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Chapter 2 L'ENFANT DE GERVAISE

Environ un an après, le grand-père et la grand'mère Milane venaient mélancoliquement s'installer à la Seille, jolie propriété qu'ils possédaient en Dauphiné.

Ils étaient tristes, car ils adoraient les enfants et ne pouvaient jouir de leur petite-fille; leur gendre, d'un caractère un peu entier, ne sympathisait pas avec eux, et après quelques discussions pénibles la brouille s'était mise entre les deux ménages.

Mme Kernor en souffrit beaucoup, mais elle ne put décider son mari à oublier sa rancune.

"Si du moins ils nous envoyaient la petite de temps en temps!" soupiraient les Milane.

Voilà pourquoi leur riche appartement de la rue Lafayette à Paris et leur gentil chateau de la Seille leur paraissaient vides et froids.

Il arriva qu'un jour Mme Milane, qui était une ma?tresse de maison accomplie, pesait le sucre destiné à ses confitures dans la cuisine de la Seille, lorsqu'on vint la prévenir qu'une vieille femme demandait à lui parler.

Quand Mme Milane eut équilibré les deux plateaux de la balance et recommandé à sa cuisinière de ne pas laisser s'attacher la gelée au fond du chaudron, la bonne dame alla au vestibule, où l'attendait la visiteuse.

C'était une villageoise avignonnaise, tenant dans ses bras une petite fille brune et jolie, mais chétive, qui ouvrait de grands yeux effarés.

"Madame, dit la paysanne avec une brusque franchise, vous souvenez-vous de la Gervaise, qui a nourri votre petite-fille?

Certainement. Comment va-t-elle, cette bonne Gervaise?

Ah! Madame, faut-y qu'y ait des gens malheureux dans ce monde!... La pauvre femme n'est plus de cette vie à l'heure qu'il est. V'là sa pétioune, qu'est orpheline, péchère; la Gervaise m'a dit comme ?a de vous l'amener, que vous étiez bonne, que vous lui donneriez p't-être bien une place dans votre maison jusqu'à ce qu'elle soit en état de gagner son pain."

Mme Milane fut émue de cette confiance na?ve. Elle attira à elle l'enfant, qui lui passa immédiatement ses petits bras autour du cou. Cette marque de tendresse spontanée mit des larmes dans les yeux de la bonne dame, qui songea soudain aux caresses de la petite Juliette, dont elle était privée.

Elle alla trouver son mari, lui montra Sophie, lui conta l'affaire, et il se trouva que le même soir l'Avignonnaise quittait le chateau, bien reposée et restaurée, laissant en bonnes mains la fillette qui lui avait confiée.

C'est ainsi que, par une sorte d'adoption qui devint plus sérieuse à mesure qu'on s'attacha davantage à elle, Sophie, autrement fit Folla ou Follette, devint l'enfant de la maison.

Quand on la vit bien peignée, bien lavée et gentiment habillée, on la trouva ravissante.

Elle recouvra bien vite la gaieté de son age; elle avait des mines adorables, des réflexions amusantes; elle remplissait de rires et de gazouillements joyeux tour à tour le chateau dauphinois ou l'appartement parisien, selon la saison, et M. et Mme Milane songèrent moins à regretter leur petite-fille éloignée d'eux.

Quand Folla eut atteint une sizaine d'années, un nouvel événement survint chez ses parents adoptifs: M. Kernor mourut presque subitement, et sa femme ne tarda pas à s'éteindre, minée par le chagrin, et malgré les soins de son père et de sa mère.

La petite Juliette se trouvait orpheline à son tour, sous la tutelle de ses grands-parents, qu'elle connaissait à peine.

Les Milane étaient donc en possession de deux fillettes, dont une seule leur appartenait par les liens du sang.

Maintenant qu'ils avaient recouvré leur trésor si longtemps convoité en vain, que faire de Folla? Certes, il e?t été cruel de la renvoyer, dur de la faire descendre au rang de paysanne, à présent qu'elle avait re?u une éducation soignée et vécu d'une vie luxueuse. M. et Mme Milane avaient le sens trop droit et le cur trop bon pour agir ainsi; ils la gardèrent comme jadis.

Folla se croyait leur petite-nièce et la cousine de Juliette, qu'elle adorait, et elle appelait M. et Mme Milane bon papa et bonne maman, comme Juliette.

Elle ne jalousait point sa sur de lait, quoiqu'elle s?t parfaitement que celle-ci était l'unique enfant de la maison et l'unique héritière des Kernor et des Milane.

