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Chapter 6 LA VALLéE DU TRAPPEUR

Au bout d'une heure, tout sembla reposer dans la cabane du trappeur.

Alors, Jack Wiley ouvrit les yeux, souleva sa tête, contempla un instant les dormeurs, puis il se mit sur son séant, s'allongea et se coula aussi doucement que possible hors du logis.

Maraudeur s'était bien éveillé à demi; mais ne croyant pas qu'il f?t à propos de contrarier l'h?te de son ma?tre, l'honnête animal reprit le cours de ses rêveries canines.

Sorti de la cabane, Wiley traversa rapidement le plateau et aper?ut le cheval de Nicolas qui paissait voluptueusement l'herbe tendre.

-Vilaine bête, mais qui doit avoir de bonnes qualités, pensa Jack. Sa crinière est pas mal raide. On dirait un buisson d'épines, mais ?a vous a des jambes taillées pour la course. Elles sont lisses, propres et parfaites aux attaches. J'aime cette croupe, cette petite tête, et cette gracieuse encolure. Ma foi, ce ne serait pas bien de laisser là ce quadrupède. Il est vrai que son propriétaire m'a rendu un petit service, mais les affaires sont les affaires et l'amitié n'a rien à y voir.

Quoique Jack louchat supérieurement, ses regards parvinrent, cette fois, à se concentrer avec ardeur sur le coursier de Nick.

-Décidément, il me va! murmura-t-il.

En déboutonnant sa chemise de chasse, il en tira une forte lanière de cuir qu'il avait enroulée autour de son corps.

Ensuite il s'approcha de l'animal qui continuait paisiblement son régal, et lui ajusta la lanière autour du cou.

Ayant réussi au delà de ses voeux, Wiley sauta sur le dos de l'Hérissé qui, loin de faire de la résistance, marcha volontiers à une cinquantaine de verges plus loin. Mais arrivé à cette distance le cheval s'arrêta court, s'appuya sur ses jambes de devant, logea sa tête entre elles, et, lan?ant en l'air son arrière-train, vous envoya l'écuyer mesurer la surface plane.

Jack tomba sur le nez, avec une violence qui fit danser trente-six chandelles devant ses yeux. Pendant quelques minutes il ne vit rien que du feu au milieu duquel voltigeait un cheval enragé.

Pas fort loin de cette scène, il y avait un homme qui riait de bon coeur, je vous assure.

C'était Nick Whiffles.

Son sommeil avait été aussi léger que celui de l'ingrat trappeur. En le voyant partir, il s'était levé et l'avait suivi.

Lorsque Wiley enfourcha l'Hérissé, Nick fron?a les sourcils; c'est que, s'il se souciait médiocrement de la reconnaissance, il tenait à son bien, surtout quand ce bien était un cheval favori.

Revenant donc promptement à la hutte il saisit ses armes, poursuivit le voleur et arriva juste au moment où l'Hérissé venait de lui faire baiser notre mère commune.

-Bravo! se dit Nick, avec un véritable orgueil. Je ne lui aurais jamais pardonné s'il ne s'était pas comporté ainsi, oui bien, je le jure, votre serviteur! E?t-ce été juste de se laisser prendre par cette vermine, qui tombera quelque jour dans une maudite petite difficulté, si la providence n'amende pas sa diablesse de mauvaise nature. Le tra?tre! le renégat! Oublier ce que j'ai fait cette nuit pour lui! Il mériterait d'être pendu, et je vous dis qu'il ne sera jamais mieux qu'au bout d'une corde.

Cependant Jack Wiley se remettait de sa chute:

-Voilà donc, grommelait-il en s'étirant et se frottant le visage, voilà donc quelques-uns des tours que cette, grande perche de trappeur lui a appris. Ah! mon brigand, je te corrigerai de ces manières-là quand nous serons dans les montagnes. Allons, reste en repos. Tu ne recommenceras pas si facilement cette fois.

Et il se repla?a sur le dos de l'Hérissé, dont la mauvaise humeur semblait s'être dissipée.

-Encore dessus, ? Dieu, oui! pensa Nick. Eh bien, s'il peut s'y tenir, je le lui donne cet imbécile de l'Hérissé. Je ne veux pas avoir un cheval qui se laisse mener par un pareil vaurien, moi!

Tandis que Nick se livrait philosophiquement à ce soliloque, l'Hérissé fournissait à Wiley des preuves incontestables de son éducation.

