C'était un après-midi d'automne, à cette heure où, les jours diminuant de plus en plus, le soleil décline dans le ciel déjà plus pale.
Le chateau était plongé dans une douce et silencieuse paix. L'air était un peu froid, mais pur et bon à respirer; le feuillage rougi, à diverses nuances, s'agitait au moindre souffle et tombait feuille à feuille avec un bruit sec.
M. Milane était allé en ville; Mlle Cayer à vêpres, car c'était dimanche. Bonne maman gardait les petites filles tout en combinant un remède contre les crampes d'estomac. Nous avons déjà vu que bonne maman était une femme pratique. Les deux petites filles arrosaient d'arnica leur perroquet, qui s'était blessé aux barreaux de sa cage. De temps en temps un rire frais et argentin coupait l'air silencieux. Il faisait chaud dans la salle à manger, où l'on entretenait un bon feu de bois.
Juliette bailla.
"Ecoute, dit-elle à sa sur de lait, Coco est bien assez pansé comme cela. Si nous jouions à autre chose? Si Fraülen était là, elle nous raconterait une histoire; mais les vêpres ne sont pas finies, et puis elle causera avec grand'mère en revenant. Veux-tu jouer à cache-cache?
Je veux bien, répondit Folla, toujours complaisante.
Tu commenceras à chercher. Et, tu sais, on cherche jusqu'à ce qu'on trouve. Il n'y a pas de camp."
Follette se boucha consciencieusement les yeux et les oreilles, et après avoir compté cent elle fureta un peu partout, et finit par découvrir Juliette au haut d'une armoire où bonne maman elle-même l'avait cachée.
Puis ce fut au tour de Folla.
"Je vais, se dit-elle, à la bibliothèque; on ne l'ouvre jamais que pour recevoir les gens et les fermiers qui veulent parler à bon papa. Lili n'aura pas l'idée d'y venir."
Seulement il advint que Juliette, après avoir fouillé toutes les chambres sans succès, perdit patience: "Bah! quand elle s'ennuiera elle sortira de son trou," se dit-elle.
Et elle se mit à lire au coin du feu, tandis que Martine, la seule des domestiques qui f?t restée à la maison, prévenait Mme Milane qu'un homme demandait à lui parler.
Notre Follette, qui n'aimait guère l'immobilité, s'assoupit tranquillement derrière le fauteuil qui la dérobait aux regards, quoique sa position ne f?t pas des plus commodes.
Dans son assoupissement elle eut un rêve bien pénible, si pénible, qu'elle ne put se secouer pour le chasser, bien qu'elle ne f?t endormie qu'à moitié.
Il lui semblait qu'elle avait les bras et les jambes liés, que sa langue était paralysée, et qu'elle ne pouvait sortir de son engourdissement.
Il lui parut que bonne maman entrait à la bibliothèque, précédant un homme de mine équivoque, semblable à celui qu'elle avait rencontré à la grève de Palavas, sauf le chapeau crasseux, qui ne recouvrait plus son front et qu'il tenait à la main.
"Que désirez-vous, mon ami? dit Mme Milane avec complaisance, et croyant avoir affaire à un malheureux venant implorer des secours. Vous vouliez sans doute vous adresser à mon mari, mais il est absent et ne rentrera que pour d?ner.
Ma foi, Madame, je crois que vous ferez l'affaire aussi bien. Seulement j'avoue que ce que j'ai à vous dire ne va pas vous causer grand plaisir.
Qu'est-ce? Est-il arrivé malheur à quelqu'un de nos amis?
Je ne les connais pas, vos amis. Je veux parler d'une petite fille qui doit vivre chez vous, qui n'est pas votre parente, que vous avez adoptée."
Mme Milane se troubla.
"Eh bien, en quoi ce sujet peut-il vous intéresser?
Il y a que l'enfant n'est pas orpheline, comme on le croit.
Comment! cette bonne Gervaise, dont on m'a appris la mort, est vivante? Voilà sept ans qu'on n'a entendu parler d'elle. J'ai passé un jour dans son pays, on m'a affirmé que la pauvre femme avait succombé à une violente fièvre.
La Gervaise vit encore, oui, Madame. Elle a résisté au mal terrible qui a failli l'emporter; dans un accès violent elle s'est sauvée de chez elle, puis un jour elle est revenue, seulement...
Seulement quoi?
Elle est restée folle, complètement folle."
Mme Milane eut comme un soupir de soulagement.
"Pauvre Gervaise! reprit-elle; et vous venez sans doute me prier de lui venir en aide, car sa position doit être bien misérable? C'est juste. Alors, puisqu'elle a perdu la raison, elle ne se souvient probablement plus qu'elle a un enfant?
Que si qu'elle s'en souvient. Elle le pleure tous les jours.
