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Chapter 5 No.5

Comment dame Oyseuse fit tant 533

Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.

Maintes fois ma main assidue

Heurta; puis, l'oreille tendue,

J'écoutai si quelqu'un venait.

Le guichet, qui de charme était,

M'ouvrit une noble pucelle

Qui moult était et gente et belle,

Les cheveux blonds comme un bassin[14b],

La chair plus tendre qu'un poussin,

Bouche petite et mignonnette,

A son menton une fossette,

Le front poli, soucil arqué,

L'entrecil net et bien marqué[15b],

Petit ni grand, bonne mesure;

Le nez droit, de gente structure,

Les yeux plus vifs que le faucon[16b]

A faire envie à ce fripon;

L'haleine douce et savourée,

La face blonde et colorée,

De savante proportion

Le col gros et long par raison,

Bouton ni tache, la peau fine;

N'était jusqu'en la Palestine

Femme au col plus beau, plus luisant,

Ni plus au toucher séduisant.

Elle avait la gorge aussi blanche

Comme est la neige sur la branche

Quand il a fra?chement neigé,

Le corps bien fait et dégagé:

[p.38]

L'en ne séust en nule terre 561

Nul plus bel cors de fame querre.

D'orfrois ot un chapel mignot[17];

Onques nule pucele n'ot

Plus cointe ne plus desguisié,

Ne l'aroie adroit devisié

En trestous les jors de ma vie.

Robe avoit moult bien entaillie;

Ung chapel de roses tout frais

Ot dessus le chapel d'orfrais:

En sa main tint ung miroer,

Si ot d'ung riche tre?oer

Son chief trecié moult richement,

Bien et bel et estroitement:

Ot ambdeus cousues ses manches,

Et por garder que ses mains blanches

Ne halaissent, ot uns blans gans.

Cote ot d'ung riche vert de gans,

Cousue à lignel tout entour.

Il paroit bien à son atour

Qu'ele iere poi embesoignie,

Quant ele s'iere bien pignie,

Et bien parée et atornée,

Ele avoit faite sa jornée.

Moult avoit bon tens et bon may,

Qu'el n'avoit soussi ne esmay

De nule riens, fors solement

De soi atorner noblement.

Quant ainsinc m'ot l'uis deffremé

La pucele au cors acesmé,

Je l'en merciai doucement,

Et si li demandai comment

Ele avoit non, et qui ele iere.

El ne fu pas envers moi fiere,

[p.39]

On n'e?t su trouver certes guère 563

Plus beau corps de femme sur terre.

Un frais chapel doré portait[17b];

Nulle part pucelle n'était

Plus gracieuse et plus jolie;

Ses charmes tretoute ma vie

A dépeindre ne suffirait.

Robe élégante la drapait.

Sur son chapel, fra?ches écloses,

Courait un chapelet de roses,

En sa main un miroir brillait,

Un riche peigne maintenait,

Surmontant sa riche coiffure,

Les tresses de sa chevelure.

Enfin d'un riche vert de Gans

était sa cote, et des gans blancs

Gardaient du hale ses mains blanches;

A lacets étaient ses deux manches,

Un cordon régnait tout autour.

Bien semblait-elle à son atour

N'être pas trop embesognée;

Car était faite sa journée

Quant ses cheveux avait peigné,

Paré son corps et atourné.

Bon temps et douce servitude!

Sans souci, sans inquiétude,

Rien ne l'occupait seulement

Que s'atourner moult noblement.

Quand ainsi m'eut ouvert la porte

Du jardin la pucelle accorte,

Je lui dis merci doucement,

Et puis lui demandai comment

Elle avait nom, qui était-elle.

Ne fut pas fière la pucelle

[p.40]

Ne de respondre desdaigneuse: 595

Je me fais apeler Oiseuse,

Dist-ele, à tous mes congnoissans;

Si sui riche fame et poissans.

S'ai d'une chose moult bon tens,

Car à nule riens je ne pens

Qu'à moi joer et solacier,

Et mon chief pignier et trecier:

Quant sui pignée et atornée,

Adonc est fete ma jornée.

Privée sui moult et acointe

De Déduit le mignot, le cointe:

C'est cil cui est cest biax jardins.

Qui de la terre as Sarradins

Fist ?à ces arbres aporter,

Qu'il fist par ce vergier planter.

Quant li arbres furent créu,

Le mur que vous avez véu,

Fist lors Déduit tout entor faire,

Et si fist au dehors portraire

Les ymages qui i sunt paintes,

Qui ne sunt mignotes ne cointes;

Ains sunt dolereuses et tristes,

Si cum vous orendroit véistes.

Maintes fois por esbanoier

Se vient en cest leu umbroier

Déduit et les gens qui le sivent,

Qui en joie et en solas vivent.

