On parla d'aller aux bains de mer: Juliette grandissait beaucoup, était palotte; bref, on partit. Comme M. et Mme Milane craignaient l'air frais du Nord, on s'établit à Montpellier, en dehors de la ville, sur la route de Pallavas, afin de se rendre facilement au bain chaque jour. On s'amusa beaucoup sur cette bonne petite plage méditerranéenne, assez fréquentée et cependant paisible.
C'était si divertissant de courir dans l'eau salée, vêtu seulement d'un simple costume de bain, les cheveux flottant au vent du large, de s'ébattre dans la vague bleue qui vous roulait, vous emportait et vous rapportait au rivage; puis d'apprendre à nager avec le baigneur, ce vieux marin qui aimait tant les enfants et qui leur jouait des tours, en les plongeant jusqu'au fond quand ils faisaient la grimace à l'onde froide.
Et ce beau soleil qui dorait les flots ou les rougissait à l'heure du couchant, qui brunissait la peau et fortifiait le corps!
Et les bonnes parties qu'on faisait en bateau, quand la mer n'était pas grosse! et les moules que l'on cueillait dans les rochers, et les promenades aux environs de Montpellier!
Folla eut pourtant un jour une grande déception: Mlle Cayer, qui avait des amis à voir à Cette, avait obtenu d'y emmener les deux petites filles. Celles-ci se faisaient une joie de ce voyage; on devait partir le jeudi matin, pour ne revenir que par le train du soir.
Quelle fête! et comme on allait s'amuser! Mais voilà que la veille, donc le mercredi, les enfants, après avoir beaucoup joué à la mer et pris leur bain, go?tèrent chez le meilleur patissier de la ville.
Nous avons dit que Juliette Kernor était égo?ste et coquette, nous avons oublié d'ajouter un troisième défaut: la gourmandise.
Lorsque Juliette aimait quelque chose, elle ne s'en privait jamais; mais elle n'e?t pas touché pour un empire à ce qui n'était pas de son go?t.
Aussi qu'arriva-t-il ce jour-là pour leur malheur à toutes les deux? c'est qu'elle dévalisa si bien la boutique du marchand, qu'elle dut s'en repentir cruellement.
Les fillettes se couchèrent le soir en admirant la sérénité du ciel, qui promettait pour le lendemain une journée magnifique.
Mais les petites filles proposent, et Dieu dispose, surtout quand il a à punir.
Au milieu de la nuit, Juliette se réveilla fort malade, et Folla courut chercher sa grand'mère; la pauvre Folla seulement se demandait avec inquiétude ce qu'il allait advenir de la partie projetée. Toute la maison fut bient?t sur pied, car Juliette était prise d'une formidable indigestion et souffrait réellement beaucoup. Après les premiers soins donnés à la malade, bonne maman, désolée, la transporta chez elle pour la mieux dorloter et pour que Folla p?t se rendormir en paix.
Et voilà que, le matin, Mlle Cayer vint faire lever la seule de ses élèves qui f?t capable de l'accompagner. Folla fut bient?t prête et alla frapper à la porte de Mme Milane pour avoir des nouvelles de sa cousine et faire ses adieux.
"Ah! tu pars? fit languissamment Juliette en rouvrant les yeux au bruit de la porte. Comme je vais m'ennuyer, moi, toute seule, à présent que je n'ai plus mal!"
Aussi Mme Milane décida-t-elle que Folla resterait à la maison pour amuser la malade.
"Mais, Madame, dit alors Mlle Cayer outrée, il me semble que si Juliette est souffrante, c'est bien par sa faute; ni vous ni moi n'avons pu l'empêcher de go?ter aussi copieusement hier. La petite Folla, qui a été plus raisonnable, ne doit pas être privée d'un plaisir si longtemps désiré.
Mon Dieu! chère mademoiselle, je ne dis pas; mais Juliette s'ennuiera horriblement sans sa cousine, et, vous comprenez, si elle reprend la fièvre, Folla l'amusera, la distraira, lui fera la lecture.
Cependant, Madame...