Elle doit être bien abandonnée. Je ferai des démarches pour la faire entrer dans une maison de santé où elle sera bien soignée.
C'est inutile, Madame, la Gervaise n'est plus seule depuis quelque temps: elle a retrouvé son mari."
Mme Milane sursauta sur son fauteuil.
"Son mari? mais je la croyais veuve.
C'est une erreur: elle n'a jamais été veuve, seulement elle a eu honte de son homme et l'a fait passer pour mort.
Mais alors...
N'est-ce pas que c'est bizarre? fit l'homme en ricanant.
Deux défunts qui reparaissent!
Est-ce que cet homme c'est le père... de...?
De sa fille, naturellement, Madame, de l'enfant que vous
avez adoptée.
Et croyez-vous, reprit Mme Milane, plus hésitante encore,
croyez-vous qu'il me laissera l'enfant?
Pour ?a, je ne puis rien vous en dire; car c'est un bon père, répliqua l'homme en ricanant. Cependant on ne sait pas... Il n'est guère chan?ard, et on ne s'enrichit pas dans le pays d'où il revient.
Quel pays, s'il vous pla?t? demanda la vieille dame en
regardant fixement son interlocuteur.
Ma foi! faut voyager longtemps avant d'y arriver, mais c'est
aux frais du gouvernement."
Mme Milane se leva toute droite:
"Comment!... le mari de Gervaise! revenir de... de Nouméa!...
Comme vous le dites. Il ne s'est pas enfui. Sa peine est terminée. Huit ans, Dieu merci! c'est bien assez, pour une méchante petite affaire."
Mme Milane ne l'écoutait plus.
"Folla! ma pauvre petite Folla, la fille d'un...
Ca ne lui ?te rien de sa gentillesse, Madame. Je l'ai aper?ue un jour, et je l'ai reconnue rien qu'à sa ressemblance avec sa mère.
Sophie ne ressemble pas à Gervaise.
Pardon, elle est tout son portrait quand la pauvre femme était jeune. Une jolie blondine, ma foi!
La fille de Gervaise est brune.
Ah! fit l'homme interloqué, je me serais donc trompé. Enfin, Madame, s'agit pas de la couleur des cheveux de la petite. Que comptez-vous faire?
De quel droit cette question? Avant d'y répondre, je veux savoir qui vous êtes.
Bien volontiers, Madame. Je suis tout simplement Félix Marlioux, le mari de Gervaise et le père de l'enfant que vous avez adoptée."
Mme Milane était devenue très pale et très agitée.
"Ecoutez, dit-elle à l'homme, dont elle s'éloigna par un mouvement de répulsion dont elle ne put être ma?tresse, écoutez, je ne puis prendre aucun parti avant de m'entretenir avec M. Milane
Vous savez, reprit grossièrement l'ancien for?at, on s'arrangerait peut-être bien à vous laisser l'enfant pour de l'argent.
Alors c'est un marché que vous proposez pour votre fille? Ce n'est pas l'amour paternel qui vous a poussé à venir me trouver, c'est l'apre désir d'avoir de l'or en nous mena?ant de reprendre votre enfant?
"Partez, fit Mme Milane avec dégo?t, et revenez dans deux jours pour recevoir la réponse. Je vous avoue qu'il m'est pénible de penser que j'ai sous mon toit la fille d'un... galérien; mais je suis prête à faire un sacrifice d'argent, pourvu que ce soit raisonnable, afin de la garder auprès de moi. A après-demain donc. Veuillez seulement ne pas ébruiter cette histoire, cela vous nuirait considérablement.
C'est convenu. Faut pas vous facher, ma petite dame, si l'on a parlé un peu rondement; c'est pas là-bas qu'on se forme aux belles manières."
Mme Milane lui montra la porte. Félix Marlioux salua et sortit.
La vieille dame, très troublée, quitta à son tour la bibliothèque.
Le petite Folla, restée seule, se frotta les yeux et se secoua.
"J'ai rêvé d'affreuses choses, murmura-t-elle en sortant de sa cachette, toute pale et tremblante. Quelle mauvaise idée j'ai eue de venir ici et de m'y assoupir!"
Soudain elle s'arrêta; en traversant la chambre pour s'y blottir derrière le fauteuil, elle avait remarqué l'ordre parfait qui y régnait, cet appartement n'ayant pas été ouvert depuis plusieurs jours; et voilà que maintenant elle aper?oit deux sièges dérangés, placés l'un vis-à-vis de l'autre comme pour deux interlocuteurs; puis sur le parquet, au-dessous d'une de ces chaises, la trace poudreuse d'une grosse chaussure; enfin, sur une table, les lunettes de bonne maman. Elle les avait sur son nez tout à l'heure dans son boudoir, et elle ne s'en sépare qu'involontairement, dans les moments de trouble.
Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que, par hasard, le songe de Folla serait une effrayante réalité?
"Je le saurai bien," se dit la fillette.
Et, prise d'une résolution subite, quoique ses petites jambes tremblent bien fort, elle court jusqu'au pavillon, au bout du jardin, d'où l'on peut apercevoir la route bien à découvert.
Tout essoufflée, elle se penche par la fenêtre ouverte. Justement à cet instant passe un homme sur le chemin; et cet homme, qui tra?ne un peu la jambe en marchant, c'est celui de Palavas, celui qui a parlé tout à l'heure à Mme Milane dans la bibliothèque; c'est le for?at..., le père de Folla. Mon Dieu, mon Dieu!
Il y avait là, dans ce pavillon rustique, mais gentiment installé, un divan turc vaste et moelleux, où les fillettes se sont souvent roulées dans leurs ébats aux heures chaudes de l'été. Folla s'y jette, éperdue, et, la tête enfouie dans les coussins, elle pleure amèrement.
Un certain temps s'écoula ainsi.
L'enfant se souleva, faible et brisée. Il faisait nuit dans la pavillon. Elle essuya ses grands yeux ruisselants et descendit dans le jardin.
L'air froid sécha les traces de ses larmes. Heureusement qu'on ne s'était pas inquiété de son absence.
Bonne maman, enfermée dans sa chambre avec bon papa, de retour de la ville, devait l'entretenir de choses fort graves.
Mlle Cayer recevait une visite; Juliette achevait un livre fort intéressant.
Folla se mit au piano et joua tous les airs tristes qu'elle connaissait. N'osant plus pleurer, elle faisait passer dans les notes chantantes du clavier toute l'amertume dont sa pauvre ame débordait.
A d?ner, par bonheur il y avait du monde: deux ou trois convives ramenés de la ville par M. Milane. On ne fit donc pas attention à Folla, qui avait le cur trop gros pour manger. Elle retenait ses pleurs à grand'peine, la pauvre mignonne, et se disait tout bas: "Je ne suis qu'une enfant adoptée par charité. Bonne maman, bon papa, que j'ai crus si longtemps mes parents, ne sont que mes bienfaiteurs. Je ne suis que la sur de lait de Juliette, et non sa cousine. Que dira-t-elle, Juliette, lorsqu'elle apprendra que je suis la fille d'un... for?at et d'une folle? Elle ne voudra peut-être plus me toucher la main."
Le soir, après d?ner, Mlle Cayer raconta une histoire aux enfants. Folla l'écouta d'abord distraitement, tout entière à ses tristes pensées; mais le conte finit par lui frapper l'esprit: il parlait d'un petit gar?on trouvé, qui avait plus tard été reconnu par sa famille, et qui de pauvre était devenu riche, de malheureux bien heureux.
"Mademoiselle, demanda Folla d'une voix troublée, si ?'avait été le contraire, est-ce que Pierre serait quand même retourné à ses parents, si ceux-ci avaient été pauvres et misérables, au lieu de riches et considérés, est-ce qu'il aurait d? quand même changer de position?
Certainement, ma petite Folla, répondit Mlle Cayer, qui ne se doutait de rien; un enfant doit toujours suivre ses parents, aussi bien s'ils sont indigents et méprisés, et sans rougir d'eux, à plus forte raison s'ils sont à plaindre."
Quand la nuit fut venue et que les fillettes s'étendirent dans leurs petits lits blancs, sous les rideaux soyeux, Folla se releva doucement, et, s'assurant que Juliette dormait profondément, elle souffla la veilleuse et se recoucha toute frileuse.
Alors elle enfouit sa tête brune dans l'oreiller et pleura de toutes ses forces, étouffant le plus qu'elle le pouvait le bruit se ses sanglots.
Le lendemain matin elle se leva toute pale et très grave. Elle embrassa tendrement Juliette comme à l'ordinaire; mais elle eut beau faire, elle ne put venir à bout de rire avec elle.
"J'ai encore deux jours pour réfléchir et pour attendre que mon père revienne. Que fera-t-on de moi? pensait-elle; que diront M. et Mme Milane?... Mon Dieu! que je suis malheureuse! Je suis s?re qu'il n'y a pas sur terre une petite fille plus triste que moi."
On trouva, au déjeuner, que Folla avait la mine tirée et l'air mélancolique.
La pauvre enfant faillit fondre en larmes. On crut que Mlle
Cayer l'avait grondée.
Et cependant Folla, malgré sa préoccupation, s'était montrée d'une sagesse exemplaire. Elle n'avait ni parlé ni souri pendant la classe: elle avait su ses le?ons pour la première fois depuis longtemps, et son institutrice ne savait à quoi attribuer ce changement subit.