Encores est léens sans doute

Déduit orendroit qui escoute

A chanter gais rossignolés,

Mauvis et autres oiselés.

Il s'esbat iluec et solace

O ses gens, car plus bele place

[p.41]

Et répondit incontinent: 597

?De tous mes intimes vraiment

Je me fais appeler Oyseuse,

Je suis riche, puissante, heureuse;

Car tout le jour j'ai moult bon temps

Et veille à mes ajustements;

Quand ma toilette est terminée,

Tout le reste de la journée

Tranquille passe à mon plaisir,

A jouer, à me divertir.

De Déduit suis la bonne amie,

Charmante et douce compagnie,

Le ma?tre de ces beaux jardins.

De la terre des Sarrazins

Il fit jadis venir les plantes

En ce verger si florissantes.

Quand tous ces arbres furent grands,

Ce mur, qu'avez d? voir céans,

Alors Déduit fit autour faire,

Et par dehors y fit pourtraire

Ces peintures et ces tableaux

Qui ne sont séduisants ni beaux,

Mais pleins de tristesse et misère,

Ainsi que l'avez vu naguère.

Souvent vient s'éjouir en paix,

Ici, cherchant l'ombre et le frais,

Déduit et les gens qui le suivent,

Qui de joie et de soulas vivent.

Tenez, les gais rossignolets,

Pinsons et autres oiselets,

Ici près encore sans doute

Déduit tranquillement écoute.

Avec ses gens tretout le jour

Il s'ébat, car plus beau séjour

[p.42]

Ne plus biau leu por soi joer 629

Ne porroit-il mie trover;

Les plus beles gens, ce sachiés,

Que vous jamès nul leu truissiés,

Si sunt li compaignon Déduit

Qu'il maine avec li et conduit.

Quant Oiseuse m'ot ce conté,

Et j'oi moult bien tout escouté,

Je li dis lores? Dame Oyseuse,

Jà de ce ne soyés douteuse,

Puis que Déduit li biaus, li gens

Est orendroit avec ses gens

En cest vergier, ceste assemblée

Ne m'iert pas, se je puis, emblée,

Que ne la voie encore ennuit,

Véoir la m'estuet, car je cuit

Que bele est cele compaignie,

Et cortoise et bien enseignie.

Lors m'en entrai, ne dis puis mot,

Par l'uis que Oiseuse overt m'ot,

Ou vergier, et quant je fui ens

Je fui liés et baus et joiens.

Et sachiés que je cuidai estre

Por voir en Paradis terrestre,

Tant estoit li leu delitables,

Qu'il sembloit estre esperitables:

Car si cum il m'iert lors avis,

Ne féist en nul Paradis

Si bon estre, cum il faisoit

Ou vergier qui tant me plaisoit.

D'oisiaus chantans avoit assés

Par tout le vergier amassés;

En ung leu avoit rossigniaus,

En l'autre gais et estorniaus;

[p.43]

Il ne saurait trouver sur terre 631

Pour reposer et se distraire.

Les amis que le beau Déduit

Avec lui mène et qu'il conduit

Sont la plus gente compagnie

Que ne verrez de votre vie.?

Quand Oyseuse m'eut ce conté,

Que j'ai tout au long écouté,

Je luis dis alors: ?Dame Oyseuse,

De ceci ne soyez douteuse,

Si Déduit le beau, le joli,

Avec ses gens repose ici

Dans ce verger, cette assemblée

Ne me sera certes volée.

Dès aujourd'hui, si je le puis,

Je la verrai, car, m'est avis

Que belle est cette compagnie,

Noble et pleine de courtoisie.?

Lors j'entrai, sans plus dire un mot,

Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tant?t,

Dans cette terre enchanteresse.

Grande alors fut mon allégresse;

Je crus être, je vous le dis,

Dans le terrestre Paradis.

Par sa beauté sans plus, du reste,

Ce séjour me semblait céleste,

Car il n'est point de paradis

Au ciel, comme il m'était avis,

Où douceurs nous soient réservées

Telles qu'ici les ai rêvées.

Oiseaux chantants étaient assez

Partout le jardin amassés;

Ici chantaient les hirondelles,

Chardonnerets et tourterelles,

[p.44]

Si r'avoit aillors grans escoles 663

De roietiaus et torteroles,

De chardonnereaus, d'arondeles,

D'aloes et de lardereles;

Calendres i ot amassées

En ung autre leu, qui lassées

De chanter furent à envis:

Melles y avoit et mauvis

Qui baoient à sormonter

Ces autres oisiaus par chanter.

Il r'avoit aillors papegaus,

Et mains oisiaus qui par ces gaus

Et par ces bois où il habitent,

En lor biau chanter se délitent.

Trop parfesoient bel servise

Cil oisel que je vous devise;

Il chantoient ung chant itel

Cum s'il fussent esperitel.

