Le lendemain était la Saint-Paul, la fête de M. de Sommery. Quoiqu'il ne l'avouat pas, le colonel était fort sensible à ces petites solennités; aussi ne négligeait-on rien pour y ajouter toute la pompe désirable. Après le d?ner, auquel avait été invité le curé, tous les domestiques parurent avec des bouquets. Madame de Sommery la première embrassa son mari en lui donnant son bouquet; Alida et Arthur la suivirent. Clotilde avait joint au sien divers petits ouvrages qu'elle avait faits pour M. de Sommery. Elle s'inclina vers lui et lui baisa la main.
?Viens dans mes bras, Clotilde, mon enfant; car tu es aussi mon enfant, tu es le troisième... Viens, ma charmante Clotilde.-Oh! monsieur, oh!... mon père, dit-elle en baissant la voix.? Et elle l'embrassa avec effusion.
Le soir, le curé ne resta pas; M. de Sommery ne pouvait jouer aux échecs. Il pria Clotilde de lire.
Elle ouvrit la bibliothèque et prit Nanine; Clotilde était assez adroite pour choisir Voltaire, quand même M. de Sommery aurait eu d'autres ouvrages que ceux de son auteur.
Clotilde lisait à ravir; mais le livre qu'elle avait choisi avait un tel rapport avec sa situation, que, d'abord, elle se contenta de lire froidement et en psalmodiant, tant elle craignait que sa voix ne pr?t des inflexions trop vraies. Mais bient?t elle pensa qu'il ne fallait pas hésiter; que cette soirée devait être terminée par une scène d'où dépendait sa vie; qu'elle allait jouer sur un seul coup toutes ses espérances; et elle ne négligea rien pour donner à sa voix toute la puissance qu'elle lui connaissait, pour faire ressortir les pensées et les sentiments de l'auteur.
Quand la baronne avoue au comte qu'elle soup?onne sa passion pour Nanine, et qu'elle lui dit:
Vous oseriez trahir impudemment
De votre rang toute la bienséance;
Humilier ainsi votre naissance,
Et dans la honte où vos sens sont plongés,
Braver l'honneur?
elle eut soin d'enfler le débit d'une fa?on presque grotesque, de telle sorte qu'Arthur et son père, saisis par le ridicule de la baronne, se fissent d'avance à eux-mêmes la réponse que Clotilde lut avec infiniment de verve et de noblesse.
Dites les préjugés.
Je ne prends pas, quoi qu'on en puisse croire,
La vanité pour l'honneur et la gloire.
L'éclat vous pla?t; vous mettez la grandeur
Dans les blasons; je la veux dans le c?ur.
L'homme de bien, modeste avec courage,
Et la beauté, spirituelle et sage,
Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains,
Sont à mes yeux les premiers des humains.
En lisant ce passage:
LA BARONNE.
Comment!
Comme elle est mise! et quel ajustement!
Il n'est pas fait pour une créature
De votre espèce;
Clotilde décupla l'insolence du r?le; mais comme elle fut humble et douce dans la réponse:
NANINE.
Il est vrai, je vous jure,
Par mon respect, qu'en secret j'ai rougi
Plus d'une fois d'être vêtue ainsi;
Mais c'est l'effet de vos bontés premières,
De ces bontés qui me sont toujours chères;
De tant de soins vous daigniez m'honorer!
Elle s'inclina imperceptiblement vers M. de Sommery. Avec quelle touchante et fière mélancolie elle ajouta:
C'est un danger, c'est peut-être un grand tort
D'avoir une ame au-dessus de son sort.
Clotilde, jeune comme elle était, n'avait que l'instinct de la politique; aussi se laissa-t-elle prendre elle-même à ce qu'elle lisait, et elle se sentit des larmes dans les yeux en lisant ce que le comte dit à Nanine:
Non, désormais soyez de la famille;
Ma mère arrive: elle vous voit en fille.
Elle fut un peu embarrassée en disant, dans le monologue du comte, ces vers, qui lui semblaient un éloge qu'elle s'adressait tout haut à elle-même:
Je l'idolatre, il est vrai; mais mon c?ur
Dans ses yeux seuls n'a point pris son ardeur.
Son caractère est fait pour plaire au sage,
Et sa belle ame a mon premier hommage.
Mais elle s'observa, se remit, et dit avec un ton convenable et avec une excessive froideur, pour donner au couplet tout l'air d'un raisonnement sans passion:
Mais son état... Elle est trop au-dessus.
F?t-il plus bas, je l'en aimerais plus.
Mais... puis-je enfin l'épouser? Oui, sans doute.
Pour être heureux, qu'est-ce donc qu'il en co?te?
D'un monde vain dois-je craindre l'écueil,
Et de mon go?t me priver par orgueil?
Mais la coutume? Eh bien! elle est cruelle,
Et la nature a des droits avant elle.
Mais, à la dernière scène, quand le comte dit à Nanine:
Ce qui vous reste en des moments si doux,
C'est, à leurs yeux, d'embrasser... votre époux.
tout le monde était ému; Clotilde ne put se défendre de l'émotion générale, et ce fut avec un sanglot qu'elle cria le ?moi!? que répond Nanine.
Après l'avoir remerciée et lui avoir fait compliment de la fa?on dont elle avait lu, M. de Sommery commen?a un discours sur l'égalité et sur le mépris des préjugés. Alida s'esquiva et alla se coucher. Arthur et Clotilde écoutèrent religieusement M. de Sommery, car il ne disait pas un mot qui ne f?t pour eux une promesse ou un engagement. Pour madame de Sommery, elle n'embrassait ni n'entendait pas beaucoup plus qu'un fauteuil, quoiqu'elle écoutat avec attention et respect.
Quand le discours fut fini, Arthur, très-ému, se leva, vint prendre la main de son père, et lui dit: ?Mon père, j'aime Clotilde.-Parbleu! dit M. de Sommery, belle nouvelle! nous l'aimons tous, Clotilde; pourquoi ne l'aimerais-tu pas??
Ce pauvre M. de Sommery était à mille lieues de prévoir l'affreuse situation où il arrivait par une pente rapide, d'avoir à appliquer ou à renier une théorie dont on n'a pas prévu les conséquences tant qu'il ne s'est agi que de parler, conséquences qui se présentent en foule aussit?t qu'il faut agir. Arthur ajouta: ?Mon père, je l'aime d'amour, et je vous la demande pour femme.-Ah bah! s'écria le colonel. Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie-là?-C'est l'intérêt le plus sérieux de ma vie, mon père.-J'espère que Clotilde n'est pas complice d'une pareille folie??
Clotilde baissa les yeux sans rien dire; la bataille lui paraissait mal engagée et perdue; elle ne voulait pas donner. Elle se leva, fit une révérence et se retira. Elle eut soin de faire entendre les portes qu'il fallait ouvrir et fermer pour aller du salon à sa chambre, puis elle revint sans bruit écouter ce qui allait se passer dans le salon.