Ceux-ci, malgré leur bonté, et perdus qu'ils étaient dans leur idolatrie, parlaient souvent à leur petite-fille de choses de l'avenir qu'il ne lui était pas utile de conna?tre encore; mais cela ne faisait pas une ombre au bonheur de Folla; elle n'était pas même attristée de la préférence qu'elle voyait accorder à Juliette. Presque à leur insu, les grands-parents manifestaient beaucoup plus de tendresse à l'enfant de leur fille, ce qui était assez naturel en somme, et toutes les gateries étaient pour elle. Folla sentait d'instinct qu'elle leur était plus indifférente que par le passé, mais elle n'en chérissait pas moins ses bienfaiteurs, et trouvait tout simple que sa petite compagne attirat à elle toutes les louanges et les caresses. Elle se croyait bien inférieure à Juliette; elle la voyait plus belle, plus intelligente, plus raisonnable qu'elle, et cependant, nous l'avons déjà dit, Juliette Kernor avait une petite dose d'égo?sme et de suffisance qui la mettait en réalité au-dessous de l'enfant de Gervaise.

Elle aimait certainement beaucoup Folla, mais par un sentiment personnel; Folla jouait avec elle, se prêtait à tous ses caprices, faisait ses commissions; puis la paresse de l'une mettait en relief les capacités de l'autre.

Sans Folla, Juliette se f?t ennuyée s?rement, surtout l'été, entre Mlle Cayer et ces deux vieillards qui la choyaient à qui mieux mieux, mais ne l'égayaient pas.

Revenons au fameux samedi où la paresseuse, fort penaude, vit entrer à la salle d'étude son amie Juliette, par bonheur sans Fraülen.

"Dis donc, Lili, fit-elle en bondissant, j'ai découvert un endroit du parc, du c?té de la glacière, où nous pourrons batir notre maison sans être dérangées, et bon papa ne dira plus que nous ab?mons le terrain.

Allons-y tout de suite! Tiens, aide-moi à enfiler mon

tablier.

C'est que... je n'ai pas fini mes devoirs, répondit Folla en

baissant la tête.

Pas fini? Fraülen va te gronder."

Les petits bras nus de la coupable retombèrent le long de son sarreau de toile.

"Oh! que je suis malheureuse!

Et l'on te privera encore de récréation, et nous ne pourrons pas nous amuser. Tu es bête, aussi. Sais-tu que M. Walter n'était pas content de ne pas te voir arriver? Il a dit que, si tu continues, tu ne seras jamais capable de jouer convenablement un morceau de piano, et que tu perdras tes excellentes dispositions."

Folla éclata en sanglots.

"Et si l'on m'enlève ma le?on de musique de mardi! J'aimerais mieux n'avoir point de récréations jusqu'à après-demain.

Merci! fit Juliette en faisant la moue; et moi donc, avec qui jouerai-je? Tu sais bien que je n'aime pas à m'amuser seule. Ecoute: Fraülen sera longue à se déshabiller, car il fait très chaud; je vais un peu voir tes devoirs et te dicter la suite. Passe-moi ton verbe d'abord. Mais il y a des fautes à toutes les personnes, ma pauvre Folla! Fraülen va être en colère. Corrige toi-même, on reconna?trait mon écriture."

Les petites filles se mirent à l'ouvrage, et tout était à peu près terminé et passablement fait quand leur institutrice parut.

La cloche du d?ner les fit s'envoler comme deux hirondelles, et elles allèrent en gazouillant se laver les mains et se faire recoiffer.

A table Juliette mangea si peu, que Mme Milane s'alarma. Mlle

Cayer la rassura.

"Madame, c'est bien sa faute; Juliette a mangé une demi- douzaine de gateaux chez le patissier après sa le?on. Je lui ai bien dit que ?a lui enlèverait l'appétit pour d?ner; mais elle n'a pas voulu m'écouter.

Oh! fit la grand'mère, elle a au moins mangé ce qui lui plaisait, n'est-ce pas, mignonne? Elle se rattrapera demain sur les choses solides.

Et tu n'as pas pensé à rapporter à Folla quelques friandises? demanda M. Milane à Juliette, qui rougit.

Si, bon papa, j'y avais pensé, répondit-elle, et j'emporterais des biscuits pour elle, seulement... j'avais faim encore en chemin, et je les ai croqués dans la voiture pour m'occuper.

