas t'avoir donné le jour....

Cavet était attendri des larmes du vieillard, mais sa résolution était prise. Il comprit qu'il fallait brusquer son départ, et saisir son père au mot, pour ne pas lui donner le temps de la réflexion. Le matin, après avoir embrassé tout le monde, re?u les bénédictions de sa famille et les voeux de ses amis, il fit voile avec quelques pilotes dans un bateau qui devait le conduire, muni d'un léger paquet d'effets, à Labreuvrack, port de réunion de quelques corsaires en relache.

Il arrive la nuit avec sa barque dans ce havre immense et sauvage. Quelques masses noires, qui se balancent ?à et là sur les flots plaintifs de la rade, lui indiquent le mouillage des corsaires. Il gouverne sur les navires ancrés en tête. Lequel abordera-t-il le premier? Quel est celui d'entre tous auquel il va confier sa destinée? Ici est mouillé un brick avec un fanal sur l'avant. Là s'élance sur la mer un lougre avec sa mature de forban et ses longues vergues amenées en pagaie sur ses hauts bastingages. Plus loin, un c?tre au large bau, au lourd beaupré, au gui immense, se présente silencieux et immobile sur les flots, sur la surface desquels il semble étendre ses flancs garnis de longs canons. On travaille à bord du brick, on chante à bord du lougre, et l'on dort à bord du c?tre. C'est à bord du lougre qu'il se rendra, certain d'être mieux accueilli au milieu d'un équipage qui boit et qui danse, que par des hommes qu'il faudrait distraire de leur travail ou arracher au sommeil, pour se faire écouter.

En approchant du lougre avec son bateau, le tumulte cesse un instant à bord de ce navire, et une grosse voix lui crie:

-Oh de la chaloupe, ho?

-Holà! répond Cavet, selon l'usage en pareille circonstance.

-Vient-elle à bord?

-Oui.

-Y a-t-il des officiers?

-Non; mais il y a du bois pour en faire, ajoute plaisamment un des pilotes.

On accoste le lougre, et aussit?t cinquante ou soixante bandits, en bonnets et en chemises rouges, passent tous du bord qu'élonge la chaloupe, pour savoir ce qu'elle vient faire à bord du navire, à cette heure de la nuit.

-Qui êtes-vous, vous autres? demande un des ma?tres du bord.

-Des pilotes d'Ouessant.

-Ah! oui, des pilotes en cheveux mal peignés, en sabots crottés et le reste. Nous connaissons ?a. Et que voulez-vous? Boire un coup? on vous en donnera deux. Fumer une pipe? vous en fumerez quatre et non pas sans tabac encore. Mais enfin qu'y a-t-il pour votre vilain service?

-Nous voudrions parler au capitaine, dit Cavet.

-Pas moyen, pour le quart d'heure, mon ancien, vu que notre capitaine est sa comme un anglais (est so?l).

-Et le second?

-Hors de combat aussi.

-Mais puis-je au moins parler à un des lieutenants?

-Les lieutenants ne peuvent pas dans le moment actuel te donner audience, attendu qu'ils dorment comme des b?ches qu'ils sont, pour leur propre compte et celui de l'armateur. C'est moi qui suis le plus à je?n de tout l'équipage et de l'état-major.

-Oui, et encore vous êtes joliment bituré, vous! s'écrie l'équipage.

-Mais c'est égal; j'entends bien les raisons des autres, quand je suis paff, et que je ne peux plus parler couramment. Parle, petit pilote; mais parle vite, si tu veux commencer à ne pas m'embêter.

-Je désirais demander au capitaine s'il veut de moi à bord de son corsaire. Comment d'abord se nomme le navire?

-Oh! pour ce qui est de ?a, tu n'as pas besoin de le demander au capitaine. Le corsaire, mon gar?on, s'appelle le lougre l'Empereur, et avec un nom de ce calibre on peut aller partout, et même en prison d'Angleterre. L'Empereur! hein, j'espère que c'est un nom joliment estropé et proprement garni en queue-de-rat! Mais à quoi te sens-tu bon à bord?

-Je me sens bon à gouverner, à haller sur une manoeuvre, à piloter le lougre ou une prise dans tous les ports de la c?te, depuis Bréhat jusqu'à Concarneau, et puis, ma foi, à faire le coup de feu comme un autre.

