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Chapter 8 8

Appareillage pour courir bon-bord.

Un navire de cent pieds de tête en tête, fait comme une moule, raz sur l'eau comme une chaloupe, une mature penchée sur l'arrière comme si à chaque coup de tangage elle allait tomber, quatorze caronades de 16, en batterie, une pièce en fonte de 24, à pivot entre le grand mat et le mat de misaine, un gréement en désordre, des voiles mal pliées, et deux bords peints en noir, tel était le brick espagnol que Cavet avait enlevé, et sur lequel il se disposait à prendre la mer.

Son équipage avait été ramassé dans tous les lieux où il avait pu se procurer des hommes de bonne volonté. Quelques matelots colombiens fort paresseux, des Américains criards et entêtés, des Anglais vaillants et ivrognes, des Fran?ais tapageurs et insubordonnés composaient son personnel, et la bigarrure que l'on remarquait dans tous ces gens rassemblés sur le même batiment pour aller courir la même fortune, aurait présenté quelque chose d'assez piquant, sans l'effroi que devait inspirer cette réunion d'êtres si semblables dans leur brutalité et si différents dans leurs moeurs et leur jargon.

Cavet arrive à bord avec Mosquita. Quelques matelots occupés dans les haubans à réparer des enfléchures, se demandent, en les voyant para?tre: Quelle est cette femme-là?

-La mienne! répond leur capitaine.

-Eh bien, excusez: il para?t que le capitaine veut naviguer avec de la viande fra?che. Elle n'est pas déjà si déchirée sa petite camarade de lit!

-Cette camarade de lit vous la respecterez, ou nous aurons affaire ensemble.

-Oui, mais nous verrons un peu quelle langue elle parle. Cela ne nous empêchera pas de la respecter, capitaine. D'ailleurs elle nous portera bonheur. Il n'y a que les grandes dames et les calotins qui jettent un mauvais sort sur les navires. Mais les femmes à tout le monde, ?a c'est comme un morceau de corde de pendu, ?a porte bonheur.

-Tu vois, dit avec affliction Cavet en se retournant vers sa compagne, tu vois à quels gens nous aurons affaire!

-Ne serai-je pas toujours avec toi au milieu d'eux! c'était-là la seule réponse que faisait Mosquita aux observations de son amant.

Le jour marqué pour l'appareillage, cinq à six embarcations chargées de matelots ivres, se rendirent à bord, et chacune d'elles semblait vomir cette espèce immonde sur le pont de l'Albatros. Les uns chantaient, criaient, beuglaient en se rendant à bord; les autres se jetaient à la mer tout habillés pour faire plus noblement le trajet. Les canots du navire recueillaient deux qui par fanfaronnade s'exposaient ainsi à se noyer. En vain le capitaine avait-il envoyé sur les vergues les hommes qui devaient larguer les voiles: en vain encourageait-il les autres à virer sur le cable pour mettre l'ancre en haut: les voiles ne se larguaient pas, l'ancre restait toujours au fond, et le pavillon colombien flottant sur l'arrière du batiment couvrait de son éclat tant de désordre et de turpitude. Que de jurons se croisaient, que d'injures grossières s'échangeaient à bord! Le capitaine seul, impassible au sein de cette scène dégo?tante, semblait attendre qu'il pl?t à ses gens d'exécuter ses commandements. C'est demain, se disait-il, que tout rentrera dans l'ordre, si l'autorité, qu'ils méconnaissent encore aujourd'hui, m'est laissée. Et il se promenait avec calme sur son pont.

Pour la pauvre Mosquita, retirée dans un des coins du gaillard d'arrière, elle voyait sans oser dire un mot toute cette confusion au milieu de laquelle son amant lui paraissait admirable. Toutes ses pensées, toute son amoureuse attention se portaient sur lui, sur lui seul. C'était un dieu pour elle, et les autres hommes des misérables indignes d'un tel chef.

Vers le soir enfin l'Albatros se trouva appareillé, ou pour mieux dire mis en dérive par son équipage. Le capitaine, placé à la barre, gouverna le navire en dehors des passes, et, après la manoeuvre, il voyait ses plus galants matelots lancer des oeillades fripponnes à sa ma?tresse, et hasarder même de ces petites caresses lourdes et brutales que Mosquita repoussait avec plus de complaisance que de dure sévérité.

-Comment finira tout ceci? disait-il, en lui-même et en soupirant.

Quelques pavillons jetés sur le gaillard d'arrière et près du couronnement servirent de couche au capitaine pendant la nuit. Un nègre, qu'il avait pris depuis quelque temps en affection, lui porta une paire de pistolets chargés. Mosquita s'assit à c?té de son amant, et la nuit, une nuit de désordre encore, se passa dans cette anxiété.

Mais déjà même, au milieu de ses premières et de ses plus vives appréhensions sur l'avenir, l'amoureuse Mosquita sentait la douceur de se voir rapprochée plus intimement de celui qu'elle aimait plus que sa vie. Quel bonheur elle éprouvait de pouvoir se dire qu'elle contribuerait peut-être à charmer ou à préserver même une existence si chère! Que son Rodriguez lui paraissait beau au milieu de ces hommes terribles, dont il s'était rendu le chef par la supériorité du courage et l'empire de son mérite! Que d'avenir dans ce regard per?ant, qui semblait contenir la destinée de tout le corsaire! que de noblesse naturelle dans sa taille élevée, dans ses traits simules et quelquefois si doux! Oh! sans doute à terre, les autres femmes lui auraient disputé victorieusement le bonheur de posséder ce coeur si bien fait pour recevoir d'impétueuses impressions. Mais là, à bord, seule avec lui, sans cesse auprès de lui, elle pouvait sans craindre de déchirantes rivalités, s'enivrer de la volupté de posséder celui qu'elle adorait. La vie sauvage du bord, l'aspect même de ces êtres odieux que son amant était réduit à commander, l'embellirait encore aux yeux de Rodriguez, et ces épanchements intimes du fond du coeur au milieu des dangers, la rendraient plus chère à l'homme dont elle voulait seule occuper tous les moments, toutes les pensées, toute l'existence enfin.

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