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Chapter 9 No.9

Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller son ma?tre qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil des nuits prolongées.

-Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai re?ue de Mlle de Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse, alors...

Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que Philippe lui présentait sur un plateau.

-Tire les rideaux.

C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour qu'il p?t lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de satin rouge.

-Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.

?Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au re?u de cette dépêche, portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux heures.?

-Que me lis-tu là?

-Rien que ce qui est sur la dépêche.

Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.

Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.

Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelat ainsi en toute hate? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.

-Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.

Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commen?a à s'babiller.

-Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.

Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il f?t libre.

A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime; à sept heures, il d?nait au cabaret avec une petite femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait enfin.

Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime, passe encore, mais le d?ner! elle pourrait très bien se facher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait pas.

A la hate il écrivit ses lettres, à la hate aussi il avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du chateau où Ghislaine l'attendait, seule.

En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa voix tremblante.

-Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait imaginé?

Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussit?t qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.

-Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.

Elle ne répondit pas.

-Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.

Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.

-La chose la plus infame, la plus monstrueuse....

L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle pronon?a; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.

Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à c?té de la vérité, terrible à coup s?r, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même l'envisager hardiment.

Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:

-Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, la tendresse, l'indulgence.-Parle-moi donc comme s'il t'écoutait.

Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.

Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la brusquer.

-Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.

Puis, baissant encore la voix:

-Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon go?t pour la musique....

Un éclair le frappa:

-Nicétas, s'écria-t-il.

-Oui.

Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il lui restait à dire.

Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entra?nat et la sout?nt en même temps.

-Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.

-Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette réserve.

Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le dr?le, et cela serait facile.

-Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que cela puisse être.

-Comment?

-Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?

-Oh! jamais.

-Cependant?

-Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il p?t prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent il me regardait d'une fa?on gênante, il tenait des discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...

-évidemment.

-Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand vendredi lady Cappadoce l'a retenu à d?ner....

-Et pourquoi?

-Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne f?t mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant le d?ner il s'était montré ce que je l'avais toujours vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et moi, nous f?mes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.

-Bien, ma fille.

-Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?

-Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.

-Il commen?a par me dire qu'il fallait qu'il me parlat, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point et alors il se jeta à genoux....

-Je comprends, passe.

-Je voulus sortir moi-même, il se pla?a devant la porte. Je recommen?ai à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler, je le mena?ai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout, plut?t qu'à supporter ses outrages une minute de plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.

-Et depuis?

-Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir que les le?ons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à ce qu'il rev?nt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai qu'on t?nt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le d?ner; je me croyais en s?reté. Hier soir....

Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être à peine intelligible.

-Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la console....

-Il était là!

-Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.

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