Genre Ranking
Get the APP HOT
Home > Literature > Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,
Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,

Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,

Author: : Paul Mariéton
Genre: Literature
Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset, by Paul Mariéton

Chapter 1 No.1

George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833. Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels talents et quelles ames allaient-ils rapprocher?

Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des Contes d'Espagne et d'Italie et du Spectacle dans un fauteuil, le poète de Don Paez et de Mardoche, de la Coupe et les Lèvres et de Namouna. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les Caprices de Marianne et achève d'écrire Rolla.

Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie fran?aise. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité frémissante, quand elle est servie par un go?t inné. ?Chose ailée et divine et légère?, son talent ne semble point d'un professionnel. Ce grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'ar?me, il rapporte un miel bien à lui, bien fran?ais. Que lui importe ce qu'on qualifie d'originalité! Ces entra?nements de l'opinion ne prouvent bien souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient l'écho mélancolique des jeunes ames de son milieu et de son temps, il n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera au nom de tous.

Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce qui peut brider l'indépendance d'enfant gaté qui fait le naturel et le charme de son esprit,-même la recherche trop précise de pittoresque, même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours le sacrifice à ce go?t léger mais s?r, conscient de sa valeur fran?aise, qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, ame fran?aise, fran?aise, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais lieux.

L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, ce libertin à l'ame mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce spirituel et ce triste. ?Un jeune homme d'un bien beau passé?, l'avait ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui a tout compris, le jour qu'il écrivait: ?La Muse de la Comédie l'a baisé sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.?

La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son coeur.

Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré son premier livre si peu connu, l'Anglais mangeur d'opium (adapté de Thomas de Quincey)2.

Note 2: (retour) L'Anglais mangeur d'opium, traduit de l'anglais par A. D. M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.

George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve, écrira: ?Pauvre enfant! il se tuait! Mais il était déjà mort quand elle l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une convulsion dernière3!...?

Note 3: (retour) Lettre publiée par le vicomte de Spo?lberch de Lovenjoul. Cosmopolis du 1er juin 1896.

Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: Lui et Elle venait de para?tre (1861) en réponse à Elle et Lui.

Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont les faibles. Déjà son génie est m?r pour les grands cris humains. L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera son ame, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des cris immortels.

George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures d'androgyne, son go?t des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules Sandeau, leur livre (Rosé et Blanche, signé ?Jules Sand?), ses livres surtout, Indiana et Valentine. Elle achève Lélia qui va mettre le sceau à sa gloire future.

Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand. On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique4, à l'aide de sa correspondance inconnue et de cette Histoire de ma vie, où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi sa vie.

Note 4: (retour) S. ROCHEBLAVE, George Sand avant George Sand, dans la Revue de Paris du 15 mars 1896.*

Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une batarde de l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,-femme indulgente et fine, à l'esprit fort et cultivé, a?eule d'ancien régime, qui fut sa vraie éducatrice,-elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, avec la fille d'un oiseleur.

Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux, l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature, qu'éveillaient en elle ses promenades dans la Vallée Noire, ce paysage du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette ame pour former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme.

Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat. Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser enliser par la vie rurale.

On peut croire qu'il fut longtemps sans soup?onner la valeur d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bient?t cesser de lui plaire, pour un prosa?sme peut-être sermonneur, qui heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique.

Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour.

C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens et l'honnêteté retardèrent de six ans,-les six ans que dura cette affection platonique,-la crise qui fera quitter son foyer à celle qui sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée.

La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.

Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de ses sens,-elle affecta toujours de n'en pas convenir,-elle s'était violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans pourtant rompre tout à fait.

Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons.

Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée les trois mois suivants à Paris.-Déjà s'établissait sa légende. La chatelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge, et toujours la cigarette aux lèvres.

Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si elle essaie de se justifier de cette indépendance dans l'Histoire de ma vie,-étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que réticences au moment où on y cherche des révélations,-du moins sa correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet, à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure, lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème, éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Chatre. Agacée, elle prit ses coudées franches.

Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa correspondance, après la rupture, et la br?la. On a dit qu'elle l'avait aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières aventures d'amour nous découvriraient plut?t son cerveau que son coeur. Après Sandeau, ?elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche?, a écrit son confident Sainte-Beuve5. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de tous ?préjugés?, double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard avec Michel de Bourges, un haut esprit, son ma?tre, qu'elle aimera jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour, elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,-sans la chercher peut-être, car la loi du génie, ?ce deuil éclatant du bonheur?, comme disait Mme de Sta?l, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue aux ressorts de cette ame complexe.

