Genre Ranking
Get the APP HOT

Chapter 3 POULETS PERDUS

L'après-midi, les petites filles jouaient dehors, le temps étant fort beau. Un peu avant le d?ner, elles obtinrent la permission de s'amuser au bout du parc.

Or, de l'autre c?té de la haie, s'élevait une petite ferme appartenant à un pauvre ménage dont les enfants, "pour être moins nombreux à la niche," étaient serviteurs ou bergers dans de plus grandes métairies des environs.

Ce jour-là, la mère Serriau et "son homme" étaient en violent émoi: un oiseau de proie, buse ou corbeau, on ne savait, avait jeté le désarroi dans la basse-cour; les volailles, effarées, fuyaient de tous c?tés avec des piaillements de désespoir. Cela durait depuis une heure environ. Sur les vingt-deux poulets qui composaient la basse- cour, on n'avait pu en réunir qu'une dizaine. Les autres piaulaient dans la campagne, éperdus, épouvantés.

Combien en restaient-ils de vivants? car le père Serriau avait recueilli dans un buisson le cadavre ensanglanté d'une poussin à demi rongé.

Le couple infortuné geignait à fendre l'ame; comment rattraper les fuyards à présent? Voilà que la nuit allait tomber, et ceux qui se cachaient sous les buissons se garderaient bien de se montrer.

En écoutant le récit de ce désastre, Folla n'hésita pas à venir en aide aux pauvres gens, tandis que Juliette demeurait immobile, regardant les allées et venues des Serriau.

Le père Serriau gardait, en les appelant doucement, une grosse poule et ses petits. Follette se mit à l'ouvrage; petite et légère, elle se glissait dans les trous des haies, enjambait les fossés, grimpait au fa?te des buissons d'épines sans souci de ses mollets et de ses mains, qui s'y déchiraient cruellement.

"Tenez, madame Serriau, en voilà un, deux! Prenez garde à ce petit noir qui se sauve de votre c?té, attrapez-le au passage; et celui-ci, quatre! Ne les laissez pas échapper. Portez-les vers la mère. Il n'en reste plus que sept à retrouver, puisque le vingt-deuxième est mort. Encore un, voyez; il est blessé à l'aile, il ne peut pas courir. Ma foi! je ne sais guère où se cachent les autres."

La mignonne parvint cependant à les rattraper tous et aida la mère Serriau, peu experte en calcul, à compter les bêtes réunies: il y avait bien le compte.

La cloche du d?ner ayant sonné depuis quelques minutes, les petites filles, en se tenant par la main, coururent à la maison.

Elles entrèrent rouges et essoufflées à la salle à manger, où l'on commen?ait à s'inquiéter de ne pas les voir.

Juliette avait conservé sa petite robe intacte et presque propre sous le tablier blanc; mais Folla, grand Dieu! en quel état elle se présentait! Ses jambes nues étaient ensanglantées, ses mains égratignées, ses vêtements souillés et déchirés, ses cheveux embroussaillés.

Folla fut vertement grondée et dut aller réparer le désordre de sa toilette. Juliette essaya de la défendre en racontant l'incident des poulets et en disant comment la petite fille avait rendu service aux Serriau; mais on ne comprit rien à cette histoire, trop précipitamment narrée, et, pour prix de sa bonne action, Folla ne re?ut que des admonestations.

Le lendemain cependant, en se promenant avec Fraülen, on rencontra la mère Serriau.

"Ah! Mademoiselle, dit-elle à l'institutrice dans son patois à peine compréhensible en sa bouche édentée, la bonne petite fille que mam'zelle Sophie! Mes poulardes étions tous perdus sans elle. Elle me les a retrouvés les uns après les autres, même que les buissons lui zont tout épiné les jambes et les doigts. Sans ?a mon homme et moi étions bien empêchés, que ?a faisait ben une pièce de six francs perdue par bête, puisque je les élevons pour les engraisser."

Justice fut donc rendue à l'enfant complaisante, et on ne lui reprocha plus sa robe fripée. Mais, hélas! les gronderies n'en pleuvaient pas moins chaque jour sur la paresseuse, dont les devoirs étaient criblés de fautes, et l'été ne s'écoula point sans que les le?ons de piano et de guitare fussent souvent remplacées par un pensum.

Une autre fois on fut en plus grand émoi encore au chateau,

Mlle Folla s'étant fait chercher pendant trois quarts d'heure.

Voilà ce qui était advenu.

En poursuivant un beau papillon-sphinx, la petite était sortie de la cour; il n'y avait personne dans le chemin; après y avoir couru l'espace de quelques mètres, elle atteignit le joli insecte, qu'elle rendit à la liberté après l'avoir examiné de près, car elle avait trop bon cur pour lui faire du mal, et s'apprêta à revenir sur ses pas.

Mais elle entendit des cris affreux qui partaient d'une chaumière située non loin de là sur la route.