Après trois ou quatre plongeons vers le sol, il se dressa sur les pieds de derrière, décrivit une mirifique pirouette, se jeta à droite, puisa gauche, et finit par se renverser et se rouler sur le dos.

Si le cavalier e?t été moins agile, il ne s'en serait pas tiré sans quelques os cassés; mais il en fut quitte pour des meurtrissures et des contusions.

-Je ne céderai pas d'un point, et si je puis te monter, je te conduirai, exclama Jack furieux en s'avan?ant pour reprendre le bout du lazzo qui balayait la terre.

L'Hérissé, qui n'était peut-être pas rusé comme le serpent, mais qui avait toutefois la finesse que son ma?tre avait pu lui donner, voulut, sans doute, déployer toutes ses qualités, car, tournant soudain les talons à son triste admirateur, il lui planta ses deux sabots en pleine poitrine et le laissa là, marqué d'une double demi-lune.

Si la force du coup n'e?t été à moitié perdue avant d'atteindre Jack, bien s?r que le coquin n'aurait plus, jamais de sa vie, lancé un lazzo au cou d'un cheval.

Accroupi sur le gazon Nick Whiffles s'abandonnait de tout coeur à un de ces bons rires silencieux qui nous prennent parfois et qu'il est impossible de décrire avec la parole ou la plume.

Après cet exploit, l'Hérissé se remit à brouter l'herbe en tra?nant la lanière sous ses pieds.

Wiley se tordait dans des convulsions, comme un homme souffrant les douleurs purgatoriales de la colique bilieuse.

Au bout de cinq ou six minutes il se releva néanmoins, en marmottant des imprécations et se dirigea vers le lieu qu'on appelait la Vallée du Trappeur perdu.

-Je ne m'étais pas beaucoup trompé sur son caractère, dit Nick en se mettant, de suite, sur la piste de Jack Wiley. Il y a en moi quelque chose qui me dit toujours quand on ne doit pas se fier à un homme. Je l'ai retiré comme un tison du b?cher, et je ne sais pas si j'en suis vraiment faché. Pourtant je suis faché qu'il y ait tant de noire ingratitude dans le monde, ah Dieu, oui! Mais, peuh! je m'en fiche, comme d'une cartouche br?lée. J'accepte le monde comme je le trouve, moi. C'est un bon monde, aussi bon qu'a pu le faire le Ma?tre de la vie, car je sais que, lui, il est si bon qu'il en ferait un meilleur s'il le pouvait. Il y a dedans de mauvaises gens, ? Dieu, oui; mais, bast! tout finira par bien aller...-Diable, où va ce chenapan?

Comme il n'y avait personne pour répondre à la dernière interrogation du trappeur, il fut obligé de s'enfoncer dans les conjectures, tout en suivant son voleur. Après avoir trotté par monts et par vaux, Nick atteignit enfin une éminence dominant la vallée du Trappeur perdu, tandis que Jack Wiley descendait la versant de la colline vers la Porte du Diable.

-Il ne para?t pas aussi effrayé des fant?mes qu'il l'était, il y a deux ou trois heures, se dit Nicolas. Je crois bien être sur la trace de ceux que j'ai déjà cherchés. Je pénétrerai enfin le mystère; on pénètre toujours les mystères quand on cherche. On a l'oeil à vous, mon gentilhomme, n'ayez peur. Il n'y a pas de mal à reconna?tre la compagnie que vous fréquentez et peut-être ?a rapporte-t-il gros. Pressons-nous, car le jour approche, et m'est avis que ce n'est pas un lieu s?r à explorer quand le soleil luit.

Le terrain qu'ils parcouraient alors était coupé par d'effrayantes fondrières, des roches détachées, d'énormes masses de granit tourmentées.

Partout on rencontrait des vestiges des convulsions volcaniques, qui, à une époque reculée de l'histoire du monde, avaient ébranlé les montagnes jusque dans leurs fondements et épanché, à la surface de la cro?te terrestre, des torrents de roches fondues et de minéraux.

Souvent Wiley disparaissait à la vue, perdu qu'il était par les inégalités du sol. Nick n'en continuait pas moins sa chasse avec cette patience sto?que qu'on lui conna?t.

Ils se trouvèrent bient?t près de la vallée et Wiley s'éclipsa tout à coup derrière un gigantesque portique de roc.

