Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son bras et se disposait à sortir.
Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne seraient pas fachés de son absence, et puis toute la matinée avait été perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa journée.
Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se produire.
Elle avait désormais charge d'ames.
Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.
Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.
Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:
-Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ?a prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine Bonaparte!...
Et pensant à son client, le maigre et have officier d'artillerie, elle sourit:
-C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle, celle-ci peut lui faire défaut...
Et, avec un soupir, elle ajouta:
-Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir au capitaine Bonaparte... c'est plut?t lui qui me devra... A tout hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il me doit... le pauvre gar?on! en voilà un travailleur!... un savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.
Elle se rendit à l'h?tel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors l'humble officier d'artillerie.
Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le no 14.
La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant sa carrière prodigieuse.
Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer sa fortune, personne ne crut à son mérite.
Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition précaire où se débattaient les siens.
Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis plus de deux siècles, exer?ait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité fran?aise, quand Paoli eut quitté l'?le.
Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.
Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théatre, ce revenu lui manqua et il connut tout à fait le dén?ment.
Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 ao?t 1749, belle jeune fille aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance singulièrement aiguisé.
Quand, portant le titre de Madame Mère, elle tr?nait à c?té de ses fils, dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: ?Je fais des économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour besoin!?
Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de Charles et de Letizia, le 15 ao?t 1769.
Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait eu Corte pour berceau.
L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 ao?t 1769, mais d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances d'age, s'était, de son c?té, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à donner son age vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière dans la condition d'age pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.
L'a?né, Napoléon, avait dépassé l'age limitatif de dix ans. Ses parents, en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans, et dont les go?ts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu possible l'entrée à l'école du futur général.
Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal et la détresse de sa famille.
La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel, endurcirent son ame et assombrirent son enfance.
Il était sérieux en entrant à l'école de Brienne; il en sortit triste, ulcéré.
Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque de Napoleone,-on l'appelait Paille-au-Nez; ils l'avaient insulté dans sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.
Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de glace, dans la cour de l'école de Brienne, il vécut, presque inaper?u, ces premières années de son existence.
Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans des mémoires payés par la police de la Restauration.
De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces piq?res d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et, ne pouvant partager les plaisirs co?teux des fils de famille, il se tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'age où le c?ur aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.
Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'age de trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785, lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la Fère, en garnison à Valence.
Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse, et, débutant dans le monde, il prenait des le?ons de danse du professeur Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le salon d'une dame du Colombier.
Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un voyage à Paris, où il logea à l'h?tel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré, il re?ut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne, le 1er mai 1788.
Le travail, les privations,-il ne se nourrissait guère que de lait, faute d'argent,-le rendirent malade.
Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.
Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze centimes par mois.
Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait l'h?te promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.
Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, cirait ses bottes et cuisinait la soupe.
Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.
-?Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes camarades!...?
La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.
A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le renard, en présence des raisins inabordables, lan?ait cet anathème aux femmes: ?Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que de bien.?
La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie d'Auxonne.
Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de la Révolution. Il se montra aussit?t chaud partisan des idées de liberté et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre tous les tons sans para?tre mentir, et montrer tous les masques comme son véritable visage.
En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.
Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment disputé.
Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une famille fort influente.
Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans. Ajaccio fut partagé en deux camps.
Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central, pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de suffrages et faire pencher la balance.
Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.
C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable au pouvoir.
On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.
Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le triomphe de Peraldi certain.
Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.
Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une bande en armes.
On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori, sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.
Le commissaire était plus mort que vif.
Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle fa?on on s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:
-Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer, mon cher commissaire!
Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon c?ur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.
Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales d'Ajaccio.
L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.
La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais on était en période révolutionnaire.
Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui co?ter cher.
Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été assigné.
Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion politique.
Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son ?le étroite et misérable.
Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette époque la conduite de l'aventureux condottiere.
Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double de ses appointements de lieutenant d'artillerie.
Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.
Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été un peu la victime des siens.
Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas, comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du 17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à servir dans les bataillons de la garde nationale.
Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.
Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.
Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire et besogneuse.
Il faisait maigre chère à son h?tel, d?nait le plus souvent possible en ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard, Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée veuve avec une certaine fortune.
Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.
Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.
Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec Junot, Marmont et Bourrienne.
Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.
Le matin du 10 ao?t, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère a?né de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez Fauvelet, qui lui avan?a quinze francs.
De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la lutte.
A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.
Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, éc?uré à l'odeur du sang.
Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour rentrer à son h?tel, le matin rouge du 10 ao?t.