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Chapter 9 No.9

Ce jour-l?, vers l'heure fixée, un calme étonnant régnait aux alentours de La Belle Promenade. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus tranquille. C'était une tr?s belle journée d'automne, avec de l'or dans les feuillages et des vapeurs bleuatres dans les lointains; l'air immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de s'assoupir.

Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de La Belle Promenade était large ouverte, comme une invite cordiale ? entrer. Il n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le patron, fort gaillard ? mine fleurie, et sa grosse femme étaient occupés derri?re le comptoir ? rincer des verres et les essuyer avec un torchon ? carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait et venait avec son tic-tac régulier derri?re la lucarne vitrée de la caisse, et l'on e?t dit d'une vieille még?re efflanquée exhibant un trou dans son ventre, avec une obstination presque obsc?ne. La porte du fond était également ouverte et dans la courette ensoleillée deux gamins jouaient aux billes.

Soudain, quatre hommes firent leur entrée; au dehors, sous les tilleuls, une dizaine d'autres s'étaient arr?tés devant les fen?tres. Ce n'étaient pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanchés et leur paleur dénotait des citadins. Le plus agé des quatre qui venaient d'entrer, celui qui semblait ?tre leur chef ? tous, se tourna vers le patron et dit:

-Patron, nous voici.

-Bien, messieurs, asseyez-vous, répondit calmement le patron en continuant de nettoyer ses verres.

-Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda l'étranger.

-Vous pouvez avoir un verre de bi?re ou une goutte de geni?vre comme tout le monde, dit le patron.

-Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous venons ici pour parler! se récria le chef, un peu étonné.

-Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le mastroquet.

-Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, ébahis.

-Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, répéta le patron, lég?rement irrité.

-Mais vous nous aviez promis votre salle!

-J'ai changé d'idée.

-C'est peut-?tre la visite de M. le curé?... ricana le chef d'un air méprisant.

-?a ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref.

Il y eut un silence. Les quatre camarades se consult?rent ? mi-voix. Le mastroquet et sa femme continuaient ? rincer les verres, mais leurs gestes devenaient saccadés et presque col?res. Au dehors, sur la petite place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant vers les fen?tres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement de curieux s'était formé.

-Alors, vous refusez? demanda une derni?re fois le chef.

-Alors, je refuse! répéta le patron d'un air insolent.

-Tr?s bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air.

Et, d'un mouvement brusque, ils quitt?rent l'estaminet.

Cependant, il y avait foule. On se demandait d'o? tout ce monde était si brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant La Belle Promenade. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef, c'étaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou presque tous, appartenaient ? la classe populaire: artisans de village et ouvriers agricoles, avec par ci par l? un petit métayer. A premi?re vue il e?t été difficile de dire si cette foule était hostile ou favorablement disposée. On y remarquait quelques figures déplaisantes: ces m?mes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche précédent, ? écouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken, avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient ? distance, contre les maisons d'en face.

-Camarades!... pronon?a tout ? coup le chef, d'une voix claire et forte. Mais aussit?t il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui apportait une chaise trouvée on ne sait o?; en souriant il l'enjamba et, dressé de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit:

-Camarades, comme l'annon?ait notre convocation de dimanche dernier, nous avions l'intention de tenir notre réunion l?, dans cet établissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura re?u la visite du curé ou du baron, qui lui aura interdit de nous pr?ter sa salle. Il nous a mis dehors. Mais qu'? cela ne tienne; nous allons faire notre réunion ici m?me, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel bleu. On y respire. ?a vaut mieux que l'atmosph?re empestée d'une salle de caboulot. Et puis, c'est gratis.

Une vague de bonne humeur s'éleva parmi la foule bourdonnante et la fit osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures réprobateurs, sans qu'il f?t possible de distinguer si le blame visait l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages se lisait une attention religieuse et presque émue. Le tour jovial du tribun semblait plaire ? beaucoup; tandis que d'autres gardaient une mine hésitante ou renfrognée, dans l'attente inqui?te de ce qui allait suivre. Un bref échange de mots violents et haineux éclata dans un groupe, mais fut aussit?t couvert par des chut péremptoires.

-Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le dépeindre sous un jour cr?, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait ?tre. Que vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin au soir, d'un bout de l'année ? l'autre, doivent trimer comme des esclaves, afin de gagner une misérable cro?te pour eux-m?mes et leur malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne possédez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien faire et s'engraissent de votre dur labeur....

