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Chapter 7 No.7

Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à table, le ma?tre d'h?tel le livrait dédaigneusement aux mains d'un subalterne.

Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.

-Bonsoir, bonsoir.

-Bonsoir, Monsieur.

-Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?

-Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.

-Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la station sans pluie?

-Oh! pour s?r.

Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.

Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hate d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque c?té des fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.

Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le chateau, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bient?t à arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se trouverait en vue du chateau, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.

Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait donc pas à craindre que personne v?nt le déranger. A ce moment même, une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de fa?on à ce que l'air frais du dehors pénétrat à l'intérieur.

De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chateau se trouvait abandonnée, le personnel domestique d?nant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.

La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant les ombres commen?aient à être assez confuses pour que Nicétas p?t ne pas craindre d'être aper?u si par extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant brusquement, se rasseyant aussit?t, en homme qui balance une résolution, prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière à ce que sa tête ne dépassat point les arbustes et les plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour que son pas ne criat pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.

Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on p?t se cacher là en toute s?reté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était pas embusqué derrière!

Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais, pour se calmer.

Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber sur les mains.

Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les deux c?tés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?

-Faut-il fermer la fenêtre?

C'était une femme de chambre.

-Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.

-Mademoiselle n'a pas besoin de moi?

-Pas du tout.

La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussit?t la lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre restée ouverte.

Il attendit quelques instants que le silence se f?t établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.

-C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité qu'une autre personne que sa femme de chambre f?t là.

-Non, mademoiselle.

Elle poussa un cri en se levant d'un bond.

-Ne craignez rien.

Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait haletante.

-N'approchez pas, j'appelle.

-Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.

-Pourquoi êtes-vous ici? Comment?

-Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.

Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement passé, de reprendre courage:

-Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.

Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.

-Partez, monsieur, demain je vous écouterai.

Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle continua:

-Me forcerez-vous à sonner?

-Vous ne sonnerez pas.

-Qui m'en empêchera?

-Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?

Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à son aide.

-Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?

Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:

-Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous aime, que je vous adore....

éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:

-Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici, partez, monsieur.

Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas l'indignation de Ghislaine:

-Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?

-Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?

-L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.

A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:-et voilà quelle était la réalité.

-Partez, répétait-elle.

-Pas avant que vous m'ayez entendu.

-Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.

-Je ne partirai pas.

-Eh bien! moi, je pars.

Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il se pla?a devant elle les bras étendus:

-Vous ne passerez pas.

Elle recula.

-Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas ma?tre de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.

-Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.

-Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis heureux.

-Eh bien! je le sais, partez.

-Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant lui est permise.

-Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire se retrouve à mes c?tés: cette fierté que vous invoquez pour vous, doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en advenir, je sonne.

-Je vous en empêcherai bien.

-Alors j'appelle.

Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?

-Et si je partais? dit-il.

C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.

-Partez, dit-elle.

-Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement, respectueusement.

Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du fauteuil; il enjamba l'appui:

-Vous vous souviendrez.

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