-Parfaitement nommé, murmura Nicolas, en examinant avec intérêt ce phénomène naturel. Si ?a ne ressemble pas à la porte du diable je ne m'y connais pas.

Les deux c?tés de cette porte étaient composés de puissantes colonnes de basalte, qui, s'inclinant l'une vers l'autre, se joignaient au sommet.

A droite et à gauche, d'autres piliers, de même formation, les uns plus gros, les autres plus petits, et entrelacés de projections rocheuses, se dressaient en étroit réseau, ne laissant qu'une entrée principale à la région mystérieuse appelée la Vallée du Trappeur perdu.

La curiosité de notre ami Whiffles était aiguisée à ce point, qu'il n'aurait pas voulu battre en retraite, si dangereuse que p?t être son entreprise. Il accéléra même le pas et arriva sous le porche titanique.

La silhouette de la ville hantée se déchiquetait devant lui.

Néanmoins des blocs de rochers barraient le passage. Nick en longea le contour et se trouva dans les ténèbres. Il lui sembla pénétrer dans une région souterraine.

L'air y était glacial, imprégné de vapeurs humides; le pied se posait sur un sol mou, visqueux. Whiffles n'en allait pas avec moins de fermeté, mais il fit un faux pas et tomba dans la vase.

Un corps froid et gluant qui passa alors contre son visage lui apprit que le lieu était fréquenté par des reptiles.. Se relevant avec vivacité, le trappeur essaya de se reconna?tre au milieu de la noirceur qui l'enveloppait.

Ce lui fut impossible.

Un autre e?t abandonné l'aventure; mais, comme

Napoléon, Nick avait foi en son étoile. Ayant échappé à tant de périls, il doutait sérieusement qu'un malheur réel p?t lui arriver.

Son esprit, étrangement constitué, avait acquis une si vigoureuse croyance dans une providence protectrice que la crainte du mal le gênait rarement, si jamais elle l'effleurait.

Après bien des difficultés, il atteignit une place où il pouvait distinguer un coin du ciel, à travers de gros arbres qui confondaient leurs rameaux à la cime des rochers.

Un bruit mêlé de sifflements et de mugissements frappa l'oreille de Nicolas. Il s'arrêta, écouta, et, incapable de préciser la cause du son, marcha dans sa direction.

Ce bruit était produit par une source d'eau chaude, qui lan?ait à plusieurs pieds de hauteur ses gerbes noyées dans des nuages de vapeur bleuatre.

Quoique Nick ne f?t pas superstitieux, ce spectacle l'impressionna.

Qu'est-ce qui lui prouvait que les traditions des Peaux-rouges ne fussent pas vraies? Il avait vécu et communié avec la Nature,-cela pendant près de quarante années, mais la connaissait-il entièrement? N'y avait-il pas quelques-uns des secrets de cette féconde mère qui eussent échappé à la perception du hardi trappeur?

Il ne l'avait pas vue à nu; il n'avait palpé que ses formes extérieures. Il pouvait y avoir, et il y avait des arcanes inexplorés par le brave homme. Sans doute, ce n'était pas du lait qui coulait dans ses veines. La poltronnerie et lui n'avaient jamais couché sur la même peau de buffle, comme il disait si énergiquement. Mais il y a un régulateur prudent et vigilant qui gouverne le mécanisme intime de l'individu, quand les sauvegardes ordinaires lui manquent.

Nicolas sentit un frisson courir dans ses artères.

Il était vraiment mal à l'aise et tourna la tête, dans l'intention, ma foi, de rétrograder.

Mais alors, il crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul dans le tunnel. C'était comme un grincement, le grattement d'un chien ou d'un gros animal grimpant sur les rochers.

L'obscurité était trop grande pour permettre de voir; aussi Nick se sentit-il d'autant plus anxieux de savoir à quelle sorte de compagnon il allait avoir affaire.

Il avait naturellement bonne vue. S'habituant peu à peu à l'obscurité, il finit par distinguer un corps long et noir qui marchait en ligne parallèle avec lui. Whiffles supposa que c'était une personne qui rampait sur ses mains et ses genoux; il ramassa une petite pierre et la jeta à cet objet.

Un grognement mena?ant lui répondit.

Nick s'arrêta.

Sa position n'était décidément pas enviable. Il ne savait s'il devait reculer ou avancer.

Un nouveau grognement lui apprit que l'animal auquel il avait affaire était un ours.

