Célibataires, le Sénat vous menace d'un imp?t égal au quinzième du principal de vos contributions. C'est-à-dire qu'un ouvrier qui verse trente francs par an à la recette de son quartier, sans compter les centimes additionnels, devra désormais donner quarante sous de plus, si la loi est votée.-Bien.
Votre voisin nourrit et habille six enfants. Vous, vous payerez deux francs par an le droit de vous nourrir tout seul. Le Sénat appelle cela ?égaliser les charges? et conseiller le mariage aux citoyens fran?ais. Je ne discute pas.
Lisez maintenant ce qu'il en a co?té à l'un de vos camarades pour avoir voulu se marier dans notre doux pays.
L'histoire est typique; elle est complète; et, par-dessus le marché, elle est vraie. Il ne lui manque rien pour servir d'exemple.
Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier mécanicien, ancien sous-officier d'artillerie, rencontra Mme X..., qui accepta de devenir sa femme.-Il avait trente ans; c'est un age où l'on est, je crois, majeur. D'ailleurs ses parents l'approuvaient. Quant à la jeune femme elle était orpheline et divorcée, c'est-à-dire civilement aussi libre que possible. Rarement un projet de mariage se présente dans des conditions aussi favorables.
M. D... réunit les papiers nécessaires, prit son acte de naissance dans son tiroir, son certificat de résidence chez sa concierge, il courut chez le commissaire de police pour obtenir la légalisation de cette dernière pièce, il se procura, mais à grands frais, les actes de décès des parents de sa fiancée; les fit d?ment enregistrer, enfin, n'oubliant pas même son livret militaire, il se présenta, s?r de lui, à la mairie de l'arrondissement.
?Monsieur, fit l'employé, votre acte de naissante est périmé. Depuis la loi de 1897, aucun acte de l'état civil ne doit avoir plus de trois mois de date. Faites-en faire un autre, et payez.
-Mais... l'état me demande quel jour je suis né. Je le lui dis. Je ne peux pas le lui dire plus clairement une seconde fois. Le nouvel acte que je vous apporterai sera identique au premier, puisqu'ils seront tous les deux copiés sur la même page du même registre....
-Monsieur, la loi est la loi. Faites une pétition à la Chambre si vous n'êtes pas content.?
L'ouvrier se retire docilement. Rentré chez lui, il écrit au maire de son village natal, fait queue à la poste le lendemain matin pendant vingt minutes pour expédier un mandat de 2 fr. 55, rogne son d?ner comme son déjeuner, et attend la réponse du maire.
Deux jours plus tard, coup de théatre. Un événement imprévu, une lettre, un cri de joie: ses parents sont devenus riches. Et alors, d'une heure à l'autre, ces mêmes parents qui trouvaient Mme X... charmante tant qu'ils étaient pauvres, s'opposent brusquement à son entrée dans la famille. Un billet de loterie a fait le miracle. Ils n'ont rien à lui reprocher que d'être restée, ce qu'ils étaient, mais c'est assez pour qu'ils la refusent, comme une honteuse mésalliance. Supplications du fils, discussions, arguments, scènes violentes, rien n'y fait. Il a donné sa promesse: cela n'a aucune importance. Il aime: cela n'est pas sérieux. Elle aime aussi: on s'en moque bien.
Le héros de cette histoire, un brave homme décidément, n'hésita pas. Non seulement il n'alla point chercher ailleurs la belle dot que son père voulait lui faire toucher, mais il renon?a même à l'héritage promis: il fit les sommations.
Savez-vous ce qu'il en co?te à un malheureux ouvrier pour faire établir, qu'il est majeur à trente ans, et qu'il a le droit de se marier où il aime? Soixante-quinze francs.
M. D... épuisa ce jour-là ses dernières économies, mais il paya. Il y eut d'abord un mois de luttes, puis un mois de formalités. Sur ces entrefaites, une convocation à passer vingt-huit jours sous l'uniforme vint encore retarder le mariage.
Lorsqu'il fut de retour à Paris, notre mécanicien se crut sauvé. Enfin tous ses actes étaient en règle, les sommations avaient touché: la voie était libre, en un mot.