Note 5: (retour) Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. Cf. vicomte de Spo?lberch de Lovenjoul, les Lundis d'un chercheur, p. 173, in-8°; Calmann Lévy, 1894.

Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les transformant. Maternelle un peu à la fa?on de Mme de Warens, elle l'est avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à la fois, dans toute son oeuvre,-cet immense miroir de la nature et de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite si cruelle pour quelques-uns. éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.

Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans un vif instinct de coquetterie,-qu'elle réprime le plus souvent, par bonté d'ame,-ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du mariage.-Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament, elle aventura son ame romanesque dans les plus paradoxales contrées du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.

Ainsi l'indépendance règne au fond de son ame, si obstinée, si rangée pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,-car l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la vérité...

Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible -bovine-à, faire de la copie, parmi les plus graves agitations de son ame, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait!

Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son ?monde?, sinon de sa naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le go?t que manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes. Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa ma?tresse cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation sermonneuse l'aga?a davantage, et surtout son obstination à poétiser ses faiblesses...

La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait fini par ?consentir à confier? son fils à George Sand, comme à une femme de grand renom, plus agée que lui de six ans et relativement grave, malgré des erreurs trop connues.

Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants...

Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie.

Quoique gendelettres tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle. Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante monographie de Musset6, avaient fait pressentir les perles que recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en mieux préciser l'évolution.

Note 6: (retour) Les grands écrivains fran?ais: Alfred de Musset, in-18, Hachette, 1894.

Chapter 2 No.2

La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,-comme finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion, ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être d'exception qu'a été George Sand.-?Le coeur de cette femme est comme un cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a aimés.?

Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son fils, un être bon et faible qui est et restera toujours ?son enfant?, son meilleur ami est Gustave Planche.

Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour. Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus jeune qu'elle, il prenait bient?t cependant, sur son ardent esprit, par un go?t d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un conseiller intime, d'un confident d'amour.

Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de conna?tre quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses Portraits Contemporains,-sortes de codicilles du testament littéraire que constituent ses derniers livres7, Sainte-Beuve a esquissé avec plus de charme que de discrétion,-George Sand vivait encore,-l'état d'ame de ce beau génie féminin pendant ces six mois critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes ?les plus vraies, les plus na?ves et les plus modestes où elle s'ouvrait à lui de son coeur et de son talent?.

Note 7: (retour) Portraits contemporains, 1868 (cinq volumes où sont réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523. Paris, Calmann Lévy.

Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles publiés par Sainte-Beuve sur Indiana et Valentine8, Gustave Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier. ?Nous y allames un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule, le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de séduction par la meilleure, la plus s?re et la plus intime des défenses. Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour confident, pour conseiller, presque pour confesseur9.?

Note 8: (retour) Le National des 5 octobre et 31 décembre 1832.

Note 9: (retour) Portraits contemporains, I, p. 507.

George Sand écrivait alors Lelia, Sainte-Beuve Volupté. Tous deux se consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à peine libre, ?dans un véritable isolement moral, elle se demandait quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la première fois10?. Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de conna?tre Musset, mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve qu'elle ?recevra Jouffroy de sa main?, le priant de le prévenir de son extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: ?Je crains un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, mais ils trahissent.?

Note 10: (retour) Portraits contemporains, I, p. 511.

Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de para?tre11. L'ensemble constitue le document le plus s?r et à peu près unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'ame de George Sand pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même par la grace étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines phrases de George Sand on pourrait le penser: ?Vous m'avez dit que vous aviez peur de moi (lettre de mars).? Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait pris soin, bient?t, de faire confidence à sa pénitente d'une affection profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,-celle dont il a rempli, sincèrement ou non, son fameux Livre d'amour, daté du même temps pour la plupart des pièces.

Note 11: (retour) George Sand, Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris du 15 novembre 1896.

Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un mois. La suite de la correspondance nous l'explique.

Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente monographie du ma?tre de Colomba, avait recueilli ces rumeurs. Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. ?Le court passage de Mérimée dans les bonnes graces de Mme Sand est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait ?donné? Mérimée, et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce r?le trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact qu'il re?ut des confidence et des plaintes12.?

