Clotilde avait une robe d'un vert, très-foncé. Tony Vatinel, un paletot large de gros drap bleu; ses cheveux n'étaient pas encore séchés; aussi, quand il entra, Clotilde lui dit: ?Oh! mon Dieu! comme vous venez tard, et comme vous voilà fait!?
Tony conta qu'il avait monté sur un des bateaux de son père, qui devait rentrer de bonne heure; mais que, le vent ayant obligé le patron d'aller relacher à Fécamp, il s'était fait approcher le plus près possible de la plage et était venu en nageant, ce qui lui avait pris un peu de temps, parce que la mer était assez mauvaise.
La man?uvre d'Arthur n'avait pas échappé à Tony, et il avait vu s'évanouir comme des ombres légères toutes les espérances qu'il était venu chercher à travers un si grand péril.
La veille, en effet, deux fois en remettant dans le sac les boules du loto, après les parties jouées, sa main avait touché celle de Clotilde, et il lui avait semblé que Clotilde apportait à ramasser ces boules une lenteur affectée qui prolongeait ce contact de leurs deux mains. ?'avait été pour Tony Vatinel une impression si neuve et si ravissante, que sa vie n'avait plus pour but que de la retrouver. Clotilde, pour lui, était quelque chose de si prodigieusement au-dessus de l'humanité, que le soup?on seul d'être aimé d'elle l'élevait lui-même à ses propres yeux.
Depuis la veille, il avait vu se reculer l'horizon de sa vie. Tout avait changé d'aspect: ce n'était plus la même terre sur laquelle il marchait; ce n'était plus le même soleil qui l'éclairait; le ciel était d'un autre bleu. Tout ce qui l'intéressait auparavant s'était rapetissé ou avait complètement disparu. Il ne s'agissait plus que d'une chose, c'était de sentir la main de Clotilde toucher la sienne.
Il s'assit assez triste à la place que lui avait assignée la stratégie d'Arthur, n'attendant du jeu de loto, pour ce soir-là, que la somme de plaisirs qu'il renferme réellement en lui-même.
A ce moment, M. de Sommery commen?a à élever la voix et à rompre le silence qu'il gardait depuis un quart d'heure. Il venait de tirer d'affaire sa dame, tenue opiniatrement en échec par le cavalier de son adversaire. La bataille changea de face; il prenait à son tour l'offensive, et il accablait de sarcasmes l'abbé en péril. ?L'abbé, j'ai l'honneur de vous prendre ce pion. L'abbé, c'est bien malgré moi que je dis échec au roi. Votre roi n'est plus en échec; mais il faut sacrifier ou la tour ou le fou. Décide si tu peux, et choisis si tu l'oses. Vous sacrifiez la tour, abbé démantelé que vous êtes.-Mais nullement, reprit l'abbé.-La tour sera à moi dans trois coups, vénérable prélat.-Je ne crois pas.-Vous allez voir, martyr très-illustre, intrépide défenseur de la foi.-Je le crois bien maintenant, dit l'abbé Vorlèze; mais vous me troublez par vos plaisanteries; on ne peut jouer aux échecs en parlant ainsi. Le jeu d'échecs doit avoir tout le sérieux d'une bataille véritable.-Mais, cher abbé, soldat du Dieu des armées, le combat n'exclut pas le discours. Voyez les héros d'Homère et de Virgile: ils ne manquent jamais de se lancer chacun une trentaine de vers à la tête avant de se porter d'autres coups; que diriez-vous donc si je vous traitais seulement comme Turnus traite le pieux énée?-Je vous ferais, dit l'abbé en souriant, ce qu'énée fit à Turnus, je vous gagnerais la partie.-Vous voyez bien, ap?tre, que vous n'êtes pas insensible aux douceurs de la réplique; mais, puisque cela vous trouble, je ne vous dirai plus un mot.?
Le silence se rétablit pendant quelques instants; mais, l'avantage demeurant toujours au colonel, il ne tarda pas à trouver un nouveau moyen de harceler le curé sans sortir des termes de la capitulation.
Il se mit, selon la circonstance et la pièce menacée, à fredonner des airs dont les paroles étaient assez connues pour que l'air les rappelat sans qu'on e?t besoin de les dire, et il chantonna tour à tour entre ses dents:
La tour, prends garde...
Où allez-vous, monsieur l'abbé...
Viens, gentille dame...
Le bon roi Dagobert...
?échec au roi, abbé, je suis forcé de le dire. Vous ne m'en voudrez pas pour le mot, le seul que j'aie prononcé depuis vos plaintes.?
M. Vorlèze fit faire à son roi un pas de c?té pour le tirer d'échec, et M. de Sommery continua à chanter:
Malbroug s'en va-t-en guerre...
