Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'h?tel meublé, où il attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne se décidait pas à venir frapper à sa porte.
Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le poursuivait...
A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 ao?t, il avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de la boutique du prêteur sur gages.
Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et que mena?ait la flotte des Anglais.
De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les mains, et rêvait...
Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...
Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un drapeau à la main, entra?nant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le soleil ardent du Midi br?lant sa tête, la neige du Nord poudrant son manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... les ivresses, les gloires, les apothéoses...
Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de nouveau, tandis qu'il rafra?chissait son front br?lant dans sa main...
Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre d'h?tel lui apparaissait...
Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le dessus, il chassait le trompeur fant?me; cessant de voir le mirage, il envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, l'avenir probablement pire...
Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait probable...
Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...
Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et l'impuissance!
Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie... ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des chateaux de cartes.
Il commen?ait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la désillusion...
Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des maisons et d'entreprendre la location en garni...
Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans l'armée turque...
Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la rapidité du Rh?ne...
Alors il se remettait à la tache, s'appliquant à l'étude topographique du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bient?t gronder...
Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la nation, en canonnant les Anglais!...
Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui cr?t en lui...
De nouveau, pour vaincre le découragement qui commen?ait à s'insinuer dans ses veines,-ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides énergies,-il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude interrompue par son rêve.
On frappa deux légers coups à la porte.
Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le c?ur. Les plus braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'?il fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont laches et tremblants à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.
On frappa de nouveau, un peu plus fort.
-C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa Bonaparte en rougissant.-Entrez! dit-il sourdement.
Une minute s'écoula.
-Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.
Et il pensa, surpris:
-Ce n'est pas l'h?telier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus étonné, car jamais il ne recevait de visites.
Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.
La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune homme parut, portant l'uniforme de fantassin.
Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des yeux noirs pleins d'énergie...
Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...
-Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous trompez sans doute?...
Le jeune sergent fit le salut militaire.
-C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de parler? dit-il d'une voix douce.
-A lui-même... quelle affaire vous amène?...
-Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.
-René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son regard per?ant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'ame.
-Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on m'appelle aussi le Joli Sergent...
-Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...
-Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec cranerie le pimpant volontaire.
Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:
-Au feu!... si on m'y envoie jamais!...
Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:
-Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...
-Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon, commandé par M. de Beaurepaire...
-Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie, interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon? fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.
-A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...
-C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:
-Enfin, que désirez-vous de moi?
-Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...
-Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.
-Marcel René!... se hata de dire le joli sergent se troublant un peu, et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence...
-Mon régiment!... mon ex-régiment, plut?t!
-Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre autres, qui vous conna?t...
-Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que vous a dit Lefebvre?
-Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre protection... obtenir que mon frère p?t permuter...
Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli sergent, qui se troublait de plus en plus.
Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en précipitant ses paroles:
-Enfin, je voudrais que mon frère f?t envoyé, du régiment d'artillerie qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement reconnaissants!...
En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de hoquets... on e?t dit des sanglots refoulés.
Bonaparte s'était levé.
Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:
-D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous nommez votre frère... Lefebvre aurait d? vous dire que je suis sans emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e d'artillerie serait nulle... plut?t nuisible... je ne connais personne à Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir Robespierre jeune!...
-Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...
Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit lentement:
-En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des guerres!...
Le joli sergent se mit à trembler:
-Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux! respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma supercherie... Oui, je suis une femme!...
-Je l'avais soup?onné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur. Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aper?us de rien?
-Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.
-Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes enr?lée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son ami Bonaparte qui vous envoie!
Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports de joie...
Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.
Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:
-Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces jeunes gens! qu'ils sont heureux!...
Et la mélancolie de nouveau envahit son front.
Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif, considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du Midi, en disant avec exaltation:
-Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!... là!...
Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte anglaise.