Voyez-vous la petite gourmande! dit Mme Milane en embrassant

la fillette, toujours placée à sa droite.

N'est-ce pas un peu le fait d'une égo?ste? fit observer Mlle

Cayer.

Ma foi! oui, dit M. Milane.

Bah! reprit la grand'mère, tous les enfants sont ainsi. D'ailleurs, Folla n'en mourra pas pour se passer de biscuits, elle a tout ce qu'il faut ici; si elle ne s'était pas fait priver de sa course en ville, cela ne serait pas arrivé.

Bien s?r que je n'en mourrai pas, dit gaiement Folla; Lili a bien fait de manger ces gateaux, si ?a lui faisait plaisir."

Le repas s'acheva sans autre incident. Mme Milane s'occupait exclusivement de sa petite-fille, la servant avant tout le monde et lui choisissant les meilleurs morceaux.

Après le dessert, les fillettes coururent au jardin, où les jours, très longs à ce moment, leur permettaient de jouer le soir; elles débattirent la question de l'emplacement de leur construction; comme toujours, Juliette imposa sa volonté, et Folla céda.

A huit heures et demie, on les appela au salon. Juliette, qui aimait la lecture, prit un livre amusant, un livre très beau, présent de son bon papa, fournisseur habituel de sa bibliothèque enfantine.

Folla préférait la musique; elle ouvrit le piano et joua en sourdine, pour ne point fatiguer ses grands-parents, tout son petit répertoire.

A neuf heures il fallait se coucher sans récriminer. Folla y alla après avoir embrassé tout le monde à la ronde. Juliette, elle, ne prit son bougeoir qu'après avoir galopé un grand moment sur le genou de M. Milane, et après avoir re?u les interminables caresses de sa grand'mère.

Les deux jeunes filles se mirent à genoux pour faire leur prière. Juliette la récitait machinalement, mais correctement.

Folla était distraite par une mouche qui bourdonnait en cherchant à se poser le long des murs; mais elle pensa tout à coup à de pauvres enfants affamés et à demi nus qu'elle avait vus dans la journée, et qui lui avaient fait grand'pitié; elle se rappela combien elle s'était trouvée heureuse en comparant son sort au leur, et elle remercia le bon Dieu de ses bienfaits.

Elle fut bient?t endormie, de sorte qu'elle ne vit pas Mme Milane apporter à sa petite compagne un verre de sirop, puis ramener le couvre-pieds sur son petit corps, et embrasser encore maintes fois la jolie blondine, quoique celle-ci murmurat avec fatigue: "Assez, bonne maman, assez! je veux dormir."

Juliette ne se levait pas avant huit heures, à moins qu'elle ne s'éveillat plus t?t; ce qui arrivait quelquefois en été, jamais en hiver.

Folla, au contraire, était toujours sur pied avant sept heures; alors elle passait son petit peignoir et ses pantoufles, et, s'échappant sans bruit de la chambre, elle allait jouer de la guitare sous les arbres silencieux du parc.

Musicienne dans l'ame, elle avait la voix et l'oreille d'une justesse admirable et cherchait, soit sur le clavier, soit sur les cordes, tous les airs qu'elle avait entendus.

Malgré son très jeune age, M. Walter la considérait comme l'élève qui lui donnait le plus de satisfaction, et à la fin de la le?on de piano il y avait toujours un quart d'heure pour la guitare. Ce qui explique pourquoi la plus grande punition qu'on p?t infliger à la petite fille paresseuse était de lui enlever son heure de musique.

Folla n'était paresseuse que pour ses études de fran?ais et de langues, jamais pour être matinale, sauf peut-être quand il gelait fort, l'hiver; jamais non plus quand il s'agissait de rendre un service, de courir chercher les lunettes de bonne maman, l'éventail de mademoiselle, tandis que Juliette faisait la sourde oreille quand on disait: "Qui est-ce qui va me faire une commission?"

Or le matin du dimanche où nous retrouvons les deux petites filles, elles étaient habillées pour aller à la messe. Leur costume était le même quant à la couleur et à la forme des vêtements, mais la robe de Folla était un simple lainage garni de dentelles communes; celle de Juliette était en foulard et garnie de fines guipures.

Pour expliquer cette différence, on disait que Folla était une lutine qui portait constamment le désordre sur elle et autour d'elle, et par conséquent ne pouvait avoir de riches vêtements.

En cela on avait raison; mais Juliette, quoique moins vive, n'avait guère plus de soin.