Après un moment de réflexion, Whiffles se détermina à continuer son chemin, pensant qu'il y avait plus de sécurité devant que derrière lui, car le peu qu'il avait entrevu de la vallée du Trappeur l'avait défavorablement impressionné.

Nicolas poursuivit donc sa marche, lente et difficile.

Il lui fallait tant?t se tra?ner le long des pointes de rocher, tant?t franchir un précipice, et tant?t traverser un terrain marécageux où il enfon?ait jusqu'aux genoux. Enfin il atteignit l'entrée de la porte du Diable, et déjà il se félicitait de sa bonne fortune, quand un troisième grognement lui fit porter une main à la détente de sa carabine, et l'autre à son couteau-bowie.

Près d'un des prismo?des de basalte, se tenait un ours, un ours-gris, de taille formidable.

Il regardait, gueule béante, par-dessus son épaule gauche.

Nick le coucha en joue, et le monstre poussa un grondement sauvage en montrant une rangée de dents aussi blanches que l'ivoire.

Depuis longtemps notre trappeur connaissait la nature des animaux de cette espèce.

Il savait combien ils ont la vie dure. Rarement un seul coup de feu les tue. Au contraire la douleur qu'il leur cause les met en furie.

Ils attaquent se défendent à outrance et malheur alors à l'imprudent qui a tiré sur eux!

-Non, non! ?a ne sera pas, murmura le trappeur. Ces créatures-là ne supportent bien que les blessures mortelles. D'ailleurs, il ne fait pas encore assez clair pour se livrer à ce petit exercice qui tranche une question de vie ou de mort. J'ai toujours eu la chance de me fourrer dans une maudite petite difficulté et de m'en sortir les mains nettes, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais supposons que cet animal innocent me dévore, est-ce qu'on aurait encore l'audace d'imprimer ?a? Ce serait bien là le désespoir de ma mort, ? Dieu, oui!

Cette réflexion lui arracha un sourire mélancolique. Mais son naturel reprit aussit?t l'ascendant.

Le danger ne pouvait altérer l'esprit qui l'animait.

En toute circonstance c'était toujours Nick Whiffles, l'étrange personnage. Si la vue d'un péril imminent le frappait un moment, il rebondissait bient?t comme une boule de caoutchouc.

-Allons, pas tant de bruit, dit-il en s'adressant à l'ours, qui faisait des démonstrations très-hostiles; pas tant de bruit, car tu commences à m'échauffer les oreilles, ami Martin et il y a un petit degré au delà duquel patience n'est plus vertu. Si tu ne savais pas si bien grimper, je t'enverrais un joli morceau de plomb rond sous l'oreille droite, ? Dieu oui! Hurle donc! puisque ?a te fait plaisir. J'ai refroidi deux de tes frères l'automne dernier, tu ne le sais peut-être pas, hein? Mais tu as une dr?le de tête mon gaillard. Qu'est-ce que c'est que ?a?

L'ours s'était levé et assis sur son train de derrière. Ses deux pattes de devant pendaient comme les nageoires d'un veau-marin, et son dos demeurait appuyé au pilier de basalte.

-Diable, comme il me reluque! dit Nick en examinant l'amorce de sa carabine; je n'aime pas ces regards-là. Est-ce qu'il aurait envie de me manger? Ce serait bien la plus coriace bouchée qui e?t jamais passé sur sa langue. Tache de ne plus te rencontrer sur le chemin de Nick Whiffles, monsieur l'impudent! D'ailleurs, je t'avertis que tu trouveras plus de graisse sous ma chemise de chasse que dans toute autre partie de mon système.

L'ours se dressa sur ses deux pieds et f?t deux pas en avant.

Nick ajouta:

-Encore un, mon brave et nous allons entrer, toi et moi, dans une maudite petite difficulté, ah! dam, oui.

L'ours ne bougea point. Et comme Nick le visait les premières lueurs du matin apparurent à l'orient.

Quelques rayons d'or, avant-coureurs du soleil teignirent les colonnes, les tours et murailles de la ville hantée.

Au même instant, la forme le l'ours tomba à terre et la figure d'un homme se montra à la place.

Nick poussa une exclamation de surprise.

-Un Indien, oui bien je le jure, votre serviteur!

L'autre restait immobile at coi.

-Un Indien, sur ma parole! Qui es-tu, Peau-rouge? Qu'est-ce que signifie cette mascarade? Moyen de te précipiter dans quelque maudite petite difficulté, l'ami!

