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Chapter 8 No.8

Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour qu'il p?t prendre le dernier train de Paris.

Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau, la porte du vieux ma?tre était fermée, il frapperait et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi quelquefois la visite de noctambules égarés.

La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne derrière les collines de Montlhéry.

Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle e?t appelé, il lui e?t fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment il s'était laissé dominer. Quel prestige exer?ait-elle donc qu'il lui avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.

Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé?

La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté.

Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.

C'était au haut de la c?te, sur le plateau de Saclay, au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer, heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du c?té des champs, elle était en fa?ade sur la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en cognant à la porte.

Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison dont il voyait déjà la fa?ade toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.

-Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange!

Si étrange que cela p?t para?tre, c'était bien Soupert; non seulement il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance du ténor des Abencerrages, celle qui, vingt ans auparavant, avait eu une si grande vogue.

Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres, cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la romance f?t achevée.

Comme il avan?ait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.

-Holà, qui est là?

-Moi, maestro.

-Qui toi?

-Nicétas.

-Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.

La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail; un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht.

-Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à coucher?

-Si vous le voulez bien.

-La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.

Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa main tremblante:

-Tu dois avoir soif.

-Un peu.

-Comme tu dis cela.

Il le regarda en face.

-Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es troublé.

-Mais non.

-Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux. A ta santé, mon gar?on.

Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la table, il continua de fa?on à changer de conversation:

-Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton age, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux-regardant le verre de Nicétas encore plein-comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?

-Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?

-De mademoiselle de Chambrais?

Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de tenture.

-C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici ce soir.

Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires pour qu'on p?t parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.

Du doigt, Soupert montra le plafond:

-Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.

Cette invitation directe décida Nicétas.

-Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu.

-Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un gar?on comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit.

-Quand je me suis aper?u que je commen?ais à l'aimer, et ?'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle me conduire?

-Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.

-Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?

-Elle lui était supérieure.

-Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.

-Oui, mais avec le prestige du talent.

-Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque le?on je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais passionnément.

-Et elle?

-Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur ses espérances et ses craintes....

-Je connais ?a.

-Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.

-Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à t'écouter?

-Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir d?né au chateau, pendant qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour.

-Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte.

-Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.

-C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il arriver?

-Je vous le demande.

-Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois fa?ons de procéder: écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.

-C'est justement ce qui prouve mon amour.

-Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta le?on?

-Lundi.

-Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: ?Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui??

-Je vous le demande.

-Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un ma?tre de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise, t'écrivait que les le?ons d'accompagnement sont momentanément suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension de ces le?ons. Alors?

-Alors?

-Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune, dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: ?Je vous aime?; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être demandé comment cet aveu serait re?u.

-C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entra?né malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin irrésistible de lui dire: ?Je vous aime?; et je n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être homme.

-C'est donc vrai que tu es si bambino que ?a! Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre et de parler?

-Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus.

-Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog.

Il caressa son verre:

-Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta santé.

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