Je vous ferai observer, Mademoiselle, que si je garde Folla à la maison, je ne la condamnerai pas à travailler; elle aura congé et jouera avec Juliette: donc elle n'est pas à plaindre."
Il n'y avait plus à discuter. L'excellente Mlle Cayer embrassa tendrement Folla et partit sans adresser un regard à Juliette.
Juliette, terriblement égo?ste, n'intercéda pas en faveur de la pauvre Folla, privée à cause d'elle de la partie de plaisir, ni ne s'excusa auprès de la pauvre petite de lui avoir causé cette déception.
Mais Folla était si bonne, qu'elle ne songea pas une minute à lui reprocher son égo?sme. Elle enleva tristement ses vêtements de sortie, et se mit en devoir de rassembler les livres et les jouets que réclamait sa cousine.
De fait, Juliette allait beaucoup mieux, mais elle était capricieuse et gatée, et garda Folla auprès d'elle presque toute la journée, ce pauvre petit feu follet dont les jambes avaient tant besoin de danser et de courir!
Folla ne se rappelait plus que, l'hiver dernier, elle avait eu deux gros rhumes qui l'avaient retenue bien des jours à la maison; mais jamais Juliette n'avait sacrifié pour elle la moindre promenade, le plus petit plaisir.
La pauvre victime eut cependant une compensation à son infortune.
Mme Milane for?a la convalescente à sommeiller un peu l'après- midi pour remplacer sa nuit blanche, et M. Milane emmena Folla gambader une heure dans la campagne.
Ils n'allèrent pas du c?té de la mer, et, afin de lire commodément son journal, le grand-père s'assit au pied d'un arbre, sans s'inquiéter de sa petite-fille adoptive, qui courait comme une jeune poulain.
Au milieu de ses ébats elle aper?ut un brave paysan qu'elle connaissait pour l'avoir vu apporter quelques fruits à la maison qu'avait louée Mme Milane pour la saison.
"Bonjour, père Limousin! cria Folla de sa petite voix douce.
Vous ramassez de l'herbe pour vos lapins?
Oui, mam'zelle Sophie. Ca va bien?
Oui, merci.
Et votre sur, la petite demoiselle blonde, elle n'est pas avec vous? (Il croyait Juliette la sur de Sophie.)
Oh! non, elle est malade.
Malade, mam'zelle Kernor?
Oui, d'une indigestion terrible; mais elle va mieux déjà que cette nuit.
Oh! si ?a n'est que ?a! Les petites demoiselles s'en donnent souvent trop à croquer des sucreries. Ca n'est pas comme ma pauvre femme, qui s'en va du mal de la mort.
Comment! père Limousin! elle est si mal que cela, votre femme?
Puis qu'elle souffre rude, et que le docteur a dit comme ?a que c'est inutile de lui donner des remèdes, parce que ?a n'y ferait rien.
Comment? il a osé dire cela?
Mais oui, pourquoi pas? Ce qui tourmente la pauvre vieille, ?a n'est pas l'idée de mourir; faut bien s'en aller un jour, et nous autres gens misérables, ?a ne nous fait jamais peur; mais c'est la pensée que j'ons tout l'ouvrage à faire et que je serons tout seul après.
Est-ce que je pourrais la voir, votre femme?
Mon Dieu! oui, Mademoiselle, que c'est même bien de la bonté de votre part, et que ?a va lui faire un plaisir! C'est c'te maisonnette que vous voyez là, à c?té du figuier."
Folla courut, légère comme son nom, à la pauvre masure indiquée, bien indigente, en effet, et composée d'une unique pièce.
Cette chambre renfermait à la fois le four à pain, le petit poêle où cuisait le d?ner, une table, un banc, quelques chaises, deux armoires et un lit aux rideaux de serge.
Dans un coin, quelques poules se blottissaient dans deux corbeilles chaudement couvertes.
