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Chapter 9 No.9

Ici devise notre Amant

De la karole le semblant,

Et comment il vit Courtoisie

L'appeler par galanterie,

Et lui raconter ce qu'était

Tout ce monde et ce qu'il dansait.

Toujours là debout, immobile,

Je contemplais la troupe agile,

Quand une charmante beauté,

Coeur vaillant et plein de bonté

(Que Dieu garde toute sa vie!)

M'aper?ut. C'était Courtoisie.

Aussit?t elle m'appela:

?Bel ami, que faites-vous là?

Or ?a, venez, fait Courtoisie;

A karoler je vous convie,

Avec nous venez, s'il vous pla?t.?

A la karole sans arrêt,

Sans hésiter je fus me prendre

Et sans chercher à m'en défendre,

Car c'était mon plus vif désir;

Et, sachez-le, plus grand plaisir

N'e?t su me faire Courtoisie.

Je n'osais, mais br?lais d'envie

De courir aussi karoler.

Lors je me pris à contempler

[p.54]

Les cors, les fa?ons et les chieres, 823

Les semblances et les manieres

Des gens qui ilec karoloient:

Si vous dirai quex il estoient.

Déduit fu biaus et lons et drois,

Jamès en terre ne venrois

Où vous truissiés nul plus bel homme:

La face avoit cum une pomme,

Vermoille et blanche tout entour,

Cointes fu et de bel atour.

Les yex ot vairs, la bouche gente,

Et le nez fait par grant entente;

Cheveus ot blons, recercelés,

Par espaules fu auques lés,

Et gresles parmi la ceinture:

Il resembloit une painture,

Tant ere biaus et acesmés,

Et de tous membres bien formés.

Remuans fu, et preus, et vistes,

Plus légier homme ne véistes;

Si n'avoit barbe, ne grenon,

Se petiz peus folages non,

Car il ert jones damoisiaus.

D'un samit portret à oysiaus,

Qui ere tout à or batus,

Fu ses cors richement vestus.

Moult iert sa robe desguisée,

Et fut moult riche et encisée,

Et décopée par cointise;

Chauciés refu par grant mestrise

D'uns solers décopés à las;

Par druerie et par solas

[p.55]

Les visages, les contenances, 825

Les costumes et les semblances

De tous ces gens qui karolaient;

Je vous dirai ce qu'ils étaient.

Déduit était de sa nature

Droit et beau, de haute stature,

L'air noble et de grand appareil

Et gracieux, le teint vermeil

Autour et blanc comme une pomme;

Jamais on ne vit plus bel homme:

Mignonne bouche, de beaux yeux,

Le nez fait au moule, cheveux

Blonds tombant en boucles soyeuses

Sur ses épaules musculeuses.

Sa taille fine cependant

était bien prise. En regardant

Ce beau corps, sa riche parure,

On croyait voir une peinture.

Nul homme avec lui n'e?t lutté

De vigueur ni d'agilité.

C'était, tout brillant de jeunesse,

Un damoiseau plein de noblesse;

Ni moustache ni barbe encor,

Mais le fin duvet couleur d'or

De la première adolescence.

Il était avec élégance

Vêtu tout d'or et de satin

Tissu d'oiseaux à grand dessin.

Sa robe à la coupe savante

Et d'ornements étincelante,

Tombait en festons gracieux;

Un brodequin délicieux

Enla?ait sa jambe arrondie,

Et par amour sa douce amie

[p.56]

Li ot s'amie fet chapel 855

De roses qui moult li sist bel.

Savés-vous qui estoit s'amie?

Léesce qui nel' haoit mie,

L'envoisie, la bien chantans,

Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans

De s'amor li donna l'otroi:

Déduit la tint parmi le doi

A la karole, et ele lui,

Bien s'entr'amoient ambedui:

Car il iert biaus, et ele bele,

Bien resembloit rose novele

De sa color. S'ot la char tendre,

Qu'en la li péust toute fendre

A une petitete ronce.

Le front ot blanc, poli, sans fronce,

Les sorcis bruns et enarchiés,

Les yex gros et si envoisiés,

Qu'ils rioient tousjors avant

Que la bouchete par convant.

Je ne vous sai du nés que dire,

L'en nel' féist pas miex de cire.

Ele ot la bouche petitete,

Et por baisier son ami, preste;

Le chief ot blons et reluisant.

Que vous iroie-je disant?

Bele fu et bien atornée;

D'ung fil d'or ere galonnée,

S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef,

Je qu'en oi véu vint et nuef,

A nul jor mès véu n'avoie

Chapel si bien ouvré de soie.

D'un samit qui ert tous dorés

Fu ses cors richement parés,

[p.57]

Lui avait tout de roses fait 859

De ses mains un beau chapelet.

Savez-vous quelle était sa mie?

Liesse qui ne le hait mie,

La gente et joyeuse aux doux chants.

A lui dès l'age de sept ans

D'amour elle donna le gage.

Déduit la prend au doigt, l'engage

A la karole, et chaque amant

Moult s'enlace amoureusement.

Il était beau, elle était belle,

Et bien semblait rose nouvelle

A voir son teint vermeil et clair:

La moindre épine à cette chair

Si tendre e?t fait une blessure:

Son front était blanc, sans plissure,

Ses sourcils bruns et bien arqués,

Ses yeux gros et si enjoués

Qu'ils paraissaient toujours sourire

Avant même la bouche rire,

Qui toute mignonne s'ouvrait,

Toujours aux baisers s'apprêtait.

Du nez, je ne sais que vous dire;

On n'en fait pas de mieux en cire.

Son chef était blond et luisant.

Que vous irai-je encor disant?

Belle était et bien atournée,

D'un fil d'or toute galonnée;

Son chapel d'or était tout neuf,

J'en ai vu plus de vingt et neuf,

Mais jamais chapel, que je croie,

Si bien ouvré de belle soie.

Son corps était enfin paré

De ce riche satin doré

[p.58]

De quoi son ami avoit robe, 889

Si en estoit assés plus gobe.

* * *

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