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Chapter 10 LA FEMME FOLLE

Quand elle rouvrit les yeux le matin suivant, la petite fille se les frotta longuement, croyant rêver. Mais le souvenir de la réalité lui revint. Elle ne pleura point en se trouvant transportée tout à coup d'un nid coquet enter les quatre murs blanchis à la chaux d'un réduit exigu, dans un lit maigre garni de draps grossiers.

Elle se leva prestement, fit sa toilette et sa prière, natta tant bien que mal sa chevelure prodigue et rebelle, et ouvrit la porte.

La chambre voisine servait à la fois de cuisine et de salle à manger.

La maisonnette ne se composait que de trois pièces; dans la troisième couchaient Félix Marlioux et sa femme.

Folla s'aventura hors de chez elle avec un violent battement de cur: elle allait revoir sa mère, et cette mère était une insensée. Qui sait si la vue de son enfant aimée, retrouvée après tant d'années de séparation, ne lui rendrait pas la raison!... Marlioux aussi pensait cela, debout au milieu de la chambre carrelée, près du poêle sur lequel bouillait une casserole de lait.

Folla vint présenter son front à son père, puis ses yeux inspectèrent curieusement autour d'elle.

C'était un triste logis froid et sombre; la pièce était triste et nue.

A l'entrée, sur le seuil de la porte ouverte, une femme était assise sur un escabeau grossier. Cette femme pouvait avoir de quarante à cinquante ans; ses cheveux étaient déjà tout gris et tombaient épars de sa pauvre tête folle, qui ne pouvait supporter ni bonnet ni chapeau.

Ses traits avaient d? être beaux, et Folla demeura toute surprise d'y trouver comme une ressemblance avec ceux de Juliette, surtout dans les yeux, de couleur claire et de forme parfaite; seulement ceux de la petite Kernor avaient une expression tranquille; ceux de Gervaise, brillants et farouches, faisaient peur.

Les vêtements de cette femme étaient en désordre comme sa chevelure; ses lèvres, presque sans remuer, murmuraient une chanson monotone, et ses bras faisaient continuellement le geste de bercer un petit enfant.

Folla se rapprocha timidement de Félix Marlioux:

"Père, dit-elle, ce qu'elle pleure, c'est sa fille, n'est-ce pas?

Oui, répondit-il machinalement.

Et... si elle me reconna?t, cela peut la guérir, même

subitement.

Peut-être," fit le père en poussant doucement la fillette

du c?té de la folle.

Luis aussi pensait cela.

Ma foi! la femme et l'enfant ne lui étaient qu'un surcro?t de dépense, une lourde charge; si Gervaise recouvrait la raison, au moins il n'aurait plus le souci du ménage.

Aussi regardait-il avec une certaine anxiété la petite Sophie s'approcher de Gervaise.

"Mère," murmura-t-elle de sa douce voix, en tendant ses lèvres roses à la joue flétrie de la folle.

Celle-ci tourna lentement sa tête vers elle. Il y eut un regard glacé dans ses yeux d'un bleu gris, comme ceux de Juliette Kernor.

"Mère, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Sophie, votre fille, votre enfant que vous avez perdue depuis sept ans; je vous aime beaucoup. Ne voulez-vous pas m'embrasser?"

Gervaise continua à la considérer tranquillement, sans interrompre ni sa chanson ni son bercement monotone.

L'homme, qui attendait debout au fond de la chambre, poussa un blasphème sourd.

Folla retint un sanglot.

"Prenons patience, dit-elle à son père; je la soignerai, je la caresserai si bien, qu'elle finira par me reconna?tre, vous verrez."

Félix Marlioux partit pour s'occuper de son installation prochaine à Marseille, et Folla demeura seule avec la pauvre insensée. Elle s'en effraya un peu d'abord, puis elle reprit courage.

Elle visita la maison pour en conna?tre tous les coins et recoins; ce ne fut pas long.

Quand elle connut la place de chaque chose, elle retira du feu le lait qui avait bouilli. Son père avait déjeuné avant de sortir; elle en versa dans un bol de fa?ence minutieusement lavé, et coupa une tranche de pain; puis elle apporta le tout devant Gervaise, qui la regarda fixement, étonnée.

"Mangez, mère," lui dit la petite fille.

Gervais obéit et mangea assez avidement pour faire penser qu'on devait souvent la négliger.

Quand elle eut terminé son repas, Folla déjeuna à son tour; ensuite elle lava les bols et les cuillers, mit tout en ordre dans la chambre, et entra dans son réduit, où sa malle était déposée.