Un chat maigre ronronnait sur le banc; les meubles étaient en ordre, le sol propre, sauf quelques brindilles de bois que le bonhomme n'avait pas eu le temps de ramasser; contre le mur, blanchi à la chaux, pendaient deux filets de pêche, et devant la croisée ouverte s'étendait la toile métallique qui, dans les maisons les plus pauvres du Midi, défend des insectes qui voudraient s'abriter à l'intérieur.
A c?té, en dehors, l'étable à pourceaux, un rucher d'abeilles et une petite grange, puis le jardinet bien soigné.
"Bonsoir, madame Limousin! je viens vous voir," dit très doucement Folla en entrant.
Et elle ouvrit de grands yeux effrayés à l'aspect de ce squelette de vieille femme allongé sous les draps de toile bise; les bras, absolument décharnés, sortaient du lit, et la tête maigre, étroite, aux tempes enfoncées, aux yeux caves, faisait un trou dans l'oreiller recouvert d'une taie de couleur.
"Vous êtes bien gentille, ma petite demoiselle, de visiter comme ?a une pauvre vieille qui s'en va, même que vous ne me connaissez que pour m'avoir vue les quelques fois que j'ai porté du poisson chez vous. Ca fait du bien d'apercevoir un jeune visage.
Est-ce que vous souffrez beaucoup?
Beaucoup; c'est la fièvre qui me mange; je l'ons toujours, toujours. Je ne dormons plus ni le jour ni la nuit.
Mangez-vous un peu?
Que non; y a ben des petites choses que je verrais sur l'assiette avec plaisir, mais je ne pouvons les acheter, c'est cher. M'en faut pourtant pas gros, mais ?a ne me fait encore rien. Y a ben un autre souci qui me tourmente.
Quoi donc? votre mal?
Que non. Ca m'emmènera un de ces matins; mais je vois mon pauvre homme qu'est plus vieux que moi, et qu'a tout l'ouvrage à faire, et qui se donne un tintouin! Faut qu'i porte le manger aux bêtes, qu'i fasse sa soupe, qu'i soigne la vache, les poules, le jardin et le cochon, qu'i balaye; et qu'encore je me faisons un mauvais sang, parce que ?a n'est plus propre comme quand j'étions sur pied.
Mais c'est encore très propre ici, mère Limousin, et votre mari s'en tire très bien.
Vous croyez? I fait bien ce qu'i peut, le pauvre. Ah! c'est que ma maison elle était renommée dans le temps comme la plus nette du pays. Mais maintenant que je sommes malade...
Vous guérirez, mère Limousin.
Que non, ma petite demoiselle; je sommes asthme; et j'ons attrapé un froid par-dessus. Sans mon homme que je laissons, je serions ben contente de m'en aller. J'ons peiné toute ma vie; j'ons supporté la gêne. On n'avait pas la misère, quoi! mais on n'a jamais été riche; on a travaillé dur, et on ne doit rien à personne. Le bon Dieu peut m'appeler quand il voudra, je sommes prête."
Folla s'en alla toute pénétrée de cette grande pensée de la mort qui en épouvante tant d'autres, et que le paysan, l'homme du travail et des privations, souvent voit approcher avec un calme si résigné.
Et cette vieille qui souffrait tant, qui avait à peine le nécessaire, tandis que Juliette, l'enfant gatée, pour avoir eu un peu mal au cur, était comblée de soins et de remèdes, et voyait satisfaire toutes ses fantaisies!
Son grand-père, la regardant s'asseoir près de lui toute songeuse, lui dit soudain en caressant ses cheveux flottants:
"Eh bien! petite, te voilà triste. Le fait est que tu as été privée de ton voyage avec Fraülen. Tiens, pour le remplacer, voilà de quoi t'acheter des joujoux."
Et il lui tendit une pièce de vingt francs.
Follette se jeta au cou de M. Milane; vraiment cela ne pouvait mieux tomber. Et, tandis qu'il terminait son journal, elle courut à toutes jambes chez les Limousin.
"Tenez, cria-t-elle tout essoufflée, mère Limousin, vous pourrez avec cela vous procurer quelques douceurs." Et elle s'enfuit radieuse. Ainsi elle n'avait point perdu sa journée.