God save the king.-Domine salvum fac regem.
Mais la confiance de M. de Sommery lui devint fatale, et ce fut bient?t lui qui, à son tour, eut à défendre son roi. Il redevint alors morne et silencieux; et, quand l'abbé s'avisa de fredonner, par représailles et en prenant une tour, l'air:
La tour prends garde...
le colonel fit avec la langue un claquement d'impatience et de mauvaise humeur, et il renvoya du pied Baboun, qui était resté au coin du feu toute la soirée.
Je n'ai pas encore parlé de Baboun. Baboun était un petit chien anglais noir, à poil ras, le museau et les pattes orange; Baboun avait servi avec son ma?tre, M. de Sommery, dans les carabiniers. Né au régiment, véritable enfant de troupe, Baboun avait six ans de services, trois campagnes, une blessure et des rhumatismes; les soldats prétendaient que Baboun avait le rang de brigadier dans le régiment. Baboun avait quitté les drapeaux en même temps que le colonel, et tous deux étaient venus prendre leurs invalides à Trouville.
Baboun était vieux; le jais de son dos et de ses tempes était mélangé de poils blancs. Il restait volontiers couché une partie du jour sur un coussin de velours d'Utrecht vert, au coin du feu et assis entre les jambes de M. de Sommery; ce n'était plus, à beaucoup près, le Baboun d'autrefois, leste, fringant, le premier levé quand on sonnait le réveil, toujours prêt à monter sur le cheval de son ma?tre pour le mener à l'abreuvoir; toujours sautant, courant, rentrant exactement à l'heure des repas et à celle de la retraite. Baboun était devenu lourd et paresseux. Si on l'appelait, il détirait ses pattes, baillait, prenait la plus renfrognée de ses mines, et s'avan?ait au pas. Je dirai plus, Baboun devenait morose et humoriste, si on l'éveillait sans ménagement. Il grommelait entre le reste de ses vieilles dents, qu'il montrait en rechignant et retirant ses babines. Il devenait difficile et dédaignait des mets qu'il n'e?t pas osé rêver quand il était au service. Il n'aimait pas à être réveillé de bonne heure, et s'endormait aussit?t le d?ner fini. Si le chat de la maison s'avisait de vouloir jouer et venait se frotter contre lui en faisant le gros dos, ce qu'autrefois Baboun e?t pris parfaitement, un sourd grognement annon?ait qu'il ne voulait pas être troublé dans sa méditation, et, si le chat insistait, il ne devait pas tarder à faire un bond en arrière, pour éviter un coup de croc que le pauvre Baboun donnait dans le vide. Ses dents claquaient les unes contre les autres, et ses yeux mornes se ranimaient un moment et lan?aient des éclairs qui ne tardaient pas à s'éteindre. Si Baboun e?t su parler, il e?t radoté.
Néanmoins, la fin de la vie de Baboun devait être douce; il était aimé de tout le monde et respecté des domestiques. Il n'était pas permis de le tutoyer, et, en parlant de lui, on devait dire monsieur Baboun. Le médecin de la famille donnait des soins à Baboun, car M. de Sommery n'e?t jamais consenti à le livrer à un simple vétérinaire. Baboun adorait M. de Sommery: quand celui-ci sortait pour une course que le grand age de Baboun ne lui permettait pas d'entreprendre, le pauvre chien se tournait et se couchait du c?té de la porte d'entrée du salon, et, longtemps avant qu'on p?t entendre le moindre bruit, il sentait l'approche de son ma?tre, il redressait les oreilles, agitait son nez noir, se levait et allait renifler par-dessous la porte; et, quand M. de Sommery entrait, c'étaient des trémoussements, des souvenirs de bonds et de sauts, de petits cris de joie. M. de Sommery alors le faisait sauter par-dessus sa canne, mais il avait soin de la mettre très-bas et de la baisser encore si le saut de Baboun paraissait manquer. Hélas! quelques années auparavant, Baboun sautait ainsi plusieurs fois de suite et à une grande hauteur par-dessus le sabre du colonel. Maintenant, un saut l'essouffle, et il ne tarde pas à aller se coucher sur son canapé, où il reste quelques minutes la langue pendante, la respiration fréquente et le flanc agité.
Baboun, poussé du pied par son ma?tre, se lève et le regarde tristement. ?Viens, viens, dit M. de Sommery, viens mon vieux camarade, reviens prendre ta place. C'est l'abbé qui me met de mauvaise humeur. Reviens à ta place.? Baboun revint en remuant la queue; il lécha la main de son ma?tre qui le flattait, et se remit sur son coussin de velours vert, et il ne tarda pas oublier ce petit chagrin dans un sommeil profond et bienfaisant.