-Ténébreux est brave; il ne craint pas le croc de la panthère et marche, le coeur ferme, dans la vallée de l'Esprit du tonnerre: répliqua le personnage qui avait surgi de la peau d'ours.

-Multonomah! chef des Shoshonés! s'écria Nick. Enchanté de te voir, mon frère, quoique ce soit la dernière place du monde où j'aurais pensé te rencontrer. On ne trouve guère ici les gens de ta race, car il circule d'étranges histoires sur ces localités, ? Dieu, oui!

-Dans ces lieux réside un Manitou que nous ne devons pas offenser, répliqua Multonomah en attachant un regard inquisiteur sur Nick. Les Shoshonés font la guerre aux hommes, mais pas aux esprits. On peut voir et palper les premiers, les derniers sont comme le vent, invisibles, et trop délicats pour que des mortels puissent les toucher. Ténébreux croit-il au Manitou des montagnes?

Le Shoshoné, qui s'était rapproché et avait échangé une poignée de main avec le trappeur, tenait toujours ses regards rivés sur lui.

La question avait sans doute pour but d'arracher une réponse infiniment plus longue qu'elle n'en avait l'air.

Nick ne demandait pas mieux que de parler, ? Dieu non! Ses yeux disaient clairement:-?Je suis une pompe, mettez la main sur la manivelle et elle fonctionnera, je vous le garantis.?

De fait, il arrondit son bras droit sur sa hanche comme le bras d'une pompe.

-Jamais vu un, dit-il.

L'Indien sourit.

-Bien, reprit-il, mon frère n'est pas un fou. Il sait comment suivre le bison à la piste. A l'aspect des nuages, il peut dire quand le vent se précipitera des montagnes, et le coucher du soleil lui apprend le temps qu'il fera le lendemain.

-Je te comprends, Indien. Tes paroles frappent les oreilles de Ténébreux. Je méprise les fous, ? Dieu oui! Peau-rouge, l'air n'est pas bon ici; avan?ons un peu.

-Oui, dit Multonomah secouant la tête, air malsain ici, pas pouvoir vivre longtemps, ouah! Frère, pourquoi es-tu venu dans une aussi mauvaise région?

Nick, qui commen?ait à grimper le flanc de la montagne s'arrêta court en entendant cette demande, et allongea comiquement les lèvres, suivant son habitude.

-Je suis venu voir l'esprit du Tonnerre, répliqua-t-il.

-Ténébreux est trop obscur. Il n'agit pas franchement avec son frère.

Ses pensées sont fermées. Nous ne pouvons aller ensemble.

-Shoshoné, il court de singuliers bruits à propos de la vallée du

Trappeur. Ils sont parvenus jusqu'à moi. Multonomah est-il discret?

Le Shoshoné ne répondit pas; un sourire dédaigneux arqua ses lèvres.

-J'entends, s'empressa de dire Nick. C'était une boutade. Il n'est pas permis de douter de la discrétion d'un chef shoshoné. Ta main, Peau-rouge, et n'en parlons plus. Il y a une masse de blancs auxquels on peut se confier, mais je sais de quel bois tu es fait. Plus d'une fois, nous avons campé ensemble, Indien. En même temps, nous avons contemplé le ciel et les étoiles et nous nous sommes étonnés de ce que peuvent être le ciel et sa durée. Nous avons chassé en compagnie, dormi près du même feu, mangé du même bison dans le même morceau d'écorce, r?ti au même feu et sur le même baton. Un jour, Indien, il m'en souvient, nous avons failli crever d'inanition ensemble et dévoré un chien demi-mort de faim au terme de notre je?ne. N'était-ce pas dans le voisinage de la source à l'écureuil? Nous avons chassé le castor sur la pierre jaune et à la tête de la rivière au Saumon, et jamais une querelle, tu sais? Mais ?a me rappelle que j'ai perdu des trappes dans ces environs, à un endroit appelé le roc Noir et à la rivière à la Loutre, près des falaises de grès rouge.

-Ténébreux a perdu des trappes? est-il le seul qui ait raison de se plaindre? D'autres n'ont-ils pas perdu des trappes et des pelleteries? N'y a-t-il plus rien à dire, homme blanc?

-Pas seulement des trappes, mais ceux qui les ont tendues.-Pas seulement des pelleteries, mais ceux qui les possédaient.....

-Que veut dire mon frère?

