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Chapter 5 No.5

SOMMAIRE

Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.-Mme de Sta?l.-Chateaubriand.-Lamartine et Victor Hugo.-Dumas père.-Eugène Su?.-George Sand.

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La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi.

Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste.

Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme de Krüdener visa plus haut en écrivant Valérie.

Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires, parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien, talent viril, s'il en fut,-la baronne de Sta?l.

Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des ?uvres sérieuses et profondes. Sa Corinne et sa Delphine furent pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire, comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour épancher son c?ur, dont les passions ardentes ne démentaient point son sexe. Elle fut elle-même l'héro?ne de ses romans, et fonda ainsi, en rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des conteurs, la nouvelle idéaliste introspective.

Delphine et Corinne obtinrent tant de succès et eurent tant de lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le Moniteur, les productions romanesques de sa terrible adversaire.

En même temps qu'elle tra?ait au roman la voie qu'il a depuis tant de fois parcourue, Mme de Sta?l découvrit une mine exploitée bient?t par le romantisme, en faisant conna?tre dans son magnifique livre De l'Allemagne, les richesses de la littérature germanique, romantique déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins.

Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le Classicisme, à sa dernière heure, e?t voulu se parer d'une jeunesse nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier, le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France, en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que, même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent Mme de Sta?l et Chateaubriand.

Jeune fille, Mme de Sta?l lisait assid?ment Rousseau; le jeune émigré breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme de Sta?l se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des Confessions, Chateaubriand se précipitait en Amérique par désir de conna?tre et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de poésie que son ma?tre les magnificences des bois, des rivières et des montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le romancier, il résulta que les romans de Chateaubriand furent plut?t des poèmes qu'autre chose.

Chateaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans laquelle il vécut. Non pas que René laissat de s'idéaliser en montant sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains.

Ses contemporains firent de Chateaubriand un demi-dieu. La génération présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste. René n'est pas inférieur à Werther de G?the, comme analyse d'une noble maladie, la souffrance vague et sans borne des ames de notre siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de Chateaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité artistique.

En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des Martyrs. L'indifférence générale met de c?té leurs ?uvres, sinon leurs noms.

Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns s'enthousiasment-ils de Rapha?l le platonique et le panthéiste, d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de Graziella? Quelqu'un peut-il supporter Geneviève?

Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de Chateaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent, quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis à gros coups de pinceau, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si habile qu'on n'en voie la filandre.

En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité, Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste chatiment de ce défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de Chateaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la lumière artificielle.

Du reste, ni Chateaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du roman un article de consommation générale, fabriqué au go?t du consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas, mulatre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains corrupteurs.

Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de Monte-Cristo! Il a fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses ?uvres. Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la do?a Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait; s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec les directeurs de la Presse et du Constitutionnel, ceux-ci établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait dans le monde, fréquentait les coulisses des théatres et les rédactions de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les livres d'autrui, qui devaient voir le jour poin?onnés de son nom.

Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théatre fut fondé uniquement pour représenter ses ?uvres, un journal uniquement pour publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas à les imprimer en volumes.

Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés, surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie adaptés au go?t moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était permis de la violer, pourvu que les batards naquissent viables. Pénétré de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité historique sans aucun égard.

Il est certain que Chateaubriand aussi avait substitué à l'érudition solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais combien différemment! Chateaubriand broda d'or et de perles la tunique de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement.

Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,-fut-ce avec d'invraisemblables balivernes,-une génération tout entière. Le don d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire, pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent de grands écrivains avec lesquels l'auteur des Mousquetaires ne peut se mesurer.

Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité. Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences. Si sa forme e?t été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'e?t plus été à la portée de tout le monde.

Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman qu'un atelier entier de modistes lit à tour de r?le; le roman qui a les marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé, suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel personnage ou en tuer tel autre.

Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des ?uvres de Dumas, on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de leur peu de consistance.

De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous demandons si quelqu'une de ses ?uvres passera à la postérité.

Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste, populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure.

Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense l'absence, ce fut chez George Sand.

George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à c?té d'elle, Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers.

Grand producteur comme ses rivaux, elle re?ut en outre du ciel les dons littéraires, grace auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de Balzac, comme Mme de Sta?l l'avait été de Chateaubriand. Son génie était de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond.

Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas assisté à la période militante de ses ?uvres. Nos pères connurent George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de George Sand,-ces livres, forme première de son talent flexible et changeant,-sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte, mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le go?t a changé et que l'on croit actuellement que ses romans champêtres,-géorgiques modernes,-dignes qu'on les compare à celles du poète de Mantoue,-sont la meilleure ?uvre de l'auteur de Mauprat.

Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à personne.

Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la famille qu'une lanterne magique ou qu'un kalé?doscope. Valentine, Lélia, Indiana ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est le style pur et majestueux, la fra?che imagination de l'auteur.

Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie, mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et dure jusqu'à 1850.

La décadence du genre para?t aussi indubitable. Nous ne parlons pas d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre.

L'illustre romancier, d'un age fort avancé, mourut il y a peu d'années, hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant. Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la Revue des Deux-Mondes passaient inaper?us: nul n'y faisait attention.

Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de descendre au tombeau.

Et pourquoi?

Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel; qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et aujourd'hui n'est plus possible.

Ce n'est pas qu'on cessat de prononcer avec admiration le nom de George Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un classique, d'un auteur qui appartient à un autre age et ne vit plus dans le n?tre.

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