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Chapter 3 COMéDIES LITTéRAIRES.

Après les quatre comédies politiques et les quatre comédies sociales, il nous reste à analyser les trois comédies littéraires. Ce sont:

Les Femmes aux fêtes de Cérès,

Les Grenouilles,

Les Oiseaux.

De même qu'il y a deux comédies politiques contre Cléon, les Acharnéens et les Chevaliers, il y a deux comédies littéraires contre Euripide, les Femmes aux fêtes de Cérès et les Grenouilles, outre une scène des Acharnéens, et un grand nombre de traits épars dans toutes les pièces; sans compter celles que nous avons perdues, Proagon Lemni?, etc.

* * * * *

On nous permettra de revenir en quelques mots sur la scène des Acharnéens, que nous avons mentionnée seulement.

On se rappelle que Dicéopolis, ayant dessein de prendre la parole devant le peuple pour le convertir à la politique de la paix, imagine d'aller emprunter à Euripide les haillons d'un de ses héros tragiques, afin de mieux émouvoir l'Assemblée.

Il frappe à la porte du po?te. C'est Céphisophon qui vient lui ouvrir. Céphisophon était le collaborateur et l'ami d'Euripide, et un peu celui de sa femme, dit-on.

Encore une chose que notre siècle n'a pas inventée: le collaborateur!

DICéOPOLIS.

Holà! quelqu'un!

CéPHISOPHON.

Qui est là?

DICéOPOLIS.

Euripide est-il à la maison?

CéPHISOPHON.

Il y est et il n'y est pas.

DICéOPOLIS.

Comment peut-il y être et n'y être pas?

CéPHISOPHON.

Sans doute, bonhomme: occupé à chercher des vers subtils, son esprit n'est pas au logis; mais son corps y est. Mon ma?tre, perché en l'air, compose une tragédie.

La réplique de Céphisophon à Dicéopolis: ?Il y est et il n'y est pas,? semble une parodie de celles qu'Euripide prête souvent à ses personnages; par exemple à Hippolyte: ?La langue a juré, mais non pas le c?ur!? Ou bien ?Phèdre, en n'étant pas sage (par son amour), a été sage (en m'accusant); et moi, qui ai été sage (par ma chasteté), je n'ai pas été sage (en me laissant accuser).-Corneille a des subtilités semblables; par exemple, lorsque Chimène, dans sa douleur, s'exprime ainsi:

La moitié de ma vie (mon amant) a mis l'autre au tombeau,

(mon père)

Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,

Celle que je n'ai plus (mon père) sur celle qui me reste

(mon amant).

Le bon Dicéopolis est émerveillé de la réponse de Céphisophon, et s'écrie:

O trois fois heureux Euripide, d'avoir un serviteur qui réponde si

subtilement.-Appelle ton ma?tre!

CéPHISOPHON.

Impossible!

DICéOPOLIS.

Appelle toujours: car je ne m'en irai point d'ici, et je resterai à frapper.-Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté personne, écoute-moi! C'est Dicéopolis de Chollide qui t'appelle, c'est moi!

EURIPIDE, derrière le théatre.

Je n'ai pas le temps.

DICéOPOLIS.

Fais-toi rouler ici[147].

EURIPIDE.

Impossible.

DICéOPOLIS.

Cependant...

EURIPIDE.

Eh bien! pour rouler, oui, mais pour descendre, non.

Alors on voit appara?tre Euripide dans un panier suspendu à une corde,, comme Socrate dans les Nuées.

DICéOPOLIS.

Euripide!

EURIPIDE, avec une emphase tragique.

Quel son a frappé mon oreille?

DICéOPOLIS.

Ainsi tu perches pour composer, au lieu d'écrire à terre? Je ne m'étonne plus que tu fasses des héros boiteux[148]. Oh! comme te voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je ne m'étonne plus, que tes héros soient des mendiants!... Eh bien! je t'en conjure à genoux, Euripide, donne-moi des haillons de quelque vieille pièce: car j'ai à débiter au ch?ur une longue tirade, et si je parle mal, je suis mort.

EURIPIDE.

Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j'ai affublé le pauvre vieux

?née?

DICéOPOLIS.

Non: pas celles, d'?née! celles d'un plus malheureux encore!

EURIPIDE.

Veux-tu celles de Phénix, l'aveugle?

DICéOPOLIS.

Non, celles d'un autre encore plus infortuné!

EURIPIDE.

Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvre

Philoctète que tu veux dire?

DICéOPOLIS.

Point; mais d'un bien plus pauvre encore!

EURIPIDE.

Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?

DICéOPOLIS.

Non; pas Bellérophon! Celui que je veux dire était à la fois boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.

EURIPIDE.

Ah! j'y suis! c'est Télèphe, le Mysien[149]!

DICéOPOLIS.

Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t'en supplie!

EURIPIDE.

Gar?on, donne-lui les haillons de Télèphe, ils sont au-dessus de ceux de Thyeste, avec ceux d'Ino.

CéPHISOPHON, à Dicéopolis.

Tiens, les voici!...

DICéOPOLIS, étalant le manteau troué.

O Jupiter, dont l'?il perce tout, laisse-moi revêtir le costume de la misère! Euripide, achève ton bienfait en me donnant le petit bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, ?être ce que je suis, mais ne point le para?tre[150].? Les spectateurs sauront bien qui je suis, mais le ch?ur sera assez bête pour l'ignorer, je l'entortillerai de mes sentences.

EURIPIDE.

Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton habile esprit.

DICéOPOLIS.

?Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour Télèphe[151]!? Ah! je me sens déjà tout bourré de sentences! Mais il me faut aussi un baton de mendiant.

EURIPIDE.

Le voici. ?Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques[152]!?

DICéOPOLIS.

?Ah! mon ame! tu vois comme on te chasse de cette maison[153],? quand il te faut encore tant de petits accessoires! Mais soyons pressant, opiniatre, importun. Euripide, donne-moi un petit panier, et dedans une lampe allumée.

EURIPIDE.

Et qu'as-tu à faire de ce panier-là?

DICéOPOLIS.

Rien; mais je veux l'avoir tout de même.

EURIPIDE.

Ah! que tu m'ennuies! sors de ma maison!

DICéOPOLIS.

Hélas!... Puissent les dieux t'accorder un aussi brillant destin qu'à ta mère[154]!

EURIPIDE.

Hors d'ici, je te prie!

DICéOPOLIS.

Oh! seulement une petite écuelle ébréchée!

EURIPIDE.

Allons, prends, et va te faire pendre. Tu es assommant, sais-tu?

DICéOPOLIS.

?Ah! tu ignores le mal que tu me fais!? Mon bon Euripide chéri, plus rien qu'une petite cruche bouchée avec une éponge.

EURIPIDE.

Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie. Allons, tiens et va-t'en.

DICéOPOLIS.

Je m'en vais; mais, grands dieux! il me faut encore une chose: si je ne l'ai pas, je suis un homme mort. écoute-moi, mon petit Euripide, donne-moi encore cela, et je m'en vais, je ne reviens plus: quelques petites herbes dans mon panier[155]!

EURIPIDE.

Tu veux donc ma ruine! Tiens, mais c'en est fait de mes drames.

DICéOPOLIS.

Je ne demande plus rien, je m'en vais. ?Importun, je ne songe pas que j'excite la haine des rois!...? Ah! malheureux! je suis perdu! j'ai encore oublié une chose sans laquelle tout le reste n'est rien. Euripide, mon excellent, mon cher Euripide, que je meure misérablement, si je te demande encore une seule chose après celle-ci, la dernière de toutes, la vraie dernière: donne-moi de ce cerfeuil que ta mère t'a laissé en héritage.

EURIPIDE.

L'insolent! (à Céphisophon:) Gar?on, ferme la porte à clef.

Voilà cette scène curieuse, étrange. Retranchons-en par la pensée ce qui n'e?t pas d? s'y trouver: les allusions à la profession de la mère d'Euripide; il faut avouer qu'elles sont misérables: comme il arrive d'ordinaire, c'est une faute d'esprit en même temps que de c?ur. Qu'y a-t-il en effet de piquant à rappeler qu'Euripide est fils d'une verdurière? qu'est-ce que cela peut enlever au mérite du grand po?te? Cela ne pourrait qu'y ajouter: car, supposé que la première éducation e?t fait défaut à cet esprit, il aurait donc développé tout seul et par sa propre force ses germes naturels; il se serait donc fait lui-même: on ne voit pas en quoi sa gloire en serait amoindrie ou obscurcie. Entre deux hommes ou deux arbres dont les têtes sont au même niveau, est-ce que celui qui part de plus bas n'est pas réellement le plus grand des deux? Ainsi l'on doit reconna?tre qu'ici la pensée d'Aristophane ne vaut pas mieux que ses sentiments.

Mais, en laissant de c?té ces sottes allusions, les critiques littéraires du po?te comique ne manquent ni d'agrément ni de justesse. Les subtilités où se complaisait le génie déjà très moderne d'Euripide, et l'excès de son réalisme, comme l'on dirait aujourd'hui, prêtaient matière à raillerie, et l'esprit satirique d'Aristophane en a su tirer bon parti. Il y a là un grand nombre de plaisanteries de bon aloi, et un trait qui était devenu proverbe: ?Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie!?

Pour qui étudie l'art de présenter la critique littéraire sous une forme vive et dramatique, cette scène des Acharnéens est un modèle.

* * * * *

Or elle est comme le prélude des Femmes aux fêtes de Cérès et des Grenouilles.

Notons d'autre part, qu'il y a trois comédies d'Aristophane où les femmes,-les femmes grecques,-figurent comme personnages principaux; ce sont:Lysistrata,-les Femmes à l'Assemblée,-et celle-ci: les Femmes aux fêtes de Cérès.

LES FEMMES AUX FêTES DE CéRèS.

On dit qu'il y eut deux pièces portant ce titre, qui est en grec: les Thesmophoriazuses. Ou bien ce serait la même pièce qui, ayant eu sous sa première forme, peu de succès (s'il en faut croire Artaud), aurait été refondue. Il ajoute cette remarque: ?Un passage cité par Aulu-Gelle (livre XV, ch. XX) et par Clément d'Alexandrie (Stromat., livre VI) comme de la première édition, se trouve dans la pièce telle que nous l'avons aujourd'hui; un autre que cite Athénée comme appartenant à la seconde, ne s'y trouve point: d'où il résulte que nous avons la première;? celle, par conséquent qui eut peu de succès.

Cependant, la pièce, telle que nous la possédons, n'est à mon avis, ni moins bien menée, ni moins gaie, ni moins gaillarde même, que Lysistrata. Peut-être un peu moins serrée seulement. Elle est remplie de parodies, et extrêmement littéraire, soit par le fond, soit par la forme.

Les Thesmophoriazuses, c'est à dire les Femmes célébrant les Fêtes de Cérès et de Proserpine. L'assemblée des Thesmophoriazuses se formait de la manière suivante: chaque tribu élisait deux femmes qui prenaient part à la fête; en montant à éleusis, elles portaient sur la tête les livres sacrés où étaient écrites les lois de Cérès, appelées Θεσμο?: de là le nom de Thesmophories: procession où l'on portait les Thesmoi. On ne sait pas avec certitude si, comme Théodoret l'assure, les femmes adoraient dans ces mystères le signe représentatif des parties qui distinguent leur sexe, ainsi que cela se pratiquait aux mystères d'éleusis; mais Apollodore dit formellement qu'elles se permettaient dans ces fêtes les propos les plus lascifs, en mémoire de ceux avec lesquels Iambè ou Baubo, selon les vers attribués à Orphée, avait fait rire Cérès malgré sa douleur, lorsqu'elle était venue chez Célée, en cherchant Proserpine.

Quoi qu'il en soit, l'entrée du temple où les femmes célébraient ces fêtes était interdite aux hommes.

* * * * *

Aristophane donc imagine qu'elles saisissent cette occasion pour délibérer à huis clos sur les moyens de se venger d'Euripide, qui ne cesse de les accabler d'injures dans ses tragédies: il ne présente sur le théatre que des Ménalippes et des Phèdres, jamais une Pénélope. (Elles oublient Polyxène, Iphigénie, électre, Alceste; la passion ne voit jamais qu'un c?té des choses.) Indignées, furieuses, elles ont résolu de faire à Euripide un mauvais parti,-comme à Orphée les femmes de Thrace,-comme celles de Meung à Jean Clopinel qui, dans la seconde partie du Roman de la Rose, les traite moins délicatement que Guillaume de Lorris dans la première.

Euripide, par hasard, apprend le complot formé contre lui. Il songe aussit?t combien il lui importerait d'avoir une avocate parmi ses ennemies. Mais comment trouver une seule femme qui veuille prendre sa défense?

Il propose à Agathon, son confrère en tragédie, de se déguiser en femme, il aura peu de chose à faire pour cela, et d'aller plaider adroitement sa cause dans le conciliabule féminin.

?Eh! que ne vas-tu toi-même te défendre? dit Agathon,-qui est arrivé suspendu en l'air, comme Euripide dans la scène des Acharnéens.

-Voici, répond Euripide: d'abord je suis connu; ensuite je suis chauve et j'ai de la barbe. Toi, ta figure est belle, blanche et sans poil; tu as une voix de femme, un air mignon.?

Agathon cependant refuse.-Mnésiloque, beau-père d'Euripide, s'offre pour jouer ce r?le périlleux. On commence à le raser, on l'écorche; il crie, et veut s'enfuir avec sa figure à demi-rasée; on le retient de force et on l'achève. Puis, on le flambe par le bas, selon l'usage des femmes grecques; et cela, s'il vous pla?t, en plein théatre.

?A?e, a?e! on me br?le! De l'eau, voisins, de l'eau, avant que la flamme...?

La suite de cette toilette est intraduisible.

* * * * *

Tant y a qu'enfin, Mnésiloque, homme entre deux ages, est métamorphosé en femme, encore plus que M. de Pourceaugnac ou Mascarille, ou Mme Gibou et Mme Pochet. Ce travestissement devait faire une parade très amusante pour le gros du public, surtout avec toutes les circonstances de fantaisie bouffonne et licencieuse que nous n'avons pu qu'indiquer.

C'étaient des hommes qui, dans les tragédies aussi bien que dans les comédies, jouaient les r?les de femme chez les Grecs, du moins, à l'époque de Périclès et jusqu'à celle d'Alexandre; de même chez les Latins, au commencement; de même chez les Anglais, jusque du vivant de Shakespeare; imaginez-vous Desdémona, ou Miranda, ou Ophélia, jouée par un homme!-Dans un des prologues de ce po?te, on prie les spectateurs de prendre patience parce que la reine n'est pas encore rasée. Dans nos Mystères du moyen age les r?les de femmes aussi bien que d'hommes furent joués d'abord par des prêtres et des clercs, et cela au sein même des églises, qui, en proscrivant le théatre antique, devinrent le berceau du théatre moderne.-Jusque chez Molière, quelques personnages, Mme Jourdain par exemple, et Philaminte, dit-on, ou plut?t Bélise à ce que je pense, étaient jouées par l'acteur Hubert, auquel succéda Beauval. Béjart le boiteux joua d'original le r?le de Mme Pernelle, et s'en acquitta des mieux, dit le bon Robinet. De notre temps, à Constantinople, on a représenté le Malade imaginaire traduit en turc, et tous les r?les étaient joués par de jeunes Turcs de la maison du sultan. Argant et Toinette, Turcs! M. Purgon et Angélique, Turcs! M. Fleurant, MM. Diafoirus et la petite Louison, Turcs!

Mais autant par le masque et par les draperies, par la démarche et par la diction, l'acteur grec s'il représentait électre ou Myrrhine, Déjanire ou Lysistrata, s'étudiait à produire l'illusion de la beauté ou de la grace féminines, autant, lorsqu'il représentait Mnésiloque travesti en femme, il avait soin de conserver la laideur qui est généralement l'apanage du sexe masculin dans l'age m?r.

Cet usage de faire jouer les r?les de femme par des hommes, explique la liberté excessive, la licence gaillarde de tant de passages, et en diminue relativement l'obscénité.

* * * * *

La scène, qui était d'abord devant les maisons d'Agathon et de Mnésiloque, est transportée ensuite au temple de Cérès, dont on voit à la fois l'intérieur et les abords avec une multitude de petites tentes; ce qui pouvait donner lieu à un décor piquant, supposé qu'on voul?t se mettre en frais.

Les femmes y tiennent séance, et y discutent, dans les formes d'une délibération politique, la perte de leur ennemi, ce fils de fruitière qui a l'audace de révéler au public leurs fraudes et leurs artifices, au risque de rendre les maris clairvoyants! Si les maris ouvrent les yeux, il n'y aura donc plus moyen ni de supposer des enfants, ni de s'évader pendant la nuit! Déjà voilà qu'on met des verrous à leurs portes, et même qu'on les scelle d'un cachet! Si encore elles pouvaient, ainsi recluses, se consoler par la gourmandise! Mais non, toutes les provisions, la farine, l'huile, le vin, sont aussi sous clef.

Ce qui est assez comique c'est qu'Aristophane, au moment où il semble critiquer indirectement les duretés d'Euripide envers les femmes, ne se montre pas moins cruel à leur égard.

Mnésiloque, d'un ton de fausset qu'il essaye de rendre argentin, prend la défense de l'accusé.-Et le po?te dans ce cadre, continue la satire des femmes, thème que reprendront plus tard Juvénal, Boileau et tant d'autres: car le mal qu'on a dit des femmes pourrait fournir bien des volumes[156].

MNéSILOQUE.

Je ne m'étonne point, ? femmes, que les médisances d'Euripide excitent contre lui votre colère et fassent bouillonner votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je hais cet homme: ne pas le ha?r serait insensé! Cependant, réfléchissons un peu: nous sommes seules et n'avons pas à craindre que nos paroles soient divulguées. Pourquoi lui faire un crime capital d'avoir révélé deux ou trois de nos mauvais tours, quand nous les comptons par milliers? car moi, d'abord, sans parler d'aucune autre, j'ai sur la conscience pas mal de péchés; celui-ci, par exemple, qui n'est pas mince: J'étais mariée depuis trois jours; mon mari dormait près de moi; j'avais un ami qui avait pris mon pucelage lorsque j'avais sept ans; poussé par sa passion, il vint gratter à la porte; je l'entendis et quittai le lit doucement. Mais mon mari me dit: Où vas-tu?-Où? j'ai la colique, mon ami; je souffre horriblement; je vais au cabinet.-Va, dit-il. Et alors, il broie pour moi des graines de cèdre, de l'anis, de la sauge, pendant que moi, graissant les gonds, j'allai à mon amant; et là, près de la porte, courbant mon corps, et prenant pour appui l'autel et le laurier sacré,... je fus à lui.-Voyez, cependant, est-ce qu'Euripide a jamais parlé de cela? Et, quand nous accordons nos complaisances à des esclaves ou à des muletiers, à défaut d'autres, en parle-t-il? Et quand, après une nuit d'amour avec quelque galant, nous mangeons de l'ail dès le matin, pour rassurer par cette odeur le mari qui revient de monter la garde sur le rempart; Euripide, dites-moi, en a-t-il jamais soufflé mot? S'il maltraite Phèdre, que nous importe? Il n'a jamais parlé non plus de cette femme qui, en déployant un manteau devant son mari, sous prétexte de le lui faire admirer au grand jour, masque ainsi l'amant qui s'évade. J'en connais une autre qui pendant dix jours fit semblant d'être en mal d'enfant, jusqu'à ce qu'elle en e?t acheté un; le mari allait de tous c?tés chercher des drogues pour hater la délivrance; une vieille apporta l'enfant dans une marmite, et, pour l'empêcher de crier, elle lui avait mis du miel plein la bouche; elle fait signe à l'autre qui pousse des cris, et dit: Va-t'en, va-t'en, mon homme, car je sens que j'accouche!? C'est que le petit jouait des talons contre le ventre de la marmite[157]. Le mari s'en va tout joyeux; la vieille ?te le miel de la bouche de l'enfant; il se met à vagir; alors elle, la vieille sorcière, qui l'avait apporté, court après le mari et dit en souriant: ?C'est un lion, un lion, qui t'est né! ton portrait vivant, dans toutes ses parties, et même dans celle-ci, toute pareille à la tienne et torse comme une pomme de pin!? Ne sont-ce pas là de nos tours? Oui, par Diane! Eh bien alors, pourquoi nous facher tant contre Euripide, qui en dit bien moins que nous n'en faisons??

Ce plaidoyer trop favorable à Euripide inspire déjà à l'assemblée quelques soup?ons sur cette avocate inconnue; lorsque Clisthène, un mignon qui a ses entrées chez les femmes, même aux Thesmophories, satire sanglante pour dire que c'est un homme-femme, encore plus qu'Agathon, vient leur donner avis qu'un homme s'est glissé parmi elles sous un déguisement.

?C'est impossible! s'écrie étourdiment Mnésiloque, quel est l'homme assez fou pour se laisser épiler et flamber??-Exclamation aussi comique que celle de M. de Pourceaugnac, également déguisé en femme: ?Ce n'est pas moi!? crie-t-il aux archers qui le cherchent et qui, sans cette imprudente parole, passaient devant elle, sans le remarquer.

La péripétie est la même: ce mot na?f de Mnésiloque achève de donner l'éveil.-?Il faut, dit Clisthène, que toutes passent à l'examen.?-Mnésiloque est inquiet: ?Ah! grands dieux!? dit-il à part.-On l'entoure, on veut procéder à la vérification:-cela toujours en plein théatre!-Scène plus que bouffonne, qui rappelle fort un certain conte de La Fontaine, sur un sujet analogue:-un gaillard qui s'est déguisé en nonne pour s'introduire dans un couvent de femmes.

Mnésiloque voudrait bien s'en aller, ou se soustraire à l'examen qui le menace. Il simule un besoin pressant; on le suit dans son coin, on ne le quitte pas.

CLISTHèNE.

Tu restes bien longtemps à pisser...

MNéSILOQUE.

Hélas oui, j'ai une rétention d'urine: j'ai mangé hier du cresson.

CLISTHèNE.