Or, ce dimanche, comme la chaleur était supportable, on permit aux deux petites filles d'aller à la messe à pied, tandis que les grands-parents s'y rendaient en voiture. Elles s'amusaient à gambader, leurs petites jambes nues dans leurs chaussettes roses, ou cueillaient les fleurs étiolées des haies, tandis que Mlle Cayer trottait délibérément dans la poussière en causant avec la femme du maire, qu'on avait rencontrée.

Au milieu de leurs ébats, les fillettes se trouvèrent face à face avec un vieux pauvre qui leur demanda l'aum?ne en balbutiant des paroles bizarres.

"Sauvons-nous, il est fou, murmura Juliette à l'oreille de sa sur de lait.

Eh! non, il est infirme seulement, répondit Folla, et il

n'est pas du pays."

Juliette avait dans sa poche une petite bourse bien garnie; mais elle ne songea même pas à l'alléger en faveur du mendiant, tandis que Follette, qui n'avait pour tout bien que onze sous, vida son porte-monnaie dans la main du pauvre homme.

Celui-ci, au milieu de ses bénédictions, laissa tomber son baton; il se courba en gémissant pour le relever, car il était perclus de rhumatismes, mais Folla le prévint et le ramassa prestement.

"Comment as-tu osé toucher cette affreuse canne toute noire? n'as-tu pas vu que cet homme a les mains très sales? disait la petite Kernor à sa cousine comme elles couraient sur la route, les cloches sonnant à grande volée. Moi, je ne l'aurais pas touchée pour un empire!

Mais, Lili, il n'aurait jamais pu relever sa canne tout seul, ou bien il y aurait mis un quart d'heure, et en se faisant mal, encore.

Tu lui as donné tout ton argent?

Oh! il n'y en avait pas beaucoup. Heureusement que c'est

demain lundi.

Qu'as-tu donc fait de ta semaine? Moi, j'ai mes dix francs

presque intacts.

Comment t'y prends-tu donc? fit à son tour Folla, na?vement

admirative.

Je garde mon argent, voilà tout.

Eh bien, moi, je ne sais pas comment je m'arrange, mais il s'en va toujours trop vite.

C'est bien simple, dit alors Mlle Cayer, que les enfants avaient rejointe et qui les entendait causer; Follette dépense son argent non pour son propre agrément, mais parce qu'elle n'est point avare et qu'elle a le cur généreux. Je sais où passe sa semaine, qui d'ailleurs n'est que de cinq francs, et d'autres pourraient le dire avec moi. Demandez à la mère Rabu comment elle a pu acheter des remèdes pour sa douloureuse maladie. Demandez à la petite Mélie pourquoi elle ne marche plus nu-pieds lorsqu'elle va à l'église, ou dans les champs quand il a beaucoup plu. Et qui est-ce qui a payé l'accordéon du petit gar?on infirme qui aime tant la musique, et le chale de la brave Tevré, dont la fille est poitrinaire?"

Folla était toute rose de confusion et de plaisir, et Juliette baissait honteusement la tête: elle avait compris la le?on.

De fait, celle-ci n'était point généreuse, non peut-être par l'amour de l'or, mais parce qu'elle était égo?ste, tenait à son bien, et ne se mettait jamais à la place des autres pour songer à leurs besoins.

A Paris, chaque hiver, on quêtait auprès des enfants riches les vieux jouets et les vêtements hors de service; il fallait arrêter Folla, qui voulait donner tout ce qu'elle avait, même ses poupées neuves et ses livres les plus beaux.

Juliette ne se séparait qu'avec regret de quelques vieilleries dont on ne pouvait plus rien faire et de quelques joujoux déteints et ab?més dont on pouvait à peine se servir.

Voilà donc nos fillettes à l'église, priant tant?t avec distraction, tant?t avec piété. Juliette était coquette: elle se savait jolie et admirée, cela ne lui déplaisait point. Quant à Folla, elle ne s'inquiétait guère de ces choses-là; ce qui venait la distraire n'était pas la pensée que sa robe seyait bien à son petit visage, le ruban rose à ses boucles brunes, mais plut?t une grosse mouche remuante qui entrait dans le bonnet tuyauté d'une paysanne, ou bien les maladresses de l'enfant de choeur; rien n'échappait à son il espiègle. Mais, dès qu'elle pensait qu'on se trouvait à l'église, vite elle reprenait son livre et sa gravité.

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