Elle l'ouvrit alors, et ses larmes coulèrent amères et pressées en retrouvant tous ses chers souvenirs, qui gardaient comme un parfum de la Seille et de sa vie heureuse. Il y avait là sa guitare, ses cahiers et ses livres d'écolière paresseuse, puis ses robes. Mme Milane avait eu le tact de n'y placer que les plus simples: deux costumes de laine sombre, un autre plus chaud, en drap, sans garniture.

Celui que Folla avait sur elle en ce moment était en flanelle grise, orné d'un galon rouge. Elle mit soigneusement son tablier le plus grand, referma la malle après avoir donné un baiser presque religieux à la guitare. Il lui restait de l'ouvrage à faire: son petit nécessaire de toilette n'avait pas été oublié par la main prévoyante de bonne maman. Folla y prit sa brosse, son peigne, et vint à sa mère, toujours assise à la même place. Elle peigna non sans peine les cheveux gris emmêlés de la pauvre femme, et les disposa assez adroitement en chignon au sommet de la tête.

La folle se laissait faire, et même avec une certaine satisfaction; si propre et si soigneuse autrefois, Gervaise devait souffrir maintenant, inconsciemment peut-être, du désordre dans lequel elle vivait.

Folla rajusta ensuite ses vêtements, la lava, brossa ses souliers, puis remit tout en place; et, n'ayant plus rien à faire, elle vint s'asseoir à c?té de sa mère.

Elle n'en avait plus peur. En s'occupant laborieusement, elle avait repris courage. Seulement midi approchait, et Folla se demandait, inquiète, comment on déjeunerait, et si son père allait revenir, comme il l'avait dit.

Il revint heureusement, un peu maussade, un peu de mauvaise humeur; mais il donna une tape amicale à la joue de sa fille, et apportait de la viande froide, des ufs et une bouteille de vin.

Folla dressa promptement trois ouverts, et fit bouillir de l'eau. Après ce frugal repas, Félix Marlioux bourra sa pipe; Gervaise retourna s'asseoir à la porte comme à l'ordinaire, en regardant la route.

"Petite, dit tout à coup l'homme à la fillette, qui arrangeait la vaisselle, tu n'es pas habituée à faire si maigre chair; tu n'as pas eu de dessert.

Cela ne fait rien, papa, répondit-elle, et je m'en passe

très volontiers."

L'ancien for?at la regardait aller et venir, adroite et légère comme un papillon.

"Laisse cela, dit-il encore, la Jantet s'en chargera; pour trois sous par jour que je lui donne, elle balaye la maison et lave les assiettes."

Folla soupira de soulagement; elle se prêtait bien volontiers à toutes sortes d'ouvrages, même grossiers, mais elle éprouvait une répugnance extrême à plonger ses mains dans l'eau grasse. Cette fille dévouée et courageuse gardait certaines délicatesses inhérentes à sa nature.

L'après-midi, elle n'osa se hasarder seule hors de la maisonnette; son père était reparti, la vieille Jantet aussi, après avoir accompli en hate sa besogne quotidienne.

Folla s'ennuya; elle essaya de faire parler sa mère, mais l'insensée ne répondait toujours que par sa chanson monotone.

La nuit tomba de bonne heure, une nuit noire et triste; le feu était mort dans le fourneau refroidi. Le mistral s'éleva; la folle ne voulut pas quitter son poste, elle était insensible aux piq?res apres du vent.

Et la petite fille y demeura exposée, assise loin de la porte, sur un tabouret, les mains roulées dans son tablier pour les réchauffer, et ses pieds se gla?ant, immobiles, sur la dalle froide.

Elle se sentit seule et abandonnée: au dehors, c'étaient les ténèbres, le silence lugubre; au dedans, l'isolement et l'ombre aussi.

Une tristesse étrange pesait sur ces lieux solitaires. Folla fixa ses grands yeux désolés devant elle, sur cette mère qui ne la reconnaissait pas, qui ne lui rendait pas ses baisers, et dont les yeux brillaient dans la nuit comme deux flammes.

Folla frissonna et pleura.

"Tu t'ennuies, petite?" fit tout à coup auprès d'elle la voix de son père.

Il était arrivé sans qu'elle l'entend?t, ayant la tête cachée dans son tablier, et à la lueur d'une allumette qu'il avait frottée il avait vu l'enfant pleurer.

"Tu t'ennuies, reprit-il, et tu es toute gelée; console-toi, dans deux jours nous partirons pour Marseille, et là-bas tu trouveras du soleil et de l'eau salée tant que tu en voudras. Si cela t'amuse, tu pourras aider au déménagement; dès demain nous emballons."

Sophie sécha ses pleurs, et, en effet, fut si occupée pendant quarante-huit heures, qu'elle n'eut plus le temps de se livrer à sa tristesse.

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