Que nous contes-tu avec ton cresson? Allons, viens ici!

MNéSILOQUE.

A?e! ne tire donc pas ainsi une pauvre femme souffrante!

CLISTHèNE.

Dis-moi, qui est ton mari?

MNéSILOQUE.

Mon mari?... Connais-tu à Cothocide un certain individu?...

CLISTHèNE.

Qui? son nom?

MNéSILOQUE.

C'est un individu à qui... un jour, quelqu'un, le fils d'un certain individu...

CLISTHèNE.

Tu patauges!... Voyons, es-tu déjà venue ici?

MNéSILOQUE.

Mais sans doute, chaque année!

CLISTHèNE.

Quelle est ta camarade de tente[158]?

MNéSILOQUE.

C'est une certaine... (à part) Je suis pincé!

CLISTHèNE.

Tu ne réponds pas.

UNE FEMME.

Laisse: je vais la questionner comme il faut sur les cérémonies de l'année dernière. éloigne-toi: car tu es homme, tu ne dois rien entendre de cela.-Voyons; dis-moi; quelle fut la première cérémonie qui fut accomplie par nous? Réponds, quelle fut la première?

MNéSILOQUE.

La première, ce fut de boire.

LA FEMME.

Et après, quelle fut la seconde?

MNéSILOQUE.

Ce fut de boire à nos santés.

LA FEMME.

Tu auras su cela de quelqu'un. Et en troisième lieu?

MNéSILOQUE.

Xénylla demanda une coupe: car il n'y avait pas de pots de chambre...

LA FEMME.

Tu ne me dis rien qui vaille.-Viens, Clisthène, viens: c'est l'homme dont tu nous parles.

CLISTHèNE.

Eh bien! que faut-il faire?

LA FEMME.

Ote-lui ses vêtements. Il ne dit rien qui ait le sens commun.

MNéSILOQUE.

Quoi! vous mettrez toute nue une mère de neuf enfants?

CLISTHèNE.

Imprudent, ?te vite ce corset[159]!

LA FEMME.

Certes, voilà une solide gaillarde, mais elle n'a pas de tétons comme nous.

MNéSILOQUE.

C'est que je suis stérile, je n'ai jamais eu d'enfants.

LA FEMME.

Oui-dà? Tout à l'heure tu en avais neuf.

CLISTHèNE.

Tiens-toi droit! Pourquoi essayes-tu de dissimuler quelque chose[160]?...

LA FEMME.

Voyez: il n'y a pas à s'y tromper[161]!

CLISTHèNE.

Où est-ce passé maintenant?

LA FEMME.

En avant.

CLISTHèNE.

Mais non.

LA FEMME.

Ah! en arrière à présent!

CLISTHèNE.

Mais c'est un va-et-vient, l'ami, plus que sur l'isthme de

Corinthe[162]!

LA FEMME.

Ah! le misérable! Voilà pourquoi il nous insultait et défendait

Euripide.

MNéSILOQUE.

A?e! malheureux, où me suis-je fourré?...

N'est-ce pas, à peu de chose près, le conte de l'Abbesse et des

Lunettes? Seulement, auprès d'Aristophane, La Fontaine a l'air pudibond.

C'est qu'aussi les couvents cachaient ce que les phallophories

étalaient.

* * * * *

Le cas de l'infortuné Mnésiloque, malgré tous les efforts qu'il fait pour le cacher, est donc à la fin découvert. Les femmes vont faire subir au tra?tre un chatiment terrible,-comme les blanchisseuses du Gros-Caillou au perruquier libertin caché sous l'autel de la patrie, dans le Champ de Mars, en 91.

Mnésiloque s'empare d'un enfant qu'une femme portait dans ses bras, et jure de le mettre à mort si on ne le laisse pas en repos. Il se trouve que cet enfant est une outre de vin emmaillotée, que la femme baisait tendrement, tétant au lieu d'être tétée. Mnésiloque lève le poignard sur cette outre, comme Dicéopolis sur le panier à charbon des Acharnéens.-La femme demande un vase pour recueillir le sang de son enfant.

Ces parodies de scènes tragiques quelconques sont suivies d'autres plus directes de diverses pièces d'Euripide, Palamède, Andromède, Hélène. De telles allusions, en grande partie perdues pour nous à qui ces tragédies ne sont pas parvenues, avaient de l'intérêt pour les Athéniens qui souvent voyaient représenter à peu d'intervalle les ouvrages parodiés et les parodies, aimant à rire des choses même qui leur avaient tiré des larmes, et s'accommodant aisément de voir tourner en ridicule les ?uvres qu'ils admiraient le plus.

* * * * *

En vain Mnésiloque se défend; en vain il essaye aussi de s'enfuir: on le poursuit, et cela donnait lieu à une sorte d'entrée de ballet, comme on aurait dit chez nous au dix-septième siècle, ou à un intermède de danse, comme nous dirions aujourd'hui. Cette poursuite était réglée et rythmée: cela est indiqué par les changements de mètre, et par les paroles mêmes du ch?ur (vers 655 à 684). Il faut nous figurer tout cela, avec la jolie mise en scène de cette multitude de tentes, entre lesquelles Mnésiloque essayait de fuir.

* * * * *

Pendant ce temps, une autre partie du ch?ur faisait l'apologie des femmes et réfutait les médisances, les calomnies et les injures d'Euripide et de son téméraire défenseur (vers 785 à 845). C'est la parabase; nous y reviendrons.

* * * * *

Le pauvre Mnésiloque est enfin arrêté et garrotté par ordre d'un prytane; sorte de juge de paix ou de commissaire, que l'on est allé requérir.

Le ch?ur des femmes exprime, par un nouvel intermède de chant et de danse, la joie qu'elles ont de se venger, pendant qu'un archer scythe, qui baragouine, comme les Suisses dans les comédies de Molière, attache Mnésiloque à un poteau, et le serre cruellement, malgré ses cris de douleur et ses imprécations.

Mnésiloque, nouvelle Andromède captive, appelle quelque Persée à son secours.

Euripide para?t, vêtu en Persée, pour délivrer son Andromède.-Il venait de faire représenter une tragédie sur ce sujet. Toute cette scène en était la parodie.

* * * * *

Ensuite il fait le r?le de la reine écho, un autre de ses personnages, et répète seulement les derniers mots des répliques d'Andromède-Mnésiloque;-ce qui produisait un effet de scène, nouveau sans doute en ce temps-là:

MNéSILOQUE, en Andromède.

Triste mort!

EURIPIDE, en écho.

Triste mort!

MNéSILOQUE.

Tu m'assommes, vieille bavarde!

EURIPIDE.

Vieille bavarde!

MNéSILOQUE.

Ah! tu es par trop insupportable.

EURIPIDE.

Insupportable.

MNéSILOQUE.

Mon amie, laisse-moi parler seule; tu me feras plaisir. Allons, assez.

EURIPIDE.

Allons, assez.

MNéSILOQUE.

Va te pendre!

EURIPIDE.

Va te pendre!

MNéSILOQUE.

Quelle peste!

EURIPIDE.

Quelle peste!

MNéSILOQUE.

Quel radotage!

EURIPIDE.

Quel radotage!

MNéSILOQUE.

Maudit animal!

EURIPIDE.

Maudit animal!

MNéSILOQUE.

Gare aux coups!

EURIPIDE.

Coups!

L'archer ou gendarme, étonné de ce bavardage, en demande la cause, et la plaisanterie reprend avec lui.

L'ARCHER.

Qu'as-tu à jacasser?

EURIPIDE.

Qu'as-tu à jacasser?

L'ARCHER.

J'appellerai les prytanes!

EURIPIDE.

Anes!

L'ARCHER.

C'est bizarre!

EURIPIDE.

C'est bizarre!

L'ARCHER.

D'où vient cette voix?

EURIPIDE.

Vois!

L'ARCHER, à Mnésiloque.

Est-ce toi qui parles?

EURIPIDE.

Est-ce toi qui parles?

L'ARCHER.

Ah! gare à toi!

EURIPIDE.

Oie!

L'ARCHER.

Tu te moques de moi?

EURIPIDE.

Oie!

MNéSILOQUE.

Non; c'est cette femme qui est près de toi.

EURIPIDE.

Oie!

L'ARCHER.

Où est la coquine? Ah! elle se sauve! Où, où te sauves-tu?

EURIPIDE.

Où, où te sauves-tu?

L'ARCHER.

Tu ne m'échapperas pas.

EURIPIDE.

Tu ne m'échapperas pas.

L'ARCHER.

Tu jases encore?

EURIPIDE.

Encore!

L'ARCHER.

Arrêtez la coquine!

EURIPIDE.

La coquine!

L'ARCHER.

Peste soit de la vieille bavarde!

EURIPIDE.

Bavarde!

Euripide, qui vient de figurer déjà en Ménélas, en Persée, en écho, repara?t encore en Persée. Le ventru Mnésiloque a représenté tour à tour la belle Hélène et la jeune Andromède.

Persée-Euripide veut la délivrer. Là, Euripide devait para?tre dans les airs; il faut nous figurer toute cette mise en scène, les travestissements, les métamorphoses, les danses et les chants entremêlés à ces parodies, qui à elles seules auraient suffi à divertir l'esprit très-littéraire des Athéniens.

?Il semble, dit Schlegel, que l'esprit d'Aristophane redouble de causticité lorsqu'il s'attaque aux tragédies d'Euripide.?

Persée ne réussit à rien: le gendarme fait bonne garde. Euripide finit par faire aux femmes des propositions de paix, qui sont acceptées: il s'engage à ne plus dire de mal des femmes, à condition qu'elles rendront la liberté à son beau-père. Mais le gendarme ne veut pas lacher prise.

* * * * *

Euripide, alors, prend encore une nouvelle forme: il para?t sous la figure d'une vieille, et cette vieille amène une danseuse et une joueuse de fl?te qui, par leurs poses et leurs chansons lascives, émeuvent à compassion le c?ur du gendarme.

Ah! pour être gendarme, on n'en est pas moins homme!

?Qu'elle est légère!? s'écrie le Scythe en suivant d'un ?il émerillonné les passes provocantes de la danseuse, ?on dirait une puce sur une toison!?

Ce qui rappelle le mot de Sancho Pan?a admirant une belle femme: ?Ah! si toutes les puces de mon lit étaient faites comme cela!? Mot imité par Mérimée dans Colomba.

Euripide fait asseoir la danseuse presque nue sur les genoux du bon gendarme, qui est ravi: Oui, oui! dit-il, mets-toi, mets-toi; oui, oui, ma belle enfant! Oh! les jolis...? Ici, pour traduire, il faudrait citer le Cantique des Cantiques et ses grappes de raisin.

Il est pourtant nécessaire de dire, afin de laisser du moins entrevoir ce qu'était le théatre d'Aristophane, que le Scythe énumère et montre aux spectateurs toutes les perfections de la danseuse, et les siennes; et que le baton de la Brinvilliers, dans Mme de Sévigné, n'est rien au prix.

* * * * *

Pendant que le gendarme, qui ne se possède plus, se distrait avec cette belle, comme Cerbère avec la levrette du Federigo de Mérimée, Mnésiloque et Euripide saisissent le moment et prennent la fuite.

Le gendarme s'en aper?oit, mais un peu tard, et, le devoir reprenant le dessus, il s'élance après eux et court encore.

* * * * *

Cette pièce est bien la s?ur de Lysistrata. Il n'y a rien de plus indécent que ces deux comédies, mais il n'y a rien de plus bouffon. Ma?tre Fran?ois Rabelais seul aurait pu traduire mot à mot, en fran?ais du seizième siècle, Lysistrata et les Thesmophoriazuses; et encore peut-être aurait-il eu peine, tout joyeux curé de Meudon qu'il était, à se maintenir si longtemps à un tel degré d'ivresse orgiaque.

Il y a, pour nous, dans cette pièce, un peu trop de parodies de détail.

LES GRENOUILLES.

Voici une comédie charmante, dans laquelle on respire un air plus pur.

Les Grenouilles, continuent les Fêtes de Cérès; c'est un nouvel assaut livré à Euripide.

Il venait de mourir. Aristophane, néanmoins, le poursuit, comme il a poursuivi Cléon; jusqu'aux enfers.

Sit?t qu'Euripide y fut arrivé, dit-il, il donna un échantillon de son savoir-faire aux larrons, aux coupeurs de bourses, aux enfonceurs de portes, aux parricides, qui foisonnent en ces tristes lieux.

à l'instant, cette aimable multitude, admira sa subtilité et son adresse à la parole pour et contre (vous vous rappelez le Juste et l'Injuste, dans les Nuées, où Socrate, est représenté, lui aussi, comme un voleur). Charmés de la souplesse d'Euripide et de ses artifices, tous ces gens-là raffolèrent de lui: ils le jugèrent le plus habile, et détr?nèrent Eschyle pour le mettre à sa place.

* * * * *

Peut-être aura-t-on peine à comprendre aujourd'hui cette guerre d'injures et de calomnies en guise de critique littéraire; peut-être n'y verra-t-on qu'un acte de jalousie peu honorable pour l'auteur et peu intéressant pour le public. Mais reportez-vous à Athènes, au milieu de ce peuple artiste, passionné pour l'esprit, pour la dialectique, la poésie et l'éloquence, et vous comprendrez mieux l'emportement des écoles diverses et des divers partis. Ne perdez pas de vue que la littérature était étroitement unie à la morale, à la politique, à la religion; qu'elle était la dépositaire des traditions nationales. Ce n'était pas comme chez les modernes, une littérature de papier; c'était l'ame même de la nation qui palpitait dans cette poésie, presque toute de mémoire encore et à peine écrite. Chargée de transmettre aux générations nouvelles cet héritage sacré des traditions, si elle en perdait quelque chose, si elle permettait aux novateurs et aux sophistes de l'envahir et de le saccager, Aristophane ne pouvait-il pas croire, ou essayer de se persuader à lui-même, qu'il remplissait une mission patriotique en poussant le cri d'alarme contre cette dépositaire infidèle? De là sa haine pour Euripide, comme pour Socrate. Socrate, c'est, comme nous dirions aujourd'hui, la révolution dans l'éducation; Euripide, c'est la révolution au théatre. Donc Aristophane croit de son devoir de les attaquer partout et toujours, comme des impies et de mauvais citoyens, comme des hommes sans foi ni loi, tandis qu'il n'hésite point à se considérer lui-même en dépit de son obscénité et de son irrévérence envers certains dieux, comme un po?te très-religieux et très-moral.

La tragédie continuait l'éducation du peuple grec, que l'épopée avait commencée: la tragédie était une sorte d'initiation populaire à l'histoire nationale, à la morale et aux dogmes. La faire descendre de cette fonction sacrée, altérer les traditions mythologiques, transporter sur la scène l'art des sophistes et les habitudes des déclamateurs, y lancer des maximes périlleuses, y invoquer le dieu inconnu, n'était-ce pas ébranler les croyances publiques et miner la foi populaire?

Euripide faisait alors dans ses tragédies ce que, vingt-deux siècles plus tard, Voltaire devait renouveler dans les siennes: la guerre à tout le régime ancien.

Eh bien! alors, comprenez-vous l'indignation d'Aristophane, l'homme du passé, contre Euripide, l'homme de l'avenir?

Aussi, écoutez ce qu'il lui reproche: est-ce seulement le mauvais go?t de certaines innovations réalistes, l'abus des machines, des costumes, des moyens matériels et extérieurs? Non, ce qu'il lui reproche surtout c'est d'avoir faussé les esprits, corrompu les ames, altéré le caractère national, dégradé la race hellénique, cette race valeureuse qui défendit si bien les autels de ses dieux et les tombeaux de ses pères à Marathon.

Dans Aristophane, fanatique de l'ancien régime, il y a du Joseph de

Maistre.

Et pourquoi Aristophane s'adresse-t-il à Euripide plut?t qu'a tout autre po?te? C'est qu'Euripide est le représentant le plus brillant, et par conséquent, suivant lui, le plus dangereux, de cette jeune littérature née au milieu des déclamations de l'Agora et des subtilités de l'école sophistique; c'est qu'il personnifie en lui l'esprit nouveau, avec sa mobilité inquiète, sa curiosité, son audace, son irrévérence, sa fureur de tout discuter, de tout ébranler.

à la vérité, la tragédie d'Euripide avait aussi ses inspirations sublimes, lorsqu'elle se souvenait des le?ons d'Anaxagore et des entretiens de Socrate. Mais si, aux yeux de la philosophie moderne, et même des Pères de l'église, ces inspirations font la gloire d'Euripide, précisément aux yeux d'Aristophane, partisan des vieilles idées en toutes choses et des antiques divinités, ces spéculations téméraires étaient autant de niaiseries coupables, d'attaques à la morale publique, et de blasphèmes contre la religion.

Euripide fait du théatre une tribune, d'où il prêche les maximes nouvelles. Il bouleverse sans scrupule les vieilles légendes hiératiques, les traditions vénérées. Les personnages de la tragédie d'autrefois, ces demi-dieux, hauts de quatre coudées, il les force à descendre, il les abaisse au niveau de l'humanité. De l'idéal, la tragédie tombe au réel. Les dieux mêmes, ne sont plus pour lui que des machines à prologue ou à épilogue. Le langage suit cette décadence des personnages. Pour le rendre plus populaire et plus humain, le po?te dialecticien en altère la forme austère et sacrée; il le brise pour l'assouplir. Il ouvre la porte du théatre tragique à une foule de mots profanes, ?babillards et chétifs.? La tragédie se rapproche de la comédie. Elle fait allusion à l'événement du jour: elle parle guerre, s'il y a guerre; elle attaque un usage qui dépla?t à l'auteur. S?r de charmer les Athéniens, ou de piquer leur curiosité, Euripide dénature le spectacle tragique: au lieu d'une le?on élevée, d'un enseignement indirect mais général, s'adressant à tous les ages, il en fait une ?uvre de critique, de polémique ou de fantaisie, comme la comédie elle-même. Il mêle à son Andromaque une pointe de satire littéraire sur les collaborateurs, dont il savait par expérience les inconvénients de diverse sorte; à son électre et à ses Phéniciennes, la critique des ?uvres d'Eschyle sur le même sujet (les Choéphores, les Sept chefs). Dans la même Andromaque, il s'élève contre un décret qui, à ce que l'on croit, permettait, depuis les désastres de la guerre, le mariage avec deux femmes (ce qui expliquerait que Socrate, comme on l'a dit, en ait eu deux). Enfin, il transporte au théatre les discussions de l'Agora, et, amenant le peuple à se déjuger, lui fait parfois condamner sur la scène ce qu'il a approuvé ailleurs.

Par là encore la tragédie, telle que la faisait Euripide, empiétait sur la comédie. Il était naturel qu'Aristophane défend?t le domaine de celle-ci, ses priviléges et ses franchises.

Plus les Athéniens go?taient Euripide, plus Aristophane l'attaquait; mais plus aussi il devait déployer d'habileté, d'esprit, de verve dans ses attaques, pour les faire accepter et pardonner.

C'est l'admiration du public athénien pour Euripide qu'il a voulu parodier dans cet enthousiasme de tous les gueux des enfers en faveur du poète qui vient d'y arriver.-Le poète Philémon se serait pendu, disait-il, s'il e?t été certain de revoir Euripide aux enfers.

Remettons-nous bien en mémoire à quel moment paraissent les

Grenouilles.

Euripide mort, à la cour d'Archélaos, roi de Macédoine, les Athéniens envoient une ambassade à ce prince pour lui redemander le corps de leur poète; Archélaos revendique pour sa patrie l'honneur de le posséder: on se dispute Euripide après sa mort, comme on se l'était disputé pendant sa vie. Athènes entière, Sophocle en tête, qui allait mourir presque aussit?t après son illustre rival, prend le deuil autour du cénotaphe qu'on élève aux restes absents du poète adoré... Au milieu de ce concert de louanges et de regrets, une voix s'élève pour protester en ricanant, c'est la voix d'Aristophane.

Convenez que la situation est singulière, et que les attaques d'Aristophane contre Euripide dans un pareil moment dénotent une conviction ardente.-Que ce soit son excuse.

Mais quelle sera celle de ce peuple qui tour à tour et presque en même temps admire, adore, encense le grand poète tragique, le philosophe du théatre, rend à sa mémoire les honneurs suprêmes avec autant d'enthousiasme que de douleur, dispute ses restes à un roi;-et qui tout de suite, ? mobilité,-athénienne, populaire, humaine!-est prêt à rire, avec le poète insulteur, toutes les injures prodiguées à son dieu!

Telle est l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays, à

Athènes, à Paris.

* * * * *

Le sujet de la comédie des Grenouilles est une querelle littéraire entre Eschyle et Euripide se disputant, dans les Enfers, le tr?ne tragique.-Mais cette scène, malgré la simplicité extrême de l'art grec, n'e?t pas suffi pour faire une comédie: aussi est-elle précédée d'une introduction très-divertissante qui forme à elle seule une longue odyssée de fantaisie: le Voyage de Bacchus aux Enfers. C'est la première moitié de la pièce.

La plupart des pièces d'Aristophane, les Acharnéens, Plutus, les

Guêpes, et à présent les Grenouilles, et tout à l'heure, les

Oiseaux, se présentent comme divisées en deux parties.

Le reste de la comédie des Grenouilles est, si l'on peut ainsi parler, un feuilleton de critique dialogué et mis en scène qui fait penser à la Critique de l'école des Femmes, mais avec la différence du temps, du genre et de tout le merveilleux bizarre que comportait l'ancienne comédie. D'ailleurs, outre que le débat, malgré sa vivacité, n'est pas aussi évidemment personnel de la part d'Aristophane contre Euripide, qu'il l'est de la part de Molière contre Boursault, la doctrine morale dans la pièce grecque l'emporte sur la critique littéraire; c'est le contraire dans la pièce fran?aise.