Il se rendit à la mairie avec sa liasse de papiers et exprima timidement le désir de voir les publications affichées le dimanche suivant.
?Monsieur, répondit l'employé avec un gracieux sourire, si vous étiez venu il y a huit jours, c'e?t été parfait; mais ces pièces sont du mois de juin, nous voici le 7 octobre, tous vos actes sont périmés.
-Comment, une seconde fois?
-Une seconde fois. Veuillez faire refaire tous les actes, ceux de naissance comme ceux de décès, tous les certificats et toutes les légalisations. Inutile d'ajouter que les formalités d'enregistrement sont redevenues nécessaires comme en juin dernier.
-Et il faut tout payer encore?
-Bien entendu.?
Pour la troisième fois, l'ouvrier fit les quinze démarches et paya les quinze additions. Je me demande comment il s'en est tiré; mais le législateur ne se le demande pas, soyez-en s?rs. Partout où il se présentait, on le saluait comme une vieille connaissance. ?C'est encore vous? Enchanté de vous revoir. Entrez donc.? Il n'avait plus que des amis dans tous les greffes et dans tous les bureaux de Paris, et quand il s'en allait on lui disait: ?A bient?t!?
Un pale jour de novembre, ce Juif-Errant de l'état-civil, qui n'avait plus même en poche les cinq sous d'Ahasvérus, remonta lentement l'escalier de la mairie où il avait toutes ses habitudes, et en entrant dans le bureau des mariages, il demanda d'une voix résignée désormais à tout:
?Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi ne sont-ils pas en règle?
-Mais il me semble qu'ils le sont.
-Ce n'est pas possible.
-Si fait. Nous allons procéder aux publications. Vous épousez donc mademoiselle...
-Non: ?Madame?... Elle est divorcée.
-Alors il manque une pièce, en effet: la copie de la transcription de l'acte qui a prononcé le divorce. Courez au greffe du tribunal civil et rapportez-moi cela.
-Ah! je vous le disais bien? soupira le malheureux.
Une heure après, il était au greffe, où on lui répondait qu'on serait enchanté de copier pour lui la pièce dont il avait besoin, et que cela co?terait une vétille: cent quatre-vingt-dix francs avec quelques centimes.
?Cent quatre-vingt-dix francs! mais où voulez-vous que je les prenne!?
C'était le dernier coup.
Tout mariage devenait matériellement inaccessible.
Le sympathique ouvrier qui m'écrit cette longue histoire, ?si triste et si burlesque à la fois?, comme il le dit lui-même, termine sa lettre par ces mots:
?Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je mettrai dix francs par mois de c?té. Au bout de dix neuf mois, je pourrai peut-être enfin me marier. Mais à ce moment-là tous mes actes seront périmés pour la quatrième fois, et alors je recommencerai ma promenade dans les greffes, bien heureux si l'imp?t projeté ne vient pas me frapper dans l'intervalle comme ?célibataire endurci?.
Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans doute devinent la phrase) je trouve que M. D... est bien patient envers des lois aussi vexatoires que les n?tres.
Si j'ai un conseil à lui donner, c'est de garder cette somme énorme-190 francs-pour la layette de son premier enfant qui en aura bien besoin, le pauvre petit. Depuis six mois, on refuse de marier cet homme et cette femme: qu'ils n'insistent pas. On les a ruinés: qu'ils arrêtent les frais. Et s'ils tiennent absolument à porter un nom identique, j'offre de leur faire faire, à mon compte; chez un graveur, deux cents billets de part ainsi con?us:
?Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur de vous informer qu'à partir du 25 décembre 1900, ils se considéreront comme mariés.?
Tous les honnêtes gens du quartier, j'en réponds, leur donneront raison.
La moralité de cette anecdote s'inscrit logiquement à sa suite. M. Piot, par son projet d'imp?t, espère établir entre le célibat et le mariage un parallèle avantageux pour la vie conjugale. Nous allons faire pour lui la comparaison.
D'une part, voici M. A..., contribuable, taxé à 30 francs. Il est célibataire; il n'a chez lui ni femme, ni ma?tresse, ni enfants. Qu'au dehors il soit chaste ou fréquente les filles, cela n'importe point: dans les deux cas, il est infécond.
