Le commissaire de l'or, ce ma?tre sans appel qui tient au creux de sa main tous les sables aurifères du Yukon, avait pour chef de bureau, à cette époque, un homme des plus intelligents. Pas plus que les camarades, il n'était venu au Klondike pour améliorer son état spirituel: des intérêts plus pressants réclamaient son attention.
Auteur de trois enfants auxquels il devait se conserver en bon père de famille, au lieu de courir à travers les mousses et leurs milliards de moustiques, loin des glaciers où tant d'autres trouvèrent la richesse et la mort, tranquillement installé derrière son guichet, il attendit l'occasion, et la saisit maintes fois au passage, puisqu'il put se retirer avec deux cent mille dollars au bout d'un an, quand ses tours de passe-passe devinrent trop gênants pour son patron.
Un prospecteur venait-il s'abattre hors d'haleine à sa grille? S'il avait un de ces visages d'honnête homme na?f qui sont une s?re enseigne, il le laissait décrire avec force détails le lieu de sa découverte, lui demandait quelques spécimens de l'or retiré du premier trou, puis se retranchait derrière un manuscrit énorme qu'il se mettait à feuilleter sans que les plus per?ants regards pussent y rien distinguer. Au bout de quelques pages, il réapparaissait au guichet, dissimulant à peine la lassitude d'un homme qui se surmène au service d'autrui, et pour quel misérable salaire!...
-Voulez-vous remettre à demain soir l'enregistrement définitif de votre déclaration? J'en prends bonne note, mais il me semble qu'il y a déjà eu quelque prise de possession dans cette région...
-Pas sur mon ruisseau, j'en suis s?r. Il n'y avait pas un seul piquet.
-C'est possible. Je suis tout disposé à vous croire... En ce cas, vous aurez vos droits de découverte. Mais vous me donnerez bien une journée pour débrouiller cet imbroglio (premier soupir, en désignant les registres)... Ils ont été mal commencés, et nous ne savons plus où donner de la tête (deuxième soupir).
Huit à neuf cents mineurs à la porte, derrière vous, attendaient leur tour de guichet, et vingt degrés au-dessous de zéro leur faisaient trouver le temps des autres excessivement long. ?Qu'est-ce qu'il récite donc?-A-t-il fini, ce client-là?? Puis un murmure tout à fait énervant, qui vous décidait à battre en retraite avec un juron ou une invocation à votre saint patron, selon votre tempérament. Le résultat, du reste, dans les deux cas, était identique: le registre établissait clairement, vingt-quatre heures après, qu'un autre vous avait précédé de deux jours, et que, par conséquent, il avait seul droit aux mille pieds de découverte. Vous deviez vous estimer heureux s'il restait quelques claims à prendre aux environs, de ceux que, dans sa hate, le Push avait négligé d'occuper le soir même de votre déclaration. Vraiment, oui, dans les bureaux de l'or, on travaillait jour et nuit.
évidemment, dans un siècle où Don Quichotte se cache tellement qu'on se demande s'il a jamais pu exister, le plus pratique était d'entrer dans la société coopérative d'Oppenheim. Tildenn l'avait déjà tenté, pour s'en voir à deux reprises refuser l'accès, grace à l'opposition du restaurateur. Avec son flair habituel, celui-ci prévoyait un redoutable rival. Tom se rendait à Dawson pour renouveler sa demande lorsqu'il rencontra le cuisinier du chef de bureau en question. Ce métis, d'ordinaire, ne montait pas aux mines: cette fois, il portait en bandoulière une demi-douzaine de bo?tes de conserves; une hache était enfilée à sa ceinture de cuir, il marchait si vite qu'il répondit à peine au salut du New-Yorkais.
-Bonjour... Je m'en vais me reposer huit jours sur le claim d'Oppenheim!