Eschyle mort, Euripide mort, Sophocle mort, Agathon retiré chez Archélaos (il semble que la cour d'Archélaos f?t pour les po?tes athéniens à peu près comme la cour du roi de Prusse pour les philosophes fran?ais du dix-huitième siècle, ou comme la Russie pour les comédiens et les artistes de notre temps), la poésie tragique semblait morte ou exilée avec eux. Aristophane suppose que Bacchus, dieu du théatre, ennuyé de ne plus voir que de mauvaises pièces à Athènes, prend le parti d'aller aux Enfers chercher quelque ancien po?te digne de célébrer ses Fêtes: il veut en ramener Euripide.

Voilà déjà une parodie de la tragédie de Sémélé, dans laquelle Bacchus descendait aux Enfers pour y chercher sa mère. à peu près de même dans les Démo? d'Eupolis, pièce dont le ch?ur était composé d'habitants des dèmes d'Athènes, Myronidès, général célèbre au temps de Périclès et qui lui survécut, allait aux Enfers rechercher un des anciens généraux d'Athènes dégénérée, il en ramenait Solon, Miltiade, Aristide et Périclès.

* * * * *

Pour ce périlleux voyage, Bacchus, Dionysos, le dieu vermeil, joufflu, ventru, fanfaron, gourmand, poltron, a pris l'attirail d'Hercule, la massue, la peau de lion.-Phérécrate avait fait aussi un Faux Hercule. Ménandre en donna un également.

Le voilà parti, ce Bacchus-Hercule, brave comme Sganarelle dans son armure, c'est-à-dire tremblant au moindre bruit, fort empêché et fort gêné dans son accoutrement de héros.

Son esclave Xanthias l'accompagne, monté sur un ane, comme le Silène de Plaute, ou comme Sancho Pan?a à la suite de Don Quixote. Il porte le bagage de son ma?tre.

Dionysos frappe à la porte d'Hercule, qui autrefois, par l'ordre de son frère Eurysthée, était descendu aux Enfers pour y aller chercher Cerbère[163]: il lui demande, à lui qui a fait ce voyage, des indications et des renseignements, les chemins, les stations, les h?telleries, les ports, les auberges sans punaises, les boulangeries, les cabarets, les maisons de plaisir, et enfin la route la plus courte pour aller aux Enfers, une route qui ne soit ni trop chaude ni trop froide.

HERCULE.

La plus courte? C'est celle de la corde et de l'escabeau. Va te pendre!

DIONYSOS.

Tais-toi: ta route me suffoque.

HERCULE.

Il y a aussi un sentier très-court et très-battu: celui qui passe par le mortier[164].

DIONYSOS.

C'est la cigu? que tu veux dire?

HERCULE.

Tout juste!

DIONYSOS.

Ce chemin-là est froid et glacial. On s'y gèle tout de suite les jambes[165].

HERCULE.

Veux-tu que je t'en dise un très-rapide et qu'on descend très-vite?

DIONYSOS.

Ah! de grand c?ur! je n'aime pas les longues marches.

HERCULE.

Va au Céramique.

DIONYSOS.

Et puis?

HERCULE.

Monte au haut de la tour.

DIONYSOS.

Pour quoi faire?

HERCULE.

Aie les yeux sur la torche au moment du signal[166]; et quand les spectateurs crieront de la lancer, alors lance-toi.

DIONYSOS.

Où?

HERCULE.

En bas.

DIONYSOS.

Mais je me briserai le crane. Merci de ta route. Je n'en veux pas.

HERCULE.

Mais laquelle donc?

DIONYSOS.

Celle que tu as suivie jadis.

HERCULE.

Ah! le trajet est long. D'abord tu arriveras sur le bord d'un vaste et profond marais.

DIONYSOS.

Et comment le franchir?

HERCULE.

Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque, moyennant deux oboles.

DIONYSOS.

Quel pouvoir ont partout les deux oboles[167]!

Après cela, il apercevra une multitude de serpents et de monstres effroyables; puis, un bourbier épais, et un torrent fangeux,-de la même fange dont parle Dante en un certain endroit de son Enfer.-Plus loin, enfin, il entendra un doux concert de fl?tes, il verra luire une belle lumière, et, parmi des bosquets de myrte, il rencontrera des troupes bienheureuses d'hommes et de femmes.-Qui sont ces bienheureux?-Les initiés;-c'est-à-dire ceux et celles qui ont eu part aux mystères de Cérès à éleusis, et qui, selon la foi du temps, jouissaient après leur mort d'une sorte de béatitude.

Ceux-là lui donneront tous les autres renseignements nécessaires: car ils demeurent tout près de là; sur la route même qui conduit au palais de Pluton.

Dionysos en sait assez long pour la première moitié de son voyage: il repart avec Xanthias.

* * * * *

Ce voyage qui se fait sur la scène même est quelque chose d'assez fantastique. On peut croire que le décor se modifiait une ou deux fois sous les yeux des spectateurs, mais d'une manière fort simple et fort élémentaire probablement: on n'en était pas à simuler, comme dans nos féeries, la marche du personnage en faisant marcher en sens inverse le paysage représenté au fond de la scène. Au reste, ce genre d'illusion était peut-être celui dont les Grecs, et surtout les Athéniens, se souciaient le moins. L'imagination du spectateur suivait très-volontiers celle du poète, et, guidée par ses rares indications, faisait presque tous les frais du décor.-Il n'en sera guère encore autrement du temps de Shakespeare en Angleterre, et en France au dix-septième siècle.-Comme le remarque fort bien M. Vitet, dans ses études sur l'art et le théatre antiques, ?plus les peuples ont d'imagination et de fra?cheur d'esprit, moins ils demandent à leur théatre un système de décors rigoureusement imitatifs. Voyez les enfants! ils se figurent ce qu'ils veulent voir; ils transforment tout à plaisir: Un baton sur l'épaule, et les voilà soldats! Un baton qu'ils enfourchent, les voilà cavaliers! Ainsi des peuples jeunes. Ils ont les yeux dociles et complaisants. Pour se passer de nos décors modernes, il faut ou la jeunesse ou le raffinement de l'esprit. Dans nos salons, dans nos chateaux, on joue la comédie, on la joue sans coulisses et sans toile de fond: un simple paravent fait l'affaire. C'était un paravent de marbre que la décoration du proscenium antique.?

* * * * *

L'indolent Xanthias, qui porte au bout d'un baton le léger bagage de son ma?tre, se plaint du poids de son paquet. On ne sait trop pourquoi il le porte lui-même, puisqu'il peut le faire porter à son ane,-à moins que ce ne soit exprès pour donner lieu à un assaut de subtilités dans le go?t des tragiques et particulièrement d'Euripide:

DIONYSOS.

Quel excès d'insolence et de mollesse! Moi, Dionysos, fils de la Bouteille, je vais à pied et me fatigue, tandis que je donne à ce dr?le une monture, afin qu'il soit à l'aise et n'ait rien à porter...

XANTHIAS.

Est-ce que je ne porte rien?

DIONYSOS.

Comment porterais-tu puisque tu es porté?

XANTHIAS.

Oui, mais je porte ce paquet.

DIONYSOS.

Comment?

XANTHIAS.

Comment? Avec bien de la peine!

DIONYSOS.

N'est-ce pas l'ane qui porte le paquet que tu portes?

XANTHIAS.

Non, certes, ce n'est pas l'ane qui porte ce que je porte.

DIONYSOS.

Mais, comment est-ce toi qui portes, puisque c'est toi qui es porté?

XANTHIAS.

Je n'en sais rien; mais j'ai mal à l'épaule.

DIONYSOS.

Eh bien! puisque tu dis que l'ane ne te sert de rien, à ton tour, prends-le sur ton dos et porte-le, pour voir!...

Xanthias propose à son ma?tre de faire marché avec quelqu'un des morts qui s'en vont par là aux Enfers, pour lui donner son paquet à porter. Bacchus y consent.

DIONYSOS.

Eh! justement, en voilà un qu'on mène!... Holà, hé! l'homme! le mort! c'est à toi que je parle: dis donc, veux-tu porter notre bagage aux Enfers?

LE MORT.

Comment est-il gros?

DIONYSOS.

Le voici.

LE MORT.

Tu me payeras deux drachmes.

DIONYSOS.

Oh! c'est trop cher.

LE MORT.

Porteurs, continuez votre route.

DIONYSOS.

Un moment, l'ami: on peut s'arranger.

LE MORT.

à moins de deux drachmes, pas un mot.

DIONYSOS.

Allons, neuf oboles!

LE MORT.

J'aimerais mieux revivre!

Xanthias trouve ce mort impertinent et reprend son paquet.

* * * * *

Nos deux voyageurs arrivent au marais de l'Achéron. Charon est là avec sa barque. Mais il refuse de passer Xanthias, qui est esclave et ne s'est point racheté en combattant à la bataille des Arginuses[168]. Xanthias, est donc forcé de faire à pied le tour du marais: il quitte la scène.

Bacchus entre dans la barque. Les grenouilles du marais accompagnent sa traversée de leurs coassements. De là le titre de la pièce.-Deux po?tes, Magnès et Callias, l'un certainement avant Aristophane, l'autre soit avant, soit après, car Callias était précisément contemporain d'Aristophane, avaient aussi composé des comédies intitulées les Grenouilles.

On croit que le ch?ur des Grenouilles devait être caché sous le proscenium (comme qui dirait, chez nous, dans le trou du souffleur), tandis que Caron et Bacchus, assis dans la barque, ramaient dans l'orchestre.

Il faut entendre cette poésie pleine de bizarrerie et de grace, et y ajouter, en imagination, la musique qui l'accompagnait.

CHARON.

Rame avec moi. Tu vas entendre les chants les plus doux.

DIONYSOS.

Quels chants?

CHARON.

Des grenouilles à voix de cygnes: c'est admirable.

DIONYSOS.

Allons! commande la man?uvre!

CHARON.

Oop, op! Oop, op!

LES GRENOUILLES.

Brékékékex, coax, coax! Brékékékex, coax, coax! Filles des eaux marécageuses, unissons nos accents aux sons des fl?tes; chantons nos chants harmonieux, coax, coax, ces chants dont nous saluons le dieu de Nysa, Dionysos, fils de Jupiter, le jour de la fête des marmites, lorsque la foule, enivrée du c?mos, se presse vers notre temple du marais[169]. Brékékékex, coax, coax!

DIONYSOS.

Moi, je commence à avoir mal aux fesses, ? coax, coax! mais cela vous est bien égal!

LES GRENOUILLES.

Brékékékex, coax, coax!

DIONYSOS.

Crevez donc avec votre coax! Coax, coax, rien que coax!

LES GRENOUILLES.

Oui, vraiment, faiseur d'embarras! Nous sommes chéries des muses à la lyre mélodieuse, et de Pan aux pieds de corne, qui se joue à faire chanter les roseaux, les roseaux de nos marécages! C'est aussi avec nos roseaux qu'Apollon, dieu de la musique, fait le chevalet de sa lyre: aussi sommes-nous aimées de ce dieu! Brékékékex, coax, coax!

DIONYSOS.

Moi, j'ai des ampoules, et le derrière en sueur; et lui aussi bient?t, à force de trimer, dira...

LES GRENOUILLES.

Brékékékex, coax, coax!

DIONYSOS.

Race de braillardes, finirez-vous?

LES GRENOUILLES.

Au contraire, nous redoublerons nos chants; si jamais dans les jours pleins de soleil nous les avons fait retentir en sautant et nous élan?ant parmi le souchet et la pimprenelle, ou si, fuyant la pluie de Jupiter, nous avons, du fond de l'étang, mêlé nos voix au bruit des gouttes bouillonnantes. Brékékékex, coax, coax!

Dans ce passage l'imagination d'Aristophane se montre à la fois sous ses deux aspects. Quelle poésie neuve, charmante et fra?che! Et quelles ordures en même temps! Ce serait mal étudier Aristophane que de cacher tous ses vilains c?tés.

La pièce, cependant commen?ait par une sorte de protestation contre l'usage de ces bouffonneries grossières, et par une critique assez dédaigneuse des po?tes comiques, Phrynichos, Lysis, Amipsias, qui ne rougissaient pas d'y avoir recours: Aristophane a donc bien vite oublié sa belle morale.

Corneille et Molière, à leur tour, se vantent à peu près de même, d'avoir épuré le théatre, et ont pourtant des mots qui nous étonnent. Qu'est-ce que cela prouve? Que tout est relatif; et les bienséances plus que tout le reste. Tous les vingt-cinq ou trente ans environ, on met au rang-quart un certain nombre de mots devenus malséants: on les remplace par d'autres, moins colorés, que l'usage éclaire peu à peu; et, quand ils sont tout-à-fait éclaircis, on les rejette à leur tour. Sur certaines idées ou sur certains faits la bienséance met un voile, que le temps lève peu à peu et qu'on remplace par un autre. Et ainsi de suite indéfiniment. La grossièreté gratuite est de plus en plus refoulée. La pudeur va toujours montant,-et l'hypocrisie avec la pudeur...-Où est la limite de l'une et de l'autre?

* * * * *

Bacchus, ayant traversé le marais, retrouve Xanthias qui a fait le tour; ce qui peut-être dérange un peu la géographie traditionnelle des enfers. C'est pour cela sans doute qu'Aristophane a fait du fleuve Achéron un marais: afin qu'on puisse le tourner. L'Achéron ordinairement est présenté comme un fleuve.

Le ma?tre et l'esclave reprennent leur route. Xanthias est d'avis de presser le pas: car ce doit être ici la région des monstres effroyables annoncés par Hercule.

XANTHIAS.

Par Jupiter! j'entends du bruit!

DIONYSOS, tremblant.

Où, où?

XANTHIAS.

Par derrière.

DIONYSOS.

Va derrière!

XANTHIAS.

Non, c'est par devant.

DIONYSOS.

Passe devant!

L'esclave et le ma?tre tremblent à qui mieux mieux,-quoique Bacchus essaye de faire le brave, à cause de la peau de lion:-c'est proprement, en cet endroit, la comédie du faux Hercule.

Ils ne sont pas au bout de leurs transes. ?Voyager, disait le spirituel directeur de Port-Royal, M. de Sacy, c'est voir le diable habillé en toutes sortes de fa?ons.? C'est bien le cas plus que jamais, lorsque l'on voyage aux Enfers.

Ils voyent para?tre un monstre énorme, épouvantable, qui prend toutes sortes de formes: b?uf, mulet, femme, chien tour à tour. C'est Empuse, un des spectres que la redoutable Hécate envoyait aux hommes pour les effrayer. Ce monstre fantastique a le visage en feu, une jambe d'airain et une jambe d'ane.

Dionysos, dans sa frayeur, se recommande à son prêtre,-qui occupait une des places réservées, au premier rang des spectateurs.-Cette suspension de la fiction dramatique, ce mélange de la fable avec la réalité, fait rire pourvu qu'on n'en abuse pas.-?Prêtre! lui dit-il, sauve-moi, pour que je puisse boire avec toi!?

Xanthias, de son c?té, invoque son ma?tre sous le nom d'Hercule, dans l'espoir d'effrayer le monstre. Bacchus lui impose silence, et bravement se cache, jusqu'à ce que le fant?me ait disparu.

* * * * *

Alors ils entendent le son des fl?tes, et sentent l'odeur des torches mystiques, qui indiquent l'approche des initiés.

Ces initiés forment le ch?ur, le véritable ch?ur de la pièce: celui des grenouilles n'est qu'accessoire, quoiqu'il donne son nom à la comédie.

On croyait que les initiés, au sortir de la vie terrestre, jouissaient d'un sort plus heureux que le commun des mortels.

Sur les mystères eux-mêmes, si le secret des rites grecs a été gardé scrupuleusement, on peut,-comme le conjecture M. Morel[170],-juger de ce qu'ils devaient être par ceux qui se pratiquaient dans les temples d'Isis. ?Le culte de cette déesse fut de bonne heure transporté des rives du Nil sur les plages helléniques et imité en partie.? Probablement, dans les cérémonies d'éleusis comme dans celles de l'égypte, le myste traversait des épreuves multipliées: ?il fallait rester intrépidement dans les ténèbres, au milieu de bruits effroyables et inconnus, passer de l'obscurité à la lumière la plus éclatante, affronter l'eau, le feu, les poignards, les menaces de spectres sanglants. Puis, le front ceint du diadème, le corps enveloppé d'une robe semée d'étoiles d'or, l'hiérophante couronnait enfin la vertu de l'adepte, et le déclarait re?u au nombre des initiés parfaits, des époptes ou voyants, et, dans de symboliques représentations, toujours accompagnées de ch?urs et de danses, on lui expliquait les plus sublimes lois de la société et de la nature. Le dogme des récompenses et des peines dans une autre vie, l'immortalité de l'ame, ainsi que l'unité de Dieu, principal enseignement des Mystères éleusiniens, surtout des grands Mystères, était réservé peut-être à ceux qui étaient parvenus au dernier degré de l'initiation, aux époptes, et dramatisé avec tout l'appareil des joies de l'élysée et des chatiments du Tartare. Pour que ce spectacle ne f?t pas stérile, il fallait enseigner aussi l'efficacité de l'expiation: ?Par elle, dit Ovide dans son po?me des Fastes, tout crime, toute trace du mal sont effacés. Cette opinion vient de la Grèce, où le criminel, après les cérémonies lustrales, semble dépouiller son forfait.? Les rapports que les Mystères établissaient entre l'homme et Dieu étaient d'un ordre si élevé, d'un effet si consolant, que, suivant le commentateur ancien d'Aristophane, tout habitant d'Athènes aurait regardé comme un malheur de mourir sans s'être fait initier.

?Heureux, dit un fragment de Pindare, le mort qui descend sous la terre ainsi initié! car il conna?t le but de la vie, il conna?t le royaume donné par Jupiter.?-?Les initiations, dit Cicéron (Des Lois, II, 4), n'apprennent pas seulement à être heureux dans cette vie, mais encore à mourir avec une meilleure espérance.?-Dans l'Hymne à Cérès, qui se trouve parmi les po?mes dits homériques, nous lisons ce passage: ?La déesse... leur enseigne à tous les orgies (les divins Mystères), choses saintes qu'il n'est permis ni de transgresser, ni d'apprendre, ni de révéler indiscrètement: un pieux respect s'y oppose. Mais heureux sur la terre les hommes qui les ont vus! Celui qui n'y a point de part et qui n'est pas initié n'aura jamais un sort égal au leur quand il sera descendu dans l'humide séjour des ténèbres.?

Le ch?ur proprement dit de la comédie que nous étudions est donc un ch?ur de bienheureux initiés, dont les paroles et les chants semblent appartenir en effet à un monde autre que la terre, à une sorte de paradis hellénique:

Iacchos! toi qu'on adore en ce séjour! Iacchos, ? Iacchos! Viens parmi les ap?tres sacrés de tes mystères, mener leurs danses sur la prairie! Qu'autour de ta tête se balancent en épaisse couronne les rameaux de myrte chargés de fruits! Que ton pied hardi marque la mesure de cette danse libre et joyeuse, de cette danse pure et pleine de graces, chérie des saints initiés!

Et, comme il faut toujours que chez Aristophane le burlesque se mêle au gracieux, à cet endroit Xanthias s'écrie: ?O vénérable et très-honorée fille de Cérès, quel délicieux parfum de chair de porc!?-Sur quoi Bacchus l'apostrophe en ces termes: ?Ne peux-tu donc rester tranquille, une fois que tu sens quelque tripe??-Puis le ch?ur recommence, plus suave et plus frais encore:

Réveille l'éclat des torches ardentes, en les agitant dans tes mains, Iacchos, ? Iacchos, astre brillant des nocturnes mystères! La prairie étincelle de mille feux; le jarret des vieillards s'agite: ils secouent le poids des années et des soucis, pour prendre part à tes solennités; et la jeunesse amie des danses bondit, ? bienheureux, à la suite de ton flambeau, sur les prés où luisent les fleurs pleines de rosée.

Loin d'ici les ames impures, ignorantes de nos mystères, qui ne connaissent les fêtes ni les danses des Muses!... loin d'ici ceux qui applaudissent à des bouffonneries déplacées! J'ordonne à ceux-là encore une fois, et encore une fois je leur ordonne de céder la place à nos ch?urs et de se retirer en silence.

Vous, au contraire, éveillez de nouveau les chants et les hymnes

nocturnes qui conviennent à cette fête!

Dansons sans nous lasser dans nos vallons fleuris, frappons du pied

la terre! à nous la joie, le rire!...

Que nos hymnes maintenant s'adressent à Cérès, la reine des moissons; couronnons-la de nos chansons divines! O Cérès, qui présides aux purs mystères, sois-nous favorable, protège les ch?urs qui te sont consacrés! Fais que nous puissions en tout temps nous livrer aux jeux et aux danses, mêler le rire aux sérieux propos, et par un agréable badinage, digne de tes solennités, mériter la couronne du vainqueur!

Mais allons, que nos chants appellent de nouveau l'aimable dieu qui préside à nos danses: Iacchos très-honoré, qui as trouvé pour cette fête des chants si doux, viens avec nous jusque vers la déesse, montre que tu peux sans fatigue parcourir une longue route[171].

Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

C'est toi qui, pour exciter le rire et par économie[172], as déchiré nos brodequins et nos vêtements: sautons, dansons à notre aise, nous n'avons rien à gater!

Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

Tout à l'heure, du coin de l'?il, j'ai vu, par la tunique déchirée d'une belle jeune fille, compagne de nos jeux, sortir le bout de son sein.

Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

DIONYSOS.

Je les guiderai très-volontiers du c?té de cette jolie fille, pour danser et rire avec elle: on sait que je suis bon compagnon.

XANTHIAS.

Moi, j'irai bien aussi, par-dessus le marché.

Après diverses plaisanteries sur tel ou tel contemporain, ou sur les Athéniens en général,-que les initiés, heureux habitants de cet autre monde inférieur, appellent ?les morts d'en haut,? par une assez plaisante idée, semblable à celle d'Holbein dans la Danse macabre,-le ch?ur finit comme il a commencé, par des vers pleins de fra?cheur:

Allons dans les prés fleuris, parfumés de roses, former selon nos rites ces ch?urs joyeux, où président les Parques bienheureuses! C'est pour nous seuls que brille le soleil! sa lumière sourit aux initiés, qui ont toujours été justes et bons envers les étrangers et leurs concitoyens.