Le tribun s'animait, sa figure contractée devenait pale et ses yeux luisaient d'un dur éclat derri?re les verres de son pince-nez. Sa voix cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit, au poing fermé brandi vers le ciel, soulevait de c?té sa jaquette et son gilet, en découvrant sa chemise, comme un liseré blanc, ? la ceinture de son pantalon sans bretelles.

L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement, il les tenait déj? sous l'empire de son éloquence routini?re. En voil? un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de pareil dans leur village! Par-ci par-l? s'élevait bien, de temps en temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait silence. Et d'ailleurs le tribun était entouré de ses camarades, qui veillaient sur lui comme une garde du corps indéfectible; dans leurs visages pales, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre l'effet de ses paroles et, ? la moindre menace, parer au danger.

Cette foule s'était encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages s'y montraient, attirés par cette réunion en plein air, o? tout le monde pouvait bien s'arr?ter quelques minutes vraiment, sans se voir accusé plus tard d'y avoir participé délibérément. Cette affluence inespérée fouettait le tribun; il s'échauffait au son de ses propres paroles, il redoublait d'éloquence et de violence, lorsque soudain un incident surgit qui l'arr?ta tout net au beau milieu de son discours.

Un individu fendait la cohue, en tra?nant la quille, et titubant, le visage tuméfié, braillant d'une bouche pateuse des choses incohérentes. Baton levé sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et il répétait, avec un ent?tement d'ivrogne, qu'il voulait aller ? La Belle Promenade boire une goutte et que personne au monde n'avait le droit de l'en emp?cher. C'était Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un éclat de rire formidable secoua la foule. C'était Berzeel qui, au lieu de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de descendre au village o? il travaillait pendant la semaine et, par sa seule apparition, mettait tout en émoi. Agacé, ayant peine ? ma?triser sa col?re, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander:

-Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?

Avant que Berzeel e?t le temps de répondre, la foule se creusa, bousculée; comme un tigre, Pierken sauta sur son fr?re et lui hurla en pleine face:

-Salaud! Crapule! Ivrogne! Tu n'es pas honteux! Veux-tu f.... le camp!

-Hein! quoi! rugit Berzeel, brandissant son baton.

Et brusquement il l'abattit, de toute sa force, sur la nuque de Pierken.

La foule s'ameutait. Leo se précipita, saisit Berzeel ? bras-le-corps, le maintint avec rage. L'orateur sur sa chaise vociférait, faisait des efforts désespérés pour rétablir le calme.

-C'est mon fr?re, monsieur, gémissait Pierken. J'ai honte de l'avouer.

-Pas de monsieur; appelez-moi camarade, dit le tribun d'une voix mordante. Et lachez cet homme, ordonna-t-il ? Leo. Je me charge de lui faire entendre raison.

Leo dénoua son étreinte, et l'orateur, apostrophant l'ivrogne:

-Mon ami, ce n'est pas bien ce que vous avez fait l?. Vous ?tes sous l'influence de la boisson, ce fléau de la classe ouvri?re en Flandre....

-J'ai pourtant bien le droit de boire une goutte, si je la paie! riposta Berzeel d'un air provocant.

Une clameur s'éleva; l'orateur agita les bras avec violence, réclamant le silence.

-Qu'on apporte une chaise pour cet homme; il est fatigué! cria-t-il.

De nouveau, des clameurs et des rires fus?rent; une chaise fut apportée, passée de main en main au-dessus des t?tes, vers Berzeel.

-Asseyez-vous l?, dit le tribun.

-Si je veux bien! bégaya Berzeel.

-Veuillez donc bien! insista l'orateur impassible. Berzeel prit la chaise en maugréant, s'y laissa choir, et agitant son baton vers l'estaminet, commanda:

-Patron, une goutte, nom de Dieu!

La foule ondoyait sous les rires, mais l'orateur, sans se laisser le moins du monde déconcerter, se planta devant Berzeel et reprit, d'un ton saccadé et le regard dur:

-Vous demandez du geni?vre! Bon! Mais, avant qu'on vous l'apporte, vous entendrez de moi ce que c'est que le geni?vre et quels sont ses effets pour ceux qui, comme vous, en font abus.

Il se dressa comme un champion ? la lutte et, en une diatribe violente, il s'attaqua ? l'alcool. Les phrases courtes tombaient en coups de massue; et de ses poings fermés il en ponctuait la force, vibrant et mena?ant, devant Berzeel affaissé comme une brute. Tout l'auditoire était subjugué, entra?né par sa rageuse éloquence, quand tout ? coup parut le garde-champ?tre du village qui, se faufilant vivement ? travers les groupes et arrivé devant le tribun, jeta d'un ton de commandement:

-Halte-l?! Finissez!

