Genre Ranking
Get the APP HOT

Chapter 9 No.9

SOMMAIRE

Alphonse Daudet: il débute par la poésie.-La parenté avec Dickens.-Le Petit Chose.-La caractéristique de Daudet romancier et écrivain.-Le Nabab.-Les Rois en exil.-Numa Roumestan.-Daudet et Zola.

* * *

Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein, le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.

Ernest son frère, dans le livre intitulé Mon frère et moi, donne les preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de ses ?uvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni choisir et signaler une ?uvre de lui supérieure aux autres,-ce qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.

Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles. Il lutta héro?quement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre d'étudiant, commen?a à travailler modestement et courageusement pour gagner de la réputation.

Son premier livre fut un volume de vers, Les Amoureuses: avec un surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette ?uvre ?que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset mourant.?

Ensuite, il écrivit de la prose, commen?a par composer de petits contes courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de villages et de types de son pays.

De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des scènes de m?urs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les dimensions, mais par la profondeur de l'observation.

Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi les réalistes l'auteur de Numa Roumestan. En effet, les procédés d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit, combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa personnalité littéraire, ce que Zola appelle le tempérament, intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre moule.

Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un irréfutable axiome d'esthétique!

Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une indifférence glaciale les sympt?mes d'une maladie, ce n'est pas davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois une larme furtive couvre les yeux d'un voile.

Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.

Un de ses romans, Le Petit Chose, est tissu des évènements de l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette circonstance, toutes les ?uvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait pratiquer le si vis me flere,... discrètement comme l'exige l'art contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grace à une certaine chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres, très pénétrantes, qui vont à l'ame, nous savons, quoique l'auteur n'ait pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le deviner.

Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la misanthropie, Daudet console, rafra?chit et divertit l'esprit, sans se servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère féminin, non par la faiblesse, mais par la grace et par l'attraction.

Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages, Flaubert suait et gémissait comme le b?cheron à chaque coup qu'il décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide, harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre, palit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.

C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si peu savent conquérir!

Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt; encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou puriste.

Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une ?uvre comme Salammb?, par exemple. Ses voyages d'exploration, il les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des évènements.

Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se pla?t surtout à étudier les types rares et originaux, les m?urs étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se pla?t à photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse commune.

Dans quelques-uns des romans de Daudet, le Nabab, par exemple, presque tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet, l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des roses.

Le Nabab fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions, c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure. Il est triste de le dire,-je le répète,-parce que le fait prouve que le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le sel et le piment de la chronique scandaleuse.

Quand on sut que le Nabab avait une clé, quand on sut qu'Alphonse Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que l'on ait connu alors le talent de Daudet par cette ingratitude et cette bassesse, et non avant, par la resplendeur de la beauté du talent.

Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les représentait sous un jour beaucoup plus facheux et que si elles vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des traits qu'il leur avait prêtés.

Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.

Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère envers le romancier qu'envers le peintre?

Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion, la tournure de quelque jeune fille assise à c?té de lui. Il rentre chez lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de misérable.

Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès comme à Zola, pour le nom d'un personnage.

Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume, n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au c?ur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains renseignements-comme le morceau de bois ou de fer appelé ame sur lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils modèlent,-l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des détails.

S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans Les Rois en exil. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration. Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.

En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec une grace toute particulière. Il conna?t les Méridionaux. Soit qu'il nous conte l'épopée burlesque de Tartarin de Tarascon, le don Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le tambourina?re de Numa Roumestan, ou Numa lui-même, caractère magistral qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours sourire et nous remuera toujours.

Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le public avec l'école naturaliste, grace aux qualités par lesquelles il s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les ?uvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola, c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose gémiront sous le poids de Pot-Bouille.

Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de se maintenir, comme le reconna?t Zola avec une généreuse impartialité, au point critique où finit la poésie et où commence la vérité?

* * *

Previous
            
Next
            
Download Book

COPYRIGHT(©) 2022