Quelle charmante poésie! c'est le Songe d'une nuit d'été dans un autre monde. Quel mélange singulier d'inspiration lyrique et de gaieté bouffonne! quelle fra?cheur de coloris! quelle harmonie!... Ajoutez-y la forme grecque, et la mesure, et la musique des vers, et l'accompagnement des fl?tes, et les flambeaux et les danses! Quel enchantement! Et comme tout cela est plus gai que le paradis du moyen age!

* * * * *

Les initiés indiquent à Bacchus le chemin du palais de Pluton.

Bacchus frappe à la porte d'éaque, concierge des Enfers, qui le prend pour Hercule en voyant la massue et la peau de lion. Or Hercule, lors de son voyage au sombre royaume, avait malmené Cerbère et failli l'étrangler. éaque jure qu'il va venger son chien:

Ah! scélérat! ah! gueux! je te rattrape donc! Le noir rocher du

Styx, l'écueil ensanglanté de l'Achéron, et les monstres errants du

Cocyte me répondent de toi: échidna aux cent têtes déchirera tes

flancs; la murène tartésienne[173] dévorera tes poumons; les

Gorgones tithrasiennes arracheront par lambeaux tes reins saignants

et tes entrailles[174]; je cours les appeler!

Bacchus ne peut contenir sa frayeur et souille la peau de lion: le c?ur, dit-il, lui est descendu dans le ventre; et ce c?ur est troublé.

Ici recommence une série de péripéties très-comiques. Dionysos repasse à Xanthias, qui n'y tient pas du tout, les attributs d'Hercule, pour donner le change au terrible éaque et à sa légion de monstres infernaux, qui ne peuvent tarder. Xanthias aimerait bien mieux rester valet et continuer à porter le bagage; mais il est forcé d'obéir.-Heureusement voici une consolation:

Proserpine, qui apparemment n'avait pas eu à se plaindre d'Hercule pendant la nuit qu'il passa aux Enfers, apprenant qu'il est de retour, envoie bien vite une servante au-devant de lui pour l'inviter à d?ner. La servante, voyant la massue et la peau de lion, s'adresse à Xanthias:

Ah! c'est donc toi, Hercule bien aimé! Viens! Dès que Proserpine a su ton arrivée, elle a pétri des pains, elle a fait cuire deux ou trois marmites de purée[175], elle a fait mettre un b?uf tout entier à la broche, préparé des galettes et des gateaux. Entre donc.

Xanthias-Hercule meurt d'envie d'accepter; mais il hésite, craignant de déplaire à son ma?tre: ?C'est bien de l'honneur je te remercie,? dit-il à la servante messagère.

LA SERVANTE.

Oh! par Apollon! je ne te laisserai pas aller! Elle a fait bouillir des volailles, rissolé des croquettes, tiré le vin le plus exquis. Allons, entre avec moi!

XANTHIAS-HERCULE.

Bien obligé.

LA SERVANTE.

Es-tu fou? Je ne te lache pas! Il y a aussi, à ton intention, une joueuse de fl?te des plus jolies, et deux ou trois danseuses.

XANTHIAS-HERCULE.

Que dis-tu? des danseuses!

LA SERVANTE.

Dans la fleur de la jeunesse, et frais épilées. Allons, entre, car le cuisinier allait retirer les poissons du feu, et l'on dressait la table.

XANTHIAS-HERCULE.

Eh bien! va vite dire aux danseuses que je viens. (S'adressant à

Dionysos) Esclave, suis-moi avec le bagage.

DIONYSOS.

Là, là, pas si vite! Ah ?à, je t'ai par plaisanterie déguisé en

Hercule, et tu prends ton r?le au sérieux[176]! Pas de niaiseries,

Xanthias, reprends le bagage.

XANTHIAS-HERCULE.

Comment! tu ne songes pas, sans doute, à m'?ter ce que tu m'as donné toi-même?

DIONYSOS.

Non, je n'y songe pas, je le fais. Ote la peau.

XANTHIAS-HERCULE.

Voyez comme on me traite, grands dieux, et soyez juges!

Le ch?ur, parodiant les maximes douteuses d'Euripide et ses moralités parfois ambigu?s, se range du c?té du plus fort, selon son habitude (le ch?ur représente les majorités), et donne son approbation à Bacchus:

C'est le fait d'un homme prudent et sensé, qui a beaucoup navigué, de se porter toujours du c?té du navire qui enfonce le moins, au lieu de rester comme une statue, toujours dans la même posture. Changer d'attitude selon l'intérêt de son bien-être, c'est agir en sage, en vrai Théramène[177].

Bacchus reprend donc, la peau de lion, mais se repent bient?t de sa déloyauté.

Si Hercule jadis satisfit Proserpine, il ne satisfit pas de même deux cabaretières des Enfers, chez lesquelles il avala un jour seize pains, vingt portions de viande bouillie, quantité de gousses d'ail, de salaisons, et un fromage tout frais, qu'il dévora avec le panier! Et puis, quand elles lui demandèrent de payer, il les regarda de travers en poussant un mugissement, et tira son épée comme un furieux. Elles, de frayeur, sautèrent dans la soupente; et lui, s'enfuit, en emportant les nattes.

Mais il ne s'échappera pas aujourd'hui! s'écrient les deux cabaretières en mena?ant l'homme à la peau de lion. Elles appellent à leur secours Cléon et Hyperbolos, les deux fameux démagogues devenus depuis peu habitants des Enfers.

Xanthias triomphe de cette péripétie, et dit en sourdine, entre les diverses apostrophes des cabaretières à Bacchus-Hercule: ?Cela va mal pour quelqu'un.?-?Quelqu'un sera houspillé.? Il excite même les cabaretières à la vengeance.

Elles n'ont pas besoin d'être excitées!

* * * * *

Bacchus voudrait bien ne pas avoir repris la peau de lion et la massue. D'un ton calin et avec de belles protestations d'amitié, il invite Xanthias à les reprendre. Xanthias n'entend pas de cette oreille-là.-C'est la scène de Scapin avec Léandre, quand celui-ci, après l'avoir battu, a de nouveau besoin de lui et essaye de le fléchir. La ressemblance de la situation est frappante: Xanthias d'abord refuse fièrement, comme Scapin, et reste sourd aux prières de son ma?tre; puis, comme Scapin aussi, il se laisse fléchir.

Il était temps! éaque, avec ses estafiers, arrive pour garrotter

Hercule. On se jette sur l'homme à la peau de lion.

Xanthias a beau prendre les dieux à témoins qu'il n'est jamais venu aux Enfers, et que par conséquent il n'y a jamais commis aucune des violences dont on l'accuse: on va lui faire un mauvais parti; Bacchus, qui se croit sauvé, triomphe, et dit à son tour: ?Cela va mal pour quelqu'un!? quand tout à coup Xanthias s'avise d'une idée qui produit une péripétie nouvelle,-une situation comique n'attend pas l'autre,-il s'écrie donc:

Je suis prêt à donner une preuve éclatante de mon innocence! Prenez cet esclave (montrant Bacchus), mettez-le à la question! et, si vous me convainquez d'être coupable, faites-moi périr!

éAQUE.

Quelle question lui ferai-je subir?

XANTHIAS.

Toutes les espèces de questions! Tu peux le lier sur le chevalet, le pendre par les pieds, lui donner les étrivières, l'écorcher, lui tordre les membres, lui verser du vinaigre dans le nez, le charger de briques, tout ce que tu voudras! excepté de le fouetter avec des poireaux ou de l'ail nouveau[178].

éAQUE.

Fort bien; mais, si j'estropie ton esclave, tu me réclameras des dommages-intérêts.

XANTHIAS.

Tu ne me devras rien. Ainsi emmène-le à la torture.

éAQUE.

Ce sera ici même, afin qu'il parle devant toi. (à Bacchus):

Allons, dépose vite ton attirail, et garde-toi de mentir.

DIONYSOS, se redressant.

Je défends qu'on me touche, je suis un immortel. Si tu l'oses, malheur à toi!

éAQUE, à Dionysos.

Que dis-tu?

DIONYSOS.

Je dis que je suis un immortel: Dionysos, fils de Jupiter! (Montrant Xanthias:) C'est lui qui est esclave.

éAQUE, à Xanthias.

Tu l'entends?

XANTHIAS.

Oui. Raison de plus pour le fouetter de verges: s'il est dieu, il ne sentira pas les coups.

DIONYSOS, à Xanthias.

Eh bien! alors, puisque tu es dieu comme moi, tu peux être comme moi fouetté impunément!

XANTHIAS.

C'est juste. (à éaque:) Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier, ou se montrer sensible aux coups, tu peux conclure que celui-là n'est pas un dieu.

éAQUE.

Voilà parler! C'est la justice même. ?a, déshabillez-vous.

XANTHIAS.

Pour que la question soit équitable, comment t'y prendras-tu?

éAQUE.

C'est facile: je vous frapperai l'un après l'autre.

XANTHIAS.

Très-bien.

éAQUE, frappant Xanthias.

Tiens!

XANTHIAS, impassible.

Observe si tu me vois bouger.

éAQUE.

Je t'ai frappé déjà.

XANTHIAS, avec un sourire.

Moi? Point du tout!

éAQUE.

En effet, on ne le dirait pas. (Montrant Dionysos.) à celui-ci maintenant. Vlan! (Il le frappe.)

DIONYSOS, après une pause.

Quand sera-ce donc?

éAQUE.

Mais je t'ai frappé.

DIONYSOS.

Bah? M'as-tu entendu souffler?

éAQUE.

Je n'y comprends rien. Retournons à l'autre. (Il frappe de nouveau

Xanthias.)

XANTHIAS.

Est-ce pour aujourd'hui? (éaque redouble les coups, Xanthias ne peut plus se contenir, et crie): O?e! o?e! o?e!!!

éAQUE.

Que veut dire: O?e, o?e, o?e? Aurais-tu mal?

XANTHIAS, se grattant le front.

Moi? point du tout. C'est que j'essayais de me rappeler à quelle date tombe la fête d'Hercule à Diomée[179].

éAQUE.

Le saint homme!-Revenons à l'autre. (Il frappe de nouveau

Dionysos.)

DIONYSOS.

Ho! ho!

éAQUE.

Qu'y a-t-il?

DIONYSOS.

Rien. Je vois des cavaliers, et je disais: Hop, hop!

Tout cela n'est-il pas très-gai?

C'est à peu près la scène de Bilboquet avec Gringalet et Sosthène, dans la jolie bouffonnerie des Saltimbanques, lorsque ces deux derniers se disputent l'honneur d'être le paillasse de cet homme illustre. Bilboquet, avec l'impartialité d'éaque, distribue alternativement ses coups de pied aux deux candidats.

GRINGALET.

Mais qu'est-ce qu'il sait faire, pour que vous le préfériez?-Sait-il seulement recevoir un coup de pied?

SOSTHèNE.

J'en recevrais aussi bien qu'un autre, sans me flatter.

GRINGALET.

C'est ce qu'il faudrait voir.

BILBOQUET, gravement.

On peut essayer.

GRINGALET.

Je parie qu'il n'en a pas la moindre idée.

SOSTHèNE.

Bah! qui est-ce qui n'a pas idée d'un coup de pied?

BILBOQUET.

La théorie n'est rien sans l'application: je vais appliquer la théorie. à toi, Sosthène!

SOSTHèNE, recevant le coup de pied.

Ho!

GRINGALET, triomphant.

Il a dit: Ho!

BILBOQUET, constatant.

Il a dit: Ho!

SOSTHèNE.

J'ai dit: Ho! parce que vous me l'avez attrapé!

BILBOQUET.

Mais, imbécile, si tu dis tout ce que je t'attrape, tu révolteras la société!... (Concluant.) Messieurs, votre émulation me pla?t, mais elle me fatigue.

éaque, après avoir distribué un grand nombre de coups de pied à Bacchus et à Xanthias, conclut aussi en ces mots:

Par Cérès! je ne puis discerner lequel de vous deux est le dieu. Mais entrez seulement: mon ma?tre et Proserpine, qui sont dieux eux-mêmes, sauront en juger.

DIONYSOS.

C'est bien dit; mais tu aurais d? songer à cela, avant de nous battre!

Cette scène n'est-elle pas d'excellente comédie? Et y a-t-il rien de meilleur que cette série de cinq péripéties, la première quand Bacchus, craignant éaque, passe à Xanthias la peau de lion et la massue; la seconde quand il les lui reprend, pour l'amour des belles danseuses; la troisième quand l'arrivée des deux cabaretières furieuses lui fait regretter d'être redevenu Hercule; la quatrième quand il essaye par ses calineries de faire reprendre ce r?le au pauvre Xanthias; la cinquième lorsque celui-ci propose de mettre son esclave à la question pour savoir la vérité. Et enfin cet assaut de coups distribués à l'un et à l'autre, et chacun d'eux faisant tout son possible pour les recevoir sans sourciller et la bouche en c?ur! Tout cela est parfait.

* * * * *

Une belle parabase (nous parlerons des parabases dans un chapitre à part) sépare les deux moitiés de la pièce. Nous avons parcouru jusqu'ici la première; voici la seconde, qui, dans le dessein d'Aristophane, est la principale, la plus sérieuse.

L'arrivée de Bacchus a mis l'Enfer en émoi,-comme celle des Héros de Romans dans la fantaisie burlesque de Boileau qui porte ce titre. Vous vous rappelez cette description où le sévère Nicolas, après avoir tonné, dans son Art poétique, contre ?le burlesque effronté,? finit par céder au torrent et par y tremper un peu sa perruque:-?Prométhée a son vautour sur le poing, Tantale est ivre comme une soupe, Ixion a violé une furie, et Sisyphe est assis sur son rocher!?

De même, ici, l'Enfer est sens dessus dessous. Ce remue-ménage chez les morts est occasionné par un grand débat qui s'est élevé pour le sceptre de la tragédie. Tous les gueux des Enfers ayant détr?né Eschyle pour mettre Euripide à sa place, le peuple des morts demande à grands cris qu'un jugement dans les formes décide à qui des deux appartient le premier rang.

XANTHIAS.

Mais comment se fait-il que Sophocle n'ait pas aussi revendiqué le tr?ne?

éAQUE.

Lui, point du tout. En arrivant ici, il embrassa Eschyle et lui serra la main; Eschyle voulut lui céder son tr?ne. Pour le moment, Sophocle, simple juge du camp, comme dit Clidémides, veut rester à la seconde place, si Eschyle est vainqueur; mais, si c'est Euripide, il compte lui disputer la palme de son art.

Pluton, qui allait décider entre eux, cède la présidence à Bacchus, juge naturel en ces matières.

XANTHIAS.

Alors la lutte va commencer?

éAQUE.

Dans un instant. C'est ici même que s'engagera ce rude combat. La poésie sera pesée dans la balance.

XANTHIAS.

Quoi! on pèsera la tragédie comme la viande des victimes?

éAQUE.

Oui. On aura des règles, des toises, des coudées, des équerres et des diamètres, pour mesurer les vers. Euripide jure de faire passer à la pierre de touche, un par un, tous les vers de son rival.

XANTHIAS.

Voilà qui ne doit pas plaire à Eschyle!

éAQUE.

Non, certes! La tête baissée, il lance des regards de taureau...

LE CH?UR.

Ah! quels mugissements et quelle colère, lorsqu'il verra son rival babillard aiguiser ses dents aigu?s! Ah! c'est alors qu'il roulera des yeux pleins de fureur!

Quel choc de mots au casque empanaché, à l'ondoyante, aigrette[180], se heurtant contre de misérables hémistiches et des bribes de tragédie[181]! Et comme le rival subtil luttera contre le héros fièrement monté sur ses grands vers!

Hérissant sur son cou son épaisse crinière, le géant froncera ses terribles sourcils, et, arrachant des vers solidement batis comme la charpente d'un navire, les lancera en rugissant!

L'autre, beau diseur à la langue affilée et jalouse, se donnera carrière, ergotant sur les mots, hachant menu la poésie de son adversaire, et cherchant à réduire en poudre l'?uvre de ses puissants poumons.

Il est impossible, je crois, de répandre plus d'imagination sur des détails de critique littéraire, et de faire, sous forme lyrique, une peinture plus vive d'Eschyle et d'Euripide, l'un avec sa grande poésie pleine d'une héro?que emphase, l'autre avec sa manière familière, subtile, pathétique, mais parfois,-c'est du moins le sentiment d'Aristophane,-énervée et énervante.

?Cette lutte, dit Otfried Müller, est un curieux mélange de sérieux et de plaisanterie: elle s'étend à toutes les parties de l'art tragique, au choix des sujets et à l'effet moral, à l'exécution et au caractère du style, aux prologues, aux chants du ch?ur, aux monodies, et touche très-souvent, tout en restant comique, le point essentiel. Toutefois le po?te prend la liberté d'établir par des images hardies, plut?t que par des démonstrations, la manière de voir à laquelle il s'est arrêté[182].?

Il est facile de pressentir, par la seule annonce du combat, qu'Euripide aura le dessous. Et en effet il est fort maltraité dans la lutte. Eschyle cependant n'est pas absolument épargné; mais le dessein d'Aristophane est clair, c'est à Euripide qu'il en veut. Seulement, comme un panégyrique messiérait en face d'une satire, il mêle à son éloge d'Eschyle une légère teinte de parodie, pour mieux faire ressortir sa critique d'Euripide: l'un sert à l'autre de repoussoir, ou, si l'on aime mieux, de contre-poids. Cette balance est plus favorable à la comédie, l'antithèse est plus dramatique. C'est une des raisons par lesquelles il laisse Sophocle dans le demi-jour, en le voilant d'un éloge rapide, pour le dérober au débat. Ce n'est pas seulement qu'il l'admire au point de n'oser même l'effleurer: son admiration pour Eschyle, au fond, n'est pas moins vive, on le sent bien; et cependant il le parodie légèrement. Non: c'est que le parallèle et la discussion plaisante sont plus commodes entre les deux extrêmes. Peut-être aussi que la critique a moins de prise sur un poète tel que Sophocle, dont les qualités sont plus égales et mieux en équilibre. Mais il sait bien comment attaquer Euripide.

La tragédie d'Euripide, selon lui, est immorale quant au fond, et décousue quant à la forme.

Elle est immorale, parce qu'il n'est pas permis d'exciter la pitié par tous les moyens, ni de l'exciter sans mesure; d'étaler les misères du corps aussi souvent que les douleurs de l'ame; de chercher toujours, dans la peinture de la passion, l'expression familière et pénétrante, qui remue, qui trouble, qui séduit les ames sans les élever, qui au contraire les amollit et les énerve, et qui devient contagieuse à force de réalité; d'analyser curieusement des nouveautés basses ou périlleuses, et quelquefois des monstres, sans dédaigner même les procédés matériels, l'appareil des souffrances physiques et des lambeaux souillés, pour émouvoir à tout prix.

Elle est décousue, parce que po?te impétueux, grand improvisateur, bel esprit et sceptique, dialecticien et philosophe, chercheur, discuteur, osé, téméraire, le génie d'Euripide est plein de hasard et d'inégalité. Ses compositions, éblouissantes d'éclairs, sont abandonnées et flottantes; ses plans, plus négligés qu'il n'est permis même à un Grec: et, quand il a traité les scènes à effet, il laisse à son collaborateur le soin d'achever ce qui l'ennuie.

Subissant l'influence de la révolution intellectuelle, morale et sociale qui commen?ait alors, et lui-même à son tour y travaillant, la poussant, la soufflant partout, mêlant à ce pathétique trop vif et trop énervant des prédications hardies et toutes les saillies turbulentes de l'esprit nouveau, ses ?uvres manquent de calme et de sérénité: on y remarque déjà le trouble, l'agitation, le tapage des ?uvres modernes. L'ordre intime, qu'une conception lente et désintéressée peut seule produire, y fait défaut le plus souvent. Elles ont plus de variété que d'unité; plus d'intentions philosophiques que de conviction dramatique.

Aristophane n'a donc pas tort absolument, quoique son parti pris soit de mettre en lumière et même d'exagérer les défauts d'Euripide. Et, dès Euripide en effet, bien qu'il ait été surnommé le plus tragique des po?tes, la tragédie avait décliné.

Elle avait décliné comme tragédie, par cela même qu'elle avait grandi comme prédication; elle avait décliné en tant qu'?uvre religieuse, par cela même qu'elle avait grandi en tant qu'?uvre philosophique et, comme on dirait aujourd'hui, révolutionnaire.

Le po?te comique prend donc Eschyle et Euripide comme les deux types opposés.

Avec une foule de citations et de parodiés, dans un long débat qui occupe toute la seconde moitié de la pièce et qui dure près de sept cents vers (la pièce entière en a quinze cent trente-trois), il fait tour à tour un pastiche du style de l'un et de l'autre tragique.

C'est de cette manière indirecte qu'il critique aussi dans Eschyle quelques artifices de composition: par exemple, les personnages longtemps silencieux qu'il met dans ses tragédies, pour étonner le spectateur; ou quelques excès de style, tels que ses métaphores extraordinaires, chevauchant parfois les unes sur les autres. Mais, encore une fois, on sent, à travers ces critiques et ces moqueries légères, qu'il l'admire, qu'il l'estime, qu'il l'aime, pour son patriotisme, pour son souffle héro?que, pour son esprit profondément moral et religieux.

ESCHYLE.

Mon c?ur bouillonne d'indignation, d'avoir à disputer contre un tel adversaire! Mais je ne veux pas qu'il me croye désarmé. Réponds-moi donc, qu'admire-t-on dans un po?te?

EURIPIDE.

Les habiles conseils qui rendent les concitoyens meilleurs.

ESCHYLE.

Eh bien! si, au contraire, tu les as pervertis, et si de généreux, tu les as rendus laches, quel traitement crois-tu mériter?

DIONYSOS.

La mort; je réponds pour lui.

ESCHYLE.

Vois donc quels hommes grands et braves je lui avais laissés: ils ne fuyaient pas les charges publiques; ce n'étaient pas, comme aujourd'hui, des fainéants, des fourbes, des charlatans; ils ne respiraient que lances, javelots, casques empanachés, cuirasses, jambards! C'étaient des corps hauts de quatre coudées, des ames doublées de sept peaux de taureau!