-Dites donc, vous autres, là-devant: v'là un petit jeune homme qui est pratique de la c?te, et il demande à courir bon bord avec nous. Faut-il rembarquer à la part?

-Faites comme vous voudrez, répondent les bandits, qui chantaient sur l'avant; et laissez-nous tranquillement nous rafra?chir et nous tapper entre nous.

-En ce cas, petit pilote, je te re?ois, en attendant la réveillaison du capitaine, matelot à la part, à bord du lougre l'Empereur, de Saint-Malo-de-l'Ile. Si tu n'as pas de papiers, on t'en fera. Si tu en as, tu pourras te les mettre, je ne te dirai pas où, car ici on navigue à la douce, sans feuille de route et sans paquet. à propos, as-tu un sac?

-Oui; le voilà.

-Ah! en v'là une bonne, dites donc, vous autres, il a fait sa malle dans un bas de soie! C'est bon signe, mon ami; on voit que tu as besoin de refaire ton butin à la mer. Mais embarque toujours ta malle de poche, et dis à ces paysans qui sont avec toi, de monter à bord pour boire un coup de trop. Il faut ici que tout le monde vive. Voilà la touque au rogomme. Enfle!

Les compagnons de Cavet s'empressèrent de se rendre à une aussi aimable invitation, et ils firent, en montant à bord de l'Empereur, retentir le pont du bruit de leurs lourds sabots. Je vous laisse à penser si la gauche tournure de ces pauvres pêcheurs amusa les corsaires déjà à moitié ivres! Viens-t'en donc voir, disaient les uns à leurs camarades, viens-t'en donc voir ces espèces de gabiers-volants en escarpins de bois! On voit bien que ces voltigeurs-là ne montent pas souvent sur leurs vergues pour manger du ris7. Mais si nous les invitions à faire une contredanse sans fa?on, avec leurs souliers fins: ils ne feraient peut-être pas tant les bégueules....

Note 7: (retour) Prendre des ris.

-Oui, oui, faisons-les danser an anigous8, et paffons-les, mais du bon numéro.

Note 8: (retour) Nom d'un chant bas-breton.

On invite les Bas-Bretons à danser: ils refusent d'abord en se grattant l'oreille. On leur propose de grandes lampées d'eau-de-vie: ils acceptent en s'essuyant les lèvres; puis, après avoir re?u d'autres invitations, ils consentent enfin à sauter en rond avec tous les corsaires, qui s'égaient beaucoup de leur pesante allure et des grands coups de sabots qu'ils lancent sur le pont pour suivre la cadence. Ils burent et dansèrent tant, qu'ils tombèrent enfin de lassitude et d'ivresse.

-Pardieu, dit un des matelots du corsaire, pour finir la bamboche, il faut affaler au palan, ces ivrognes-là dans leur bateau. Donne-moi une élingue, quelqu'un, et avec la candelette nous allons faire le déchargement de ces sacs-à-vin, au coup de sifflet de ma?tre Boinet.

-Ma?tre Boinet consent à prêter à l'opération du déchargement, le secours de son coup de sifflet académique.

-Mais il me vient une idée, fait ma?tre

Boinet, en se ravisant. Pour savoir ce que le petit pilote sait faire en matelotage, si nous l'invitions, avec aisance et facilité, à élinguer lui-même, de sa main blanche, le casaquin de ses pas-propres de compagnons de voyage?

-Volontiers, dit Cavet, en prenant l'élingue, et en passant le croc de la candelette dans la croisure. Hisse à présent!

à ce mot prononcé avec sang-froid et avec une plaisante gravité, l'équipage, enchanté de la bonne volonté et de la science matelotière du nouveau venu, se range sur le garant de la candelette: le sifflet aigre du ma?tre part comme un trait, et roucoule en vrai rossignol; on hisse chaque pilote ivre-mort, et Cavet les re?oit dans le bateau, où ils sont affalés comme des ballots de marchandises que l'on va mettre à terre. De long-temps l'équipage de l'Empereur n'avait ri de si bon aloi. C'étaient farces innocentes de corsaires, petits jeux enfantins de cette société de loups de mer, jeux bien lourds sans doute, mais qui suffisaient pour amuser la pesante oisiveté de ces gaillards-là.

