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Chapter 10 No.10

SOMMAIRE

Emile Zola.-Sa position de chef d'école.-Sa vie par Paul Alexis.-Méthode de travail.-Combien elle diffère de la méthode romantique.-Zola, d'après de Amicis.-Le lutteur en Zola.

* * *

J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un argument puissant en faveur du réalisme.

Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques, si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.

Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que je lui accorde la primauté-le temps seul décidera s'il le mérite-mais parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses ?uvres, on ne peut nier le r?le qu'il joue de chef et de champion du naturalisme.

Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé, qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres entra?nements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà le naturalisme.

Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une quantité de détails relatifs au Ma?tre.

Emile Zola naquit à Paris en 1840.

Il court dans ses veines du sang italien, grec et fran?ais.

Son père était ingénieur.

Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres il fut deux fois refusé.

Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de M. Hachette, où il exer?a des fonctions plus machinales que littéraires. Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il commen?a à écrire. Ses essais passèrent inaper?us, et quoique Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiat la section bibliographique du Figaro, ses articles de critique n'eurent pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les Contes à Ninon où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes, souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui sent peser sur son ame l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre pèse sur le germe!

Zola m?rissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune. Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la Comédie humaine de Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des individus d'une famille les différentes classes et les différents aspects de la société fran?aise sous le règne de Louis Napoléon. Il lui fallait un éditeur qui s'associat à ses plans et ne craign?t pas d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'?uvres d'un auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquat à lui éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris les droits de traduction et de publication en feuilletons.

Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de lapins, de poules et de dindons, il commen?a la vie de producteur méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.

Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui. Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le prix des volumes publiés antérieurement.

C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique far niente le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.

Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une fa?on toute différente et de mener une existence rangée, prosa?que pour ainsi dire. Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille, quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui l'absorbent et les distractions dont il jouit.

Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il va au théatre ou passe la soirée au coin du feu.

Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ... quand elle marche bien s'entend.

Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola, on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre Espronceda:

Toujours je fus le jouet de mes passions.

L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse, venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des bougies, ouvrait les fenêtres de part en part pour que la Muse entrat. D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de la sieste, était un heureux hasard.

Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature moderne, quelle distance sépare Graziella de L'Assommoir. La pensée se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui échauffe leurs ?uvres.

Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plut?t décharnés, les costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla, d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son crane massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux durs aussi et courts.

Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude aristocratique, un peu théatrale, que Chateaubriand eut dans son beau temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et qu'on croit le voir encore.

Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de la vo?te cranienne et à l'angle droit du front.

En résumé: le physique de Zola correspond au prosa?sme, à la conception mésocratique de la vie qui domine dans ses ?uvres.

Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosa?sme de Zola, je me rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète peut embellir tout ce qu'il choisit.

Je fais plut?t allusion au caractère, à la vie et aux actes de l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Fran?ais appellent rêverie, et je fais allusion, en somme, à la proscription du lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de Zola.

Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de m?urs pures et honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour; il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,-ce qui n'est pas dans ses notes,-mais affectueusement et avec une extrême cordialité. Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se pla?t avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.

Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les ?uvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: ?Je suis un homme inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un vice.?

On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola est le b?uf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniatreté quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les obstacles. Comme lui, il n'a ni grace ni élégance, ni gaieté. Ses formes ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail solide et durable.

Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le b?uf, c'est à la douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux, qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa dure peau les piq?res de la critique. Une personne sensible, timide, et chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les re?oit, non pas avec indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui l'excitent davantage au combat.

Quand il publia l'Assommoir, la levée des boucliers fut générale. Il n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'?uvre: il lui attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des m?urs licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler le jargon des bas faubourgs; comme si pour conna?tre ce jargon et pour pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'Assommoir, il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue sagace.

Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après sa théorie que les ?uvres discutées sont les seules à valoir et à vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui qui a su trouver le go?t de notre siècle.

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