-Que bien des trappeurs ont disparu sans qu'on sache ce qui leur est arrivé.

-Mauvais Manitou coupable.

-Indien, ni toi, ni moi ne croyons à ces bêtises. L'esprit du Tonnerre cesserait de se faire entendre si tu éteignais le feu ardent qui br?le au sein des montagnes. Ce ne sont pas les esprits hors du corps que nous devons craindre, mais ce sont les esprits qui sont dans le corps qui font le mal. J'ai eu plus de maudites difficultés avec ceux que je pouvais voir qu'avec ceux que je ne voyais pas. Peau-rouge, mes yeux ne sont pas restés fermés.

-Je vois qu'ils sont restés ouverts et j'en suis heureux.

-Indien, j'ai surveillé les gens par ici. Ils ont de terribles secrets, c'est moi qui te le dis. Mais les montagnes où ils se cachent sont muettes, et ce qu'elles ne nous révèlent pas, nous devons l'apprendre. Je le répète, il y a des créatures à deux pattes qui r?dent jour et nuit dans ces gorges et qui ne paraissent pas du tout effrayées du Manitou du mal. Nul ne peut dire d'où ?a vient, où ?a va, ce que ?a fait.

-Ténébreux n'est plus aussi obscur. Il parle clairement à ses amis.

Sont-ce des visages pales ou des Peaux-rouges?

-Indien, Nick Whiffles est un homme de vérité. Sa langue n'est pas crochue. Leur peau est blanche, mais leur coeur est noir. Je suis faché de le dire, oui bien, je le jure, votre serviteur!

-Il y a partout des hommes méchants. Il y a des Peaux-rouges dont la conduite n'est pas bonne. Les mauvais blancs habitent la montagne des rochers et la vallée inférieure. C'est pour cela que tu as trouvé le Shoshoné déguisé.

-Ah! ah! ton but, frère, était le même que le mien. Tu veux pénétrer dans les mystères de la vallée et voir ce que tu peux voir. Celui que tu appelles Ténébreux se propose la même chose. Bien, Indien, bien, très-bien. 11 y a, dans cette région un tas de vagabonds, qui font du mal en veux-tu en voilà; moi, je m'en vais vous les chasser et les mener à la justice. Je suis sur leur trace, tout comme je te le dis. Ils ont fait des actes qui font bouillir mon sang. Je les tiendrai à l'oeil et camperai sur leur piste jusqu'à ce que j'aie découvert leur retraite. Il y a des malhonnêtetés qui doivent être punies, des comptes qu'il faut régler. Nick le sait et Nick ne perdra pas de temps. On dit qu'il y a du danger. Mais où serait le plaisir, s'il n'y avait pas de danger? Le danger, c'est pas ?a qui répugne à Nick Whiffles-vous, toi, ou un autre l'épeurer, ? Dieu, non! Indien, crois-moi, mettons-nous à l'oeuvre, dénichons toute cette racaille et purgeons-en les montagnes.

-Mais l'esprit du Tonnerre! fit Multonomah.

-Que le Tonnerre l'écrase! riposta victorieusement Nick.

-Ténébreux, le Grand-Esprit a voulu notre rencontre; il veut et peut tout:-hommes, animaux, aussi bien que nuages et pluies. Il a dit: Cette nuit visage pale et Peau-rouge se rencontreront, et se tiendront le langage de la vérité. Il est bon que les méchants soient punis.-Tu vois cette peau d'ours?

Le Shoshoné avait roulé sa peau et l'attachait sur son dos.

-Oui, fit Nick, avec un signe de tête.

-Caché dans cette peau, poursuivit le sauvage, je me suis tra?né à travers les rochers et j'ai vu des gens entrer et sortir par la porte Noire. Cette nuit, quelque chose semblait me dire d'aller chercher les mauvais esprits.

-Qu'as-tu vu? demanda Nick.

-J'ai vu source chaude, jetant eau et fumée.

-Après? car j'ai vu ?a moi aussi et je n'en sais pas plus long.

-J'ai cheminé longtemps au milieu de grandes masses de rochers que, dans sa colère, le Grand-Esprit a précipitées en bas des montagnes, ou arrachées aux fondements de la vallée. Puis, j'ai trouvé une eau courante qui tournait, tournait, tournait et se perdait dans un gouffre noir. Après, j'ai traversé une fondrière et découvert un endroit où croissait le gazon. Au-delà, il y avait des arbres, les uns vieux, entrelacés; les autres rabougris et étêtés par la chute des rochers. Un bois épais couvrait le sol au-delà. Multonomah s'arrêta sur la lisière de ce bois.