Tildenn ne lui avait fait aucune question. Cette hate d'explication commen?a de l'intriguer. Un peu plus loin, il aper?ut un groupe de chemises blanches, des joueurs, des souteneurs, une collection de gentlemen dont le linge propre et les visages rasés proclamaient très haut les avantages matériels du vice sur la vertu, tout au moins au Klondike de 1898. Eux aussi couraient... Assurément, ils avaient quitté Dawson sans prendre le temps de s'habiller de laine, et la nouvelle découverte-qu'est-ce qui aurait pu, autrement, les presser ainsi?-devait être très proche: quelque colline telle que ce fameux Mont d'Or, trouvé par hasard bien longtemps après l'Eldorado gisant à ses pieds, quand des milliers de personnes l'avaient escaladé sans y rien voir...
L'Américain fit volte-face et les suivit de loin. Il n'avait pas de provisions, mais il avait un revolver et, mieux encore, une indomptable volonté. Bient?t, son gibier prit sur la gauche, gravit la montagne du Bonanza, dont la crête dénudée s'en va jusqu'au D?me du Roi, et, là, obliqua vers le nord-est. Ils suivaient, en hésitant, la voie indiquée par des entailles, aux arbres ou aux buissons, que faisait, évidemment, à coups de hache, le métis d'avant-garde. Pour ne pas être remarqué sur ces sommets, d'où la vue s'étend bien plus loin qu'au creux des vallées, Tildenn dut se laisser distancer. Bient?t, il eut un moment de distraction, fit une centaine de mètres sans retrouver leurs brisées, leva les yeux, aper?ut le petit groupe qui descendait dans une vallée de l'autre c?té des D?mes, et voulut couper droit sur le point où il l'avait vu dispara?tre. Or, c'est le plus fantastique des labyrinthes qui s'enchevêtre autour de ces anciens volcans: arrivant du nord, vous descendez au sud et vous venez retomber, après deux jours de marche, exactement dans la vallée d'où vous aviez commencé votre ascension. Notre prospecteur, lui, se mit à suivre une source qui, à quinze cents pieds plus bas, devenait sans doute un ruisseau, probablement celui de la découverte. Pour écouter le pas de ceux qui le précédaient, il s'arrêta, retenant même son haleine: rien ne parvint à ses oreilles, si ce n'est le vol d'une corneille troublée dans sa sieste. Il prit son revolver, l'abattit d'une balle, et la fourra dans sa poche sans trop se rendre compte de ce qu'il faisait; puis, il se remit en marche sur une piste d'orignal, qui s'enfon?ait dans les noirceurs des bois d'en bas.
Peut-être finirait-il par retrouver les autres... Six heures après, il s'arrêtait, égaré, sous un ciel gris d'où la pluie commen?ait à tomber, au pied d'un chaos de montagnes d'où s'égouttaient de tous c?tés les glaces éternelles. Pourquoi ne pas se le dire carrément, puisqu'il le pressentait depuis son coup de feu? Oui, il était perdu, dans une région absolument inconnue, après avoir traversé d'innombrables ruisseaux plus enchevêtrés encore dans sa mémoire que dans cette fantastique région,-perdu pas très loin du Bonanza, sans doute, mais sans le moindre point de repère, et, ce qui était plus grave, sans allumettes ni briquet! Comment suivre la pratique indienne, si sage en de telles circonstances, s'asseoir, fumer une pipe, reprendre le fil de ses idées?... Et il pleuvait comme il ne pleut qu'en Alaska: des filets continus ruisselant de quelque diabolique écumoire d'en haut; ils traversaient ses habits comme autant de petites aiguilles froides, tout le long du corps, jusque dans les bottes, où le pied, se gonflant, faisait déborder l'eau à chaque pas.