Note 12: (retour) AUGUSTIN FILON, Mérimée et ses amis, p. 64, in-16, Hachette, 1894.

La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres d'ao?t et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on con?oit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il para?t bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui était de son age, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son ame. écoutons ce ressouvenir:

....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.

....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce r?le froid et odieux. Je voyais à mes c?tés une femme sans frein, et elle était sublime13; moi, austère et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égo?sme et dans mon isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'ame. Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles qu'on a abjurées.

Note 13: (retour) Mme Dorval.

....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de dégo?t et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et frivole. Ce fut tout.

Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'e?t peut-être aimée, et s'il m'e?t aimée il m'e?t soumise, et si j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui p?t l'attirer à moi.

Après cette anerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance.

Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère tentation14.

Note 14: (retour) Revue de Paris du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est (des premiers jours) de juillet 1833.

Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le sermonne à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans un grand trouble: son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a re?u de son directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 ao?t, elle semble apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.-?Pour rien au monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.? Et elle se fait protectrice à son tour.

Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu, tout de fra?cheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance.

Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant trop... différent pour ses habitudes. ?A propos, réflexion faite, écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies15.? De son c?té peut-être, Musset se défiait de la romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me rapporte qu'il disait alors: ?Elle n'a donc jamais rencontré un homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!? Ces réserves expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de l'approche de la souffrance, ce vertige de l'ab?me, où s'éveille le génie des poètes.

Note 15: (retour) Portraits contemporains, I, 510.

Tous deux collaboraient à la Revue des Deux Mondes et le groupe de Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: le Songe du Reviewer16. Elle nous renseigne sur la pléiade delà Revue, à son age d'or:

Note 16: (retour) Intermédiaire des chercheurs et des curieux du 10 oct. et vicomte de Spo?lberch de Lovenjoul: les Lundis d'un chercheur, in-18, Calmann Lévy, 1894.

Buloz17 est sur la grève

Pale et défiguré;

Il voit passer en rêve

Gerdès18 tout effaré.

La matière abonnable

Se meurt du choléra;

L'épreuve est détestable

Il faut un errata.

Il voit son typographe

Transposer ses placards.

Des fautes d'orthographe

Errent de toutes parts.

Des lettres retournées

Flottent en se heurtant;

Des lignes avinées

Dansent en tremblotant.

Note 17: (retour) Fran?ois Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la Revue des Deux Mondes, journal des Voyages, pour en faire le recueil célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en même temps la Revue de Paris.

Note 18: (retour) Caissier de la Revue.

De tous c?tés aboient

Des contresens obscurs,

Et les marges se noient

Dans les déléaturs.

Il pleut des caractères;

Le B manque dans tous,

Et des pages entières

Boivent comme des trous.

Loewe19 a fait héritage

De quatre millions;

Dumas meurt en voyage

Faute d'Impressions.

Dans les filles de joie

Musset s'est abruti;

Ampère20, en bas de soie,

Pour l'Afrique est parti.

Note 19: (retour) Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et diplomate, auteur du Népenthès.

Note 20: (retour) J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.

Brizeux est à la Morgue,

Sainte-Beuve au lutrin;

Quinet est joueur d'orgue

A Quimper-Corentin.

Delécluse21 est modèle

A l'atelier de Gros;

Roulin22 est infidèle

A ses choux les plus beaux.

Note 21: (retour) Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur, historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.

Note 22: (retour) Roulin avait fait dans la Revue des Deux Mondes plusieurs articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M. de Lovenjoul.)

George Sand est abbesse

Dans un pays lointain;

Fontaney23 sert la messe

A Saint-Thomas-d'Aquin;

Fournier24 aux inodores

Présente le papier;

Et quatre métaphores

Ont étouffé Barbier.

Note 23: (retour) écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de Lord Feeling et O'Donnoz.

Note 24: (retour) Imprimeur de la Revue.

Cette nuit Lacordaire

A tué de Vigny;

Lerminier25 veut se faire

Grotesque à Franconi;

Planche est gendarme en Chine;

Magnin26 vend de l'onguent;

Le monde est en ruine:

Bonnaire27 est sans argent!!

Note 25: (retour) Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.

Note 26: (retour) Charles Magnin, érudit et polygraphe.

Note 27: (retour) Le plus fort actionnaire de la Revue, à cette époque. (Note de M. de Lovenjoul.)

Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans, avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près d'elle à Henry de Latouche28, dans le r?le d'inspirateur, de conseiller littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie.

Note 28: (retour) H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres d'André Chénier en 1819.

Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle. Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du go?t, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme. Mais son r?le échoua par la confusion même que ses attaques laissaient dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt ans après, George Sand a longuement parlé de lui: ?Il me fut très utile, dit-elle, non seulement parce qu'il me for?a par ses moqueries franches à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès relatif.

?Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me louer en ce qui me concerne29.?

Note 29: (retour) Histoire de ma vie, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann Lévy.

Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients, qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était brouillé avec elle à cause de lui.

Cette brouille était traduite par un article fameux, les Haines littéraires, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la Revue des Deux Mondes30.

Note 30: (retour) 1831.

On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique, avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que celui-ci f?t d'age à se montrer plus respectueux que son rival. Mais rien n'autorise à penser que le conteur de Fragoletta ait jamais osé hasarder une déclaration.

Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au ?critique maudit? de tendres espérances. Elle affichait leur amitié avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de transparents pseudonymes, dans son roman de Béatrix. On y voit Claude Vignon quitter le chateau de son amie Félicité Des Touches avec un profond désenchantement31. Planche lui-même avait laissé percer cette amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait empoisonné son ame. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires, à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais acerbe.

Note 31: (retour) Cf. le Critique maudit: Gustave Planche, par Adolphe Racot, dans le Livre du 10 ao?t 1885.

Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet 1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle écrit: ?Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas32.? Mieux encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie: ?Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. Il ne l'est pas. Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime33.?

Note 32: (retour) Revue de Paris, du 15 novembre 1896, p. 284.

Note 33: (retour) Revue de Paris, 15 novembre 1896, p. 289.

Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand elle rencontra Musset.

Chapter 3 No.3

Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la Revue, chez les Frères Proven?aux. Cette réunion n'a été précisée nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le 24 juin 1833, après une lecture d'Indiana. Elle était accompagnée d'un billet laconique et respectueux34:

Note 34: (retour) Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites. On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages intimes.

On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un billet de Venise (fin mars 1834).

Madame,

Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'Indiana, celui où Noun re?oit Raymond dans la chambre de sa ma?tresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.

ALFRED DE MUSSET.

Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,

Cette scène terrible où Noun, à demi nue

Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?

Qui donc te la dictait, cette page br?lante

Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,

Le fant?me adoré de son illusion?

En as-tu dans le coeur la triste expérience?

Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?

Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,

Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,

As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?

N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,

Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,

Versant à son ami le vin de sa ma?tresse,

Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,

Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?

Et cet être divin, cette femme angélique,

Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,

Cette frêle Indiana, dont la forme magique

Erre sur les miroirs comme un spectre léger,

O George! N'est-ce pas la pale fiancée

Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?

N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée

Qui sur tous les amours plane éternellement?

Ah! malheur à celui qui lui livre son ame!

Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme

Le fant?me d'une autre, et qui sur la beauté

Veut boire l'Idéal dans la réalité!

Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,

Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,

Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe

A compté sur ses doigts les heures de la nuit!

Demain viendra le jour; demain, désabusée,

Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,

Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;

Elle abandonnera celui qui la méprise,

Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise

Aimera l'autre en vain,-n'est-ce pas, Lélia?

24 juin 1833.

Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur d'Indiana. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit Lélia, lui un poème qui sera Rolla. Il lui en communique des fragments: ?Soyez assez bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de curiosité ne soit partagé par personne.?

Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de même: ?Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. Que vous ayez le plus t?t possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.? Point d'amour encore; mais George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre de marivaudage?-A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans leur intimité.

Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments que vous voulez bien me sacrifier.

Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir.

Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons parlé. Voyez quel égo?ste je suis; vous dites que vous avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci35.

Tout à vous de coeur.

ALFRED DE MUSSET.

Note 35: (retour) Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).

Nous sommes en juillet. George Sand a terminé Lélia. Une de ses premières visites est pour son nouvel ami. ?Un matin de juillet, m'a conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait du violon. Elle aper?ut sur le pupitre un exemplaire d'Indiana. Il était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections36...?

Note 36: (retour) L'exemplaire en question d'Indiana a été conservé. On y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment sacrifiées. La Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1878 a cité quelques-unes de ces corrections du poète.-Remarquons que Paul de Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'Indiana faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien daté du 24 juin 1833.

La supposition de Paul de Musset (Lui et Elle) para?t bien gratuite. Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George Sand.

Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté, lui épargna, il faut le reconna?tre, les mesquineries coutumières des bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset. Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère; il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand.

A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire Lélia terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18 juillet37. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question entre eux que d'?amitié sincère?. Cette promenade assurément n'eut pas lieu. Le lendemain, Musset avait lu Lélia, et voici comme il exprimait son admiration à l'auteur,-un auteur qui était une femme dont il se sentait amoureux:

...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...-Enfin, ?a pouvait être bien des choses avant d'être ce que cela est.-Avec votre caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre c'est un homme ou rien.-Je me soucie autant que de la fumée d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans Lélia des vingtaines de pages qui vont droit au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lara.

Note 37: (retour) Lélia, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet, est inscrite au Journal de la Librairie du 10 ao?t 1833; la deuxième édition, au numéro du 17 ao?t.

Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle faisant des livres.

Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la raison.

Vous me connaissez assez pour être s?re à présent que jamais le mot ridicule: ?Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?? ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer pa?tre, si je m'avisais de vous le demander), mais je puis être,-si vous m'en jugez digne,-non pas même votre ami,-c'est encore trop moral pour moi,-mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles,-capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs38 et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.-Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai aucune raison pour mentir.

Note 38: (retour) Note de G. Sand.-Il s'était habillé en pierrot et avait mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé, M. de La Rochefoucauld.

Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir, sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand. On s'amuse de ces caricatures,-qu'on se disputera bient?t, que les collectionneurs s'arracheront plus tard39.

Note 39: (retour) On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à 1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants, excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier. Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de vraies oeuvres d'art. Mme Jaubert, la ?marraine? de Musset, avait conservé un précieux recueil de dessins de son ?filleul?. Toute sa société y figurait. On sait qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de Paris. Elle en a publié d'intéressants Souvenirs (Hetzel, 1880). Cet album a été perdu.

Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet, appartient à son gendre M. Tilliard.

Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de ?ses beaux yeux noirs qu'il a outragés hier? eu les croquant,-non sans ajouter, en anglais, ?qu'il est triste aujourd'hui?.

Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé pour lui montrer une violente critique des Débats sur le Spectacle dans un fauteuil et les Contes d'Espagne et d'Italie40. Mais le poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il ?a essuyé son rasoir dessus?. Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.

Note 40: (retour) Article signé: J.S., Journal des Débats du 28 juillet 1833.

Mon cher George,

J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade, j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient m'en guérir. J'ai taché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.

Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de me brouiller sans sujet.

Maintenant, George, vous allez dire: ?Encore un qui va m'ennuyer?, comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez plut?t pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non pas comme à une ma?tresse, mais comme à un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la force me manque.

ALFRED DE MUSSET.

L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le confesser. Il est facheux qu'on n'ait aucune des réponses de George Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son angoisse devant le bonheur entrevu.

....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.-Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais Octave ou Coelio 41, et que vous aviez répondu: ?Tous les deux, je crois.?-Une folie a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser ma mère.

Note 41: (retour) Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, les Caprices de Marianne, publiée dans la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1833.

Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas aujourd'hui par exemple.

Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.

Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er ao?t, toutes les harpes de la joie chantent dans son coeur:

Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,

Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,

Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!

J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,

Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,

Au chevet de mon lit te voilà revenu.

Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.

Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;

élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!

Jamais amant aimé, mourant pour sa ma?tresse,

N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,

Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.

George Sand n'ose encore se croire, se proclamer

heureuse. Sa lettre du 3 ao?t à Sainte-Beuve

est beaucoup plus calme que les précédentes.

Sans lui avouer pourtant son nouveau

bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune

soleil de l'espérance n'est pas loin.

Son confesseur lui a fait part des alternatives

de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.

Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;

mais George Sand entend ne causer

de jalousie à personne:

....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égo?ste plaisir qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour, l'Amour comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je vous appellerais 42.

Note 42: (retour) Revue de Paris du 15 nov. 1896, p. 287.

Lélia vient de para?tre. Naturellement, le premier exemplaire en est offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: A Monsieur mon gamin d'Alfred, GEORGE; sur le tome II: A Monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, GEORGE SAND43.

Note 43: (retour) Ce précieux exemplaire est en la possession de la gouvernante

Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé chez George Sand.

Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin, aujourd'hui Mme veuve Martelet.

Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans Lélia, représentait Musset. M. Cabanès (Revue hebdomadaire du 1er ao?t 1836), s'appuyant sur le ton différent des deux ?envois? pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être portraituré dans Lélia. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta une épigraphe, une strophe de Namouna (décembre 1832), placée en tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres, en 1835, Musset lui écrira: ?Ta Lélia n'est point un rêve; tu ne t'es trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio; il est à tes c?tés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est moi! moi! tu m'as pressenti...?

Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète l'Inno ebrioso, le chant d'orgie de Sténio, dans Lélia. Ainsi M. Derome critiquant (le Livre du 10 mai 1883) l'excellente Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset de M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces vers.-Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète qui écrivait, dans le même temps, Rolla. son dandysme. Paul de Musset, dans une scène de Lui et Elle, nous les a représentés, sous les masques transparents de Caliban et Diogène, tenus à distance, sinon tout à fait éloignés, par le nouveau ma?tre de céans.

Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussit?t relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.

Falconey44 ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène s'en aper?ut, et pour se venger, il lan?a quelques plaisanteries blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective. Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et de la réputation.

Note 44: (retour) Edouard de Falconey, compositeur de musique: Alfred de Musset. Voici les autres pseudonymes de Lui et Elle: Olympe de B..., compositeur de musique: George Sand; Jean Cazeau: Jules Sandeau; Pierre: Paul de Musset; Hercule, troisième familier d'Olympe: Laurens; l'éditeur: Buloz; le docteur Palmeriello: le docteur Pagello; Ilans Flocken: Franz Liszt; Edmond Verdier: Alfred Tallet.-C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité, le Livre, n° du 10 ao?t 1885) ont désigné, sous le personnage de Caliban, Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers, de G. Sand quand intervint Musset.

-Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grace pour elle. Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle l'est avec ses principes et ses traditions.

Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une ame noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup de politesse...

-Et une tenue décente, ajouta Olympe.

-Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.

-Pour vous-même, et à vous-même.

-Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je demeure: écrivez-moi.

-Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans qu'on vous rappelle45.

Note 45: (retour) Paul de Musset, Lui et Elle, ch. V, p. 51. Petit in-12, Paris, Lemerre.

Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher était en archer de la même époque,-accoutrement sous lequel Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures46. On vantait déjà les succès d'élégance et de charme du poète de Don Paez et de Mardoche. Gustave Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son ame. Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus tard son talent lui e?t permis l'accès. Il était de cette éternelle caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent un orgueil dévoré de rancunes.

Note 46: (retour) Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit scandale: A une Muse ou Une Valseuse dans le cénacle romantique, six strophes signées ?Vidocq?. Le comédien Régnier en avait re?u l'autographe de Musset lui-même. Voir la Gazette anecdotique des 15 septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:

Quand Mme W... à P... F... s'accroche,

Montrant le tartre de ses dents,

Et dans la valse on feu comme l'hu?tre à la roche

S'incruste à ses muscles ardents...

-Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors ma?tresse d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'Antony. (Cf. Ch. GLINEL, le Livre du 10 oct. 1886.)

Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. ?Il s'avisa de dire un soir que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On en chuchota aussit?t. La jeune fille re?ut l'ordre de refuser les invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos47.?

Note 47: (retour) PAUL DE MUSSET, Biographie d'Alfred de Musset, p. 80. Petit in-12, Paris, Lemerre.

L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs de son enfance,-elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,-me rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: ?Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: ?Donnez-moi du bois?, mais: ?Donnez-moi des b?ches.? Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: A Pépa, un des plus purs joyaux de son oeuvre.

L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accro?tre avec la renommée du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le dernier coup à son ame jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre Diogène, que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire Lélia qu'un mois après Musset, huit jours après l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de l'auteur: ?A Gustave Planche, son véritable ami, GEORGE SAND, 15 ao?t 183348.? Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent couvait, dans son ame. Il espéra forcer les sentiments de son amie par une action d'éclat.

Note 48: (retour) C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.

