Rappelé pour deux jours à Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais pris le train du soir et je me disposais à fumer une cigarette dans le couloir du wagon, quand je me heurtai à Lerenard.
D'abord ouvrier, puis contrema?tre aux ateliers Victorine, Lerenard est aussi s?r comme pilote que comme mécanicien. Phénomène peut-être unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promené un appareil à travers l'Europe, réussi à chaque escale de belles envolées, et cela, seul, tout seul, sans le plus petit mécano, sans autre aide que celle des soldats mis dans chaque pays à sa disposition et dont il ne comprenait même pas la langue.
Malgré ses exploits et ses succès, Lerenard est resté simple et modeste, semblable à lui-même. Le cas est rare. Combien peu, parmi les aviateurs, résistent à cette soudaine montée de gloire qui les arrache au cadre de leur vie, les soulève, les hausse au pinacle et fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!
Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur passé, leurs intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanément répandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine sont-ils au volant de direction que crépite autour d'eux la petite fusillade des déclics d'instantanés. Mettent-ils leurs lunettes ou se grattent-ils la tête? Aussit?t l'homme au cinéma, jambes écartées, braque avidement vers eux son moulin à café, afin d'immortaliser ces gestes héro?ques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des yeux calins et des fa?ons de chatte, leur arrachent des signatures sur cartes postales, programmes, albums ou éventails. Entrent-ils déjeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un bruissement de célébrité. Les convives, cessant de manger, chuchotent le nom fameux. Puis l'ovation éclate, la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent La Marseillaise. Ah! cela vous change un gaillard qui, le mois précédent, se restaurait au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages, ministres, princes, chefs d'états, qui vous font visite, vous félicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix décrochés en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large et facile, les grands h?tels et la bonne auto, ?la vie de chateau, quoi!? comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le cerveau rudement solide pour résister à cette ivresse-là et pour ne pas se sentir autour de la tête un rayonnement d'auréole.
Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dorés de la Gloire ont aussi caressé, qui a causé familièrement un quart d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a pas changé. En voilà un qui n'est pas blasé sur la vie de chateau! Ce soir-là, le simple petit extra du d?ner au wagon-restaurant et du gros cigare à bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit à lui enluminer le teint et à le rendre d'humeur expansive.
-Vous allez à Paris? lui demandai-je.
Il me répondit d'un air comiquement désespéré:
-Je ne sais pas où je vais!
-Comment?
Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge, il s'épancha. Il s'était presque engagé pour deux prochaines exhibitions, l'une en écosse, l'autre sur la C?te d'Azur. De part et d'autre, on lui avait arraché une demi-promesse. Et voilà que les deux meetings tombaient à la même date! Lequel choisir? Question d'autant plus pressante que les représentants des deux comités l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.
Littéralement, on se l'arrachait. On l'écartelait. De ses poches bourrées, Lerenard tirait des liasses de télégrammes, les ouvrait de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait re?u tant de dépêches de sa vie. A la fois inquiet et flatté, un brin narquois, il me lisait les phrases d'adjuration véhémente.
Dans les deux camps, on déployait la même ardeur, sous des armes différentes. C'était un groupe financier, propriétaire d'un aéroplane, qui tentait d'entra?ner Lerenard en écosse. Les actionnaires, gens titrés pour la plupart, faisaient sonner aux oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on comptait absolument qu'il ferait honneur à sa promesse; un homme d'honneur ne manque pas à sa parole; il y allait de son honneur, etc. Jamais non plus on n'avait tant parlé à Lerenard de son honneur.
Les arguments de la C?te d'Azur, pour être moins nobles, n'en étaient pas moins émouvants. Là, toute une cité se tra?nait aux pieds de l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en était fait du succès du meeting et de la saison entière. Le comité, en suspens, vivait dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: ?Y en a-t-il un?? Tant?t on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou un appareil sans aviateur. Le président était prêt à signer n'importe quoi, sa propre condamnation à mort, pour décrocher un aviateur avec un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se refuserait pas à jouer ce r?le de sauveur...
J'interrogeai:
-Mais vous? Votre préférence?
Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait ab?mer son honneur? Mais il avait pour la C?te d'Azur un secret penchant. Là, il serait son ma?tre. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin le tentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que de jours dans la semaine...
Et, tout à coup, comme pour excuser ce petit mouvement intéressé, il s'ouvrit à fond, me dévoila ses joies intimes à palper les premiers fafiots, à pouvoir répandre un peu de plaisir, un peu de bonheur, enfin à faire du bien autour de lui.
Ainsi, il avait sa maman à sa charge. Et il fallait entendre la jolie fa?on touchante dont ce grand diable de Lerenard pronon?ait ce mot-là: ?Maman?. Une veuve d'ouvrier, ?a n'a pas gros. Aussi, il avait été rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de bien-être, des choses dont elle avait eu envie toute son existence: de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis même une gentille somme au cas où il se ferait casser la gueule... Ah! dame, ?a peut arriver, ces affaires-là. Mais c'est égal, ?a vous a du chic, de pouvoir décrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en faisant l'oiseau.
Ah! du coup, je n'hésitai plus:
-Mais sacrebleu, prenez-moi votre C?te d'Azur, puisqu'elle vous tente! Et faites-moi le plaisir de lacher vos champions d'honneur qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.
-Vous croyez? fit Lerenard.
-Bien s?r. Et tenez ferme.
Nous arrivions à Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanément happé par deux groupes, l'un très pur et l'autre provincial. Ah! certes, le bon Lerenard dut avaler là une minute embêtante. Mais j'étais bien tranquille sur l'issue de la mêlée: il penserait à ?Maman?.