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Chapter 4 No.4

SOMMAIRE

Rabelais.-Les conteurs gaulois.-La crise de préciosité.-Mlle de Scudéry.-Scarron.-Le Gil Blas.-Manon Lescaut.-Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.-Les romanciers de Encyclopédie.-Voltaire et Diderot.

* * *

La passion du roman a éclaté chez nous bien plus t?t que chez les Fran?ais. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques, le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on fait exception de quelques nouvelles.

Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent alors aussi leur Cervantès.

Voyons quel il fut.

Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours, s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon, et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou d'Aristophane.

Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on conte,-bien que les historiens ne le donnent pas comme chose certaine,-que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres, jusqu'à ce qu'enfin il réuss?t à s'échapper, à abandonner le clo?tre et à s'en aller par le monde vivre à sa guise.

Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome, bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de paroisse.

Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles persécutions. Il mourut en paix, grace à la protection du pape Clément VII, tandis que Calvin l'e?t fait griller de bon gré, et que le po?te Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la tombe du moine en rupture de clo?tre des cervelas, des jambons et du vin qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.

Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le divertissent et qu'il les absorbat sans s'en apercevoir. Pour cela, il composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait fort la Bible.

L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et des peaux qu'il faut laisser de c?té. C'est un des livres les plus étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un admirable système d'éducation une aventure extravagante.

Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de quatre mille six cents vaches.

Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une ?uvre difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre. Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Fran?ais ne proposeront jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et son caractère pittoresque.

Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de Don Quichotte. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.

Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna l'Heptaméron, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer Roccaccio.

Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde. Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection, les Cent nouvelles nouvelles. On contait d'abord de telles histoires de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite. Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans proprement dits.

Nous autres, nous manquons de nouvelles; la nouvelle exemplaire, quoique courte, a plus d'importance que la nouvelle fran?aise.

Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les costumes, les m?urs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on, Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du go?t dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.

Le salon de l'h?tel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers galants.

A l'exemple de cet h?tel fameux dans les annales de la littérature fran?aise, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les Précieuses,-qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le langage et les sentiments s'alambiquaient.

Produits et miroirs aussi de ces assemblées sui generis furent les romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs et romains, parlaient et sentaient comme des Fran?ais contemporains des Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans Clélie, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers duquel serpente le fleuve de l'Affection, où s'étend le lac de l'Indifférence: là sont situées les provinces de l'Abandon et de la Perfidie.

Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie, même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.

Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les romans de Mme de Lafayette. L'Astrée de d'Urfé est une jolie pastorale. Le Roman comique de Scarron, imité de l'espagnol, a du coloris et des épisodes animés.

Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que les Fran?ais l'exploitaient fort à leur go?t et en tiraient de l'or pur. Le Sage, peut-être le premier romancier fran?ais au XVIIIe siècle, se fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de Guevara et de Mateo Aleman. Nous voul?mes bien disputer à la France le Gil Blas sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et si prodigues? Nous alléguons vainement que le Gil Blas d?t na?tre de ce c?té des Pyrénées: les Fran?ais nous répondent que ce qu'il y a d'espagnol dans le Gil Blas, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros plus picaros que Gil Blas.

L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il doit de figurer à c?té de Le Sage. Manon Lescaut n'est que l'histoire succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héro?ne, Manon, une courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou rédemptions par l'amour, qu'inventent les écrivains contemporains; depuis Dumas, dans la Dame aux Camélias, jusqu'à Farina dans Capelli Biondi[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le révèle: ?Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.?

L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup aimé, il a été entra?né à pécher par des passions violentes, et le confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.

Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez elles.

L'Emile surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art, l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé que le livre démontrat. Pénétré de l'excellence et des avantages de l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il demanda que l'égalité f?t appliquée d'une manière si illimitée que le fils du roi épousat la fille du bourreau.

Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps. Je le note au passage et je poursuis.

A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.

Rousseau exer?a sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes l'idolatrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories; et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé Prévost vaut davantage.

Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue fran?aise, desséchée par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. Paul et Virginie sont la seconde partie de l'Helo?se.

Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand il choisit pour théatre de son poème un pays vierge, un monde à demi sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.

Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses Contes en prose sont la variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette lumière sans chaleur et ce c?ur sec et contracté, froncé, comme une noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de Candide. Voltaire conte: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une ame moins étroite.

Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés le reconnaissent comme leur ma?tre et lui donnent ce nom.

Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand dommage qu'obéissant au go?t de son époque, il les ait semés de passages licencieux absolument inutiles.

On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps. Lisez, si vous en doutez, le Neveu de Rameau, trésor d'originalité: lisez même la Religieuse, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les v?ux perpétuels que le terrible libertin ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles, attrayant par le seul combat intérieur d'une ame et la vigoureuse étude d'un caractère.

Diderot écrivit la Religieuse en feignant que ce fussent les mémoires d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du clo?tre. Il adressa son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa protection à l'héro?ne imaginaire de Diderot.

Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse, personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en voir de fort dramatiques.

[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).

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