Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:
-Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'h?te de mademoiselle Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!
Neipperg fit un mouvement et dit lentement:
-Nous avons défendu le roi!...
-Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en s?reté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égo?ste qu'il est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le coiffer de bonne grace devant nos compagnons du faubourg Antoine!... C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du peuple! Oh! ?a lui arrivera pour s?r! Mais, reprit-elle, après un court silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous, un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?
-Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une mission auprès de la reine...
-L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...
-Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune officier.
-Mourir! à votre age?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour des gens qu'on ne conna?t pas et par des gens envers lesquels on n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux... Hein? suis-je tombé juste?...
-Vous avez deviné, ma bonne h?tesse!...
-Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pale du blessé... d'ailleurs ?a ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline mérite bien d'être aimée...
Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:
-Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom! dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été pour elle et pour...
Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.
-Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter... est-ce qu'on meurt à votre age et quand on est amoureux!... Vous devez vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or dessus, et il puisait du tabac dans une bo?te où il y avait des pierres qui brillaient!...
Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et de colère.
-Il para?t, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce jeune homme a voulu se faire tuer!...
Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous la tête du blessé, en lui disant:
-Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un peu, monsieur?... ?a ferait tomber la fièvre...
Le malade secoua doucement la tête:
-Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma guérison!...
Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite ferme, non loin du chateau des seigneurs de Laveline, elle avait vu grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les forêts, chevauchant, chassant, et se lan?ant par les prés et par les champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite Catherine en affection.
Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille. Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres, lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois... où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être aimée et bénie que mademoiselle Blanche!
Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retra?ait les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.
-Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...
Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:
-Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se tra?ner de ce c?té... vit-il encore?...
-Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à c?té... dans ma chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...
-Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui indiquer ta maison comme un refuge s?r, lorsqu'il est parti pour se battre avec les gentilshommes du chateau!...
Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra avec reconnaissance, en lui disant:
-Mène-moi auprès de lui!...
La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.
Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était parvenue à l'allonger.
Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force pour le maintenir.
-Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...
-La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...
-Ingrat!... tu devais vivre pour moi...
-Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu pas me quitter pour toujours!...
-Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous secourir... il fallait espérer!...
-Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune espérance... Aujourd'hui 10 ao?t, tu devais être la femme d'un autre et t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu n'avais pu résister...
-Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce qu'il désirait le plus...
-Et ce qui co?tait le moins à ton père... le Marquis payait ses dettes avec sa fille!...
-Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour f?t si grand... il ne savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie croissante.
Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:
-Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je dispara?trai... Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée... je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des Tuileries!...
-Tu ne feras pas cela!
-Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui le 10 ao?t, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales... laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu importe?...
-Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!... s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.
-Notre enfant! murmura le blessé...
-Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!... ta vie ne t'appartient plus!...
-Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton mariage?...
-N'est pas encore fait... il y a tout espoir...
-Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...
-Pas encore!... jamais peut-être!...
-Explique-moi...
Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que Blanche répondait:
-Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger parmi les défenseurs du chateau... c'était courir à la mort... j'avais cependant un peu d'espoir au fond du c?ur... c'est alors que je t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile s?r si tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...
-Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...
-Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...
-Et il l'a été?...
-L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans trois mois...
-Trois mois!
-Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...
-Ah! il est moins pressé, le baron...
-Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution, M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son chateau, auprès de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la célébration de cet impossible mariage...
-Et tu iras à Jemmapes?...
-Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au chateau du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont libres...
-Et tu l'accompagneras?...
-Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...
-Tu me le jures?
-Je le jure!...
-Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu cédais?...
-Avant son départ, le baron a re?u une lettre que je lui ai écrite... oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a d? lui remettre ce message que les barrières franchies...
-Alors il sait?...
-La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut avoir d'autre père que toi...
-Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à recommencer le combat contre les sans-culottes!...
Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et un flot de sang coula.
Il poussa un cri.
Catherine accourut, offrit ses services.
Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent de nouveau la blessure.
Neipperg s'était évanoui.
Il reprit lentement ses sens.
Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:
-Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.
Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:
-Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussit?t se tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:
-Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!
-Il a trois ans bient?t.
-Et il se nomme?
-Henri... nous l'appelons Henriot.
-C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?
Blanche de Laveline réfléchissait.
-Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service... achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en soignant M. de Neipperg...
-Parlez... que faut-il faire?
-Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère Hoche, dans un faubourg de Versailles.
-La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre... c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plut?t mon mari, car moi aussi je vais me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...
-Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...
-J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils Lazare... qui était aux gardes-fran?aises avec Lefebvre... c'est Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...
-Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?
-Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller, à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient, que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!... est-ce que ce n'est pas grace à vous que j'ai pu acheter cette boutique, m'établir, et devenir bient?t la citoyenne Lefebvre?... Voyons, vous devez avoir autre chose à me commander... ?a ne suffit pas!... Une fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra en faire?
-Tu me l'amèneras...
-Où cela?...
-Au chateau de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...
-Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec l'enfant, à Jemmapes?...
-Au plus tard le 6 novembre...
-Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir... d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...
-Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconna?tre ce que tu fais pour moi...
-Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...
-A Jemmapes donc!...
-A Jemmapes, le 6 novembre!...
Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:
-Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires, Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...
-Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses encore... et je n'ai que faire auprès de vous.
-Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?
-Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A bient?t!