Pour prix de cette infécondité, M. Piot lui demande DEUX FRANCS.
Voici d'autre part M. D..., le héros des aventures qui précèdent. Je le suppose lui aussi taxé à 30 francs. Il a voulu se marier selon le v?u de l'état, et voici que l'état lui demande avant de le lui permettre[26]:
Frais d'actes, correspondance et courses (environ) 60 fr. 00
Trois nouvelles séries des mêmes frais par suite de péremptions 180 fr. 00
Sommations respectueuses 75 fr. 00
Copie de la transcription d'un jugement de divorce 190 fr. 00
Total 505 fr. 00
Et le comble, c'est qu'on lui réclamera quand même 2 francs d'imp?t par an si sa femme est stérile malgré elle!
Ajoutez à cela les frais de la noce, puis toutes les dépenses de logement, de vêtements et de nourriture que nécessitera son nouveau foyer, et dites de quel c?té descend la balance que M. Piot tient suspendue à son doigt sénatorial.
La nature a donné des charges écrasantes aux familles nombreuses, et l'état vient encore accabler ceux qui fléchissent déjà dans l'appréhension des misères futures.
Majorité tardive, opposition des parents, refus d'autoriser venant de l'administration ou des supérieurs militaires, nombre des démarches, importance des frais, longs délais, péremption des pièces,-quoi encore? les lois et les règlements amoncellent leurs barricades sur toutes les routes qui mènent à l'union civile. La forteresse du mariage est une place qu'il faut emporter contre tous. Avant d'obtenir la permission d'être utile à son pays en fondant une famille de plus, il faut satisfaire un Code suranné, un fisc aux cent bouches, une famille égo?ste, avare ou haineuse, une hiérarchie de supérieurs tracassiers ou malveillants.
Combien succombent dans cette lutte, qui ne se marieront plus jamais, après avoir passé à c?té du bonheur! Dans l'amas des lettres que j'ai re?ues à l'appui de mon premier article, je trouve l'histoire d'un jeune homme qui entendit ce mot d'un père: ?Une femme en vaut bien une autre!? Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour où vous brisez la vie de votre enfant, vous croyez qu'il se guérira, qu'il pardonnera, qu'il oubliera, et que vous réussirez plus tard à jeter dans son lit une dinde grasse, avec un portefeuille d'actions! Combien en pourrais-je citer qui sont morts sans avoir voulu se laisser consoler ainsi!
Mais l'état ne s'en inquiète point. L'état règne. Même sur les questions qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou délègue son autorité stérilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'établit. épousez une actrice, décorée ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a d'illustres et de charmants exemples; mais si vous êtes receveur des contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'espérez pas obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse épouser Agnès ni Chimène. L'administration en est restée là-dessus aux idées du dix-septième siècle. Il faut se soumettre ou se démettre, rester célibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix forcé entre le désespoir et la misère.
Par contre, quand le supérieur accorde son consentement, comme s'il prétendait lui donner l'auréole de l'infaillibilité papale, tout doit courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est passé à Melun. Un officier demande à épouser une femme divorcée; si son chef avait rédigé un rapport défavorable, on aurait contraint le malheureux à donner sa démission, à briser sa carrière, plut?t que de lui laisser prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en service commandé quand elles font des parties de tennis sur la pelouse de leur jardin.
Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'état ne semble préoccupé que d'interdire l'union partout où il le peut. Il trouve bon que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de déshériter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il défend à la femme adultère d'épouser jamais son complice, c'est-à-dire de fonder enfin une famille féconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le père de ses enfants.
Ceci exposé sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous pouvons donc répondre à l'état qu'il est mal venu à reporter ses propres fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit imp?t les célibataires agés de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi dérisoire et inefficace que certains trouvent même injuste, mais qui se condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres arguments.
Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus célibataire; mais si mon insistance est désintéressée, elle n'en sera que plus ardente, et plus libre.
Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier?
Le Sénat répond:-En persécutant les gens qui ne veulent pas se marier.
Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont crié de toutes parts:
-En nous accordant le mariage, à nous qui ne demandons que cela!
9 décembre 1900.