"Bon, pensa-t-elle, que se passe-t-il chez les Moussard? Ce sont des gens qui ont toujours du malheur: si j'allais voir?" Elle secoua la poussière brillante que le papillon avait laissée à ses doigts, et courut à la masure; ce n'était pas une ferme, mais plut?t un batiment triste et noir, entouré d'un jardinet moisi où picoraient quelques poules sur un fumier nauséabond.

Un roquet aboyait avec frénésie; par terre, assise sur le sol nu, une petite créature de quatre à cinq ans, vêtue seulement d'une chemise et d'une jupe, mal peignée et très barbouillée, tenait sur ses genoux un bébé de six à huit mois déjà en robe, et qui se tordait en poussant des cris d'aigle.

Un peu plus loin, une autre fillette, de deux ans à peu près, jouait avec des morceaux de bois.

Celle qui faisait la maman ne savait guère remplir son r?le et n'en avait guère la force non plus; ses bras, trop faibles, tenaient le bébé tout de travers, ou le secouaient par moments, sans qu'elle e?t l'intention de lui faire du mal. Le pauvre petit geignait à fendre l'ame, et pleurait en se tordant convulsivement.

"Mais tu vas le blesser? cria Folla, qui accourait; attends, je vais te montrer à le porter comme il faut."

Et, enjambant sans fa?on la mince barrière qui défendait l'entrée du jardinet, elle enleva à l'a?née des enfants le poupon, qui cessa de crier dès qu'il se sentit dans des bras plus vigoureux et surtout plus adroits. Folla s'assit sur une pierre, tandis que le petit gar?on la contemplait de ses yeux bleus étonnés, en su?ant consciencieusement son pouce.

"Il est bien palot, ton frère; quel age a-t-il? demanda-t- elle à la fillette.

Je ne sais pas.

Et toi, quel age as-tu?

Quatre ans, je crois.

Et on te donne le petit à garder?

Faut bien, la mère lave."

Par bonheur, Folla avait des dragées dans sa poche; elle les distribua aux deux a?nées, qui se jetèrent dessus, et elle fit jouer le tout petit, qui se mit à rire.

"Est-elle allée bien loin, ta maman? reprit-elle.

Que non! elle va revenir."

La pauvre femme disait bien toujours: "Je vais revenir, soyez sages," pour faire prendre patience aux marmots; mais il fallait du temps pour savonner le misérable linge de la famille.

Elle ne reparut qu'au bout de vingt minutes et fit de grands remerciements à la petite demoiselle du chateau.

"Votre fille est trop jeune pour soigner un bébé de cet age, lui dit Folla.

Eh! Mademoiselle, il le faut pourtant ben; mais je ne m'absente jamais longtemps. Faut ben que les mioches s'habituent de bonne heure à se rendre utiles, mais une autre fois j'emporterai le petit et l'étendrai sur une couverture à terre, près de moi, pendant que je laverai.

Il n'a pas bonne mine.

Ma foi non, le pauvret! Pensez donc, un enfant que j'ai d? sevrer à quatre mois.

Sit?t, comment le nourrissez-vous?

Je lui donne le biberon, et puis la soupe quand il en veut, et des tisanes."

Folla fut prise de pitié pour le malheureux être: "Ecoutez, madame Moussard, fit-elle, je dirai à bonne maman de vous donner nos anciens vêtements pour vos enfants, puis de meilleures choses à boire pour ce petit malade.

Vous êtes ben aimable, Mademoiselle, et ?a ne sera pas de refus: on a ben de la misère chez nous, et ce sera ben de la charité que de nous venir en aide."

A son retour, quoiqu'elle e?t couru à toutes jambes, Folla fut encore grondée; car elle arrivait très en retard pour l'étude, et l'on se tourmentait à son sujet.

Elle ne raconta ce qui avait causé sa fugue qu'à sa cousine, à la récréation suivante (récréation écornée pour elle), et lui fit part de son projet de demander leurs anciens vêtements à bonne maman pour les petits Moussard.

"C'est que, répondit Juliette, je comptais qu'ils serviraient à nos poupées; il y a des robes de piqué et de flanelle qui iraient si bien à Lydie, ma grande blonde.

Mais les petits Moussard en ont bien plus besoin que nos

poupées.

Oui, mais cet hiver bonne maman leur en coudra ou tricotera

elle-même de moins jolies.

Et ils attendront tout ce temps? Non, par exemple; garde tes affaires, à toi, pour ta Lydie, si tu veux; moi, je demanderai les miennes à bonne maman pour les pauvres. Bonne maman a assez à travailler pour les malheureux de Paris dans son hiver.

Et tu as osé tenir sur tes genoux ce baby malpropre?

Tiens! l'autre lui faisait mal.

Et tu t'es assise dans cette cour sale, peut-être pleine de puces et de bêtes?

Je ne pouvais pas leur demander de la balayer pour moi, bien s?r! D'ailleurs je me suis lavé les mains. Laisse-moi aller trouver bonne maman."

Non seulement Mme Milane consentit à ce que Folla portat aux Moussard un gros paquet de vêtements encore très bons, mais elle y joignit un peu d'argent, et plusieurs bo?tes de farine lactée pour le dernier petit.

Previous
            
Next
            
Download Book

COPYRIGHT(©) 2022