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Clotilde
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Chapter 9 No.9

A quelques soirs de là, l'abbé Vorlèze annon?a qu'il avait quelque chose à demander à M. de Sommery. Il y avait plusieurs jours que l'on aurait pu le deviner, tant le pauvre abbé avait encore accru l'humilité habituelle de ses allures, tant sa voix était faible et respectueuse. Depuis trois jours, en effet, il était parti sans avoir osé commencer l'attaque qu'il méditait presque toujours. Au moment où il ouvrait la bouche, quelques sarcasmes de M. de Sommery lui faisaient comprendre le peu de chances de succès que rencontrerait sa démarche.

Aussi est-ce pour ne plus pouvoir reculer qu'il avait déclaré en arrivant l'intention de livrer bataille.

Il débuta par une chance assez favorable: il perdit deux parties d'échecs. Le pauvre abbé était un homme si simple de c?ur, que nous n'osons pas penser qu'il les ait perdues volontairement. D'ailleurs, sa préoccupation était plus que suffisante pour lui donner un désavantage marqué. Quand il crut le moment opportun, il dit le plus négligemment possible, et comme si les paroles fussent tombées de ses lèvres sans qu'il le f?t exprès: ?C'est dans quatre jours la Fête-Dieu.?

M. de Sommery caressa Baboun, voulant montrer par un air distrait qu'il ne supposait pas que ce fut à lui que l'abbé s'avisait de parler de Dieu. ?Et le temps sera magnifique,? continua l'abbé.

M. de Sommery réveilla tout à fait Baboun, et le fit sauter deux fois par-dessus sa canne.

?Nous avons, dit l'abbé, quelque chose à demander ce sujet à M. de Sommery.-Au sujet de la Fête-Dieu? dit M. de Sommery en se redressant.-Au sujet de la Fête-Dieu, dit l'abbé avec calme. Le chemin pour sortir de l'église est tout défoncé par suite des réparations qui n'ont pu être terminées. A gauche du chemin est une pièce de terre en jachère cette année. Cette pièce de terre appartient à M. de Sommery. Veut-il permettre qu'elle soit traversée par la procession?-Voilà bien, s'écria M. de Sommery, les envahissements du clergé! Quoi! n'est-ce pas assez que, par une honteuse intolérance pour les autres religions, le culte catholique fasse des processions extérieurement, sans que ce soit encore une occasion de tyrannie contre les propriétaires? L'église croit-elle encore avoir droit aux d?mes et à la corvée? Veut-on nous ramener aux temps où le pape Jules II excommunia Louis XII, donna son royaume au premier occupant, et, lui-même, le casque en tête et la cuirasse sur le dos, mit à feu et à sang une partie de l'Italie?...-Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze, je vous demande simplement et humblement le droit de traverser une fois un champ en jachère.-Aux temps, continua M. de Sommery s'enivrant du bruit de sa voix et s'animant par degrés, où le pape Alexandre VI acheta publiquement la tiare, où ses batards firent périr les Vitelli et les Urbino pour leur ravir leurs domaines?...-Mais, monsieur, vous pouvez refuser, et...-Aux temps où l'église assassina Henri III, et Henri IV, et Guillaume, prince d'Orange, et fit couler des flots de sang innocent?...-Refusez, dit l'abbé, et il n'en sera plus question.-N'a-t-on pas vu les Irlandais sacrifier à Dieu leurs frères protestants, les enterrer vivants, ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants à demi formés et les donner à manger aux chiens?-Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze en élevant la voix, il s'agit de votre jachère.-Depuis les jours florissants de l'église, poursuivit M. de Sommery, jusqu'à 1707, pendant quatorze cents ans, la théologie n'a-t-elle pas causé le massacre de cinquante millions d'hommes?-Alors, dit l'abbé, ne parlons plus de jachère; passons à la seconde demande. Je vous avouerai que, l'année dernière, vous avez scandalisé toute la commune. Votre maison était la seule qui ne f?t pas tendue; cela ne vous co?terait pas beaucoup de faire tapisser votre maison avec des draps blancs et d'y attacher quelques bouquets.-Je déclare, répondit M. de Sommery, qu'il n'y aura pas seulement une feuille d'arbre. Je ne veux pas, par mon exemple, encourager le retour du fanatisme.-Du moins consentirez-vous à faire balayer avec un peu plus de soin le devant de votre maison?-Il ne se fera rien d'extraordinaire.-Voudrez-vous alors faire rentrer, pour ce jour-là, le bois qui encombre la rue?-Pour quel jour?-Pour la Fête-Dieu.-Quand est-ce la Fête-Dieu?-Dans quatre jours...-Le bois ne peut être rentré que dans six.-Avancez le terme.-Reculez la fête.-Vous plaisantez.-Pas plus que vous.?

Madame de Sommery essuya furtivement une larme qu'elle ne put retenir, et elle resta les yeux baissés, craignant mortellement que cette larme n'e?t été vue par M. de Sommery.

L'abbé leva les yeux au ciel, et, perdant graduellement sa timidité, donna à sa voix plus de sonorité. ?Mon Dieu! dit-il, qu'elle est donc cette époque où nous vivons, où l'on détruit tout ce qui est grand et beau, la royauté et la religion? Après avoir inventé le roi constitutionnel, vous faut-il donc encore un Dieu admis à la retraite, ou plut?t condamné à une détention perpétuelle dans ses églises? Mais ces fleurs que l'on offre à Dieu et dont on jonche les rues, ce n'est qu'une faible d?me prise sur les fleurs dont il couvre la terre. Vous voulez chicaner à Dieu cette fête d'un jour, et s'il vous retranchait cette belle et joyeuse fête de trois mois qu'on appelle le printemps! Cette année, il n'y a pas eu un seul lis: le froid de l'hiver les a tués dans la terre: cette année, les lis sont morts; chaque année, peut-être, il mourra une fleur, et une année viendra où il n'y en aura plus, où la terre oubliera de se revêtir au printemps de son riche manteau vert; où, sous la mousse séchée, le muguet et la violette, perle odorante, améthyste parfumée, se feront en vain chercher et ne fleuriront pas. Mais cette fête, dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas que c'est à lui que toute la nature la donne? Tous ces parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui chantent, croyez-vous que ces parfums et ces voix ne vont pas plus haut que vous, et qu'après que vous les avez respirés et entendues, ils s'évanouissent, elles s'éteignent? Oh! non; pensez à toutes les roses de toute la terre, qui ouvrent leurs fleurs en petits encensoirs de pourpre et exhalent toutes à la fois leur parfum; ne semble-t-il pas que le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses? Ah! si l'impiété pouvait se comprendre, ajouta l'abbé, ce serait au sein des grandes villes, où il ne reste presque plus rien de ce que Dieu a fait, où on ne voit pas le ciel. Mais ici, où, en présence des grandes colères de l'Océan, l'homme se trouve à chaque instant dans des situations telles que la puissance de tous les hommes réunis n'en pourrait sauver un seul; ici, peut-on oublier Dieu, peut-on croire que les fleurs n'ont été inventées que pour être jetées au théatre à des danseuses en sueur?... Monsieur de Sommery, dit en se rasseyant l'abbé, qui s'était levé involontairement, vous n'êtes pas un méchant homme; cette impiété n'est pas dans votre c?ur: c'est une malheureuse vanité qui vous fait parler ainsi.? Cette dernière phrase était malheureuse; elle irrita M. de Sommery, qui dit: ?Monsieur Vorlèze, je ne savais pas que vous alliez prêcher en ville.?

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