Le bateau pilote fut mouillé au large avec ses gens cuvant leur eau-de-vie dans la cale. Cavet revint à bord du lougre, où déjà les matelots, las de danser, de boire et de chanter, s'endormirent pêle-mêle, couchés sur le pont, sur les canons et les panneaux. Notre jeune homme finit lui-même par se laisser aussi aller au sommeil, et la nuit couvrit de l'obscurité qui lui restait encore, la fin de cette orgie, au délire de laquelle succéda le ronflement de tout l'équipage, livré aux douceurs d'un court repos.

Image trop frappante de cette bonne vie de corsaires, qu'il faut avoir faite pour la conna?tre, la concevoir et pour pouvoir bien la décrire! Dangers, insouciance, orgies, prodigalité, combats, querelles et misères, voilà de quoi elle se compose. Et pourtant qu'elle finit vite, remplie comme elle l'est de tout ce qui peut la varier et la rendre irritante!

Le soleil se leva pour le lougre l'Empereur, mais à travers des vapeurs brumeuses et froides, comme en hiver avec un bon frais de vent de nord. La piquante fra?cheur du matin réveilla le premier, le capitaine Felouc, qui, en se frottant les yeux, encore tout rouges de la ribote de la veille, aper?ut tout son monde étalé sur le pont, dans les postures les plus nonchalantes. Le capitaine Felouc n'était pas tendre à je?n. En voyant son lougre éviter le cap au Nord par l'impulsion de la brise qui lui glace l'oreille, il tourne sa mine refrognée du c?té du vent, et, après avoir jeté un regard scrutateur sur les nuages qui filent vers le sud, il prend une barre d'anspect, réveille ses gens à grands coups, et en criant d'une voix passée au rum: Debout tout le monde, et va à terre me chercher un pilote!

A ces mots, et surtout à ces gestes, nos corsaires, endormis très-profondément une minute auparavant, se lèvent tous comme s'ils avaient été parés depuis une heure à obéir à l'ordre de leur capitaine.

On vire à pic sur le cable; on largue les rabans des voiles paquetées: c'est le grand appareil qui doit être hissé, car il s'agit de louvoyer pour sortir. Une embarcation se dispose à aller chercher le pilote à terre.

Mais à ce mot de pilote, le jeune Cavet, qui n'a pas encore parlé au capitaine Felouc, s'avance vers loi, le chapeau bas.

-Que veux tu? lui demande Felouc, en fixant sur lui ses deux yeux de loup.

-Mettre le corsaire dehors, si vous le voulez, capitaine, et faire la course avec vous?

-A quoi es-tu bon?

-A vous conduire partout où vous voudrez, dans les cailloux de la c?te, depuis les Penmarck jusqu'au raz de Bréhat.

-Sans badigoincer?

-Sans badigoincer, capitaine.

-Et qui me répondra de ton savoir-faire?

-Qui? mais moi, donc!

-Toi; mais qui me répondra de toi?

-Ma vie, s'il le faut. Envoyez-moi par-dessus le bord, si je ne vous pilote pas à votre idée, et si je fais une bêtise.

-Allons, voyons un peu comment tu vas te patiner. Je suis aussi un peu c?tier, et je verrai bien si tu connais ton affaire, en mettant le lougre dehors. D'ailleurs, je serai là pour veiller au grain, et pour corriger la route, si tu ne fais pas gouverner droit et à l'oeil.

Cavet devient donc le pilote du bord. A lui le soin de la manoeuvre, et faites bien attention à ce qu'il va commander.

-Vire à déraper, et parez-vous à hisser le foc devant et le tape-cul derrière (pardon du terme, il est technique), la barre un peu dessous, timonnier!

-Pas mal cela, dit tout bas Felouc.

-L'ancre est dérapée, pilote, s'écrie le second, perché devant!

-Traverse le foc au vent, borde le tape-cul à plat, la barre toute dessous!.... Voyez-vous, capitaine, nous avons le temps de mettre notre ancre en haut, avant de faire de la toile. Il ne doit d'ailleurs y avoir que dix brasses à pic, où nous sommes.