?Colonel, dit l'abbé Vorlèze, j'aurai la douleur de vous enlever ce fou.-Comment! comment! monsieur Vorlèze?-Hélas! oui, monsieur de Sommery, votre fou blanc est perdu.-Il me semble, l'abbé, que vous pourriez dire simplement que vous me prenez un fou, si toutefois vous pensez que je suis aveugle ou que je ne sais pas le jeu, sans faire des plaisanteries inutiles, et que ne comporte pas un jeu sérieux. J'ai la douleur,-hélas! etc.-Hélas! mon bon monsieur du Sommery, dit le curé, je n'ai pas l'imagination assez féconde pour avoir inventé ces plaisanteries que je croyais innocentes, et que je n'hésiterai pas à déclarer mauvaises, puisqu'elles vous contrarient, sans cette circonstance embarrassante que je ne fais que répéter ce que vous me disiez il y a un quart d'heure.-Il y a un quart d'heure, reprit M. de Sommery, la partie n'était ni si intéressante, ni si avancée.?
L'abbé ne répondit pas et continua à jouer. Deux coups après, il prit avec sa reine un cavalier qui s'était aventuré aux alentours de la résidence royale, et avec lequel M. de Sommery comptait, le coup suivant, mettre en échec le roi de son adversaire. L'abbé prit le cavalier sans rien dire, et mit sa dame sur la case du vaincu. ?Mais que faites-vous, l'abbé??
L'abbé, sans parler, repla?a le cavalier et la reine sur les cases qu'ils occupaient avant le coup, et le recommen?a. ?C'est juste, mais on ne prend pas ainsi sans rien dire: il n'y a pas moyen de contr?ler les coups; c'est une véritable surprise, et il ne doit pas y en avoir au jeu d'échecs.-Mais, colonel, vous vous fachez quand je parle et aussi quand je ne parle pas.-Je me fache, je me fache! je ne me fache pas, ou plut?t je me fache, c'est vrai, mais avec raison: parce que vos paroles, comme votre silence, sont une plaisanterie de mauvais go?t et un sarcasme déplacé. Ou vous m'enlevez les pièces sans m'en avertir, ou vous me dites: J'ai la douleur de vous prendre,-hélas!-Monsieur de Sommery, dit l'abbé confus, j'aime mieux vous rendre votre cavalier.-Tenez! voilà bien les gens d'église, dit M. de Sommery; avec leur fausse humilité, on croirait qu'ils cèdent, et cette parole soumise qu'ils laissent dévotement tomber de leur lèvres, les yeux baissés et la voix tremblante, n'est autre chose qu'une nouvelle insulte.?
Ici, le regard et la voix du colonel reprirent de la douceur et de l'enjouement; il était content de sa phrase et de son attaque si bien amenée contre l'église; il triomphait. Il ajouta en souriant: ?Allons, allons, l'abbé, ne soyons pas Tartufe, même aux échecs.? Et il se mit à rire de tout son c?ur, d'un rire bruyant, d'un rire de ma?tre de maison prenant d'avance pour lui seul toute la gaieté que pouvait produire le mot qu'il croyait avoir dit. Il était tard. L'abbé se retira. ?J'espère, l'abbé, que vous n'êtes pas faché?? dit M. de Sommery, et il fit répéter plusieurs fois une réponse négative; il se leva pour lui souhaiter le bonsoir en lui serrant les mains. L'abbé se retira touché de ces manifestations inusitées. S'il f?t resté, je crois que M. de Sommery l'e?t fait asseoir dans son fauteuil, tant le brave colonel était bon homme au fond, et, tout en aimant à sabrer, était désolé de la pensée d'avoir blessé quelqu'un. Néanmoins, quand l'abbé fut parti, il reprit sa thèse contre les gens d'église. Il fit l'éloge de la religion protestante, qu'il ne connaissait pas, et de l'abbé Chatel, qui venait, à Paris, de se faire sacrer évêque par un ancien évêque assermenté, devenu épicier rue de la Verrerie, et qui avait pris, rue de la Sourdière, une église de gar?on garnie, au premier au-dessus de l'entre-sol, où la cheminée servait d'autel, et le portier, sexagénaire, d'enfant de ch?ur; puis il finit par un discours sur le fanatisme et la tyrannie du clergé; le tout à propos du pauvre abbé Vorlèze, qui, depuis deux ans, demandait inutilement qu'on fit au presbytère quelques réparations dont l'urgence l'e?t rendu inhabitable pour un homme moins simple et moins craintif. On finit alors la partie de loto, et Tony Vatinel se retirait fort triste, quand Clotilde s'approcha de lui, saisit sa main et y glissa un papier fort petit, sur lequel il lut, quand il fut sorti de la maison: ?Cette nuit, à une heure, à la niche de la Vierge.?