EURIPIDE.

Gare à moi! il va m'écraser sous son avalanche d'armures.

DIONYSOS, à Eschyle.

Par quel moyen les avais-tu rendus si braves et si généreux?

Dis-le, Eschyle, mais contiens ta colère.

ESCHYLE.

C'est avec une tragédie toute pleine de l'esprit de Mars[183].

DIONYSOS.

Laquelle?

ESCHYLE.

Les sept Chefs devant Thèbes: tous les spectateurs en sortaient avec la fureur de la guerre... Je donnai ensuite les Perses, où j'inspirai à mes concitoyens l'envie de vaincre toujours leurs ennemis; c'était là encore une ?uvre excellente... Voilà les sujets que doivent traiter les po?tes. Vois, combien, dès le commencement, les po?tes aux nobles pensées ont été utiles: Orphée nous a enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musée, la guérison des maladies et les oracles; Hésiode les travaux de la terre, les jours où l'on doit labourer et moissonner. Et le divin Homère! d'où lui vient tant d'honneur et tant de gloire? n'est-ce pas d'avoir peint la guerre, les combats, les vertus des héros?... Le po?te doit jeter un voile sur le vice, loin de le mettre en lumière sur la scène. Le ma?tre instruit l'enfance, et le po?te l'age m?r. Nous né devons rien dire que d'utile... J'avais tout élevé, tu as tout dégradé... C'est toi qui as répandu le go?t du bavardage et des arguties; c'est toi qui as fait déserter les palestres et corrompu les jeunes gens...

Tels sont, par la bouche d'Eschyle, les reproches sévères d'Aristophane à Euripide; telle est cette haute et noble doctrine: l'art doit être éducateur; il ne doit rien exprimer qui puisse altérer dans l'ame des hommes l'idée du beau et du bien; il doit, au contraire, nourrir et fortifier cette idée. Le po?te ne doit rien dire que d'utile: cela ne signifie pas qu'il doit disserter ou prêcher, mettre en dialogue dans ses pièces soit un journal des connaissances utiles, soit un catéchisme philosophique ou religieux; cela signifie qu'il doit toujours se proposer cet idéal: le bien par le beau.

Qu'on ne s'y trompe point: l'art utile? ce n'est pas l'art utilitaire. L'utilité et la moralité de l'art consistent à élever les ames par l'admiration du beau, à les désintéresser de la matière par le go?t des plaisirs de l'ame et des voluptés de l'esprit.

?Quand une lecture, dit La Bruyère, vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage: il est bon, et fait de main d'ouvrier.?

Le reste de la pièce est en citations alternées et en critiques de détail, quelquefois superficielles, dans l'intérêt de la comédie et du rire.

Pendant que les deux po?tes chantent et déclament tour à tour, Bacchus fait le r?le du gracioso, et commente ridiculement les répliques de l'un et de l'autre.

Par un refrain, a perdu sa fiole, qu'Eschyle ajoute à tous les vers récités par Euripide, il critique la versification lache et décousue de son adversaire, et son amour des détails réalistes. Euripide, de son c?té, par un autre refrain, qui est une onomatopée ronflante, sans aucune signification, phlattothratto, phlattothratto, tourne en ridicule le style pompeux d'Eschyle et le fracas de ses grands mots.

Ici comme dans les Fêtes de Cérès, les critiques de style sont parfois d'une finesse qui étonne, eu égard au public immense devant lequel le po?te les présentait: elles portent jusque sur les métaphores. Cela suppose que ce public, si nombreux qu'il f?t, était jugé capable, en général, d'apprécier ces délicatesses. Le po?te, au surplus, semble l'y préparer, dans les Grenouilles, par une précaution oratoire; le ch?ur dit aux deux concurrents: ?Tous les moyens que vous avez à faire valoir, vieux ou neufs, exposez-les, déployez-les hardiment; hasardez quelques arguments subtils et ingénieux. Si vous craignez que les spectateurs, par ignorance, n'entendent pas toutes vos finesses, rassurez-vous: il n'en est plus ainsi, ils ont tous fait la guerre[184]; chacun a son livre et se forme à la sagesse. Ils ont, d'ailleurs, de l'esprit naturel, et il est aujourd'hui plus aiguisé que jamais. Soyez donc sans crainte, déployez tout votre talent, vous êtes devant des spectateurs éclairés.?

Ainsi que l'avait dit éaque, on prend une balance pour peser, un à un, les vers des deux adversaires, et voici ce qui arrive: c'est toujours le vers d'Eschyle qui l'emporte; c'est toujours le plateau d'Euripide qui remonte.-à la fin, Eschyle s'écrie avec orgueil: ?Qu'il mette dans la balance, non plus un de ses vers, mais toutes ses pièces, et lui-même, et ses enfants, et sa femme, et Céphisophon! à tout cela j'opposerai deux de mes vers!?

Euripide est vaincu, quoique Bacchus hésite à se prononcer. Bacchus, c'est le public athénien, qui aime les deux po?tes pour des raisons diverses, qui va de l'un à l'autre, et qui, en fin de compte, les préfère tous les deux: ce qui est probablement, dans l'idée d'Aristophane, une critique de ce public.

Cependant Bacchus finit par choisir Eschyle, qui s'en retourne avec lui sur la terre, et laisse, pendant son absence, le sceptre tragique à Sophocle. Euripide est donc détr?né. Il reproche à Dionysos d'avoir trompé son espérance; Dionysos renvoie au po?te subtil une de ses propres maximes. ?La langue a juré, mais non pas l'ame!? avait dit Hippolyte. ?La langue a juré, mais... je choisis Eschyle!? répond Dionysos. Euripide est puni par où il a péché: par les maximes ambigu?s.

Eschyle part avec Bacchus. Pluton lui donne ses commissions, qui sont une série d'épigrammes à l'adresse des Athéniens.

* * * * *

En résumé, si sévère que soit le jugement d'Aristophane, voulez-vous le comprendre, sinon l'admettre? Comparez seulement l'électre d'Euripide aux Choéphores d'Eschyle et à l'électre de Sophocle; ou bien l'Oreste d'Euripide aux Euménides d'Eschyle; ou bien les Phéniciennes aux Sept Chefs devant Thèbes. Tout ce début et la sentence qui le termine s'éclaireront d'une vive lumière[185].

Mais il faut dire, d'autre part, qu'avant l'époque d'Euripide, le génie athénien, même dans Eschyle, était demeuré étroit et clo?tré: il avait en élévation ce qui lui manquait en étendue, comme les vieilles villes enserrées de remparts. à l'époque philosophique d'Euripide, le génie grec rompt ses barrières et s'éparpille dans un champ moral bien plus vaste; il s'élance dans toutes les directions avec une généreuse audace; il entreprend sur tous les points les défrichements et les conquêtes. Si Euripide est moins parfait comme po?te dramatique, c'est parce que, comme philosophe, son élan est illimité. Il a déjà l'esprit moderne.

C'est surtout dans ses r?les de femmes que cette vérité éclate. à ce peuple jusqu'alors brutal, tenant ses femmes sous clef avec les provisions, Euripide ose montrer des types nombreux et variés de ce que sera la femme un jour, libre du gynécée, l'égale de l'homme, ayant tout comme lui une ame et un esprit, une volonté passionnée et capable de dévouement. Quel scandale pour les vieux Chrysales athéniens! Mais, à nos yeux, quelle gloire pour Euripide! à peine Sophocle, dans Antigone, l'avait-il, sur ce point, devancé ou suivi. C'est là, certes, un des traits les plus frappants de la conversion du génie grec à cette époque, et Euripide para?t être un des précurseurs inspirés à qui l'humanité, antérieurement à tout christianisme, en est redevable.

Donc, quoi qu'en dise Aristophane, Euripide est grand, et très-grand; mais c'est par cette grandeur même qu'il brise le moule sacré de l'antique tragédie: Aristophane a raison de le trouver téméraire comme les théologiens d'Espagne avaient raison, à leur point de vue, de trouver Christophe Colomb hérétique et impie.

Il a tort, en tout cas, de faire à Euripide un reproche personnel d'une tendance générale qui s'était emparée irrésistiblement de l'esprit de toute cette époque.

En un mot, les Grenouilles sont une satire des innovations dramatiques d'Euripide, comme les Nuées sont une satire des innovations philosophiques de Socrate et des sophistes. Dans l'esprit d'Aristophane, Socrate et Euripide sont liés l'un à l'autre, comme également coupables envers les anciennes idées, l'ancienne éducation et l'ancienne religion.

Le po?te de l'ancien régime en toutes choses, n'a garde de terminer cette comédie des Grenouilles sans rappeler le héros des Nuées pour lui lancer un dernier trait:

?Que ce jugement vous apprenne à ne pas rester près de Socrate à discourir.?

Par là le dessein d'Aristophane est bien marqué.-On a vu qu'il ne manque pas de rappeler aussi Cléon. Cléon, Socrate et Euripide sont les trois haines d'Aristophane: il suit ses haines au-delà même de la mort.

Il n'y a donc rien de plus obstiné, de plus sérieux, ni de plus ardent, que les convictions de ce po?te comique sous son apparente folie.

* * * * *

Mais quoi? Aristophane, qui accuse Euripide d'impiété et d'irréligion, ne para?t-il donc pas lui-même quelque peu irréligieux et impie par la liberté irrévérencieuse avec laquelle, dans cette pièce par exemple, il représente certaines divinités? Ces croyances qu'ébranlaient Euripide et Socrate, n'y porte-t-il donc pas lui-même atteinte, lorsqu'il dit, par exemple, avec Plutus, dans la comédie de ce nom, que sans lui, Plutus, les dieux de l'Olympe perdraient leurs prêtres et leurs autels? Et, dans la pièce des Grenouilles, que nous venons d'étudier et dont la représentation avait lieu aux fêtes mêmes de Bacchus, sous quel aspect nous montre-t-il ce dieu? C'est grotesquement travesti, et faisant assaut de fanfaronnade, de poltronnerie et d'obscénité avec un esclave. Et, dans la dernière comédie qui nous reste à parcourir, n'allons-nous pas voir les Oiseaux disputant au ma?tre des dieux les offrandes et l'encens des hommes; et leur pouvoir, par conséquent, balan?ant celui de Jupiter même? N'y trouve-t-on pas un Mercure affamé, aussi sensuel que cet Hercule dont la galante Proserpine a conservé un si doux souvenir? Peut-on penser, après cela, qu'Aristophane soit le défenseur sérieux de l'Olympe et des fables mythologiques? Est-ce vraiment un Joseph de Maistre, ou n'est-ce qu'un Louis Veuillot? Ceci demande explication.

Premièrement, la liberté gaillarde de l'ancienne comédie admettait bien des choses. Cratinos, dans sa comédie d'Ulysse, n'avait-il pas osé parodier le sage et courageux héros de l'Odyssée, et par conséquent, du même coup, Homère, le po?te national, le dieu de la poésie hellénique? C'était pis que Boileau parodiant Corneille.

Mais Homère lui-même, devan?ant les licences de la comédie, n'avait-il pas montré, dans l'Iliade, un Vulcain boiteux, dont la marche gauche fait rire les autres dieux ?d'un rire inextinguible?, et, dans l'Odyssée, le même Vulcain leur donnant le spectacle drolatique de Mars et de Vénus pris au filet, comme des oiseaux, pendant leur galant rendez-vous?

C'est que, dans tous les siècles et sous tous les cultes, la liberté humaine, de temps à autre, reprend ses droits et se revanche du respect auquel, le reste du temps, elle se laisse assujettir.

Ces irrévérences intermittentes ne sont pas inconciliables avec la foi la plus sincère. Au moyen age, par exemple, ne voit-on pas, dans les églises mêmes, des fêtes d'une extrême licence, la Fête des Fous, la Fête de l'Ane, parodier les cérémonies du culte et les mystères? Et ce nom même de mystères, par suite des représentations demi-sérieuses, demi-grotesques qui les interprétaient à la foule ignorante, ne devint-il pas synonyme de ?comédies?? Bien des figures grotesques, bien des scènes grossières ou obscènes, se voient encore, sculptées en pierre, sur les vieilles cathédrales gothiques[186].

Ce qui était admis au moyen age dans l'art chrétien, l'avait été à plus forte raison dans la poésie hellénique, au milieu des Dionysies. Aristophane, sans doute, s'imaginait et le peuple croyait avec lui que les dieux entendaient raillerie pour le moins aussi bien que les hommes. Ils étaient de la fête. On représente quelquefois Jupiter riant des couplets qu'on fait contre lui[187]. Bacchus surtout ne devait-il pas se résigner à être barbouillé de lie par ceux qu'il avait enivrés? Les gausseurs les plus audacieux étaient ses plus fidèles adorateurs.

Mais manquer de respect aux dieux semblait un privilége des po?tes comiques, un privilége qu'Euripide, po?te tragique, ne devait pas usurper.-Et quant à Socrate, philosophe, le cas était plus grave encore: la dialectique, même quand elle se joue dans les détours des dialogues et des légendes, ne plaisante pas au fond; on le sentait: on jugeait sérieusement ses attaques sérieuses. Les po?tes ne concluaient pas, les philosophes concluaient plus ou moins: ce sont les conclusions qui donnent prise. Et, ?il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel et bien l'inquisition. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi; le saint-office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les accusations d'impiété. Les accusations de cette sorte étaient fort nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques, tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus légères aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères, les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation des mystères, étaient des crimes entra?nant la mort. Les dieux qu'Aristophane bafouait sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de Mélos, Prodicos de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie, Euripide, furent plus ou moins sérieusement inquiétés[188].?

Ce qui était interdit aux philosophes et aux po?tes tragiques, le po?te comique se le permettait, et l'inquisition le laissait faire, parce qu'il lui venait en aide d'autre part.

Et puis la religion antique, comme la religion moderne, avait des nuances très-diverses.

Rollin, quoique avec une préoccupation évidemment chrétienne, explique assez bien ce point: ?On ne sait, dit-il, pourquoi les Athéniens sont si impies au théatre et si religieux dans l'Aréopage, et pourquoi les mêmes spectateurs couronnent dans le po?te des bouffonneries si injurieuses aux dieux, pendant qu'ils punissent de mort le philosophe qui en avait parlé avec beaucoup plus de retenue. C'est qu'Aristophane, en représentant sur le théatre les dieux avec des caractères et des défauts qui excitaient la risée, ne faisait qu'en copier les traits d'après la théologie publique: il ne leur imputait rien de nouveau et de son invention, rien qui ne f?t conforme aux opinions populaires et communes; il en parlait comme tout le monde en pensait, et le spectateur le plus scrupuleux n'y apercevait rien d'irréligieux qui le scandalisat, et ne soup?onnait point le po?te du dessein sacrilége de vouloir jouer les dieux. Au contraire, Socrate, combattant sérieusement la religion même de l'état, paraissait un impie déclaré[189].?

Benjamin Constant, à son tour, dit avec justesse: ?La tragédie grecque avait pris son origine dans la partie sérieuse de la religion; la comédie dut sa naissance à la partie grotesque du culte... La gaieté, dans les religions sacerdotales, a souvent représenté le mauvais principe.?-C'est ainsi que le diable, au moyen age, fait tour à tour rire et trembler les populations na?ves, jusqu'à ce qu'il arrive enfin à n'être plus, comme aujourd'hui, qu'un personnage de théatre.

Il ne faut pas voir dans les plaisanteries d'Aristophane sur les dieux, plus de hardiesse et d'irrévérence qu'elles n'en contiennent réellement. D'ailleurs, à c?té de ces plaisanteries, il pla?ait l'éloge de leur justice, et leur rendait hommage en des vers admirables. (Voir le Plutus et les Nuées).

De plus, s'il met les dieux en scène, ce n'est pas au hasard et sans discernement: il respecte toujours Cérès et Minerve, les deux déesses protectrices d'Athènes; il respecte généralement Jupiter, Neptune et Pluton, qui tiennent le ciel, la mer et la terre. à qui réserve-t-il ses traits, d'ailleurs innocents et inoffensifs? C'est à Mercure Mange-tout-cru, dieu des marchands et des voleurs; c'est à Hercule, le dieu de la force brutale, qui par son appétit insatiable, affama le vaisseau des Argonautes; à Hercule, le Gargantua de Béotie, qu'un drame d'Euripide, le Sylée, représentait vendu comme esclave, et occupé, au lieu de fa?onner les vignes de son ma?tre, à les déraciner, et à en former un grand feu, sur lequel il faisait cuire d'énormes pains et un taureau tout entier; puis, à forcer le cellier, à défoncer les tonneaux, et à arracher les portes de la maison pour se faire une table proportionnée à ce festin; enfin, c'est à Bacchus, dieu de l'ivresse, qu'on se représentait entouré de Satyres et couvert d'une peau de bouc: s'il pla?t au po?te comique de mettre à la place une peau de lion, le dieu pourrait-il se facher?

Le peuple riait aussi de ces plaisanteries, et n'en croyait pas moins à ses divinités. Il laissait bafouer Mercure sur la scène; mais il ne souffrait pas qu'on mutilat les Hermès sur les places publiques. Il s'amusait de la parodie des sacrifices dans les comédies; mais il s'indignait si quelqu'un devant sa maison n'accomplissait pas avec assez de respect les cérémonies sacrées.

C'était surtout après quelque événement grave, tel que celui de la mutilation des Hermès, ou après quelque grand désastre, tel que celui de l'expédition de Sicile, qui fut la campagne de Russie d'Athènes, comme ?gos-Potamos en fut le Waterloo, que tout à coup le peuple Athénien se sentait pris en quelque sorte d'accès de religiosité extraordinaire; sa légèreté habituelle faisait place, pour un moment, à une sorte de dévotion analogue à celle des Anglais ou des Américains alors que le chef de l'état ordonne pour toute la nation un jour d'humiliation et de prière. Mais ces grandes crises de religiosité n'étaient guère dans le tempérament naturel d'Athènes.

Habituellement, on s'égayait sur le compte de certaines divinités, sans que cela tirat à conséquence. C'est à peu près ainsi qu'à Londres le prétendu grand juge baron Nicholson, un plaisant très-renommé, tient ses séances tous les soirs au cider cellar (cellier de cidre) et fait la charge des vrais juges, choisissant toujours des causes scandaleuses pour sujet de ses grotesques réquisitoires. Et dans quel pays le respect des lois est-il porté plus haut qu'en Angleterre? Le grand juge Nicholson, cependant, fait pouffer de rire toute la cité. Cette liberté britannique explique la liberté athénienne. Se moquer des choses respectées est un des attributs de la liberté.

Et puis encore, on semblait croire qu'il y avait des dieux qui avaient de l'esprit, et d'autres qui n'en avaient pas. Les dieux qui avaient de l'esprit, apparemment entendaient raillerie. Ceux qui n'en avaient pas, on pouvait donc en rire et s'amuser à leurs dépens. Voilà peut-être sur quel principe, tacitement admis entre le po?te et le peuple, certaines divinités faisaient souvent les frais de la gaieté publique.

Les Athéniens, hors du théatre, ne vénéraient pas moins ces divinités, mais en les considérant sous d'autres aspects. Littérairement même, selon les divers genres poétiques, il y avait divers points de vue sous lesquels on envisageait tel ou tel dieu. Pour le personnage d'Hercule, par exemple, la tragédie d'Euripide intitulée Alceste nous présente, pour ainsi dire, le confluent indécis où le grandiose se mêle avec le bouffon dans ce dieu tragi-comique: il y para?t d'abord un peu burlesque (Voltaire n'a voulu voir que cet aspect); mais ensuite il y repara?t sublime.

Le grossissement de toutes les proportions était la condition, même matérielle, du théatre grec: or le grossissement mène à deux choses: au grand, ou au grotesque. Voilà pourquoi certaines imaginations exceptionnelles, puissantes plut?t que fines, qui sont avant tout des verres grossissants, excellent et se plaisent presque indifféremment à l'un ou à l'autre, et ne voudraient pour rien au monde que l'un des deux f?t retranché de la littérature et de l'art.

Ajoutons que le rire et le burlesque sont, pour le commun de l'humanité, une réaction nécessaire contre le noble et le grandiose, une détente, un soulagement. Même pour la plupart des esprits, c'est une balance nécessaire: il faut le ridicule à c?té du sublime. Aussi le burlesque et le grotesque, quoique les noms en soient modernes, ont-ils existé de tout temps: Victor Hugo l'a démontré une fois pour toutes dans l'éloquente Préface de Cromwell.

Même avec les divinités sérieuses, les Athéniens en usaient quelquefois un peu familièrement, comme entre gens d'esprit s?rs de s'entendre. Après avoir bien ri à leurs dépens, ils ne hantaient pas moins les temples et ne respectaient pas moins les mystères.

Non-seulement les dieux étaient faits à l'image de l'homme, mais souvent à l'image de l'homme dégradé, dont on leur prêtait la laideur physique et morale. Au siècle brillant de Périclès, siècle de l'art et de la beauté, pendant que Phidias exposait aux yeux des peuples son Jupiter majestueux comme le Ζε?? homérique, quelques artistes représentaient ce même Jupiter et les autres dieux sous des traits comiques et bouffons. Parmi les restes de la statuaire antique qui sont parvenus jusqu'à nous, il y a un vase où l'on voit sculptés, sous la figure de masques grotesques, Jupiter et Mercure prêts à monter chez Alcmène par une échelle. Ctésiloque, élève d'Apelles, se rendit célèbre par une peinture burlesque qui représentait Jupiter accouchant de Bacchus, ayant une m?tre en tête et criant comme une femme, au milieu des déesses qui font l'office d'accoucheuses. Ainsi Jupiter même, à dater de ce temps, ne fut pas épargné.