Les attaques commen?aient à pleuvoir sur Lélia. L'Europe littéraire se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où George Sand était violemment prise à partie49. ?Je suis très insultée, comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre part que vous vouliez répondre à l'Europe littéraire dans la Revue des Deux Mondes et dans le National. Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille 50.? La même lettre est toute consacrée à ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,-fort de l'amitié qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse ?à la critique entêtée?, dans la Revue des Deux Mondes du 15 ao?t; il réplique à la seconde attaque en envoyant, le 26 ao?t, ses témoins à Capo de Feuillide. On n'en re?ut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un certain agacement. Le petit clan de la Revue des Deux Mondes en fut tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de l'auteur attaqué51. Une Complainte badine, assez spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre52. Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'ao?t 1833, nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et polémique laissaient l'auteur de Lélia, alors dans la sérénité de son amour:

Note 49: (retour) L'Europe littéraire, numéros du 9 ao?t (la Vie littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 ao?t (étude critique sur Lélia). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à l'Europe littéraire au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.

Note 50: (retour) Lettre du 25 ao?t 1833. Revue de Paris, numéro du 15 novembre 1896, p. 288.-L'article de Sainte-Beuve ne parut au National que le 29 septembre 1833.

Note 51: (retour) Dans une revue littéraire, le Petit Poucet, du 1er septembre 1833, se trouve une amusante impression de l'événement, dont nous détachons ces lignes: ?Le combat avait lieu... à cause de Lélia,-roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les autres,-dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, si Lélia est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est constitué le bravo, le majo de cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter en lisant Lélia, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.?

Note 52: (retour) Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières, etc. Publiée dans Cosmopolis du 1er mai 1896, par M. le V. de Spo?lberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: ?Après l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux, le véritable auteur s'étant bient?t fait conna?tre, G. Sand l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.?

Telle de l'Angélus, la cloche matinale

Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,

Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,

O George, a fait pousser de hideux aboiements.

Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pale,

Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;

Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale

Qui soulève les mers, fait baver les serpents.

Tu n'as pas répondu, même par un sourire,

A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus

Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,

Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté

Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté53!

Note 53: (retour) A George Sand, sonnet trouvé dans les cartons de Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la Revue moderne de juin 1865.

Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25 ao?t:

...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse para?tre aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans54, une autre fois pendant trois55, et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je le sens.

Note 54: (retour) Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand que possède M. de Lovenjoul.

Note 55: (retour) Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.

Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée, j'ai d? me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.

Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de consolation. Ne m'en dissuadez pas56.

Note 56: (retour) Revue de Paris du 15 novembre 1896, p. 288.

?Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,? a écrit Musset, évoquant, dans la Confession d'un Enfant du Siècle, cette période fortunée de son amour57. La vie chez George Sand était joyeuse. A c?té de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.

Note 57: (retour) Confession, 3° et 4° parties.

George est dans sa chambrette

Entre deux pots de fleurs,

Fumant sa cigarette,

Les yeux baignés de pleurs.

Buloz assis par terre,

Lui fait de doux serments;

Solange par derrière

Gribouille ses romans58.

Planté comme une borne,

Boucoiran tout mouillé

Contemple d'un oeil morne

Musset tout débraillé.

Dans le plus grand silence,

Paul59, se versant du thé,

écoule l'éloquence

De Ménard tout crotté.

Planche saoul de la veille

Est assis dans un coin

Et se cure l'oreille

Avec le plus grand soin60.

Note 58: (retour) La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.

Note 59: (retour) Paul de Musset.

Note 60: (retour) Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (Revue de Paris du 15 ao?t 1896).

La mère Lacouture61

Accroupie au foyer

Renverse la friture

Et casse un saladier;

De colère pieuse

Guéroult62 tout palpitant,

Se plaint d'une dent creuse

Et des vices du temps.

Pale et mélancolique,

D'un air mystérieux,

Papet63, pris de colique,

Demande où sont les lieux...

Note 61: (retour) La cuisinière de George Sand.

Note 62: (retour) Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école saint-simonienne.

Note 63: (retour) Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.

Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la publication de Lélia et de Rolla64, donnait dans son intimité des soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des r?les. Tel ce d?ner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau65.

Note 64: (retour) Rolla parut dans la Revue des Deux Mondes du 15 ao?t 1833.

Note 65: (retour) Biographie, pp. ll5-120.

C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce sonnet du poète à sa bien-aimée:

Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,

Allez, braves humains, où le vent vous entra?ne;

Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,

Je vous ai trop connus pour être de vos gens.

Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène

Je garde contre vous ni colère ni haine,

Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.

Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.

Et nous, vivons à l'ombre, ? ma belle ma?tresse,

Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,

Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:

?Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;

Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,

En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux66.?

Note 66: (retour) Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.

George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus malade en elle, son coeur, ?n'était plus en danger de désespoir et de mort?. Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:

?Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à lui; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre67.?