De voir sachiés, quant les o?,

Moult durement m'en esjo?:

Que mès si douce mélodie

Ne fu d'omme mortel o?e.

Tant estoit cil chans dous et biaus,

Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus,

Ains le péust l'en aesmer

A chant de seraines de mer,

Qui par lor vois qu'eles ont saines

Et series, ont non seraines.

A chanter furent ententis

Li oisillon qui aprenti

Ne furent pas ne non sachant;

Et sachiés quant j'o? lor chant,

Et je vi le leu verdaier

Je me pris moult à esga?er:

[p.45]

Et là grand assaut se livrait 665

Entre le geai, le roitelet,

Et l'alouette et la mésange;

Plus loin, la joyeuse phalange

Des rossignols harmonieux

S'égosillait à qui mieux mieux.

Ailleurs merles et mauviettes,

étourneaux et bergeronnettes

Des autres oisillons chanteurs

S'effor?aient d'être les vainqueurs.

Enfin, perruches éclatantes

Et maints oiseaux aux voix savantes

S'étaient dans ce verger riant

Donné rendez-vous en chantant.

Formaient, caquetant à leur guise,

Ces oiseaux que je vous devise

Un concert si délicieux

Qu'on e?t dit qu'il venait des cieux.

Jamais si douce mélodie

Ne fut d'homme mortel ou?e.

Les chants étaient si doux, si beaux,

Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux,

Mais je crus ou?r les syrènes

De la mer séduisantes reines;

Série et saine était leur voix

Dont on fit syrène autrefois.

Des oisillons, sous la feuillée,

La savante et gente assemblée

Lors déploya tout son talent.

Et sachez, quand j'ou?s leur chant,

Emmi ce beau lieu qui verdoie,

Je fus tout inondé de joie.

[p.46]

Que n'avoie encor esté onques 697

Si jolif cum je fui adonques;

Por la grant delitableté

Fui plains de grant jolieté.

Et lores soi-je bien et vi

Que Oiseuse m'ot bien servi,

Qui m'avoit en tel déduit mis:

Bien déusse estre ses amis,

Quant ele m'avoit deffermé

Le guichet du vergier ramé.

Dès ore si cum je sauré,

Vous conterai comment j'ovré.

Primes de quoi Déduit servoit,

Et quel compaignie il avoit

Sans longue fable vous veil dire,

Et du vergier tretout à tire

La fa?on vous redirai puis.

Tout ensemble dire ne puis,

Mès tout vous conteré par ordre,

Que l'en n'i sache que remordre.

Grant servise et dous et plaisant

Aloient cil oisel faisant;

Lais d'amors et sonnés cortois

Chantoit chascun en son patois,

Li uns en haut, li autre en bas;

De lor chant n'estoit mie gas.

La dou?or et la mélodie

Me mist où cuer grant reverdie;

Mès quant j'oi escouté ung poi

Les oisiaus, tenir ne me poi

Que dant Déduit véoir n'alasse,

Car à savoir moult désirasse

Son contenement et son estre.

Lors m'en alai tout droit à destre,

[p.47]

Oncques n'avait go?té bonheur 697

Si pur qu'en cet instant mon coeur,

Et dans une extase infinie

Se plongeait mon ame ravie.

Oyseuse, alors j'ai reconnu

Quel service tu m'as rendu

Par cette douce jouissance.

éternelle reconnaissance

Je te dois de m'avoir ouvert

Le guichet du beau verger vert!

Dès lors, poursuivant mon histoire,

Je vais chercher dans ma mémoire

Ce que je fis; puis ce qu'était

Déduit, quelle suite il avait,

Sans longue fable vais vous dire,

Et du beau verger tire à tire

Vous dirai la fa?on depuis.

Tout ensemble dire ne puis,

Mais tout vous conterai par ordre

Pour qu'on n'y sache que remordre.

Parmi ce jardin ravissant

Les oiselets allaient faisant

Leurs jeux et prodiguaient sans cesse

Leurs chants et leur vive allégresse.

Lais d'amour et sonnets courtois,

Chantait chacun en son patois.

Et ces voix per?antes et graves

Formaient des concerts si suaves,

Si doux et si mélodieux,

Que j'étais ravi, radieux.

Quand j'eus tout à ma fantaisie

Leurs chants ou?s, moult grande envie

Me prit de conna?tre Déduit.

J'oublie tout, tant fus séduit

[p.48]

Par une petitete sente 731

Plaine de fenoil et de mente;

Mès auques près trové Déduit,

Car maintenant en ung réduit

M'en entré où Déduit estoit.

Déduit ilueques s'esbatoit;

S'avoit si bele gent o soi,

Que quant je les vi, je ne soi

Dont si très beles gens pooient

Estre venu; car il sembloient

Tout por voir anges empennés,

Si beles gens ne vit homs nés.

* * *

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