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Chapter 2 LA PRéDICTION

La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à sa place.

La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles connaissances et s'avan?aient bras dessus bras dessous, ainsi que deux amoureux.

Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un rafra?chissement.

-Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi... vous m'avez l'air d'un bon gar?on, et, ma foi, je ne refuse pas votre politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif... asseyons-nous!

Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle.

Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir.

-Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.

-C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice, répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire suisse...

-Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les... voulez-vous que je les appelle?...

Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance, regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple:

-Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de voir boire les autres, ?a donne la pépie!...

Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation familière.

-Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui restait en arrière.

-Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à longue lévite et à oreilles de chien.

-Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le connais... il me conna?t bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché?

Le jeune homme ainsi interpellé s'avan?a vers la table où déjà Lefebvre avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant:

-Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!...

Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et les verres ayant été remplis, on trinqua.

Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre.

Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...

Catherine se regimba.

-Pas de ?a, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais pas plus!

-De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela, milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les jours, mademoiselle Sans-Gêne!...

-Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à dire sur mon compte?...

-Non!... rien... absolument rien!

-Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma chambre, une seule personne en aura la clef...

-Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.

-Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:-Vous voilà averti, pays, qu'est-ce que vous en dites?...

-Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la v?tre, mam'zelle Sans-Gêne!...

-A la v?tre, citoyen!... en attendant votre demande...

Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres accordailles...

A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les tables dans une allure spectrale.

-Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...

Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols.

Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille du 10 ao?t, où toute une société disparaissait pour faire place à un monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues de guinguettes.

Catherine avait envie de conna?tre sa destinée. Il lui semblait que la rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...

Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe de trois jeunes gens assis à une table voisine...

-écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses voisins...

-J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la C?te-d'Or...

-Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Chatillon...

-Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint olivatre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!... mais où ?a?...

-Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il logeait, près de chez moi, à l'H?tel des Patriotes, rue Royale-Saint-Roch...

-Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet h?tel... il a un dr?le de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ?a n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait.

-Bonaparte! dit Catherine.

-Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois?

-Napoléon! reprit Catherine... c'est un gar?on savant et qui en impose à tous ceux qui le voient!...

-Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil, ?a ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:-Attention! le sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?...

Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine, devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à l'oreille de Lefebvre:

-Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses s?urs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commer?ante un peu alarmée.

Fortunatus cependant, balan?ant son chapeau pointu, lisait avec gravité dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé Junot:

-Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras dans le Midi...

-Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami! Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je?

-Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.

-Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de Marmont... et moi, me prédis-tu la folie?

-Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte... après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton ma?tre, tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de Judas!...

-Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?...

Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait de l'intérêt.

Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:

-Je ne veux pas conna?tre l'avenir... je le sais!...

Et montrant à ses amis, à travers la cl?ture en planches du jardin, entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal:

-Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non? n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...

Le sorcier s'était éloigné.

Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des gardes, il leur dit:

-Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!...

-Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 ao?t, fusillés par les Suisses.

-Sur les marches d'un palais!

-Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas prédire une fin tragique... avec un palais?...

-Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un tr?ne, et après avoir renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras...

-Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda Lefebvre.

-Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et loyauté!...

-Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la première fois de sa vie peut-être...

-Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez... et vous deviendrez duchesse!...

-Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas? dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...

Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes gens et les regards attentifs des femmes.

-Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit... Je ne serai donc jamais un personnage?...

-Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc devenir?...

-J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote, ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple: ministre de la police!...

-Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine.

-Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et adoucit son profil de fouine.

Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa sorcellerie.

Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique.

Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte, un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait parlé, visible pour lui seul.

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