-C'est vrai ?a; mais où donc as-tu appris si jeune à te manier de cette fa?on?

-Je vous conterai tout ?a plus tard, mon capitaine; voilà l'ancre à bloc. Parons-nous à hisser le grand appareil pour bordailler un peu à terre, et pour couper ensuite sur la boraine.

-Le tonnerre de D... m'élingue, c'est qu'il est bon là, le petit lapin! Cavet continue.

-Amure les basses voiles, et hisse la misaine et la grande voile, devant et derrière en dedans des bastaques! Vire, vire, à courir partout. Comme ?a va bien, la barre; sans plus venir au vent!

On court un petit bord: le lougre se penche et pince le vent à quatre quarts, avec une belle mer et la jolie brise qui siffle le long de ses ralingues bien bordées. Le petit pilote regarde de temps à autre sous le vent, puis repasse au vent, dit un mot au timonnier en portant l'oeil sur l'avant du navire. La terre approche: le corsaire l'attaque, à une portée de pistolet; capitaine Felouc commence à croire qu'il est temps d'envoyer vent-devant. Mais Cavet lui répète avec assurance, et en continuant de se promener sur le gaillard, qu'il n'y a rien à craindre avec plus de deux brasses d'eau sous la quille. Le commandement de pare-à-virer est fait cependant: celui d'adieu-vat! le suit de près; mais le corsaire range la c?te à la toucher, en s'élan?ant au coup de barre, dans le lit du vent. Felouc, au moment de l'évolution, prend un plomb de sonde, et avant de le jeter le long du bord, il demande à son pilote: Combien fais-tu d'eau ici?-Trois brasses à trois brasses et demie, tout au plus. Le plomb est lancé, la ligne le suit: trois brasses et demie à pic! Felouc est dans l'admiration et reste stupéfait, les coques de sa ligne en main. Il ne reprend l'usage de la parole que pour demander au nouvel arrivé:

-Comment te nommes-tu?

-Cavet. J'ai été trouvé en mer, dans une cage à poules. Des pilotes d'Ouessant m'ont élevé....Loffe à la risée, timonnier! La marée porte au vent....C'est moi qui ai amariné dans un bateau de pêche, le brick le Palafox.... Sans arriver, la barre droite, laisse le navire, qui est ardent, venir tout seul au vent!

-Quoi! c'est toi, qui....Le Palafox! Parbleu, je me souviens bien, un petit brick espagnol, chargé de vin et de drap brun!

-C'est justement cela. Il y a quelque temps. Les autorités n'ayant pas voulu me reconna?tre comme Fran?ais, je me suis dit: Il faut aller en course, et peut-être qu'on te reconna?tra là pour marin. Un marin, vous le savez bien, est de toutes les nations.

-Oui, de toutes les nations, car la mer appartient à tout le monde, c'est-à-dire à tous ceux qui savent vivre sur elle. Mais puisque tu as mis le Palafox dans le sac, il ne faut plus t'appeler à bord que Palafox: ce sera ton nom de course, et je te baptise, au nom de je ne sais pas encore qui, quatrième capitaine de prise, si tu veux.

-Ce n'est pas de refus, capitaine. Mais voulez-vous dire de nous parer à virer? Il y a là à terre une basse dont voilà l'accore. Là où vous voyez la mer clapoter.? On vira de bord encore une fois, d'après l'avis de Palafox, car ce fut le nom de guerre de l'orphelin, à bord de l'Empereur. En peu d'instants, le lougre, piloté adroitement par notre homme, se glisse comme une anguille entre les rochers de la c?te, laissant tant?t arriver pour un brisant, et revenant tant?t au vent pour un autre. Le corsaire s'élève, ainsi habilement conduit, de la partie du rivage où les flots vont se briser avec un horrible fracas sur les rochers, les bancs de sable et les basses de ces parages dangereux. Honneur en soit rendu au petit pilote Palafox! Le capitaine Felouc lui assure qu'il l'estime, en lui faisant boire le reste d'un verre de rum qu'il a déjà humé à moitié. L'équipage le regarde d'un air qui a cessé d'être goguenard, et avec une sorte de surprise qui semble dire: Ce petit gaillard-là est plus malin qu'il n'en a la mine!... Le lougre l'Empereur était déjà en mer.

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