Le comte de Surgères, dont le chateau, auprès de Laval, baignait ses vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du Rhin.
A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en spectateur tranquille, les bouleversements.
Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, excipant de son age et de ses précoces infirmités, quoiqu'il e?t à peine dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.
L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses princes...
Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, dès la nuit du 4 ao?t, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de lys.
M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se dispenser de le suivre par les grands chemins.
Mais il n'avait que des go?ts de chevalerie fort paisibles; se bornant aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses brutales les honneurs du combat.
De plus, il commen?ait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec l'age; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'ame. De tous les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui qui offre le plus de densité.
Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces. Son caractère indépendant, un peu philosophique,-il avait, dans sa jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,-s'accommodait mal de tout joug. La cha?ne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.
S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des chateaux d'alentour.
Pour lui donner une rivale, il e?t fallu se déplacer, chercher en quelque manoir éloigné une gentille chatelaine, ou bien tomber dans la bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.
Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héro?ques du marquis, voulant absolument l'entra?ner dans les bois et le forcer à la guerre des haies,-de l'autre la prétention de la marquise de jouer les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à prendre la route de l'émigration.
Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades parmi les buissons.
Il était seul et relativement libre. Il annon?a donc son départ, un beau matin, et le brusqua, prétendant avoir re?u un message pressant du comte de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.
Dans la crainte que le marquis ne renon?at à sa guerre paysanne et surtout que la marquise ne voul?t galoper dans les plaines du Palatinat, le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la couronne les provinces de l'Ouest.
Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa partir son ami.
La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence de son mari, demanda la permission de l'embrasser.
Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui glisser ces deux mots à l'oreille:
-Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!
La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.
Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison, proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.
Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des seigneurs de Mayenne.
Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu de laquelle se trouvait la maisonnette.
Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à demi une taie verdatre.
Un chien avait aboyé.
-Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas notre bon seigneur?...
-Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?
-Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse, debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à décrocher son fusil, pour l'aff?t au coucher du soleil.
Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler leurs cuivres, à c?té de fouets alignés et de défenses de sangliers, d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant les parois.
-Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer et d'accepter un pot de cidre?
-Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue absence...
La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.
-Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!... Qu'allons-nous devenir?
-Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple voyage d'agrément.
-Monseigneur est le ma?tre de rester ou de s'en aller! dit avec résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant son ton ordinaire de serviteur soumis.
-Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement aboli et cela te laisse des loisirs...
La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:
-C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté de supprimer...
Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde, partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:
-Toucher au gibier... ?a ne s'était jamais vu!...
-Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...
-Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart d'heure...
-Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...
Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il redoutait les effusions du c?ur.
Ce n'était pas qu'il f?t incapable de tendresse. Renée était sa fille. L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était montré moins prodigue de ses caresses.
Aussit?t sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de La Brisée et de sa femme.
L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui donner de bien grandes preuves d'intérêt.
Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et de sa digne mais peu aristocratique compagne.
Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en rien soup?onner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les attachait à elle.
Grace aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne maison.
Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument, sortie des écuries du chateau. Le père La Brisée l'avait emmenée dans ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée chasseresse.
Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles sèches...
Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira...
Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.
Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation, elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil, un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec baillant.
Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en frétillant, l'apportait.
Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée, se croyait dévalisé par des braconniers.
Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son élève avait fait de l'arme empruntée.
Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un chevreuil.
Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la poudre, avec les armes.
Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient, tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de son chien. Alors elle battait la plaine du c?té d'un moulin, où, près du ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages, viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant fouillis.
Ce n'était pas seulement la fra?cheur de cette retraite heureuse, ni le gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous l'ombre épaisse, qui l'attiraient.
Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient pareillement un attrait.
Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se rencontraient là...
Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...
Il feignait de lire comme elle de chasser...
Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme prétextes.
Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième année...
Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois, les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.
Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques le?ons d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers grades, qu'il avait obtenus à Rennes.
Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un attribut divin...
Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau, Marcel avait l'ame d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée, élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il avait fait sa doctrine de sa République universelle.
Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas seul pour Paris et pour la gloire...
Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens, sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du c?ur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.
Ils étaient d'age apparié, ils se plaisaient, et leur situation de fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir s'opposer à leur bonheur.
Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.
La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets, un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du c?té du ruisseau.
Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel, c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du c?té de Renée.
Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du fait de Renée...
Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller, comme on le sut bient?t, retrouver les princes dans l'émigration, la maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux, leur dit:
-A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a plus qu'à demander au meunier...
Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.
Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position, enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes raisons pour refuser franchement.
Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut d'approfondir les motifs du refus paternel.
Sa mère-les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs fils-lui apprit que ma?tre Bertrand Le Go?z, tabellion et régisseur des biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du c?té de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.
Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à cette confidence de sa mère...
Il avait donc pour rival ma?tre Bertrand! un homme vilain, vieux, désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...
Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle résisterait à ses prétentions. Il était s?r d'elle. De ce c?té, nulle inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant sous la dépendance de ma?tre Bertrand Le Go?z qui, chargé par le comte de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de congédier les gardes-chasses...
Là était le danger. Cependant Le Go?z n'osait pas renvoyer, pour ce motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le modèle des forestiers d'alentour.
C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au meunier pour alimenter son moulin.
Le Go?z avait mis nettement le marché à la main.
Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son moulin, quitter le pays.
Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de ses paperasses, et de lui casser les reins.
Sa mère l'en dissuada. Le Go?z était puissant autant que vindicatif. Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque commune. Il était officier municipal et correspondait avec des agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action. Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.
-Que faire alors? avait demandé le jeune homme.
-Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin, où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...
Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait, l'ame ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps, hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe. Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.
Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.
Une barre rougeatre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli dans les linceuls de grands nuages roux et gris.
La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait, et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des peupliers.
Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre blanc et doux rouler dans l'espace.
L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.
Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du soir:
-Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...
-Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon c?ur n'est qu'à toi seul...
-Nous ne nous quitterons jamais!...
-Toujours nous vivrons c?te à c?te...
-Rien ne pourra nous séparer!...
-Nous serons réunis jusqu'à la mort...
-Tu jures de me suivre partout, ma Renée?
-Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...
-Nous nous aimerons toujours!...
-Toujours nous nous aimerons, je le jure!...
-Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques re?oivent mes serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la nation, en manière de serment.
Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les peupliers qu'argentait la lune bienveillante.