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Chapter 9 LA DERNIERE HEURE

La Seille est plongée dans la mélancolie et le silence. Dans la mélancolie, parce que Juliette est partie avec Mlle Cayer; dans le silence, parce qu'on est à l'automne, que les oiseaux ne chantent plus, et que le ciel est lugubre et lourd comme une vo?te de plomb.

Il est l'heure de la tombée du jour; on attend l'arrivée de

Félix Marlioux, qui va emmener sa fille.

Sa fille, elle erre, la pauvre enfant, à travers ces lieux tant aimés, dont le moindre recoin lui garde un souvenir.

Elle a baisé les murs de sa chambrette, cette chambrette claire qui a abrité ses rires joyeux et ses nuits calmes avec sa chère Lili. Elle a embrassé Sapho, qui a gémi en la regardant doucement; puis ses tourterelles rosées; puis Marquise et Light, les chevaux, jusqu'au poulain, qu'on lui défendait de toucher. De la main elle a envoyé un baiser aux cygnes blancs de la pièce d'eau, aux saules éplorés qui argentent de leurs feuilles tombées la surface de l'étang; elle a contemplé leurs petits jardinets abrités contre un mur au midi, elle y cueille les dernières fleurs; elle a visité aussi le vieux chêne dans le tronc duquel elles se faisaient un siège; les poules, dont elles mangeaient les ufs, qu'elles allaient quelquefois chercher elles-mêmes à la basse-cour; enfin chaque endroit familier lui rappelle une heure heureuse. Là elles ont été prises d'un fou rire à la suite d'une aventure plaisante; ici elles ont pleuré après une sottise commise, de peur d'être grondées; plus loin, en grimpant sur la même branche du cerisier, elles sont tombées, sans se blesser, par bonheur.

Et maintenant voilà notre pauvre Folla debout, les bras pendants, devant le piano, cet ami que ses menottes agiles ont tourmenté si souvent; elle espérait devenir une forte musicienne.

Deux grosses larmes s'échappent de ses yeux: hélas! il n'y aura point de piano là-bas, dans le logis de Gervaise.

Heureusement cette excellente Mme Milane, qui pense à tout, a glissé dans la malle de l'enfant la guitare, qui pourra au moins la réjouir ou la consoler dans son exil.

A présent, l'heure de la séparation a sonné: Félix Marlioux est ici. Tandis qu'il parle, M. Milane regarde attentivement la petite Sophie et s'étonne de trouver à ce visage enfantin, devenu grave en quelques jours, une vague ressemblance avec sa fille, Mme Kernor, ressemblance à laquelle Juliette ne participe aucunement.

Lui aussi souffre de voir s'envoler de sa maison cet oiseau enchanteur qu'il a caressé si longtemps.

"Rendez-la heureuse, dit Mme Milane à Marlioux; souvenez-vous que d'elle-même elle a voulu aller avec vous, quoiqu'elle ait ici une seconde mère, presque une sur et le bien-être."

M. Milane s'est occupé du père de l'enfant: il lui a découvert tout près de Marseille, à Endoume, une place lucrative dans une fabrique, où, s'il se montre laborieux, l'ouvrier gagne de six à dix francs par jour. En se montrant économe, Marlioux peut, tout en vivant bien, économiser de quoi payer une femme pour faire chaque matin le plus gros du ménage, puisque Gervaise est incapable de rien faire, et aussi de quoi envoyer Folla dans un modeste externat, où elle pourra au moins ne pas oublier le peu qu'elle a appris.

Marlioux fait de belles promesses, remercie les bienfaiteurs de Sophie, et se montre bien décidé à vivre en honnête homme, en bon père de famille; il travaillera ferme et donnera de bons principes à sa fille.

Mme Milane prend Folla à l'écart et l'embrasse fort, tout émue.

"Tiens, dit-elle en lui remettant une petite bo?te cachetée, mets ceci dans ta poche et ne le montre à personne, surtout à ton père; conserve-la soigneusement. Si quelque jour le travail lui manque, qu'il soit malade ou qu'il faille plus de soins à ta mère; bref, si tu te trouves dans l'embarras, tu ouvriras ton petit trésor, et n'oublie pas non plus de nous appeler à ton aide si tu es malheureuse."

Folla cacha la bo?te dans sa poche; elle est bien triste et promet de ne jamais oublier ceux qui ont été si longtemps ses parents adoptifs, de rester une bonne petite fille et de ne jamais négliger ses devoirs de chrétienne. Puis elle ajouta après un sanglot:

"Madame, vous m'aimerez bien encore un peu, quand même je ne serai plus là?

Mais certainement, mignonne, toujours.

Et Juliette?

Juliette aussi, elle n'est pas oublieuse.

Vous ne lui direz jamais que...

Que...?

Que je suis la fille de... de...

Non, je te le promets," répond Mme Milane, qui devine ce que la bouche de l'enfant n'ose proférer.

Et voilà Folla trottinant sur la route, tournant le dos au chateau et n'osant plus le regarder, de peur d'éclater en sanglots.

L'obscurité du soir descendait lentement sur la campagne; le vent secouait les arbres échevelés.

L'homme et l'enfant, qu'il tenait par la main, passèrent devant une grande croix placée à l'angle du chemin.

Le premier n'y fit point attention, mais la petite fille regarda ces grands bras du Christ ouverts sur la route et sur elle.

"Mon Dieu, ayez pitié de moi, murmura-t-elle tout bas; faites que mon papa m'aime un peu, et que maman ne soit plus folle.

Est-ce que je te fais peur, petite?" demanda l'ancien

for?at d'une voix presque douce.

Folla releva sur lui ses grands yeux foncés brillants et tendres:

"Non, papa.

Ah! poursuivit-il, tu ne vas pas trouver là-bas le luxe que tu as connu jusqu'ici.

Je m'en passerai très volontiers, papa; même je serai très contente de me rendre utile; vous verrez que je ferai une bonne petite ménagère."

Marlioux glissa un coup d'il malicieux sur la petite fille brune, frêle et mince, qui trottait à c?té de lui.

"Tu as les mains trop fines pour les mettre à la pate, ma petite, fit-il, et cependant il faudra faire bien des choses par toi-même.

Je les ferai, papa; je suis plus forte que je n'en ai l'air,

et l'on disait à la Seille que je suis adroite."

Ils se rendaient à Avignon d'abord, ne devant s'installer à

Endoume que la semaine suivante.

Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent à destination.

Epuisée d'émotions, Folla s'était endormie en chemin de fer. Une voisine complaisante la prit des bras de son père, la déshabilla et la coucha, sans l'éveiller, dans un lit de sangle installé à la hate dans un étroit cabinet.

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