Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue au houloulement du chat-huant.
Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.
Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs élans.
Marcel prit une pierre et la lan?a dans la direction du massif d'où le cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.
-Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.
Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme un bruit de pas précipités que les deux amoureux per?urent, et il leur sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...
On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...
Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.
-J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux, auprès de la haie bordant la Garderie.
-Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne peut nous séparer!...
Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la pensée de ce Bertrand Le Go?z qui osait vouloir posséder Renée, se présenta aussit?t à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son ame. ?Bertrand Le Go?z est un méchant homme et un jaloux, se dit-il, mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de n'être qu'à moi!?
Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les man?uvres du tabellion.
La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.
Le Go?z multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration que le comte de Surgères lui avait remise, Le Go?z signifierait au meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...
Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il e?t à renoncer à tout espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.
Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Go?z; de son c?té, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du régisseur amoureux par un refus catégorique.
Bertrand Le Go?z résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.
La France courait aux armes. De tous c?tés se présentaient aux municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et s'engageant à mourir pour la patrie.
Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon d'Ille-et-Vilaine.
Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enr?lèrent et partirent le lendemain.
Bertrand Le Go?z s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la lacheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...
Sa harangue visait directement Marcel...
Celui-ci, comprenant quel parti Le Go?z comptait tirer de son inaction, se rendit chez le garde-chasse.
Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air de chasse.
Renée cousait à c?té de la femme du garde.
Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.
Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le suppliant de la rassurer.
-Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...
-Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son c?ur... Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Go?z veut-il donc toujours reprendre à votre père ses terres?...
-Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...
-Et où vas-tu, gar?on?... dit tranquillement La Brisée, tout en frottant la platine de son arme...
-Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a appelé ma lacheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon ma?tre! Pourquoi se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'e?t approuvée!...
-Alors tu t'es enr?lé, gar?on?... dit le garde La Brisée... mais c'est bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!... tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux soldat... enfin ?a te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...
Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pali.
-Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux aussi sont chassés m'établir en Amérique...
-Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...
-Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres des solitudes!
Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:
-Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel dit qu'il y fait si bon vivre!
Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile, qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille d'un mouvement machinal:
-Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser! Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?
La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit d'une voix aigrelette:
-Je dis que c'est des bêtises, tout ?a! Il est temps que ?a finisse. Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur apprendre!
La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.
Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un obstacle à son bonheur.
Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait... elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en affranchirait-elle pas définitivement?...
La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus calmes, dans l'ame même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses germes d'indépendance et de liberté...
Marcel, de son c?té, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée bouleversait tous ses projets et le déconcertait.
La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné, tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entra?nement de la jeunesse, à leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...
Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on frappa à la porte...
La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Go?z parut.
Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de délégués municipaux.
Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le Go?z dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:
-Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...
-Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...
-Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?
-J'ai eu cette intention-là, en effet!
-Vous le voyez! dit Le Go?z triomphant et prenant à témoin les commissaires.
-Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment désertent?... réponds!...
-Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher le travail avec la liberté!
-La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin, nous as-tu dit?
-Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un dipl?me à obtenir...
-Tu l'auras... au régiment!
-Au régiment! Que voulez-vous dire?
-Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon collègue et moi, de leur en fournir...
Il tendait un papier à Marcel, surpris:
-Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On te dira au dép?t sur quel corps tu seras dirigé!
-Et si je ne signe pas?
-Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons, signe!
Marcel hésitait.
Bertrand Le Go?z, clignant de l'?il, disait à l'un des commissaires, à mi-voix:
-Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!
La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.
Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui tendit, en lui disant doucement:
-Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...
-Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en montrant Le Go?z.
Renée reprit, en se penchant à son oreille:
-Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...
Marcel fit un mouvement:
-Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.
-Pourquoi pas? je suis un gar?on, moi!... je sais me servir d'un fusil, demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!
Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enr?lement, puis s'adressant aux commissaires:
-Où faut-il aller?...
-A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne chance, citoyen médecin!...
-Salut, citoyens commissaires!...
-Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Go?z d'un ton goguenard.
Marcel lui montra la porte.
-Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le tabellion, riant faux.
Bertrand Le Go?z se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il se voyait déjà ma?tre et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se chargerait bien de faire reconna?tre les droits de l'héritière.
Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord du ruisseau, sous les peupliers...
Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.
Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au régiment...
Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit avec assurance:
-Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...
Et elle ajouta en riant:
-Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...
-Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de folie.
-Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas, comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec cranerie.
-Mais si tu venais à être blessée?...
-N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...
Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout d'un baton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde national. Ce jeune homme s'était présenté, aussit?t arrivé à Angers, à la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier à Surgères.
Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère Marcel, déjà enr?lé, servait en qualité d'aide-major.
La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne soup?onna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les bataillons de la Révolution re?urent ainsi nombre de recrues féminines.
On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces héro?ques guerrières.
Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les sardines d'argent et re?ut le sobriquet de Joli Sergent, une déception cruelle bient?t l'atteignit...
Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au 4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et qui devait être dirigé en hate sur Toulon.
La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.
En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.
On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine Bonaparte, combien Renée s'effor?ait de faire revenir auprès d'elle celui qu'elle aimait...
Grace à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami, la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héro?que défenseur de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, ap?tre de la paix et de la fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant subi un enr?lement un peu involontaire.