La comédie dorienne de Mégare et de Sicile avait précédé dans ces voies la comédie athénienne. épicharme, de Cos, avant Aristophane, ne s'était pas fait faute de travestir les dieux. ?Jupiter, dans les Noces d'Hebé, devient un Gargantua gourmand, obèse, farceur; les Muses sont transformées en poissardes; Minerve en musicienne de carrefour, qui de sa fl?te fait danser à Castor et Pollux quelque pyrrhique obscène; Vulcain avec son bonnet pointu et son habit bigarré, est le bouffon, l'arlequin de la troupe; Hercule en est le Gilles, avec sa gloutonnerie bestiale. Tout Homère, tout Hésiode, avec leurs plus gracieuses ou leurs plus vénérées traditions, y passeront pareillement, défigurés en charges bouffonnes. La comédie moqueuse d'épicharme vient tomber au milieu de la mythologie en désarroi, comme le Don Quixotte de Cervantes à travers les romans de chevalerie[190].?

Rhinton, de Tarente, dans ses hilaro-tragédies, ne respecte pas mieux les dieux. Et Plaute, qui suivit les errements de ce po?te, fut accusé, à propos de l'Amphitryon, d'avoir compromis leur majesté par une action comique où se jouaient des scènes bouffonnes et triviales.

Mais, comme dit Arnobe, ?si Jupiter est en colère, pour le remettre en belle humeur, on n'a qu'à lui jouer l'Amphitryon de Plaute.? Ponit animos Jupiter, si AMPHITRYO fuerit actus pronuntiatusque Plautinus.

à Rome, sous l'empire, dans les mines de Lentulus et d'Hostilius, Diane était fouettée sur la scène; on lisait un testament burlesque de défunt Jupiter.

Boufflers écrit quelque part à sa mère: ?Annoncez au roi une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus besoin d'être divertis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.?-Eh bien! c'est ainsi qu'Eupolis, Cratinos et Aristophane, en rendant les leurs à Bacchus, trouvaient à propos, tout dieu qu'il était, d'y mêler quelques bonnes irrévérences, afin de le mieux divertir et de le mieux fêter. Le po?te comique, dans les dionysies, avait le droit de tout dire aux dieux et au peuple, comme dans les Saturnales romaines l'esclave avait la permission de railler son ma?tre et de s'amuser à ses dépens, ou comme l'Arétin était admis à correspondre avec le pape Paul III pour le réjouir, une fois le mois, de ses contes licencieux et de ses saillies priapesques.

Le sévère Boileau, dédaigneux du bouffon, ?et laissant la province admirer le Typhon,? y e?t-il aussi renvoyé les bouffonneries d'Aristophane? Je ne sais; mais les parodies du po?te attique sur les dieux et sur leur ménage, soit dans les Grenouilles, soit dans les Oiseaux, ne diffèrent pas toujours sensiblement, si ce n'est par le style, des inventions burlesques de Scarron, sur cette même mythologie.

M. Disra?li a rouvert cette veine. Ce membre du Parlement d'Angleterre a publié deux compositions de ce genre, qui ne laissent pas d'être amusantes, quoique les traits en soient quelquefois un peu gros. L'une a pour titre: Ixion aux Enfers; l'autre, le Mariage de Proserpine.

Chez nous, récemment, Orphée aux Enfers et la Belle Hélène, ces pochades burlesques, ont fait courir, chacun pendant près d'une année, Paris et les départements.

Le burlesque, qu'on le veuille ou non, aura toujours sa place et son emploi. On peut faire un meilleur usage de l'esprit; mais celui-là sera toujours très-populaire. Et il en a toujours été ainsi, dès l'antiquité même, qu'on se figure à tort si farouche et si renfrognée. Nous venons d'en citer d'assez nombreux exemples. On en trouverait d'autres encore dans l'Histoire de la caricature antique, de Champfleury, et dans l'Histoire des Marionnettes, de Charles Maguin, où Maccus, l'ancêtre de Pulcinelle, montre à quel point les peuples les plus épris du beau étaient amoureux aussi du grotesque. M. Feuillet de Conches, dans la Vie de Léopold Robert, fait mention des joutes qui se livrent encore aujourd'hui près du mausolée d'Auguste, entre des bossus et des veaux, comme si pour ces peuples artistes le bossu n'était point un homme; et il ajoute: ?Cette parodie des combats antiques et des héro?ques combats de taureaux où se plaisent les Espagnols, montre combien le populaire de Rome affectionne le grotesque, comme pour se délasser du beau dont il est entouré. Il faut être un bossu vérifié, pour être admis dans l'arène. Les veaux sont de pauvres bêtes efflanquées auxquels les cornes commencent à poindre. Excités par les bossus, par les cris des spectateurs, par des pointes acérées, ils entrent en fureur, et portent à la fin de vigoureux coups. J'ai vu un des malheureux bossus, qui en avait été blessé et mis hors de combat, essayer de sortir de l'arène. La populace l'empêcha de sortir, et criait au veau: Tue, tue! afin d'en avoir pour son argent.?

Bref, pour le public athénien, ces trois dieux au moins, Mercure, Hercule et Bacchus, malgré le culte religieux qu'on leur rendait, étaient devenus peu à peu, à certains égards, des personnages bouffons. C'était une inconséquence sans doute; mais l'humanité vit d'inconséquences, étant elle-même composée et entourée d'antinomies qui paraissent inconciliables et insolubles.

Et puis, le style recouvrant tout cela, y mettait une sorte de poésie et une manière d'innocence. Le burlesque tout seul, sans génie littéraire, sans art, est digne de mépris; mais le style fait tout passer.

Pour en finir avec cette comédie des Grenouilles, n'est-ce pas par une inconséquence semblable que les Athéniens laissèrent représenter, cette satire contre un po?te illustre qu'ils admiraient passionnément, et dont ils déploraient la mort récente? Ils ne se contentèrent point de la laisser représenter, ils l'applaudirent: les juges décernèrent à Aristophane le premier prix, et les Grenouilles eurent cet honneur d'être représentées une seconde fois aux autres fêtes de Bacchus.

Les observations que nous venons de faire s'appliquent également à la comédie qui a pour titre: les Oiseaux.

LES OISEAUX.

Voilà la pièce de fantaisie par excellence. Jamais l'imagination d'Aristophane ne fut plus charmante, plus légère que dans les Oiseaux. Et jamais Athènes aussi ne f?t plus brillante qu'à l'époque où il les donna.

?Cette époque, comme le remarque Otfried Müller, ne peut être comparée pour l'étendue, l'éclat de la puissance et de la souveraineté, qu'avec les temps de 456, avant la destruction de son armée en égypte. Athènes venait, par la paix très-favorable de Nicias, de fortifier sa domination sur la mer et les c?tes de l'Asie Mineure et de la Thrace, d'ébranler le Péloponnèse jusque dans son sein par une politique habile, de porter ses revenus au plus haut point qu'ils aient jamais atteint; enfin, à l'expédition de Sicile, entreprise sous des auspices si heureux, s'attachait l'espoir d'étendre encore l'empire maritime et colonial d'Athènes, sur les parties occidentales de la Méditerranée. Grace à Thucydide, nous connaissons la disposition des esprits à Athènes dans ce moment: le peuple se laissait éblouir par les brillants chateaux en Espagne de ses démagogues et devins; rien désormais ne semblait impossible à atteindre; tout le monde s'abandonnait à une véritable ivresse d'espérances exagérées. Alcibiade, avec sa légèreté, son outrecuidance, et cette union merveilleuse d'intelligence pénétrante et calculatrice et d'imagination hardie et illimitée, était le héros du temps. Même lorsque le malheureux procès des Hermocopides l'eut fait dispara?tre d'au milieu des Athéniens, l'esprit qu'il avait excité et entretenu vécut longtemps encore[191].?

Parcourons cette brillante comédie.

Deux citoyens, Peisthétairos et évelpide, Celui qui aime à en faire accroire aux amis et Celui qui espère toujours, excédés de la vie agitée et bruyante que l'on mène à Athènes,-ainsi qu'Umbritius de celle qu'on mène à Rome, et Damon de celle qu'on mène à Paris, dans les satires de Juvénal et de Boileau,-ont pris la résolution d'aller vivre parmi les oiseaux. Des ailes! des ailes! fuyons, fuyons cette ville tumultueuse et criarde!

L'un, avec un geai ou un choucas, l'autre avec une corneille pour guides ou peut-être pour montures, les voilà partis: c'est ainsi que s'ouvre la pièce.-Le théatre représente un paysage de rochers et de forêts.

?Les cigales ne chantent qu'un mois ou deux, perchées sur les buissons; mais les Athéniens crient toute l'année, perchés sur les procès!? C'est à n'y pas tenir!

Ils s'en vont donc bien loin de cette ville chicanière, toute de juges et de plaideurs, dont nous avons vu la satire développée dans les Guêpes.

Ayant ou? dire que la huppe, l'hirondelle, le rossignol, et beaucoup d'autres, ont jadis appartenu au genre humain, ils espèrent que le souvenir de leur ancienne condition les déterminera à accueillir favorablement des transfuges de la race humaine.

Ils cherchent d'abord la huppe.-La huppe dans l'imagination des Grecs, était un oiseau mystérieux,-de même que dans les poésies orientales, où elle voyage et converse avec Salomon, comme Solon avec Crésus.

Ils finissent, grace à leurs guides, par découvrir la demeure de la huppe, et ils frappent à la porte de son nid. Le roitelet, serviteur de la huppe, vient leur ouvrir, comme Céphisophon à Dicéopolis dans les Acharnéens, comme le disciple de Socrate à Strepsiade dans les Nuées:-Aristophane a ses procédés, auxquels ils reste fidèle, parce qu'ils sont bons, et parce qu'ils tiennent en partie à la construction même et aux conditions matérielles de la scène antique.

LE ROITELET.

Qui va là? Qui appelle mon ma?tre

éVELPIDE, effrayé.

Apollon sauveur! quelle largeur de bec!

LE ROITELET, effrayé aussi.

Malheur à nous! Deux oiseleurs!

éVELPIDE.

Mais nous ne sommes pas des hommes!

LE ROITELET.

Qu'êtes-vous donc?

éVELPIDE.

Moi, je suis le Peureux, oiseau d'Afrique.

LE ROITELET.

Allons donc!

éVELPIDE.

Regarde plut?t ce qui tombe derrière moi!

LE ROITELET.

Et cet autre? quel oiseau est-ce? (à Peisthétairos:) Parleras-tu?

PEISTHéTAIROS.

Moi, je suis l'Embrenné, du pays des Faisans...

C'est par ces grosses bouffonneries que le po?te s'empare tout d'abord de la partie la plus nombreuse et la moins délicate de son public.

En écartant les jambes dans leur frayeur à la vue de ce large bec d'un roitelet de fantaisie, Peisthétairos et évelpide laissent échapper, avec le reste, leurs montures, la corneille et le choucas, qui disparaissent, sans doute pour se disposer à figurer de nouveau dans d'autres r?les de la même pièce, en changeant quelques accessoires.

La huppe survient, avec un bec encore plus horrifique que celui de son serviteur,-la huppe qui fut jadis Térée, parent mythologique de la nation athénienne.-C'était peut-être une parodie de Sophocle, qui dans sa tragédie de Térée avait, dit-on, représenté la métamorphose de ce roi en oiseau.-La huppe n'a pas de plumes. Elles sont tombées, dit-elle, pendant la mue.

LA HUPPE.

Qui vous amène ici?

éVELPIDE.

Le désir de nous trouver avec toi.

LA HUPPE.

à propos de quoi?

éVELPIDE.

D'abord tu as été homme, comme nous; tu as eu des dettes, comme nous; comme nous, tu aimais à ne pas les payer; ensuite, changé en oiseau, tu as fait, en volant, le tour de la terre et des mers: tu as donc toute la science de l'homme et toute celle de l'oiseau[192]. Voilà ce qui nous amène vers toi, pour te prier de nous indiquer quelque ville paisible, où, comme dans une couverture m?lleuse, on puisse go?ter les douceurs du repos.

La huppe leur propose successivement plusieurs villes, dont les noms donnent lieu à des plaisanteries et à des calembours.

Aucune ne para?t convenir. Alors Peisthétairos s'avise d'une grande idée, et en fait part à la huppe: c'est de batir une ville dans les airs.-Au commencement des choses, l'empire du monde appartenait aux oiseaux; ils doivent le reconquérir!

Vous régnerez sur les hommes comme vous régnez sur les sauterelles.

Et, quant aux dieux, vous les ferez mourir de faim.

LA HUPPE.

Comment?

PEISTHéTAIROS.

Voici. L'air, n'est-ce pas? est entre le ciel et la terre: et de même que, pour aller à Delphes, nous demandons passage aux Béotiens, ainsi, quand les hommes sacrifieront aux dieux, vous pourrez, si les dieux ne vous payent pas tribut, empêcher la fumée des sacrifices de traverser votre ville et les plaines de l'air.

La huppe trouve le plan parfait. Mais il faut le soumettre au peuple des oiseaux, et, pour cela, les convoquer.

PEISTHéTAIROS.

Comment les convoqueras-tu?

LA HUPPE.

C'est facile. Je vais entrer dans le bocage, j'éveillerai Philomèle, ma compagne, et nous les appellerons de concert: dès qu'il entendront notre voix, ils accourront à tire-d'aile.

PEISTHéTAIROS.

O le plus chéri des oiseaux, ne tarde pas, je t'en supplie: entre dans le bocage et éveille Philomèle.

LA HUPPE, chantant.

O ma compagne, cesse de sommeiller! Que l'hymne sacré jaillisse de ton gosier divin en harmonieux soupirs! Roule en légères cadences tes fra?ches mélodies pour plaindre le sort d'Itys[193], cause pour nous de tant de larmes! Pure, ta voix s'élève du milieu des ifs au feuillage sombre jusqu'aux demeures de Jupiter, où Phébus à la chevelure d'or répond à tes chants plaintifs par les sons de sa lyre d'ivoire et préside aux ch?urs des dieux immortels. Et les accords de leurs voix bienheureuses forment un céleste concert.

Ici on entendait, derrière le théatre, les sons d'une fl?te imitant les chants du rossignol.

PEISTHéTAIROS.

O Jupiter souverain! ? chants délicieux d'un si petit oiseau! C'est du miel qui coule dans tout le bocage!

LA HUPPE, continuant à chanter.

épopopo, popopo, popopo, popi! Io, io! ici, ici, ici, ici! Vous tous qui portez comme moi des ailes! Vous qui butinez dans les guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide et au gosier mélodieux, mangeurs d'orge et pilleurs de grains; vous qui vous plaisez, au milieu des sillons, à gazouiller d'une voix grêle, tio tio tio tio, tio tio tio tio! Et vous qui, dans les jardins, habitez le feuillage du lierre, ou qui becquetez, sur les collines, le fruit de l'olivier sauvage ou de l'arbousier, accourez, volez à ma voix: trioto, trioto, totobrix! Vous aussi qui, dans les vallées marécageuses, happez les cousins à la trompe aigu?, et vous qui hantez l'aimable prairie de Marathon, humide de rosée; et vous, oiseaux à l'aile diaprée, francolin, francolin, et vous encore, tribus des alcyons, qui voguez sur les flots gonflés des mers; venez ici apprendre une grande nouvelle! Toute la race au col flexible est ici convoquée par moi! Sachez qu'il nous est arrivé un vieillard à l'esprit subtil, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez, tous à cette conférence! ici, ici, ici, ici! toro, toro, toro, torotix! kikkabau, kikkabau! toro, toro, toro, torolililix!

Que l'on s'imagine tout cela chanté, en strophes élégantes et légères, dans ce langage aimé des dieux, envié par Racine et par André Chénier,

Dans ce langage grec aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!

et que l'on dise si l'on veut: Quelle bizarrerie!-Mais aussi, quelle grace!

Il n'y a rien de plus suave, de plus brillant, ni de plus frais, chez le po?te oriental Azz-Eddin Elmocaddessi, alors qu'il fait chanter les oiseaux et les fleurs. Ces onomatopées étranges forment avec ce qui les suit et les précède un ensemble charmant, plein d'originalité.

Combien cette fantaisie ailée et gazouillante est au-dessus de la prétendue exactitude avec laquelle un Allemand, nommé Bechstein, a voulu noter d'après nature le chant, non pas de la huppe, mais du rossignol, qu'Aristophane n'a osé rappeler que par les sons d'une fl?te! Voici l'?uvre du bon Allemand, qui n'a pas senti que, si l'onomatopée, discrètement employée, produisait par une pointe de bizarrerie un assaisonnement piquant, l'onomatopée toute seule et trop prolougée était simplement cocasse:

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiouto koua, Tio, tio, tio, tio, Kououtiou, kououtiou, kououtiou, kououtiou, Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, Kouo?or tiou, tskoua pipits kouisi. Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading! Tsi si, tosi si si si si si si si, Tsorre, tsorre, tsorre, tsorrehi; Tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsi. Dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, Kou?oo trrrrrrrizl! Lu lu lu, ly ly ly, li li li, Kou?oo didl li ioulyli, Ha guour guour, koui, kou?o! Kou?o, kououi, kououi, kououi, koui koui koui koui, Ghi, ghi, ghi! Gholl, gholl, gholl, gholl, ghia huhudo?, Koui koui, horr ha dia dia dillhi! Hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, Hets, hets, hets, hets, hets, Touarrho hosteho?, Kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?ati, Koui koui koui, io io io io io io io, koui, Lu ly li, lolo, didi io kou?a! Higua?, gua?, gua?, gua?, g?a?, gua?, gua?, gua?, Kou?or tsio, tsiopi!

Entre cette page et celle d'Aristophane il y a toute la différence de la lettre morte à l'esprit vivant, de l'imitation lourde à la création fantaisiste.

Vous rappelez-vous le fameux Boudoux, dont parle Alexandre Dumas dans ses Mémoires? ?Boudoux, dit-il, qui ne parlait aucune langue morte, et qui, parmi les langues vivantes, ne parlait que la sienne, et encore assez mal, Boudoux, était à l'endroit des oiseaux le premier philologue, je ne dirai pas de la forêt de Villers-Coterets, mais encore, j'ose l'assurer, de toutes les forêts du monde. Il n'y avait pas une langue, pas un jargon, pas un patois ornithologique qu'il ne parlat, depuis la langue du corbeau jusqu'à celle du roitelet.?-Eh bien! Boudoux peut-être e?t admiré Bechstein; il e?t admiré également Raspail, qui dans la Revue complémentaire du 1er janvier 1855 donne le chant du rossignol, paroles et musique. Pour nous, à Bechstein, à Boudoux, et à Raspail lui-même, nous préférons Aristophane, dans cette légère et bizarre, mais gracieuse fantaisie.

* * * * *

En entendant le double appel de la huppe et du rossignol, les oiseaux arrivent, de ?à, de là. L'entrée de chaque survenant donne lieu à des mots et à des plaisanteries de toutes sortes, allusions et calembours. Peu à peu les oiseaux se pressent: en voici une multitude et enfin comme une tempête, qui fond sur la scène avec de grands cris: Torotix, torotix!... épopo, popopo, popopopi!... Ti ti ti, ti ti, ti ti!...

PEISTHéTAIROS.

Par Neptune! Vois donc quels tourbillons d'oiseaux!

éVELPIDE.

Apollon-roi! quelle nuée! Oie, o?e! ils volent si serrés qu'ils remplissent tous les passages!... Comme ils piaillent, comme ils se précipitent! quels cris! quels becs!... On dirait qu'ils nous menacent! oh là là! c'est toi et moi qu'ils regardent en ouvrant le bec.

Les oiseaux, en effet, à la vue de ces étrangers, se croyent pris dans quelque piège. Effroi des deux parts.

La huppe, à travers ce tumulte, essaye de se faire entendre, annon?ant que ces deux étrangers viennent proposer une chose magnifique. On n'écoute rien d'abord, on se croit trahi, on s'apprête à venger sur ces deux intrus tous les crimes de l'espèce humaine, antique ennemie de la race ailée.

Io, io! sus! en avant! à mort, à mort! De nos ailes pressées cernons l'ennemi! il faut que ces deux hommes jettent des cris de douleur, et servent de pature à nos becs! Ni l'ombre des montagnes, ni les nuées du ciel, ni la mer blanchissante, ne les soustrairont à nos coups. En avant, bec et ongles! Que le chef de cohorte engage l'aile droite!

Vous avez encore dans la mémoire les scènes analogues des Acharnéens s'élan?ant contre Dicéopolis, des Chevaliers contre Cléon, des Guêpes contre Bdélycléon; mais ici la scène est plus fantastique: on dirait le combat des grues et des pygmées.

Dans les ?uvres de Cyrano de Bergerac, se trouve un morceau qui pourrait bien être une réminiscence de ce passage: c'est un réquisitoire des oiseaux contre deux hommes qui se sont glissés parmi eux[194].

* * * * *

Cependant on finit par s'entendre. Peisthétairos, soutenu par évelpide, comme Robert Macaire par Bertrand, expose son plan et ses idées. L'un et l'autre, par toutes sortes de rapprochements spirituels, et de légendes poétiques, prouvent à la race emplumée son antique supériorité et primauté sur toutes les autres.

Les oiseaux sont les premiers-nés, les premiers souverains de l'univers. D'où vient que les ouvriers en tout genre se mettent à la besogne au chant du coq? N'est-ce pas le souvenir d'une vieille habitude du temps où les oiseaux, ma?tres du monde, donnaient à leurs esclaves le signal des travaux?...

PEISTHéTAIROS.

Oui, autrefois, vous étiez rois!

LE CH?UR DES OISEAUX.

Nous, rois! Et de qui? Et de quoi?

PEISTHéTAIROS.

De tout! De moi d'abord, et de lui (Montrant évelpide.) Et de

Jupiter même! Votre race est plus ancienne que Saturne, que les

Titans et que la Terre.

LE CH?UR.

Que la Terre elle-même?

PEISTHéTAIROS.

Oui, par Apollon!

LE CH?UR.

Voilà, par Jupiter! ce que je ne savais pas.

PEISTHéTAIROS.

Parce que vous êtes des ignorants, des insouciants, et que vous n'avez jamais lu ésope. ésope dit que l'alouette naquit avant tous les autres êtres, avant la Terre même: son père mourut de maladie; comme la terre n'existait pas; il fut sans sépulture pendant cinq jours: enfin l'alouette dans l'embarras se décida, faute de mieux, à enterrer son père dans sa tête.