-Qu'arriva-t-il alors?

-Le bois était bien sombre,-sombre comme le passage silencieux à la terre des esprits. Je ne pouvais voir qu'un coin du ciel. Si un Shoshoné était accessible à la crainte, Multonomah aurait eu peur. Pendant un moment il se tint tranquille et songea aux récits qu'on lui avait faits de la vallée. Il tacha d'entendre la voix de son ami Manitou pour savoir ce qu'il avait à décider. Un bruit de pas arriva à ses oreilles. Il se coucha sur le sol et aper?ut des gens de ta race. Ils ressemblaient à des francs-trappeurs. Leur barbe était longue; leurs cheveux pendaient sur leurs épaules; leurs ceintures étaient chargées de pistolets et de couteaux, et ils marchaient, en chancelant, comme l'homme rouge quand il a le coeur gonflé par l'eau de feu. Devant eux ils chassaient un homme et une femme. L'homme, c'était Portneuf, le voyageur[18] canadien; la femme, c'était sa fille, toute jeune et, belle comme la nouvelle lune. Les mains de Portneuf étaient liées; sa tête penchait désespérément sur sa poitrine. Sa fille pleurait. Le coeur du Multonomah fut ému.

[Note 18: Dans le désert américain, voyageur, trappeur, coureur des bois, chasseur, sont synonymes.]

-Portneuf, je le connais; c'est un bon et brave compagnon. J'ai souvent pagayé avec lui et ses chansons réjouissaient toujours mes oreilles. Je me souvient bien de

A la claire fontaine,

M'en allant promener....

Et sa fille, donc! Nannette, comme je l'appelais. En voilà une perle malgré ses jupes! Indien, ce que tu viens de me dire-là m'attriste, ? Dieu, oui! Nannette est trop gentille pour... J'en frémis, vois-tu. C'est comme l'affaire que j'ai vue au rocher Noir. Tu ne sais pas ?a, toi! Une femme, belle! mais belle, plus belle qu'un ange. Dieu me pardonne! Oh! j'ai bien remarqué les hommes. Sois tranquille, je les reconna?trais. Brigands, va! Si tu l'avais vue, Indien, leur demander grace. ?a aurait touché un Peau-rouge comme toi, oui bien, je le jure, votre serviteur! Je la vois encore, avec ses blanches petites mains, sa jolie figure, si pale, si suppliante. Quand elle les agitait ses pauvres chers bras d'ivoire, on aurait juré une colombe secouant ses ailes, sais-tu pas, Indien? ?a me per?ait le coeur. Comme je te les aurais rossés les scélérats qui la faisaient souffrir! Gueusards de gueusards! Mais ils étaient six et j'étais tout seul Quand je te dirai qu'ils l'ont fourrée dans un manteau et jetée à l'eau, avec une pierre au cou! Mais je voyais tout, et je l'ai sauvée comme de raison, la pauvre chère ame du bon Dieu. Peau-rouge tu ne peux te figurer la satisfaction que ?a m'a donné. Jamais tu n'as vu tant de beauté, tant de bonté, tant de franchise, tant de courage et tant d'esprit qu'il y a en elle... ? Dieu, non!

-Qu'est-ce que Ténébreux en a fait?

Nick Whiffles, surpris de l'interrogation, ne répondit pas avec sa vivacité et sa bonhomie accoutumées.

-Oh! dit-il, je l'ai envoyée à ses parents,-à ses frères, je veux dire. Ce n'était peut-être pas tout-à-fait ses frères. Mais elle avait des parents quelque part, en haut, dans les montagnes, tu sais, Indien; non pas les montagnes, mais les établissements.....

-Ouah! f?t le Shoshoné.

Sans prendre garde à cette laconique, riposte, Nick continua:

-Depuis cette circonstance, qui s'est présentée il n'y a pas bien des mois, je me suis mis à l'ouvrage pour découvrir les auteurs de l'attentat. Oh! je les trouverai, c'est s?r, oui bien, je le jure, votre serviteur!-Continue ton histoire, Indien.

Multonomah reprit froidement:

-Le Fran?ais et sa fille s'enfoncèrent dans les rochers et je ne les vis plus. Je retournai, et rencontrai Ténébreux qui sait ce qui est arrivé depuis.

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