L'orateur, en pleine tirade ? effet, le bras droit frémissant, levé vers le ciel et la chemise blanche bouffant ? la ceinture de sa culotte tombante, s'arr?ta net, se pencha, dévisagea le garde-champ?tre, et calmement lui demanda avec le plus grand sang-froid:

-Qu'est-ce que vous dites, mon ami?

-Que je dis que vous devez cesser! répéta le garde-champ?tre d'un ton bref.

Une rumeur bourdonna dans la foule, contradictoire. Certains protestaient avec force; d'autres, les mouchards, approuvaient en ricanant.

-Qui vous a donné cet ordre? demanda, toujours tr?s calme, l'orateur.

-Monsieur le baron ..., le bourgmestre, répondit le garde, l'air haineux.

-Avez-vous cet ordre par écrit, mon ami?

Visiblement, le garde-champ?tre ne s'attendait pas ? cette question.

Un moment il regarda l'orateur, bouche bée, sans trouver de réponse.

La foule se moquait, amusée; les mouchards crachaient par terre de rage.

-Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorité pour lui.

-Non, répondit enfin le garde. Mais ?a ne fait rien; Monsieur le baron l'a tout de m?me dit.

-Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander ? monsieur le baron qu'il écrive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et apportez-moi ?a. En attendant, nous continuerons....

Furieux et mena?ant, le garde-champ?tre s'empressa de déguerpir et dans la foule des applaudissements éclat?rent, m?lés ? des huées. Pierken, Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne brandie, réclama de nouveau une goutte, vociférant au milieu du vacarme. Les mouchards louchaient, devenus verdatres.

-Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken débordant de joie.

Mais l'orateur, comme illuminé par son triomphe, réclama de nouveau le silence; et, dans l'attention frémissante de tout l'auditoire, il continua:

-Mes amis, nous ne sommes pas gens ? nous effaroucher pour si peu. Nous en voyons de toutes les couleurs ? nos meetings. L'incident est clos. En attendant que le garde-champ?tre revienne avec l'ordre du bourgmestre, je vais vous parler de vos droits méconnus depuis des si?cles et, en premier lieu, du plus élémentaire de tous ces droits: celui du suffrage universel!

Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'éloquence, il entreprit de faire entrer ses idées dans les cerveaux bouchés de son primitif auditoire. Ils ne comprenaient qu'? moitié; ils ne saisissaient pas clairement l'importance capitale du mirage qu'il évoquait devant eux. Il s'en aper?ut ? la contraction pénible des visages et il s'empressa bien vite de quitter le terrain des spéculations abstraites pour poser devant eux des exemples concrets. L?, ils réagirent immédiatement. Ils avaient conscience de leur force, d'?tre la masse, et de ce qu'ils pourraient réaliser le jour o? cette puissance, organisée et coordonnée, serait capable de traduire en faits accomplis ce qui n'était encore qu'une conscience obscure de leurs droits. Un roi, ?a ne faisait qu'un homme; des ministres, ce n'étaient que quelques-uns. Comme force réelle et intégrale, ils se réduisaient ? néant en regard des masses profondes du peuple. Et, néanmoins, c'était leur volonté seule, la volonté de ces quelques-uns, qui prédominait et dictait les lois. Ici, dans ce village, il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un curé; et c'était pourtant ce seul curé, qui avait défendu au patron de La Belle Promenade de céder sa salle pour la réunion; c'était ce seul bourgmestre qui, tout ? l'heure, enverrait son garde-champ?tre avec un petit papier, pour interdire ce meeting m?me en plein air,-cet air qui était ? tous et ? personne,-alors que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer ? entendre l'orateur! était-ce bien, cela? était-ce juste? Est-ce qu'une mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient de sa liberté, de sa dignité et de son droit?

Un sourd murmure de mécontentement gronda, et dans un groupe il y eut une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec violence on s'empoigna; et soudain des gifles claqu?rent, ponctuées de coups de pieds assourdis, tandis que s'élevait une clameur sauvage. Berzeel s'était redressé et faisait tournoyer son baton; l'orateur dut interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui. Au m?me instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le baron-bourgmestre, accompagné de M. le curé et flanqué du garde-champ?tre, qui agitait d'un air provocant un bout de papier.

-Cessez! Cessez! cria-t-il de loin.

Le rire cessa aussit?t, comme par enchantement; il se fit un parfait silence et la garde du corps se serra encore plus étroitement autour du tribun qui, sans descendre de sa chaise, se tourna vers les autorités et demanda d'une voix blanche:

-Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?

