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Chapter 5 LA CHAMBRE DE CATHERINE

La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en majorité.

-Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en l'embrassant sur les deux joues...

-Dame! ce bruit... ces cris...

-Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le ma?tre aujourd'hui!...

-Vive la nation!... crièrent des voix.

-A mort les tra?tres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le seuil de la boutique de Catherine.

-Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta boutique?...

-Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...

-Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je lui ferais payer le sang des n?tres... Justement, moi et les camarades, dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient, nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils... quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée, Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...

Lefebvre regarda autour de lui, et aussit?t reprit:

-Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà dit, n'est-ce pas?...

Alors se tournant vers les gardes nationaux:

-Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...

-Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.

-Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...

Et tendant la main aux gardes:

-Au revoir, citoyens, à bient?t... à la section!... nous devons nommer un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse... un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui, les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il faut donc les remplacer... à tant?t!...

Les gardes s'éloignèrent.

Les badauds continuaient à stationner devant la porte.

-Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est clair!... oh! il a d? tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin... il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...

Et il les poussa devant lui.

-C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!

-C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.

Et il ajouta d'une voix tra?narde:

-Avec ?a qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...

Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit, les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:

-J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons, calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...

Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...

Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.

Elle résista.

Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.

Un vague soup?on envahit son visage.

-Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...

-Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras visible.

-Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...

-Non!... tu ne l'auras pas!...

-Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la clef...

-Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...

-Eh bien! je la prendrai!...

Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...

-Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai avec toi...

On cogna de nouveau aux volets de la boutique.

Catherine alla ouvrir.

Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.

-Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la section... On parle de le nommer lieutenant...

Lefebvre, ému, pale, grave, sortit de la chambre de Catherine.

Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à Catherine en lui disant:

-Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...

-Il est mort!... Ah! le pauvre gar?on! fit Catherine avec tristesse.

-Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un galant?...

-Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?... reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...

-Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette demoiselle qui t'a obligée... mais tache qu'on ne le sache jamais... ?a me nuirait peut-être à ma section!...

-Oh! tu es un brave c?ur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...

-?a sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je les suive...

-Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.

-C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...

Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli, h?te sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.

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