Enfin il s'arrêta sous un arbre, tira sa corneille, l'écorcha au lieu de la plumer, pour aller plus vite, et la porta à ses lèvres: malgré sa faim, le c?ur lui chavira devant cette chair mouillée et sanglante, et comme il grelottait sous ses habits qui formaient maintenant éponge, il recommen?a à avancer. Maintenant les jarrets lui faisaient mal chaque fois qu'il soulevait les jambes pour mettre un pied devant l'autre; néanmoins, il alla toute la nuit, à travers un déluge qui noyait ces crevasses, presque aussi mortes que celles de la lune. Malgré lui, l'épouvante d'une agonie prochaine, quelque part dans la mousse moisie, comme il était arrivé à tant d'autres, s'empara de son esprit. Il avait beau la chasser, elle revenait toujours, elle s'embusquait derrière chaque buisson, lui sautait dessus avec chaque branche qui le frappait au visage, et répétait, aussi régulière que le gémissement de la pluie: ?Tu vas mourir bient?t... tu vas...?
Et lui qui, jusque-là, n'avait jamais eu peur de la mort, lui qui avait vu, sans baisser les yeux, des revolvers braqués sur son front, il se mit à courir. Pourtant, il marchait depuis plus de trente-six heures. Ses jambes auraient pu le porter longtemps encore, mais le souffle lui fit défaut: il butta contre une racine, tomba sous un arbre, et, la face vers le ciel, resta étendu sans se relever, quoiqu'il n'e?t pas absolument perdu connaissance.
La mousse, s'enfon?ant sous son poids, lui faisait une auréole d'eau rougeatre: il lui sembla rentrer dans cette terre dont il était sorti jadis, il y avait des siècles, et qui, maintenant, allait le délivrer de l'horrible misère humaine. Comme il y dormirait bien, là, tout de son long, une fois qu'il ne sentirait plus la pluie ou l'anéantissement de l'être si loin, si loin du monde entier! Puis, soudain, il eut une reprise de vie dans cet abandon. Il pensa à l'effroyable distance qui le séparait de la civilisation et d'Aélis. Saurait-elle jamais ce qu'il était devenu lui, l'élégant clubman de New-York, si plein de force, deux ans auparavant, de son avenir, peut-être même de sa différence avec les autres créatures moins privilégiées,-et, maintenant... maintenant, guenille de chair et d'os, bonne à pourrir au fond de ce ruisseau du p?le! Qu'est-ce qu'elle ferait, elle?... Ah! il y avait de l'or dedans... ou bien du mica... Mica ou or, ?a lui était égal, à présent... Et Aélis elle-même, pouvait-elle l'empêcher de mourir là?... car c'était la fin...
Une ombre, qu'on e?t dit celle d'un jeune arbre en marche, passa devant ses yeux d'halluciné. était-ce vraiment un orignal à gigantesques andouillers qui, debout devant lui, frappait le sol du pied et ronflait un défi à l'homme à terre? Tout n'était donc pas mort ici-bas? Il songea à son revolver, pour faire feu, et, comme un éclair, la pensée de la poudre sur quelques feuilles séchées dans les mains lui traversa le cerveau... Le feu, c'était la résurrection, c'était la vie, c'était le triomphe! Comment n'y avait-il pas pensé! ?En vérité, il était un rude coureur des bois, prêt à se laisser mourir parce qu'il était simplement égaré sans provisions au Yukon!?
Il fit un mouvement pour se redresser, et, quoique ses membres fussent à peu près ankylosés, l'orignal prit peur et disparut... Peut-être aussi se sauvait-il devant un loup blanc qui, survenant à l'improviste, sauta par-dessus Tildenn, jappa une fois, revint sur lui, et se mit à lui lécher le visage d'une langue si br?lante qu'il en fut tout réchauffé... Avait-il le délire, était-il fou ou mort, et dans un autre monde? Il se souleva sur un coude, regarda autour de lui, et aper?ut six autres loups gris assis en rond, qui hurlaient en fixant sur lui leurs yeux de braise. Par un dernier effort, il réussit à se lever et reconnut enfin, dans l'étrange animal qui le caressait toujours, le déserteur de l'an passé, le chien du Labrador, le roquet jaune devenu blanc au pays des neiges et des hivers perpétuels.
Alors, secoué des pieds à la tête par le sang qui revenait à torrent vers son c?ur, il cria:
-Caton! mon bon petit! tu me ramèneras au Boulder!