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Chapter 4 No.4

Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient depuis le matin. Un horizon de fumée nous entourait; mais on comprenait, à la violence des détonations, qu'elle se rapprochait de plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armée allait être prise dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des tourbillons d'hommes s'agitaient pêle-mêle, les cavaliers avec les fantassins. On y voyait les régiments s'éparpiller et se dissoudre. Un coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures que je br?lais de la poudre.

Deux heures après, un coup de clairon me renvoya aux palissades: j'avais renouvelé ma provision de cartouches. Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim.

Tout à coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait d'être signé circula avec la rapidité de l'étincelle électrique. Presque aussit?t le drapeau blanc fut arboré sur le rempart.

-Voilà le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du coude.

Tous, nous nous m?mes à le regarder d'un air d'hébétement. A la furie de la bataille succédait une sorte d'anéantissement. J'essuyai machinalement mon fusil, dont la culasse était noire de poudre et dont le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux:

-Et l'homme aux graines d'épinard de ce matin, où donc est-il? En voilà des généraux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux.

Je me rappelai en effet que, dans la matinée, un officier supérieur, général ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait à la porte de Paris, était passé dans nos rangs, et, relevant la tête d'un air d'importance, prenant une pose fastueuse:

-Mes enfants, avait-il dit, vous êtes les zouaves d'Afrique; je m'engage à vous faire passer sur le ventre des Prussiens et à vous ramener à Paris!

Nous n'avions plus à passer sur le ventre de personne, et de soldats nous allions devenir prisonniers.

Les batteries prussiennes continuaient à tirer, tandis que le drapeau blanc continuait à flotter. Mon pauvre détachement, diminué de quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de Paris, où, réuni à d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur. Les obus éclataient ?à et là, faisant voler le platre et les briques. Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tête. On ne leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'était fini. Aucun de nous ne savait ce que nous faisions là. Que nous importait, du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les pavés ou égratignaient au passage la fa?ade des maisons nous laissait indifférents. Des officiers, des aides de camp montaient et descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit appeler le portier-consigne, qui requit une corvée de quelques hommes.

-Bien s?r on attend un parlementaire, me dit mon voisin.

Mes regards se portèrent vers la vo?te que j'avais si souvent traversée, et où l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche des balles.

Le pont-levis abaissé, les barrières ouvertes, un colonel bavarois accompagné d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers fran?ais lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le casque et la grande capote grise. C'était un homme grand, maigre et blond. Ses yeux pales, couleur de fa?ence, clignotaient sous ses lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas méthodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux énormes favoris rouges tra?aient un arc de cercle. Il portait une sorte de bonnet à poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les épaules de son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un mélange d'insolence et d'embarras. Il avait à peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus, parti des lignes prussiennes, vint tomber à dix mètres de lui. Il eut un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:

-Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que nous faisons là. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau blanc... C'est incroyable!

Cette ?impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait co?té la vie à deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre fusils:

-Ah! mille pardons! répéta-t-il tout en continuant sa route.

Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant, blessant, effondrant. Le drapeau blanc hissé sur le rempart ne mettait point de terme à l'attaque, et n'empêchait que la défense. Cependant, vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit à petit, il s'éteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait défendu de remonter sur les remparts. Malgré cette interdiction formelle, les soldats s'y pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exaspération, lacha un coup de fusil. Des hurlements féroces lui répondirent. Nos officiers accoururent. Un capitaine se dévoua, et, pour éviter une rixe imminente, se rendit auprès d'un colonel prussien qui avait le commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis auprès duquel j'avais br?lé mes premières cartouches était resté abaissé. Deux sentinelles fran?aises se promenaient sous la vo?te, et deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-à-vis sur le revers du fossé. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois seul, quelquefois avec un camarade. On échangeait quelques mots au passage. La colère faisait tous les frais de l'entretien. Je n'étais plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense réaction se faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil.

Une clameur horrible me réveilla vers neuf heures. A peine ouverts, mes yeux furent éblouis par la clarté d'un incendie que l'armée prussienne saluait d'un hurrah frénétique. Trois ou quatre maisons flambaient dans la nuit. Enveloppé de mon fidèle tartan, je restai étendu sur le dos, regardant br?ler cet incendie qui projetait de grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer de mon immobilité. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence. Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe autour de moi. Que de choses s'étaient passées depuis deux jours! Je regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me tira de cet anéantissement. Des masses épaisses et sombres marchaient dans l'obscurité de la nuit et passaient devant moi: c'étaient les débris de l'armée qui avait perdu la bataille suprême. Vaincue et brisée, elle se rangeait autour des remparts. Des régiments de ligne entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment payé la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient même pas donné. Des mots sans suite nous apprenaient que le maréchal de Mac-Mahon avait été blessé,-quelques-uns le disaient mort,-et que des mains du général Ducrot le commandement avait passé aux mains du général Wimpfen. L'éclair vacillant des ba?onnettes reluisait au-dessus des képis. Cette foule énorme marchait d'un pas lourd: elle portait le poids d'une défaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte. J'ouvrais et je fermais les yeux tour à tour: des bataillons suivaient des bataillons; je les entrevoyais comme dans un rêve.

Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement de soldats de toutes armes confusément rassemblés dans les rues et sur les places publiques. Cette multitude, où l'on ne sentait plus les liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient des lambeaux d'uniforme erraient à l'aventure. C'était moins une armée qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une voiture parut attelée à la Daumont. Un homme en petite tenue s'y faisait voir portant le grand cordon de la Légion d'honneur; un frisson parcourut nos rangs: c'était l'empereur. Il jetait autour de lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le visage fatigué; mais aucun des muscles de ce visage pale ne remuait. Toute son attention semblait absorbée par une cigarette qu'il roulait entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A c?té de lui et devant lui, trois généraux échangeaient quelques paroles à demi-voix. La calèche marchait au pas. Il y avait comme de l'épouvante et de la colère autour de cette voiture qui emportait un empire. Un piqueur à la livrée verte la précédait. Derrière venaient des écuyers chamarrés d'or. C'était le même appareil qu'au temps où il allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand prix. Deux mois à peine l'en séparaient. On penchait la tête en avant pour mieux voir Napoléon III et son état-major. Une voix cria: Vive l'empereur! une voix unique. Toute cette foule armée et silencieuse avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'élan?a au devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre étendu au milieu de la rue, le tira violemment de c?té. La calèche passa; j'étouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre.

Le spectacle que présentait alors Sedan était navrant. On se figure mal une ville de quelques milliers d'ames envahie par une armée en déroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les portes de leurs maisons visitées par les obus. Il y avait un fourmillement d'hommes partout; ils étaient, comme moi, dans la stupeur de cet épouvantable dénouement. J'errai à l'aventure dans la ville. Des figures de connaissance m'arrêtaient ?à et là. Des exclamations s'échappaient de nos lèvres, puis de grands soupirs. Le bruit commen?ait à se répandre que l'empereur s'était rendu au quartier général du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui épargnaient pas les épithètes. On lui faisait un crime d'être vivant. Les officiers ne le ménageaient pas davantage. On questionnait ceux,-et le nombre en était grand,-qui l'avaient vu passer dans sa calèche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de colère.-Un Bonaparte! disait-on.

Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves qui occupaient la porte de Paris avaient re?u ordre de rallier ce qui restait du régiment, campé sur la gauche de la citadelle en faisant face à la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait laissé d'épouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre, rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des blessures qu'ils dédaignaient de porter à l'ambulance.

Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Chalons, et qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dépendrait de lui pour rendre moins dures les premières fatigues du noviciat militaire, vint à moi, un triste sourire aux lèvres.

-Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompé?

-Ma foi! tout y est, la misère, les privations, le sang!...

-Et vous ne comptez pas ce que nous réservent les conséquences d'une défaite que mon expérience du métier n'allait pas jusqu'à prévoir.

Je l'interrogeai du regard.

-Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rêver de pire sera dépassé.

Il soupira, et se mettant à marcher:

-Vous n'êtes pas blessé au moins?

-Non, pas une égratignure, rien.

-C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne vous ai vu! Sedan, après Reichshoffen! notre régiment est en poudre. Vous savez, tous ceux que vous avez vus près du colonel il y a quinze ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il était devenu très-pale.

-Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement.

-Non, merci, commandant.

-Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi.

Je le remerciai et il s'éloigna lentement, jetant ?à et là des regards sur la bande vêtue de vêtements en loques qui avait été un régiment.

Le lendemain,-je ne l'oublierai jamais,-on afficha partout la proclamation du général de Wimpfen, qui avait signé la capitulation de la ville et de l'armée. Tous nous étions prisonniers de guerre.

Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armée était comme affolée. Des groupes énormes s'arrêtaient aux places où l'affiche était collée; il en sortait des imprécations. Ce mot dont on a tant abusé depuis, trahison! volait de bouche en bouche. On était livré, vendu! Après avoir été de la chair à canon, le soldat devenait de la chair à monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible remplissait la ville. On ne saluait plus les généraux. Des bandes passaient en vociférant le long des rues, et s'agitaient dans cette enceinte trop étroite pour leur foule. Il y avait ?à et là comme des houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons, de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de la tête: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je rencontrai mon commandant:

-Eh bien? me dit-il.

Je ne trouvai pas une parole à lui répondre. Il me serra la main et passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un désespoir terrible. Il me semblait qu'avec un régiment de ces visages-là on aurait fait une trouée partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas sauté sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait été donné! mais rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts!

On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui m'avait pris en amitié depuis les palissades, marchait à c?té de moi. Il riait dans sa barbe semée de fils d'argent.

-Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain noir, de l'eau, des casemates, de la terre à remuer, quelquefois des coups... Et pas un brin de tabac à fumer! ?a ne s'était jamais vu! Et dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ?a! être pris dans son pays comme un rat dans une souricière quand on a passé par Inkermann et Solferino, c'est dr?le tout de même! Ce sont les Arabes qui vont rire! Mon vieux régiment ab?mé, les officiers morts, adieu les zouaves du 3e! Toi, tu viens de Paris; ?a se voit à ton air; moi, j'arrive d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir!

Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait avec des yeux furibonds. Je me hatai de le calmer en lui jurant que c'était aussi mon avis.

-Alors, vois-tu, c'est la faute des généraux, avoue-le, reprit-il.

Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'était l'administration qui donnait à piller les subsistances de l'armée. On courait, on se bousculait, on se battait: c'était une crise aigu? dans le désordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de vue un chevreuil dans une forêt. Des bandes se ruaient autour des caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris formidables. On défon?ait à coups de crosse les tonneaux de vin et d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en avaient jusqu'aux chevilles. A cent mètres de ce gaspillage hideux des régiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur rapine aux affamés. On mettait aux enchères les pains de munition et les pièces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui trébuchait. Après l'indignation, le dégo?t.

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