Note 67: (retour) Portraits contemporains, p.516.

Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de justification, elle n'hésitait pas à lui dire: ?.... Il était déjà mort quand elle l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une convulsion dernière68!...?

Note 68: (retour) Publiée par M. de Lovenjoul, Cosmopolis, numéro de juin 1896.

Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....

La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours d'ao?t, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aper?ue de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares apparitions69. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible, qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette indépendance.

Note 69: (retour) Mme de Musset occupait avec ses enfants-Paul, l'a?né, Alfred et leur soeur Hermine,-59, rue de Grenelle, une habitation entre cour et jardin qui a pour fa?ade, sur la rue, la célèbre fontaine de Bouchardon.

Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent à Franchard où il passèrent une quinzaine. ?Laurent fut admirable, d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours de cette union, a écrit l'auteur d'Elle et Lui. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa chère ma?tresse de lui avoir fait conna?tre enfin l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant rêvé....? Paul de Musset insiste également dans Lui et Elle sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les heures tristes de Musset: qu'était devenue ?la femme de Franchard?...?

Celle-ci, retra?ant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit son double, mais vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre profond du poète, le rendant incapable ?de go?ter la vie douce et réglée qu'elle voulait lui donner?. Musset racontait lui-même cette vision singulière70; mais rien n'autorise à croire que leurs joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau s'envole,-avec cette légende: ?Admirable sang-froid du cheval nommé Gerdès, à la vue d'un danger imprévu.-Scène des montagnes où l'on voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.?

Note 70: (retour) Peut-être y fait-il allusion dans la Nuit de Décembre.

Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un d?ner littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens (?Don Stentor? ou ?Hercule?, dans Lui et Elle71?), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant Toujours.

Note 71: (retour) Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des Souvenirs d'un voyage d'art. On n'a rien écrit des relations de George Sand avec Laurens, t?t disparu de son orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le dévoué camarade, ?le terre-neuve? de l'étudiante (Lui et Elle, p. 19).

Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), contenant portraits et charges des habitués de la ?mansarde? de George Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole72:

?Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble qu'on les aper?oive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre pittoresque et que je transcris exactement:

Le public est prié de ne pas se méprendre

CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND

le réceptacle informe de ses aberrations mentales

et autres.

Je soussigné, Mussaillon Ier,

déclare que mon album n'est pas si cochonné (sic) que ?a.

Celui qui a inscrit mon nom

sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est

vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand.

MUSSAILLON Ier.

Note 72: (retour) Promenades et visites: le vicomte de Spo?lberch de Lovenjoul, dans le Temps du 4 novembre 1896.-Faisons remarquer à M. Brisson que l'album décrit n'est pas ?l'album de Venise?, lequel appartient à Mme Lardinde Musset.

?Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tant?t à la fran?aise et tant?t à l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil impérieux73. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: Curvajal renfon?ant une expansion; la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et au-dessous: Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle infortunée. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, et il inscrit dans un coin: Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale (sic) et enfoncer Byron. Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par Musset: Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide. Enfin, voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion du Chandelier et le futur baron d'On ne badine plus avec l'amour ... 74. Je copie: ?Le chevalier Colombat du Roseau Vert et l'abbé Potiron de Vent du soir devisent en humant une prise de tabac; le baron Prétextat de Clair de lune rêve en songeant à sa belle; le marquis Gérondif de Pimprenelle erre dans ses jardins. Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gaté et le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de prendre trop au sérieux...?.

Note 73: (retour) Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,-caricatures pour la plupart datées de 1834,-ceux d'Alexandre Dumas, ?Antony-Louverture charpentant un viol?; de Charles Didier, ?Vadius enfon?ant Lucrèce? et, trois charges de Paul Foucher.

Note 74: (retour) Ces derniers dessins,-à la plume, très soignés, serrés comme des illustrations du xviii° siècle-sont encore de l'automne 1833.

Mais bient?t cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.

Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa mère. Un matin,-nous venions de déjeuner en famille,-il paraissait préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. ?Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission.?

Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses projets.-?Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.?

Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en e?t beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en e?t dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.

Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure75.

Note 75: (retour) PAUL DE MUSSET, Biographie, p. 121.

Ces circonstances de mauvais augure, Paul de Musset les raconte dans Lui et Elle: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas superstitieux, et l'oisillon riait de tout son coeur.

Download Book

COPYRIGHT(©) 2022