Le dirigeable Albatros concourait pour la Coupe des Aéronats, sur dix tours. Mais, soit qu'il f?t seul de son espèce et qu'ainsi la course perd?t de son intérêt aux yeux de la foule, soit que l'allure de son hélice et de sa marche semblat trop lente aux regards blasés, il évoluait dans l'indifférence. Il apparaissait déjà comme un anachronisme, une diligence défilant devant les tribunes au beau milieu d'une course d'autos.
Dans le garage en plein air contigu au pesage, un mécanicien assis au volant dit à l'un de ses camarades:
-Y a seulement deux ans, on se serait dévissé le ciboulot, pour regarder ?a... Au jour d'aujourd'hui, on s'en bat l'?il.
Popette, accoudée à la barrière du pesage, cueillit le propos au vol. Elle en éprouva quelque dépit. Ces chauffeurs ne se doutaient donc pas qu'un de ses soupirants, là-haut, dirigeait l'aéronat?
Mais oui, un soupirant. Et non point un de ces candidats-tels le gai Savournin ou l'élégant Parnell-que sa petite sagesse tenait en observation et qui ne se doutaient même pas de leur bonheur possible. Non, non, un vrai candidat, qui posait sa candidature.
Depuis le début de la Quinzaine, le dirigeable, arrivé par le train et gonflé sur place, se balan?ait sous son hangar, en lisière de l'aérodrome. Il craignait le vent. Mais, en attendant de tourner autour de la piste, son pilote tournait autour de Popette.
Ah! ?a n'avait pas tra?né. Ce Barral se trouvai être un ami de Chatel. Dès le second jour, il s'était fait présenter à Popette. Et, depuis, il s'empressait, faisait les honneurs de son dirigeable toujours prisonnier, de la nacelle, du moteur, offrait le thé au buffet, promettait à la jeune fille, dès le meeting terminé, une promenade aérienne...
Indice plus grave, il courtisait la maman de Popette. La bonne dame revenait, en effet, de temps en temps aux tribunes, depuis qu'elle savait sa fille résolue à rester jusqu'au bout de la Quinzaine. Elle avait levé au ciel ses petits bras courts: ?Ah! cette enfant?. Et, rencognée au dernier rang des banquettes, contre le mur du fond, à l'abri des courants d'air, elle tricotait avec résignation des chaussons de grosse laine grise pour les pauvres. C'est là-haut que Barral montait parfois la saluer et lui tenir compagnie, prodiguait ces frais d'amabilité que les gendres font plus tard payer si cher à leur belle-mère.
évidemment, il avait du go?t pour Popette. Mais lui-même n'était pas déplaisant. Un amateur, un gentilhomme, racé de traits et de silhouette. Un type dans le genre de Rémy Parnell, en somme. Un passionné de ciel, qui ne comptait plus ses ascensions. Et qui, aux qualités professionnelles, ajoutait des dons précieux de courtoisie, d'entrain, d'enjouement et d'esprit.
Qu'avait donc cette foule à négliger le dirigeable, à lui préférer nettement l'aéroplane? Les deux sports, hélas! ne comportaient-ils pas des risques équivalents? N'était-il pas gracieux, ce grand squale doré qui nageait dans l'azur? Et Popette enrageait. Mais, en descendant tout au fond de sa pensée, elle enrageait un peu contre elle-même, car elle n'était pas bien s?re de ne pas partager l'opinion générale.
A ce moment, le jeune Loulou rejoignit sa s?ur. Ce jour-là, il rempla?ait la maman de Popette. Il désirait assister au départ de Savournin. Et, depuis la fatale aventure du brassard, où il avait senti sur son épaule la lourde main de la justice, il n'osait plus s'aventurer tout seul sur la piste. Popette consentit à l'accompagner. Une fois de plus, l'inaltérable bonne grace de Lucien Chatel leur fit franchir le seuil de la terre promise.
Tandis qu'un mécanicien, debout parmi l'enchevêtrement des haubans, achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe, contait ga?ment quelque aventure. De fines molletières épousaient étroitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse. Sur son col immaculé, sa cravate aux pointes envolées répandait des couleurs délicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la pénombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette, à chaque éclat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Dès qu'il aper?ut Popette il vint à elle, se découvrit largement et lui fit bel accueil. Ils devenaient de très bons amis.
Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allongée, courut sur le sol. Presque au zénith, l'Albatros passait. Un ouvrier goguenarda:
-Tiens, v'là la saucisse...
C'est ainsi qu'ils avaient dédaigneusement baptisé le dirigeable. Popette s'irrita mais ne put s'empêcher de sourire.
Cependant, les préparatifs de départ étaient achevés. Savournin prit congé de Popette, s'élan?a lestement à son poste. Une minute après il était en plein vol.
On l'e?t dit lancé à la poursuite du dirigeable. Il le gagnait sensiblement de vitesse. Il planait à la même altitude. Et le spectacle était nouveau, de cette course entre le plus lourd et le plus léger que l'air, de cette rivalité tangible entre les deux principes.
Mais l'aéronat avait une forte avance sur l'aéroplane. Et ce fut seulement après un tour de piste, juste à hauteur du champ d'essor, qu'ils se rejoignirent. D'un élan irrésistible, l'oiseau blanc dépassa le poisson doré. Alors, un ouvrier, enthousiasmé, s'écria:
-T'as vu, mon vieux, t'as vu s'il a bouffé la saucisse!!
Une heure après, les deux héros avaient atterri. Barral, seul concurrent, avait gagné la Coupe des Aéronats. Auréolé de son exploit, il vint chercher la louange de Popette. Bonne personne, elle ne la lui marchanda pas. Alors, encouragé, il lui dit:
-Voulez-vous me permettre de vous reconduire à la ville avec votre frère dans mon auto?
C'était la première fois qu'il risquait cette invitation. Le plus souvent, Popette rentrait dans la fine voiture de Savournin, qu'il conduisait avec sa virtuosité d'ancien coureur de vitesse. Justement, le gai pilote s'avan?ait, poursuivi jusqu'aux hangars par les ovations de la foule. Une seconde, Popette hésita. Puis
-J'ai, dit-elle, promis à M. Savournin.
Et, blottie dans son baquet de course, elle songeait malicieusement au mot de l'ouvrier une fois de plus, l'aéroplane avait bouffé la saucisse.