Le baron-bourgmestre s'avan?a de trois pas. Il marchait avec peine en tirant la jambe et s'appuyait sur une canne, grand et lourd, avec de grosses moustaches tombantes et des cheveux teints. Il semblait en proie ? la plus vive indignation et ses l?vres tremblaient. Pointant sa canne vers le tribun il dit, d'une voix frémissante, en un flamand détestable:

-Je suis le bourgmestre et je vous défends de parler ici. Si vous continuez, je vous fais dresser proc?s-verbal par le garde-champ?tre.

Le tribun souriait, tr?s calme. Et la garde du corps souriait aussi, avec des yeux noirs dans des visages pales. Ils regardaient fixement le trio, surtout le curé, avec ses yeux de fanatique et son teint bistré tournant au verdatre.

-Monsieur le bourgmestre, est-ce que monsieur le curé aurait quelque chose ? voir ici? demanda brusquement l'orateur, en montrant du doigt l'ecclésiastique.

-Cela ne vous regarde pas, répondit le bourgmestre.

Le curé ne dit mot, mais ses yeux insolents jetaient des flammes. Un silence d'attente oppressait la foule.

-Je vous somme pour la derni?re fois de cesser, répéta le bourgmestre.

-C'est superflu, monsieur le bourgmestre, je venais précisément de finir, nargua l'orateur.

Un large éclat de rire retentit, vite réprimé. Indignés, les mouchards grogn?rent.

-Descendez de cette chaise! ordonna le bourgmestre furieux.

Soudain, ? cette injonction brutale, le tribun prit feu. Le rouge lui monta aux joues, ses yeux étincel?rent et il cria avec force, dévisageant les autorités avec un souverain mépris:

-Je descendrai de cette chaise lorsqu'il me plaira et non pas lorsqu'il vous plaira, monsieur le bourgmestre. Vous pouvez ... peut-?tre ... me défendre de parler. Quant ? me faire descendre de cette chaise vous n'en avez aucun droit. Essayez, si vous l'osez, nom de Dieu!

Et il se campa, les bras croisés, tandis que sa garde s'avan?ait pour lui pr?ter main-forte.

Cela devenait sérieux. De la foule, qui s'agitait, partirent des cris divers. On vit Leo retrousser les manches de sa veste et l'on per?ut la voix braillarde de Berzeel, qui lan?ait des invectives dans le vide. Le bourgmestre agita sa canne, comme s'il allait donner un ordre et le garde-champ?tre avait tiré son bout de sabre. Les mouchards se faufilaient tra?treusement vers la chaise. La garde du corps, roide, muette et tr?s pale, ne bronchait pas. On entendit piailler un gosse auquel sa m?re donnait la fessée. Les l?vres blanches du curé remuaient, comme s'il machait une chique.

-Pff! C'est de la crapule, de l'infecte crapule! s'écria tout ? coup, avec un violent haussement d'épaules le bourgmestre. Je ne veux pas me salir les mains; allons-nous-en, monsieur le curé.

Il tourna les talons et, d'un pas trébuchant, appuyé sur sa canne, il partit, accompagné du curé, lan?ant des regards furibonds, et suivi du garde-champ?tre qui, de son petit sabre ridicule, couvrait la retraite.

-Voil? comment nous opérons dans nos meetings! conclut le tribun triomphant, en sautant prestement de la chaise.

La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arr?ta devant lui et se mit ? chantonner d'une voix sourde et profonde:

-Oooooooooooo....

C'était Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool, les yeux aqueux et comme enduits de gélatine, se raidissant pour ne pas tomber ? la renverse. Comme toujours, lorsqu'il était pris de boisson, il s'ent?tait ? chanter l'O Pepita.

Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire et Justin-la-Craque persistait, avec l'opiniatreté du pochard.

-Pee ... pee ... pee ... peeeeee....

-Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en fron?ant les sourcils.

-Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait

Justin-la-Craque sous l'énorme bordée de rires.

Outrés, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent ? bout de le repousser et expliqu?rent ? l'orateur quelle était cette esp?ce de loufoque, qui lichait. Le tribun hochait la t?te d'un air grave et dit:

-Il y a encore beaucoup, beaucoup ? faire ici. Il nous faudra souvent revenir.

-Venez! Venez! jubilait Pierken.

Le tribun et sa garde du corps s'écoul?rent avec la foule. Justin-la-Craque, ayant découvert Berzeel, alla se planter devant lui pour offrir ? son camarade une séance d'O Pepita. Berzeel souriait, baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans La Belle Promenade.

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