éVELPIDE.

Ce qui fait que le père de l'alouette est enterré à

Céphalée[195]...

PEISTHéTAIROS.

Mais la plus forte preuve, c'est que Jupiter, qui règne maintenant, est représenté, comment? debout avec un aigle sur la tête, c'est le symbole de sa royauté[196]; sa fille a la chouette; et Apollon, comme son ministre, l'épervier.

éVELPIDE.

Par Cérès! voilà qui est bien dit! Mais que font dans le ciel tous ces oiseaux?

PEISTHéTAIROS.

Quand on sacrifie et que, suivant le rite, on offre les entrailles aux dieux, ces oiseaux en prennent leur part avant Jupiter. Autrefois, les hommes ne juraient jamais par les dieux, mais toujours par les oiseaux: à présent encore, Lampon jure par l'oie, quand il veut mentir[197].-C'est ainsi que vous étiez grands et sacrés, en ce temps-là! Mais maintenant on vous regarde comme des esclaves, des niais, des ilotes; on vous jette des pierres comme à des fous furieux, même dans les lieux sacrés! Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des filets, des gluaux, des pièges de toute espèce; on vous prend, on vous vend en masse, et les acheteurs vous tatent pour s'assurer si vous êtes gras. Encore, si l'on vous servait simplement r?tis, sur la table! Mais on fait un mélange d'huile, de vinaigre et d'échalotes, avec du fromage rapé; de tout cela broyé ensemble, on fabrique une sauce douce et grasse, puis on la verse sur vous toute bouillante, comme si vous étiez des chairs infectes!

Un tel état de choses est intolérable! Il s'agit de reconquérir la sécurité, l'indépendance, et la souveraineté!-Oui, oui! répondent les oiseaux. Tu es notre sauveur! Mais que faut-il faire?-Il faut, répond Peisthétairos, qu'il n'y ait qu'une seule ville, un seul état pour toute la nation des oiseaux; qu'ils entourent l'air tout entier d'une grande muraille en briques; comme l'enceinte de Babylone; et, quand cette muraille sera élevée, ils enverront des ambassadeurs sommer Jupiter de leur restituer l'empire: s'il n'y consent pas, on lui déclarera la guerre sainte, et l'on fera défense aux dieux de traverser désormais ce pays pour descendre, comme autrefois, contenter leur envie chez les Alcmènes, les Alopées, les Sémélés. Les hérons feront sentinelle sur une patte: Halte-là! on ne passe pas.

En même temps on enverra une autre ambassade aux hommes pour leur dire que dorénavant ils ayent à sacrifier d'abord aux oiseaux, souverains du monde, et seulement ensuite aux autres dieux.

LA HUPPE.

Mais comment les hommes reconna?tront-ils en nous des dieux et non des geais? nous qui volons et qui avons des ailes?

PEISTHéTAIROS.

Tu es fou: est-ce que Mercure n'est pas dieu? Cependant il vole et il a des ailes! Et tant d'autres divinités! la Victoire vole avec des ailes d'or! Et l'Amour, n'a-t-il pas des ailes? Et Iris, la colombe aux ailes agitées, comme dit Homère!

LA HUPPE.

Mais si Jupiter se met à tonner et lance sur nous sa foudre, qui a aussi des ailes?...

PEISTHéTAIROS, sans l'écouter.

Si les hommes, aveugles à votre égard, méconnaissent votre puissance et ne veulent adorer que les dieux de l'Olympe, alors il faut qu'une nuée de passereaux gourmands de graines s'abatte sur leurs champs et y dévore tout; et puis nous verrons si Cérès vient au secours de leur famine par une distribution de blé!

éVELPIDE.

Elle s'en gardera bien, par Jupiter! vous la verrez donner cent mauvaises défaites[198].

PEISTHéTAIROS.

Les corbeaux aussi leur prouveront votre divinité, en crevant les yeux à leurs b?ufs de labour et à leurs troupeaux. Qu'Apollon ensuite les guérisse et gagne ses honoraires de médecin!

éVELPIDE.

Là, là! qu'ils attendent au moins que j'aie vendu mes deux bouvillons!

PEISTHéTAIROS.

Si, au contraire, ils reconnaissent que vous êtes la Divinité, la Vie, la Terre, Saturne, Neptune,-alors tous les biens leur seront donnés.

LA HUPPE.

Cite-moi donc un de ces biens.

PEISTHéTAIROS.

Premièrement, les sauterelles ne rongeront plus leurs vignes en fleur: un seul escadron de chouettes et de crécerelles les dévorera toutes. Ensuite, les cousins et les perce-oreilles ne mangeront plus leurs figues: une seule compagnie de grives les avalera tous jusqu'au dernier.

LA HUPPE.

Et la richesse, comment la leur donnerons-nous? C'est là leur grande passion!

PEISTHéTAIROS.

Quand ils consulteront les oiseaux, ceux-ci leur indiqueront les mines les plus riches, et les trésors enfouis depuis des siècles: car ils en connaissent la place; aussi dit-on toujours: Personne ne sait où est mon trésor, excepté peut-être un oiseau!

Ainsi, légendes mythologiques, croyances populaires, contes, proverbes, histoire naturelle, science des augures, fables d'ésope, d'Hésiode ou d'Homère, simples dictons même et images courantes, le po?te cueille tout cela en voltigeant, et y mêle ses propres richesses, la grace et la fleur de sa poésie, ou de ses charmantes maximes:-?Comment leur donner la santé?-S'ils sont heureux, n'ont-ils pas la santé? L'homme malheureux ne se porte jamais bien!?

* * * * *

Et il n'y aura pas besoin d'élever aux oiseaux des temples de pierre fermés avec des portes d'or. Ils habiteront dans les bois et sous le feuillage des chênes. Les plus vénérés auront l'olivier[199] pour temple. Les voyages de Delphes et d'Ammon seront inutiles pour les sacrifices: debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, on leur offrira l'orge et le blé; on les priera, en étendant, les mains, de nous faire part de leurs bien faits, qu'ils accorderont aussit?t en échange de quelques grains.

Le projet des deux Athéniens est adopté avec enthousiasme. On leur donne le droit de cité, on les naturalise oiseaux. Une certaine racine qu'ils mangeront va leur taire pousser des ailes.

* * * * *

Pendant ce temps, Philomèle et Procné, du milieu des joncs fleuris, s'élèvent sous la forme de deux jolies filles avec des ailes et des têtes d'oiseaux; le ch?ur les salue de ses chants; puis continue ainsi, s'adressant au public, avec une poésie suave et exquise:

Pauvres humains dont l'existence obscure, frêle comme les feuilles des bois, rampe, sans ailes, sur la terre fangeuse, d'où vous sortez, où vous rentrez, race éphémère, infortunés mortels, ombres légères pareilles à des songes, écoutez les oiseaux, êtres immortels, aériens, exempts de vieillesse, qui méditent sur les choses incorruptibles: vous apprendrez de nous à conna?tre le ciel, la nature des êtres ailés, l'origine des dieux et des fleuves, de l'érèbe et du Chaos; grace à nous, Prodicos[200] enviera votre science.

Il n'y avait d'abord que le Chaos, la Nuit, le sombre érèbe et le profond Tartare: la Terre, l'Air, le Ciel n'existaient pas. Au sein des ab?mes infinis de l'érèbe, la Nuit aux ailes noires, féconde toute seule, pondit un ?uf, duquel, après un certain temps, naquit l'Amour, le gracieux éros, aux ailes d'or étincelantes, rapides comme les vents d'orage. Il s'unit, dans le profond Tartare, au sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra la race des Oiseaux, qui vit le jour la première de toutes...

Selon la théogonie orphique, le premier des dieux fut Chronos, le Temps; après lui, vinrent l'éther et le Chaos, d'où Chronos tira l'?uf immense du monde. Il était naturel qu'Aristophane, dans la cosmogonie des oiseaux, n'oubliat pas cet ?uf. En le faisant pondre par la Nuit aux ailes noires, et en faisant éclore de cet ?uf l'Amour aux ailes d'or, en donnant des ailes au Chaos lui-même, il use du droit de poésie, il complète et développe les images qui conviennent à son sujet.

* * * * *

Ainsi,-continue le ch?ur des Oiseaux,-notre origine est bien plus antique que celle des habitants de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour, mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes, et nous en prêtons aux amants[201]...

Et quels services les oiseaux ne rendent-ils pas aux mortels! Nous leur indiquons les saisons, le printemps, l'hiver, l'automne. Si la grue en criant émigre vers la Libye, elle avertit le laboureur de semer; le nocher, de se reposer auprès de son gouvernail suspendu dans sa demeure[202]; et Oreste[203], de se tisser un manteau, afin que la rigueur du froid ne le pousse plus à dépouiller les autres. Dès que le milan repara?t, il vous annonce le retour du printemps et le moment de tondre les brebis. Lorsqu'ensuite l'hirondelle arrive, on se hate de vendre son manteau, pour acheter un vêtement léger. Nous vous tenons lieu d'Ammon, de Delphes, de Dodone et de Phébus Apollon. Avant de rien entreprendre, affaire commerciale, mariage, achat de vivres, vous consultez les oiseaux[204]...

Muse agreste, aux accents si variés, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, je chante avec toi dans les vallons verts et sur les sommets des collines, tio tio, tio tiotix! Du haut d'un frêne à l'épais feuillage, tio tio, tio tiotix, je lance de mon gosier d'or des mélodies sacrées en l'honneur du dieu Pan; ma voix s'unit sur la montagne aux ch?urs augustes qui célèbrent la Mère des dieux, tototo, tototo, totototix! C'est là que Phrynichos, comme une abeille, vient butiner l'ambroisie de ses chants et la douce fleur de sa poésie, tio tio, tio tiotix!...

Tels les cygnes, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, sur les rives de l'Hèbre, tio tio, tio tiotix, unissent leurs voix pour chanter Apollon en battant des ailes, tio tio, tio tiotix; leurs chants traversent les nuages des airs; les h?tes variés des forêts s'arrêtent étonnés; les vents se taisent, la sérénité assoupit les flots, tototo, tototo, totototix; l'Olympe en retentit au loin; les dieux écoutent, dans un saisissement de joie: et les Graces et les Muses, filles de l'Olympe, répètent leurs mélodies, tio tio, tio tiotix!

Comme toujours, chez Aristophane, cette charmante poésie s'entremêle de grossières bouffonneries et de gaietés fort lestes: c'est le caractère de l'écrivain et de l'esprit attique,-comme de l'esprit gaulois.-Cette variété semble indispensable surtout à Athènes, pour contenter tous les go?ts tour à tour, dans un public qui est le peuple tout entier. Là comme partout, Aristophane, ?ma?tre de tous les tons de la lyre?, se montre presque au même instant ?sublime et bouffon, grave et licencieux, mais toujours po?te, et s'égalant aux plus grands poètes, soit qu'il les raille, soit qu'il les imite[205].?

* * * * *

Peisthétairos et évelpide reviennent affublés en oiseaux grotesques, comme Quinola et Spadille en princes, dans la comédie d'Alfred de Musset.

IRUS.

Mettez ces deux habits;

Vous vous promènerez ensuite par la chambre,

Pour que je voye un peu l'effet que je ferai.

SPADILLE.

Moi, j'ai l'air d'un marquis.

QUINOLA.

Moi, j'ai l'air d'un ministre.

IRUS.

Spadille a l'air d'une oie, et Quinola, d'un cuistre.

Peisthétairos et son ami, non moins cocasses dans leur nouvel accoutrement, se font l'un à l'autre les mêmes compliments, ou à peu près, que fait Irus à Quinola et à Spadille. C'est Peisthétairos qui d'abord éclate de rire en regardant évelpide.

PEISTHéTAIROS.

Par Jupiter! je n'ai jamais rien vu de plus dr?le!

éVELPIDE.

Qu'est-ce qui te fait rire?

PEISTHéTAIROS.

Tes bouts d'ailes! qui te font ressembler, sais-tu à quoi? à une oie peinte sur une enseigne!

éVELPIDE.

Et toi, à un merle pelé et rapé!

Ils conseillent à la huppe de donner à la ville nouvelle un nom magnifique et pompeux: par exemple, Néphélococcygie, c'est-à-dire la Ville des Nuées et des Coucous,-quelque chose comme Coucouville-lés-Nuées.-?Ah! le grand et beau nom que tu as trouvé là! s'écrie la huppe émerveillée.-N'est-ce pas de ce c?té-là, dit évelpide, que s'étendent les immenses propriétés de Théagène et toutes celles d'Eschine??

C'étaient deux hableurs de ce temps, et peut-être quelque peu industriels, ayant découvert mainte mine, à exploiter avec les actionnaires.

On dépêche les deux ambassades, l'une en haut, vers les dieux, l'autre en bas, vers les hommes. Puis on se met à l'?uvre.

à peine a-t-on tracé l'enceinte, et procédé aux cérémonies qui accompagnaient la fondation d'une ville,-en invoquant les dieux-oiseaux, Apollon-Cygne, Latone-Caille, Diane-Chardonneret, Bacchus-Pinson, Cybèle-Autruche;-à peine le prêtre a-t-il entonné le chant sacré, en aspergeant d'eau lustrale la place des fondations futures, qu'une volée d'aventuriers s'abat déjà sur la ville projetée,-comme sur le nouveau Marseille ou le nouveau Paris,-pour y chercher fortune. Dévoré de l'amour du bien public, chacun veut en avoir la meilleure part.

échevins, Prév?t des marchands,

Tout fait sa main; le plus habile

Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe temps

De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.

C'est d'abord un po?te dithyrambique, au manteau troué, faiseur de cantates à l'usage de tous les nouveaux pouvoirs.

J'ai, dit-il, composé des vers en l'honneur de votre Néphélococcygie, une foule de beaux dithyrambes et de parthénies[206] dignes de Simonide.

PEISTHéTAIROS.

Et quand les as-tu composés? depuis combien de temps?

LE POETE.

Oh! il y a longtemps, longtemps déjà, que je chante cette cité!

PEISTHéTAIROS.

Mais on fait en ce moment même la cérémonie de sa naissance, et je

viens de nommer l'enfant, il y a une minute!

On se débarrasse de ce républicain de l'avant-veille, en lui faisant l'aum?ne d'un manteau.

* * * * *

Un devin lui succède. ?Il y a, dit-il, un oracle de Bacis qui concerne évidemment Néphélococcygie.-Eh! que n'en parlais-tu avant qu'elle existat?-Le ciel ne le permettait pas encore!-Voyons ton oracle...?

Le devin récite un grimoire quelconque, qui peut s'appliquer à tout ce qu'on veut, comme toutes les prophéties possibles. Peisthétairos le paye d'un autre oracle, con?u à peu près en ces mots:

Lorsque, le ventre à jeun, par de vains artifices

Quelque saltimbanque effronté

Viendra troubler vos sacrifices

Sans être par vous invité,

Prenez un bon paquet de gaules

Et cassez-le sur ses épaules[207].

Ainsi dit, ainsi fait: Hors d'ici, dr?le! Va-t'en débiter aux vieilles femmes tes oracles et tes prophéties!-Et on vous le chasse à coups de baton.

* * * * *

Le prêtre se dispose à continuer la cérémonie, déjà deux fois interrompue, lorsqu'un géomètre-arpenteur survient à son tour, avec règles, toises et niveaux, pour tirer les lignes des rues aériennes, faire de beaux boulevards dans les nues, toiser, arpenter, cadastrer Néphélococcygie et sa banlieue, partager l'air en lois... ?Qui es-tu donc? lui demande Peisthétairos.-Qui je suis? Méton! connu dans toute la Grèce et à Colone.?-Comme Fran?ois Villon, dans son épitaphe: ?Né de Paris, emprès Pontoise.?.

?Eh bien! Méton, reprend Peisthétairos, un conseil d'ami: décampe lestement!?

LE GéOMèTRE.

Seriez-vous par hasard en discorde?

PEISTHéTAIROS.

Au contraire!

LE GéOMèTRE.

Mais alors...

PEISTHéTAIROS.

D'un accord unanime et sincère Nous avons résolu d'expulser de chez

nous Fripons et charlatans, en les rouant de coups[208].

Méton ne se le fait pas dire deux fois, et arpente, sans règle ni toise:

Peisthétairos le chasse à coups de trique.

Ce Méton, malmené si lestement par Peisthétairos et par Aristophane, est-il le même que le célèbre astronome athénien qui forma, vers l'an 432 avant notre ère, un cycle de dix-neuf ans, dans le dessein de faire concorder l'année lunaire avec l'année solaire (ce qu'on nomme aujourd'hui le Nombre d'or)? Je ne sais; mais cela para?t probable, et il n'y aurait rien d'étonnant à voir un homme très-sérieux comme l'astronome Méton traité par Aristophane avec autant d'irrévérence que le grand Socrate.

* * * * *

Survient un inspecteur, avec des airs de roi, dans cette ville qui existe à peine. C'est une satire des petits fonctionnaires qui étaient chargés d'inspecter les cités tributaires, et qui faisaient du zèle aux dépens de ces villes, à moins qu'on ne leur graissat la patte.

PEISTHéTAIROS, à voix basse.

Veux-tu recevoir ton salaire, ne rien faire et t'en aller?

L'INSPECTEUR.

Ma foi! oui; j'aurais bien besoin d'être à Athènes pour assister à l'Assemblée: je suis chargé des intérêts de Pharnace[209].

PEISTHéTAIROS, le battant.

Tiens, voici ton salaire, va-t'en avec cela!

Il l'expédie comme les autres, malgré ses protestations indignées.

* * * * *

Enfin un marchand de décrets vient pour vendre des lois toutes neuves et qui n'ont pas encore servi. Peisthétairos s'en débarrasse de la même fa?on.

Tout ce mouvement animait la scène et égayait les spectateurs. Ce sont des épisodes, comme les Facheux de Molière, ou comme nos vaudevilles-revues. Le po?te y donne l'essor à sa verve et à sa malice. Au monde de la fantaisie il entremêle adroitement celui de la réalité. Ces critiques et caricatures de détail parodiaient la conduite des Athéniens dans les villes alliées et dans les colonies.

* * * * *

On achève le sacrifice d'inauguration. Les oiseaux, dans un nouveau ch?ur, chantent leur puissance, leur félicité:

C'est à nous désormais que tous les mortels adresseront leurs sacrifices et leurs prières! Rien n'échappe à notre vue, à notre puissance! Nos regards embrassent l'univers! Nous préservons le fruit dans la fleur, en détruisant ces mille espèces d'insectes voraces nés de la terre, qui s'attaquent aux arbres et se nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous tuons aussi ceux qui ravagent, comme un fléau, les parterres embaumés. Tous ces êtres rampants et rongeurs périssent sous les coups de la race ailée[210]!...

Que le sort des oiseaux est doux! l'hiver, ils n'ont pas besoin de manteau; l'été, ils n'ont point à souffrir des ardeurs de la canicule; dans les vallons fleuris, au sein des feuilles fra?ches, ils reposent, tandis que la cigale, br?lée de rayons torrides à l'heure de midi, pousse des cris, de pythonisse! Nous hivernons au creux des antres, et folatrons avec les Nymphes des montagnes; et nous butinons au printemps les tendres baies du myrte aimé des vierges et les jardins des Graces tout blancs de fleurs!

Quelle délicieuse poésie! Victor Hugo n'a rien de plus charmant, ni dans la légende des oiseaux, épisode du Beau Pécopin, ni dans les Chansons des rues et des bois, ni dans les Contemplations, lorsqu'à son tour il peint le bonheur des oiseaux en traits si brillants et si vifs:

Ils vont, pillant la joie en l'univers immense!...

Et autour des tombes elles-mêmes ils rapportent quelque gaieté!

Michelet n'a rien de plus poétique, quand, pour chanter l'oiseau, lui-même se fait oiseau, quand il peint amoureusement et qu'il célèbre avec enthousiasme ces fils de l'air, de la lumière: ?Mélodieuses étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?... Pour vous, ni hauteur, ni distance: le ciel, l'ab?me, c'est tout un! Quelle nuée et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au p?le, dans l'éternel silence, où la dernière mousse a fini: l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant; vous, vous restez encore; vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort!?

* * * * *

Cependant la ville nouvelle s'élève de toutes parts. Les murailles ont cent stades de long, et sont si larges ?que Proxénide, le vantard, et Théagène pourraient s'y croiser sur leurs chars, fussent-ils attelés de chevaux aussi grands que le cheval de Troie[211].?

Nul autre que les oiseaux n'a mis la main, ni la patte, aux constructions: ni charpentiers, ni tailleurs de pierre, ni ma?ons, ni briquetiers d'Egypte, les oiseaux ont tout fait eux-mêmes. ?Trente mille grues, venues de la Libye, ont déposé les pierres qu'elles avaient avalées: pierres de fondement, qui ont été taillées ensuite par le bec des rales; dix mille cigognes fabriquaient les briques; les pluviers et autres oiseaux aquatiques pompaient, montaient l'eau dans les airs; les hérons servaient dans des auges le mortier qu'avaient préparé les oies avec leurs pattes en truelles; les pélicans ont pélicannelé le bois des portes avec leur bec; c'était un bruit comme dans un chantier naval. à présent toute l'enceinte est close et bien gardée.

* * * * *

Pline le naturaliste raconte que les grues, en guerre avec les pygmées, posaient, pendant la nuit, des sentinelles tenant un caillou dans la patte, afin que, si par hasard une de ces sentinelles venait à s'endormir, le caillou en tombant les réveillat toutes.-à Néphélococcygie, civilisation plus avancée, c'est avec des sonnettes que les gardes font la ronde, et l'on allume des feux sur toutes les tours.

* * * * *

On ne dit pas sur quoi posent les fondements de cette ville aérienne.-Est-ce, comme dans la Genèse indienne, sur un éléphant, dont les pieds reposent sur quatre tortues, et les tortues sur on ne sait pas quoi? Ou bien, comme dans la légende ésopique, est-ce dans de grands paniers portés par des aigles?

Quoiqu'il en soit, Néphélococcygie coupe le chemin de l'Olympe: les dieux sont bloqués. Les oiseaux les remplaceront: l'aigle détr?nera Jupiter de Corinthe; la chouette, Minerve d'Athènes, et ainsi des autres.

