Et voilà qu'à partir de ce temps un vilain oiseau noir aux ailes déployées, qui a nom le malheur, plana sur la pauvre petite Folla.
Elle était pourtant bien douce et bien généreuse cette fillette. N'est-ce pas que vous l'aimez bien, notre mignonne héro?ne, malgré sa paresse, qui peut-être n'est pas celui de ses défauts qui vous offusque le plus?
Un matin, les deux enfants, sous un soleil magnifique, jouaient au bord de la mer, abritées sous leurs grands chapeaux de jonc ornés d'une gaze blanche, leurs jambes nues halées par l'air salin.
Mlle Cayer et Mme Milane causaient un peu plus loin à l'ombre d'une cabine roulante, et M. Milane fumait en lisant derrière une falaise en miniature.
Ce n'était pas l'heure du bain; aussi la plage était-elle à peu près déserte.
Deux hommes vinrent à passer près des petites filles; ils avaient mauvaise mine sous le feutre à larges bords qui cachait le haut de leurs visages; leurs vêtements étaient sales et usés, et ils marchaient en tra?nant la jambe d'une fa?on bizarre.
L'un d'eux poussa une exclamation soudaine: "Tiens! fit-il d'un ton gouailleur en dévisageant Juliette Kernor, tout le portrait de la Gervaise quand elle était jeune. Et que c'était un beau brin de fille quand je l'ai épousée! elle avait seize ans. Un peu plus luronne que ?a cependant; mais elle portait ces yeux-là, ces cheveux-là tout en l'air, et ce minois rose et blanc. Une blonde flambante! quoi. Faut la voir maintenant; ah! ah! ah! quelle différence!
Allons-nous-en, dit tout bas Juliette en tirant Folla par sa
robe. Ces hommes me font peur."
Mais l'individu de mauvaise mine se mit à rire plus fort et murmura quelques mots à l'oreille de son compagnon.
"Allons donc! c'est vrai? fit l'autre avec une stupéfaction profonde. Mais alors, l'ami, t'as de quoi faire chanter les parents.
Pas encore, faut d'abord que je rejoigne la Gervaise. Ah! ah! on ne m'attend pas. L'homme qui revient de la Nouvelle n'est pas tout à fait tombé dans la dèche."
Il se rapprocha des deux enfants qui écoutaient sans comprendre, et prit sans fa?on le menton délicat de Juliette dans sa grosse patte noire et velue.
"Dites-moi, ma belle petite, vous êtes chez Mme Milane, n'est-ce pas?"
Juliette se recula avec dégo?t et terreur.
"Laissez-moi, cria-t-elle, laissez-moi!"
L'homme éclata de rire.
"Eh! eh! on est bien fière. De mieux en mieux. Tout à fait le regard de la Gervaise quand elle était en colère, et, ma foi! elle s'y mettait quelquefois. Cré nom! si l'enfant est ce que je pense, elle ne peut pas renier son sang.
Mais l'autre, fit le camarade en montrant Folla du doigt,
quelle est-elle?
La petite Kernor, parbleu!" répondit le premier avec un
geste insouciant.
Juliette avait pris la fuite; Folla, plus brave, demeurait, ses grands yeux noirs fixés sur l'inconnu, protégeant de ses petites mains le frêle édifice de sable qu'elle avait érigé à grand'peine.
"Pourquoi restez-vous là? qu'est-ce que vous voulez? dit-elle aux deux individus.
Vous êtes bien la petite Kernor? La dame qui est là-bas, et vers qui votre sur de lait se réfugie en ce moment, est bien Mme Milane, de la Seille?"
L'enfant hésita, mais ces mots: "Votre sur de lait," prouvaient que l'homme qui parlait ainsi les connaissait.
Son petit cur na?f et confiant lui suggéra l'idée que ces hommes étaient deux malheureux qui voulaient implorer la générosité de Mme Milane, et elle répondit:
"Que vous importe qui je suis, moi? Quant à cette dame qui est là-bas, elle s'appelle, en effet, Mme Milane. Si vous avez quelque chose à lui demander, allez la trouver.
Pas sotte, celle-ci, ma foi! s'écria l'inconnu en riant. Non, ma mignonne, je n'ai rien à lui dire aujourd'hui. Plus tard je ne dis pas, il se peut qu'elle soit obligée de me donner gros."
Et il entra?na son compagnon, avec lequel il se mit à causer et à gesticuler vivement.
Folla resta songeuse, regardant dispara?tre à l'horizon la silhouette tra?nante des deux hommes. Juliette la rejoignit, et elles recommencèrent leurs jeux.
En septembre on retourna à la Seille. C'étaient encore les vacances; les vendanges et bien des plaisirs arrivèrent, pauvres joies éphémères qui ne devaient plus revenir.
En causant avec sa cousine, comme elles le faisaient souvent avant de s'endormir le soir, Juliette posa cette question à Folla:
"Dis donc, si tu devenais pauvre un jour, tu serais bien malheureuse, n'est-ce pas?
Ca dépend, répondit la fillette avec son adorable spontanéité, ?a dépend; si j'étais avec quelqu'un qui m'aimat et que j'aimasse, je ne serais pas à plaindre.
Ah! bien moi, reprit Juliette en roulant sa tête blonde sur l'oreiller brodé, je ne pourrais jamais me passer de toutes les belles choses auxquelles je suis habituée, ni vivre dans une vilaine maison, ni manger du pain sec.
Ca dépend," répéta encore Follette.
Et les deux mignonnes s'endormirent sans plus rêver luxe ou misère.