C'était un mardi, à six heures du soir, que Folla devait quitter la Seille.
Félix Marlioux jura et tempêta longuement lorsqu'il vit échouer son plan, quand M. Milane lui apprit qu'il ne pouvait accepter ses conditions, et que la petite Sophie était toute décidée à rentrer chez ses parents.
Il ne s'attendait pas à cela.
"Bah! pensa-t-il à la fin, emmenons toujours l'enfant, ?a ne durera pas longtemps; elle aura vite assez de sa nouvelle vie, et elle manquera ici; on me la redemandera, et j'exigerai une plus forte somme encore."
En attendant, il joua les sentiments paternels et feignit de prendre bravement son parti. C'était pour le bien de sa fille uniquement qu'il avait parlé de la laisser à la Seille; car enfin la pauvre petite, élevée jusqu'alors dans le duvet de cygne, allait se trouver bien dépaysée soudainement. Mais quoi! il était père avant tout, et bien trop heureux de retrouver son enfant; il allait enfin avoir de la gaieté autour de lui, et une petite ménagère pour faire la soupe.
"Vous n'allez pas la tuer de travail, au moins, demanda Mme Milane, que ces derniers mots inquiétèrent. Songez qu'elle n'y est pas accoutumée.
Ah! ma foi! Madame, riposta l'homme, faut bien qu'elle redescende à son rang. J'ai pas de quoi lui payer une servante."
Le matin du jour fixé pour le départ de Folla, Juliette et son institutrice partirent pour Paris. On prétexta qu'elles devaient s'y rendre d'avance pour faire préparer l'appartement de la rue Lafayette, M. Milane ayant encore affaire à la Seille avec ses fermiers, Mme Milane restait avec lui et même gardait Folla pour ne point trop s'ennuyer. Cette dernière clause fit bouder Juliette.
"Je ne m'amuserai guère toute seule!" murmura-t-elle.
Mais on recommanda à Mlle Cayer de la conduire au cirque, à la ménagerie, au Luxembourg, bref partout où il lui plairait; on promit tant de plaisirs à la fillette, qu'elle finit par se réjouir de retourner à Paris, même sans Folla.
Il était convenu qu'elle ignorerait l'événement qui la séparait de sa sur de lait. Quand elle verrait arriver à Paris M. et Mme Milane sans leur enfant adoptive, on lui expliquerait que des parents de Folla étant venus la chercher tout à coup, on l'avait laissée partir, mais qu'elle reviendrait un jour.
On comptait sur le temps, sur les plaisirs de l'hiver et sur d'autres petites amies pour lui faire oublier sa prétendue cousine, ou au moins pour la consoler de son absence.
Juliette avait donc embrassé Folla en lui disant: "Tache que bon papa termine vite ses affaires pour venir me rejoindre au plus t?t."
La dernière nuit qu'elles passèrent ensemble à la Seille, elles couchèrent dans le même lit, comme cela arrivait quelquefois quand elles voulaient babiller longtemps le soir et qu'on les croyait sagement endormies.
La veilleuse éclairait faiblement les murs recouverts d'une jolie tenture bleue.
Sous les rideaux de même teinte, deux petites têtes, l'une blonde, l'autre brune, agitaient sur l'oreiller leurs boucles confondues.
Folla était grave, Juliette rieuse.
"Pourquoi ne ris tu pas? demanda cette dernière en examinant son amie à la lueur pale de la veilleuse. Tu es toute dr?le, tu ne joues plus depuis quelque temps. Pourquoi me regardes-tu ainsi? Tu n'es pas amusante, sais-tu?"
Folla n'y put tenir et éclata en sanglots:
"C'est que tu pars demain sans moi!" balbutia-t-elle dans ses larmes.
Etonnée de cette soudaine explosion de pleurs, Juliette répondit:
"Bah! moi aussi cela m'ennuie, mais dans huit jours tu me rejoindras; nous allons bien nous divertir cet hiver, bonne maman m'a promis tant de choses!"
Sophie ne répondit que par un triste sourire, tandis que Juliette continua à babiller gaiement; puis sa tête blonde reposa sur l'oreiller, et ses grands cils s'abaissèrent sur ses yeux de rieuse. Elle dormait.
Accroupie sur son séant, Folla put alors laisser couler librement ses larmes, sans bruit, doucement; mais elles étaient si amères, ces larmes!
A la fin, sentant la fatigue la gagner, elle se glissa lentement dans le lit, à c?té de sa sur de lait, et à son tour tomba dans un lourd sommeil.