à des peuples-oiseaux il faut des dieux-oiseaux;-comme à des hommes, un dieu-homme; comme, aux triangles, s'ils en ont, un dieu-triangle, dit Montesquieu; tout cela, par la même raison que les nègres font le diable blanc.-Xénophane, de Colophon, disait que, si les b?ufs et les chevaux savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de b?ufs ou de chevaux.-?Les lézards m'ont raconté, dit Henri Heine, ou un de ses personnages dans les Reisebilder, qu'il court parmi les pierres une tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les délivrer de leur endurcissement.? Mais un vieux lézard prétend que cette impétrification n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés.?

* * * * *

Les douaniers de Néphélococcygie font bonne garde: toute la fumée des sacrifices que les hommes offrent aux anciens dieux est interceptée. Ne recevant plus l'odeur des victimes, ces pauvres Olympiens, réduits à un je?ne cruel, ne savent que devenir: les immortels meurent de faim. Iris, leur messagère, chargée d'aller sur terre savoir les raisons de cette famine, est arrêtée par les buses, gendarmes de Coucouville-lés-Nuées, qui lui demandent son passe-port: elle n'en a pas; il lui faut retourner d'où elle était venue, sans avoir accompli sa mission. Les immortels se serrent le ventre, et leurs dents augustes s'allongent démesurément. C'est Prométhée, fidèle à sa vieille amitié pour les races mortelles, qui vient en secret donner ces nouvelles aux habitants de Coucouville-lés-Nuées: il se couvre d'un parasol pour échapper aux yeux de Jupiter, son ennemi.

* * * * *

Les hommes, d'autre part, envoient à Peisthétairos, illustre fondateur de Coucouville-lés-Nuées, une couronne d'or. L'empire des oiseaux est fondé; l'empire en l'air est déclaré éternel, comme tous les empires. Tout le monde vient lui rendre hommage; tout le monde sollicite l'honneur d'être annexé, naturalisé oiseau le plus t?t possible.

Un jeune homme d'abord, de la jeunesse dorée, br?le du désir d'être oiseau, parce qu'il a entendu dire qu'il est permis chez les oiseaux de mordre et d'étrangler son père, et qu'il veut étrangler le sien tout de suite, pour en hériter. Peisthétairos le rappelle à la piété filiale par l'exemple des cigognes.

Un littérateur veut avoir des ailes pour aller chercher dans les nues des strophes tourbillonnantes.

Un sycophante en veut avoir aussi pour espionner plus activement de ville en ville et dénoncer devant les tribunaux athéniens les riches citoyens des ?les sujettes.

PEISTHéTAIROS.

Joli métier!

LE SYCOPHANTE.

Mais oui: dénicheur de procès! Et c'est pourquoi j'ai besoin d'ailes, pour voltiger autour des villes et puis les citer en justice.

PEISTHéTAIROS.

Citeras-tu mieux si tu as des ailes?

LE SYCOPHANTE.

Non, mais je ne craindrai plus les pirates: je reviendrai en l'air avec les grues, ayant avalé, en guise de lest, une provision de procès.

PEISTHéTAIROS.

Voilà donc ton métier! Quoi! un jeune homme! vivre de dénonciations!

LE SYCOPHANTE.

Que faire? Je ne sais pas labourer.

PEISTHéTAIROS.

Mais, par Jupiter! à ton age, on peut gagner sa vie plus honnêtement qu'à tramer des procès.

LE SYCOPHANTE.

L'ami, ce sont des ailes que je demande, et non des avis.

PEISTHéTAIROS.

Eh bien! Mes paroles te donnent des ailes.

LE SYCOPHANTE.

Comment des paroles donneraient-elles des ailes?

PEISTHéTAIROS.

Les paroles en donnent à tout le monde.

LE SYCOPHANTE.

à tout le monde?

PEISTHéTAIROS.

N'entends-tu pas à chaque instant chez les barbiers les pères dire aux jeunes gens: ?C'est étonnant comme les conversations de Diitrèphe ont donné des ailes à mon fils pour l'équitation!?-?Le mien, dit un autre, emporté par les ailes de l'imagination, a pris son vol vers la tragédie!?

LE SYCOPHANTE.

Ainsi les paroles donnent des ailes?

PEISTHéTAIROS.

Assurément. Elles élèvent l'esprit et lui donnent l'essor. J'espère donc que les miennes te donneront des ailes pour t'envoler vers un état plus honorable.

LE SYCOPHANTE.

Mais je ne veux pas, moi!

PEISTHéTAIROS.

Que comptes-tu donc faire?

LE SYCOPHANTE.

Ne pas déshonorer ma race: dans ma famille nous sommes mouchards de père en fils! Donne-moi donc vite les ailes rapides de l'épervier ou de la crécerelle; que je puisse citer les insulaires, soutenir ici l'accusation, puis retourner là-bas à tire d'ailes.

PEISTHéTAIROS.

Je comprends: ainsi l'étranger est condamné avant de compara?tre.

LE SYCOPHANTE.

C'est cela même.

PEISTHéTAIROS.

Et, tandis qu'il se rend ici par mer, tu revoles vers les ?les pour t'emparer de ses biens confisqués.

LE SYCOPHANTE.

Parfaitement! Il faut donc que je vole, comme un sabot, de ?à, de là.

PEISTHéTAIROS.

Un sabot? je comprends. Ma foi! j'ai là d'excellentes ailes de

Corcyre. (Il le bat. Les fouets venaient de ce pays-là.)

LE SYCOPHANTE.

Ho la la! ho la la! Mais c'est un fouet!

PEISTHéTAIROS.

Ce sont des ailes, pour te faire aller comme un sabot.

LE SYCOPHANTE.

Ho la la! ho la la!

PEISTHéTAIROS.

Prends ton vol! Hors d'ici, canaille! Tu sauras qu'il en cuit de moucharder les gens et de pervertir la justice[212]!

Interdum tamen et vocem com?dia tollit.

* * * * *

à cette série de scènes épisodiques, Aristophane, s'il e?t vécu de notre temps, aurait pu ajouter les pigeons de la Bourse, que Béranger a pris pour sujet de chanson, et bien d'autres oiseaux étranges,-sans compter ceux dont parle Rabelais.

* * * * *

Cependant les dieux, voyant que décidément on leur a coupé les vivres, sont réduits, comme les hommes, à capituler avec le nouvel empire et à reconna?tre son hégémonie. Jupiter, depuis qu'il en est à l'ambroisie pour tout potage, tombe d'inanition. Il prend donc le parti de députer à la Ville des Oiseaux trois ambassadeurs: Hercule, le plus affamé des Olympiens; Neptune, qui para?t être considéré comme le diplomate de la troupe, peut-être parce qu'il est ondoyant et fuyant comme l'élément sur lequel il règne; enfin un certain dieu Triballe, grotesque et idiot. Les Triballes étaient un peuple de Thrace que les Athéniens trouvaient fort grossier. Ce dieu Triballe, ne sachant pas le grec, ne prononce que des sons informes dans un triballique patois. Hercule, quoiqu'assez peu lettré lui-même, lui sert d'interprète; à peu près comme, dans le Bourgeois gentilhomme, Covielle traduit le turc du Mamamouchi.

D'abord le fils d'Alcmène, pour toute diplomatie, veut étrangler tous ceux de la ville nouvelle qui lui tomberont sous la main.-?Mais, mon bon, lui dit Neptune, nous sommes députés pour traiter de la paix.-Raison de plus pour étrangler!? répond le magnanime Hercule.

Heureusement pour la conclusion de la paix, Hercule est aussi gourmand qu'il est brave et fort. Un fumet de cuisine qui lui arrive adoucit son humeur. ?Quelles sont ces viandes?? dit-il en ouvrant les narines.-?Ce sont,-lui dit Peisthétairos, chef de la nouvelle république,-ce sont des oiseaux,-coupables de conspiration contre les libertés populaires,? et que l'on a mis à la broche.-Hercule ne peut plus en détourner ses sens.

On entre en pourparler. Les conditions de Peisthétairos sont dures: il veut, premièrement, que Jupiter lui cède le sceptre. Cet article une fois réglé, il fera servir à d?ner aux trois ambassadeurs.

HERCULE.

Ce mot me suffit. Je vote pour.

NEPTUNE.

Mais, malheureux! tu n'es qu'un idiot et un goinfre! Veux-tu donc détr?ner ton père? Eh! c'est te dépouiller toi-même! Car, si Jupiter meurt, n'es-tu pas son fils et son héritier?

PEISTHéTAIROS, tirant Hercule à part.

écoute ici que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami: la loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es batard et non fils légitime... Ce Neptune, qui t'excite, serait le premier à revendiquer les biens de ton père, en sa qualité de frère pu?né.

Hercule, qui n'est pas fort d'esprit comme de corps, ne sait auquel entendre. On consulte le dieu Triballe.

PEISTHéTAIROS.

Et toi, que t'en semble?

LE TRIBALLE, baragouinant.

Naba?satreu.

NEPTUNE.

Que dis-tu, Triballe?

HERCULE.

Hé! Triballe, veux-tu des coups?

LE TRIBALLE.

Saunaca bactaricrousa.

HERCULE.

Il dit: ?Très-volontiers.?

NEPTUNE.

Si tel est votre avis à tous deux, j'y consens.

HERCULE.

Eh bien! nous accordons le sceptre.

PEISTHéTAIROS.

Ah! j'allais oublier le second article: je laisse Junon à Jupiter, mais je veux qu'on me donne en mariage la belle jeune Royauté.

Neptune trouve cette seconde clause inacceptable et veut se retirer avec ses deux collègues.-?Comme vous voudrez,? dit Peisthétairos d'un air détaché. Puis, se tournant vers la cuisine: ?Chef! soigne bien la sauce!? Ce mot retient Hercule, qui ramène Neptune et le dieu Triballe, et le force à signer le traité.

Quels dinés,

Quels dinés

Les ministres m'ont donnés!

C'est la conclusion de cette mission diplomatique[213].

* * * * *

Ce déno?ment n'est-il pas admirable? Peisthétairos l'ex-révolutionnaire, le chef élu par acclamation de toutes les tribus de la république des oiseaux, ne se contente pas d'embrocher et de manger ceux qui ne partagent pas ses opinions; il songe à fonder une dynastie; il épouse la Royauté! Et voilà, ? Athéniens, comment finissent les révolutions[214].

Les oiseaux poussent des cris de joie: ?Io P?an! ? Hymen, ? Hyménée!? pendant que Peisthétairos repara?t, costumé en Jupiter, avec la jeune Royauté, qui brandit la foudre de Zeus.

?Bien, très-bien, dit Peisthétairos, je suis charmé de vos épithalames, de vos acclamations et de vos chants. Mais cela ne suffit pas; il faut chanter aussi mes éclairs, mes foudres et mon tonnerre!?

Et nos oiseaux, serins, buses et butors, d'obéir avec joie et de crier à tue-tête:

Vive le roi, la reine, et vive le tonnerre!

Tout cela n'est-il pas très-joli, et très-vrai?-fort gai et fort triste à la fois, comme une peinture à jamais vivante de la bêtise humaine toujours la même!

* * * * *

Remarquons les deux caractères de Peisthétairos et d'évelpide: ?l'un est un rusé faiseur de projets, tête inquiète et inventive, qui sait faire accroire les choses les plus insensées; l'autre, un honnête sot, bien crédule, et qui, avec une gaieté na?ve, adopte toutes les folies du premier[215].? Mais, lorsqu'il arrive qu'une de ces folies a réussi contre toute espérance, le bon évelpide, qui avait servi à tirer les marrons du feu, est mis de c?té. Il ne reste sur la scène que jusqu'à ce qu'on ait fait le plan de Néphélococcygie; après cela, il dispara?t entièrement. Dans la première partie de la comédie, il semblait jouer le r?le principal, ou du moins il était sur la même ligne que Peisthétairos; dans la seconde partie, il est éclipsé, et Peisthétairos le remplace. Tant qu'on croyait qu'il y avait du danger dans ce voyage aux pays inconnus, Peisthétairos, le général de poche, se tenait prudemment à l'arrière-garde, et poussait en avant le bon évelpide. Mais, sit?t que l'affaire réussit, le socialiste-autocrate passe sur le premier plan; lui seul existe désormais: l'autre est enterré.

* * * * *

La pièce se termine par des chants et des danses, et par un brillant cortége de toutes les tribus des oiseaux, accompagnant jusqu'au palais et au lit nuptial le nouveau Jupiter-oiseau (jadis Peisthétairos, du bourg de Trie) et sa jeune femme, la Royauté.

* * * * *

Telle est cette féerie éblouissante, si variée, si pleine d'idées, où la plus charmante imagination touche légèrement à toutes choses, se jouant des hommes et des dieux, éclatant de rire au nez de Jupiter même, mais si franchement et si dr?lement que Jupiter n'a pas le courage de s'en facher.

* * * * *

Avant Aristophane, d'autres po?tes comiques avaient déjà donné des pièces ayant pour titre: les Oiseaux.

Dans ce cadre, déjà populaire, l'imagination de notre po?te trace des lignes capricieuses, des moralités générales, sans aucun but particulier.

Vainement a-t-on prétendu que cette comédie était spécialement politique: l'hypothèse ne repose que sur un seul détail, où l'on croit découvrir une allusion à Alcibiade se liguant avec les Lacédémoniens contre ses compatriotes et exhortant les ennemis de son pays à fortifier Décélie, ville de l'Attique. Ce serait, suivant d'autres, une satire religieuse, c'est-à-dire anti-religieuse; mais les dieux ne sont ridiculisés que dans une partie de la pièce, et par occasion, ce semble, plus que par dessein. Suivant d'autres, ce serait une satire sociale, comme les Femmes à l'Assemblée, une parodie des républiques idéales imaginées par les philosophes, une critique de Platon qui isole sa cité philosophique de tout le reste du genre humain, une utopie bouffonne à propos de ces utopies sérieuses. Ces diverses interprétations peuvent avoir plus ou moins d'apparence. Pour moi, j'incline à croire, avec Schlegel, qu'on ne doit assigner à cette comédie aucun but direct, et c'est peut-être pour cela qu'elle est une des plus amusantes, et à coup s?r la plus brillante de toutes. Autour de ce titre, les Oiseaux, l'esprit d'Aristophane s'égaye et prend des ailes.

Quoiqu'il veuille toujours, d'une manière générale, rester fidèle à sa maxime que le po?te doit être l'éducateur du peuple, il ne se propose point ici une moralité unique et précise. Il cueille au hasard, tio, tio, tio, dans les guérêts fertiles, trioto, trioto, dans les bois et sur les collines, trio totobrix, dans les jardins des Muses et dans l'agréable prairie de Marathon humide de rosée, tous les traits, toutes les malices, toutes les moralités, toutes les fleurs de bel esprit attique et de gaieté bouffonne, toutes les réminiscences poétiques et mystiques, toutes les jolies métaphores qu'il rencontre; il va voltigeant, becquetant, chantant, kikkabau, kikkabau, toro, toro, toro, torolilix!

C'est au sortir de cette comédie que l'on comprend et que l'on go?te le joli distique de Platon:

?Les Graces, voulant avoir un temple indestructible, choisirent l'esprit d'Aristophane.?

Et le mot de Schlegel: ?La comédie grecque ancienne dépasse les limites de la réalité pour entrer dans la sphère de l'imagination libre et créatrice.?

Et celui de Mme de Sta?l: ?Il n'y a point de route qui conduise à ce genre... Le don de plaisanter appartient beaucoup plus réellement à l'inspiration que l'enthousiasme le plus exalté.?

Cette pièce est vraiment unique en son genre. Shakespeare n'a rien de plus léger, de plus frais, ni de plus brillant, dans le Songe d'une nuit d'été, ni Calderon dans les Matinées d'avril et de mai, ni Calidasa dans Sacountala.

Rabelais s'est-il rappelé cette comédie d'Aristophane dans sa description de l'Isle sonnante (c'est-à-dire de l'église romaine avec ses cloches), ?le dont tous les habitants ?estoient devenus oiseaux, mais bien ressemblants aux hommes: clergaux, monagaux, prestregaux, abbégaux, évesgaux, cardingaux, et papegaut, qui est unique en son espèce,? comme le phénix;-?clergesses, monagesses, prestregesses, abbégesses, évesgesses, cardingesses, papegesses?? Oiseaux, certes, non moins originaux, mais moins gais que ceux de cette comédie.

Et Marnix de Sainte-Aldegonde, s'en était-il souvenu? Je ne sais[216].

Et Jean-Jacques Rousseau, quand, par une hypothèse un peu osée, il peuple le ciel catholique de pies et de sansonnets?

Dans un de nos vieux fabliaux, les oiseaux chantent la messe: c'est le rossignol qui officie; le perroquet, à l'offertoire, prononce un sermon sur l'amour, et donne ensuite l'absoute aux vrais amants.

Un conte de Voltaire, la Princesse de Babylone, met chez un peuple des bords du Gange des perroquets prédicateurs. ?Nous avons surtout, dit un oiseau qui se trouve être le phénix,-nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille.?-Dans ce même conte, le phénix écrit à deux griffons de ses amis par la poste aux pigeons; les cancans d'un merle (quelque a?eul, sans doute, du Merle blanc d'Alfred de Musset) causent les malheurs de la princesse Formosante.

George Sand, dans le Diable aux champs, fait parler le moineau et la fauvette, une bande de grues, une poule, une couvée de petits canards, une chouette et son mari, deux rouges-gorges, et un ch?ur de coqs, tout cela alternant avec des hommes et des femmes. On voit figurer aussi dans cette fantaisie: des grenouilles, des lézards et des grillons des champs: d'autre part, un cricri de cheminée, deux scarabées et plusieurs araignées; une chienne nommée Léda, un chien de manchon, appelé Marquis, et Pyrame, chien de basse-cour.

On conna?t l'?uvre charmante de M. Toussenel, le Monde des oiseaux, l'Ornithologie passionnelle, où l'on démontre avec beaucoup d'esprit que le phalanstère fouriériste est établi et organisé depuis la création du monde dans la république des Oiseaux[217].

Les légendes du Nord ont leurs femmes-cygnes, et d'autre part leurs hommes-corbeaux, dont parle Henri Heine dans ses traditions populaires de l'Allemagne[218].

Dans la légende celtique de saint Brandan, sorte d'Odyssée monacale, le Saint rencontre, en un de ses voyages, le paradis des oiseaux, où la race ailée vit selon la règle des religieux, chantant matines et laudes aux heures canoniques; Brandan et ses compagnons y célèbrent la Paque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement du chant de leurs h?tes.-C'est peut-être cette légende que l'imagination de Rabelais a parodiée.

Dans une autre légende bretonne, saint Keivin s'endormit un jour en priant, agenouillé devant sa fenêtre et les bras étendus: une hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place bonne pour y faire son nid; le Saint, à son réveil, voyant cela et la mère qui couvait ses ?ufs (il para?t qu'il avait dormi longtemps), ne voulut pas la déranger et attendit pour se relever que les petits fussent éclos.

Les oiseaux jouent des r?les nombreux et variés dans les Chants populaires de la Grèce moderne[219]. C'est comme une lointaine réminiscence d'Aristophane et de Platon.

Platon, dans le Timée, esquissant quelques traits d'une métempsycose, suit les hommes dans les animaux, et dit: ?La famille des oiseaux, qui a des plumes au lieu de cheveux, est formée de ces hommes innocents mais légers, aux discours pompeux et frivoles, et qui, dans leur simplicité, s'imaginent que la vue est le meilleur juge de l'existence des choses.?

Selon le docteur Yvan, dans ses Voyages et Récits, les bons Indiens, pleins du sentiment de la fraternité universelle, ?veulent que les ames des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter encore parmi les vivants.? Il y a loin de cette croyance à celle des limbes, vestibule de l'enfer, où les enfants morts sans baptême sont privés à toute éternité de la vue de Dieu. Par quel crime les pauvres petits ont-ils pu mériter cette quasi-damnation?

Crimine quo parvi c?dem potuêre mereri?

Le catholicisme d'aujourd'hui n'étale plus cette croyance du moyen age, et la voile au contraire avec le plus grand soin, de peur de révolter le c?ur des mères. Au reste, qu'est devenu l'Enfer lui-même, depuis que la science ne lui laisse aucun lieu, ni la raison aucun refuge?

La Fontaine et Florian, Grandville et Kaulbach, fourniraient, aussi plus d'un trait à la comédie des Oiseaux; sans oublier vingt autres jolies légendes,-ni celle de Fran?ois d'Assise, ?à qui l'oiseau para?t, comme à Jésus, mener la vie parfaite: car l'oiseau n'a pas de grange; il chante sans cesse; il vit à toute heure du don de Dieu, et il ne manque de rien[220];?-ni la légende de la cigale qui chantait le Salve Regina sur le doigt de Fran?ois de Sales:-la cigale aussi a des ailes.

* * * * *

Mais, quelque charmant que soit tout cela, Aristophane est plus charmant encore. Dans sa comédie pleine de fra?cheur et de gaieté, on sent partout cette adoration dont toute l'antiquité était éprise pour la beauté de la nature, avec cet amour instinctif pour tous les êtres frères de l'homme. Tout ce qu'il y a de plus gracieux, les bois, les oiseaux et les fleurs, le po?te en a recueilli les chants, les couleurs, les parfums; à mêlé tout cela dans son esprit avec les idées les plus vives, les plus piquantes, parfois les plus profondes. Ainsi est née cette ?uvre exquise, légère, ailée, toute chantante, comme la Symphonie pastorale d'un Athénien du temps d'Alcibiade; ?uvre d'une originalité et d'une grace incomparables, d'une forme capricieuse et étincelante, improvisée et immortelle!

?Personne, dit Henri Heine en parlant de cette comédie, personne ne saurait traduire ces ch?urs aériens qui se perdent dans l'infini, cette poésie ailée, escaladant hardiment le ciel, ces chants de triomphe de la folie, enivrants comme des mélodies de rossignols en gaieté.?

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