Ce pauvre Tony Vatinel nous fait réellement grande pitié avec son mépris pour l'or, ce vil métal, comme il l'appelle. Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu'on ouvrit devant nous une caisse, une vraie caisse en fer, avec de gros clous et une serrure à secret; une de ces caisses qui co?tent si cher, qu'une fois que nous l'aurions payée, nous n'aurions plus rien à mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de l'or et de l'argent de toute sorte.
Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait l'or et les billets de banque. Par moments, c'était un bruit confus de voix claires et aigu?s ou fêlées et un fr?lement de papiers; d'autres fois, une seule voix prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble, et, quand la caisse fut fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que nous nous rappelons:
UNE PIèCE DE DIX SOUS, d'une petite voix fl?tée.
Un bon vieux petit livre relié en parchemin,-un Horace chez les bouquinistes,-une contre-marque au théatre de la Gaieté.
PLUSIEURS PIèCES DE DEUX SOUS, d'une voix de cuivre.
Des aum?nes aux pauvres aveugles, des petits cierges à faire br?ler devant la chapelle de la Vierge à l'église.
UNE PIèCE DE CINQ FRANCS.
Une bouteille d'a?, une bouteille d'esprit et de gaieté, une bouteille d'insouciance une bouteille d'illusions.
TROIS PIèCES DE CINQ FRANCS, à l'unisson.
Un beau bouquet pour la femme que l'on aime, des camellias rouges comme ses lèvres. Le bouquet, entre tous ceux qu'on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné, conservé, et, le soir du bal, on le tiendra à la main; les rivaux seront furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous un manteau de moire grise, on rendra à l'heureux son bouquet, sur lequel il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser, il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camellias.
UN LOUIS D'OR.
La discrétion de la femme de chambre de celle que tu aimes; la femme de chambre elle-même, si tu veux, si elle est jolie; un d?ner avec un camarade que l'on n'a pas vu depuis longtemps et que l'on rencontre sur le boulevard, marchant dans l'ombre pour que le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d'un habit trop vieux; les souvenirs de l'enfance au dessert, la jeunesse, les illusions, la gaieté, le souvenir des premières amours.
UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS.
Veux-tu ce beau bahut gothique, à figures de bois, richement sculpté?
TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS, d'une petite voix grêle et chiffonnée.
Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d'acier, que tu admirais l'autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le montait sous les fenêtres de la femme que tu aimes? Veux-tu ce chale de cachemire vert, qu'un autre va donner demain, et qui sera le prix de bien douces faveurs?
BILLETS DE MILLE FRANC, dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que les uns trouveraient que nous n'en mettons pas assez, les autres que nous en mettons trop.
Veux-tu une femme vertueuse? veux-tu des vierges au boisseau? veux-tu des myriades d'épouses invincibles? Ne souris pas avec cet air d'incrédulité; celles qui refuseraient de l'argent, accepteront des fleurs, des plaisirs, des sérénades, des fêtes; elles accepteront l'admiration de ton luxe et la beauté qu'il te donnera... Veux-tu des princesses?... Veux-tu des reines?... Veux-tu des impératrices?
UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis en paquet.
Veux-tu des prairies à toi, des arbres à toi, de l'ombre à toi, des oiseaux, de l'air, des étoiles à toi? Veux-tu la terre? Veux-tu le ciel?
BEAUCOUP MOINS DE BILLETS.
Veux-tu des consciences d'hommes incorruptibles? Veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix? Veux-tu être grand homme? Veux-tu être homme incorruptible? Veux-tu être demi-dieu, dieu, dieu et demi?