??a marche! ?a marche! Enfoncées les poupées anglaises! Ce gamin de Bamberg est étonnant avec ses trucs. N'a-t-il pas imaginé de remplacer les yeux de verre, des yeux fixes, des yeux bêtes par des petites sphères, grosses comme des noisettes, qui pivotent sur elles-mêmes dès que l'on appuie sur un levier minuscule dissimulé sous le chignon? Une pression sur la nuque et hop! les yeux bleus s'enfoncent sous la paupière supérieure pendant qu'apparaissent des yeux noirs. Ce petit ingénieur est extraordinaire en machinations.
?L'hiver prochain je vais doubler ma vente. Ma petite Simone, qui est une habilleuse plus forte que Worth, chiffonnera du satin autour de mes princesses. Et allez donc ne pas acheter des bébés qui, vêtus comme des princes, ont des yeux de rechange!
?Et allez donc ne pas acheter...? Dans la joie de son triomphe sur les fabricants de poupées anglaises, M. Gosselet, gesticulant, avec sa canne, faillit casser le bras à un Amour en platre qui tirait des flèches tout en se tenant en équilibre sur un orteil,-ce qui est une bien mauvaise position pour un tireur, même pour un tireur d'arc.
M. Gosselet qui accouchait, bon an mal an, de trois à quatre cent mille poupées, se sentait les reins assez robustes pour enfanter un million de bébés, maintenant qu'il pouvait leur donner des yeux de rechange.
Brusquement il s'arrêta, se gratta le bout du nez, devint grave et se mit à palper tous les doigts de sa main gauche entre le pouce et l'index de sa main droite comme pour s'assurer de la souplesse de ses articulations.
En réalité M. Gosselet se livrait à un calcul très compliqué et se servait de ses phalanges, de ses phalanges seulement, alors que d'autres emploient des tables de logarithmes. Il parlait haut puis murmurait, puis poussait de petits grognements quand l'opération se brouillait comme un quadrille dansé par des jeunes gens frais échappés du collège.
-A cent francs la douzaine, prix de revient... A mille francs la douzaine, prix de vente, je gagne...
Le gain prévu par M. Gosselet était si considérable, qu'il enjamba, par distraction, les petits arcs en bois qui bordaient l'allée sablée de jaune et fit deux ou trois enjambées dans le gazon. Or le gazon de M. Gosselet était de ces gazons bourgeois que nul pied ne doit fouler, gazons faits pour la joie de l'oeil comme les petits sapins que les enfants exhument des bo?tes de jouets.
Le marchand de poupées regagna vite l'allée, confus d'avoir été surpris en ce mauvais pas par Tant-Seulement, le jardinier.
En effet, à dix mètres de là, Tant-Seulement, qui taillait au cordeau des buis de bordure, regardait son patron bouche bée. M. Gosselet lui faisait chausser des espadrilles deux fois par an, pour la tondaison de la pelouse, prétextant que les sabots de bois du bonhomme creusaient des trous dans le sol, et voilà que le fabricant de poupées foulait l'herbe haute comme un poulain laché!
Tant-Seulement-on avait affublé Jean Patard de ce sobriquet, parce qu'il avait la manie de mettre beaucoup d'adverbes dans les phrases qu'il adressait aux bourgeois, pour cacher son ignorance, comme les mauvaises cuisinières prodiguent les oignons dans leurs plats pour dissimuler la fadeur de l'apprêt,-Tant-Seulement était stupéfait. M. Gosselet vint à lui, souriant:
-Mon pauvre Tant-Seulement, il faut que j'augmente tes gages. Tout pousse à souhait, ici. Le gazon-je l'ai mesuré-me monte jusqu'au genou! Tes mosa?ques de fleurs sont d'une couleur et d'un dessin merveilleux. As-tu débarbouillé au papier de verre les deux Neptunes du bassin? Ma femme prétend que les teintes sales et les moisissures leur siéent bien, mais je veux, moi, que mes statues soient blanches comme neige.
-Oui, monsieur. Mais je ne peux plus toucher à l'enfant nu qui lance des flèches. La fossette du menton s'en va. Encore un tant-seulement petit peu et il va devenir maigre.
-Bien, tu le frotteras moins fort, mon gar?on. On a l'habitude de voir des enfants un peu mal mouchés: ?a n'offusque personne. Soigne la toilette des grandes personnes, soigne les pieds surtout. C'est aux pieds, vois-tu, que l'on reconna?t les gens chics de ceux qui ne sont pas... chics. Mais tu ne connais rien aux choses très compliquées du savoir-vivre, Tant-Seulement. Ma femme est extraordinaire là dessus.
-C'est vrai de vrai, et Mlle Simone est quasiment plus forte que Madame. Je vous remercie bien, monsieur. Je vous remercie bien. Je n'avais pas été augmenté depuis quatre ans... aujourd'hui, c'est-à-dire depuis la noyade du petit chien de Madame.
-Je me souviens... Je suis content du gazon. Il est haut, épais; on pourrait se rouler dessus comme le font les paysans; il me monte à mi-jambe: je l'ai mesuré. Aussi j'augmente tes gages de vingt francs par an.
-Je remercie infiniment monsieur.
Courbé sur la bordure de buis, Tant-Seulement se mit à la besogne, taillant les ramilles à grands coups de sécateur, peu satisfait de son augmentation. Et M. Gosselet se dirigea à petits pas vers son usine, se frottant les mains.
Le fabricant de poupées qui avait un nom honorablement connu sur la place de Paris avait convaincu son jardinier qu'il n'avait mis le pied sur la pelouse que pour mesurer la hauteur du gazon. Un homme qui est dans les affaires n'a pas le droit d'être distrait. Le rival de M. Gosselet, le fabricant Tuffard aurait fait, s'il l'avait su, des réflexions désobligeantes sur les écarts de pensée de M. Gosselet, et, dame, la fabrique de bébés aurait périclité. Vingt francs donnés tous les ans à ce pauvre Tant-Seulement et la maison était sauvée!
Le fabricant de poupées, tout réjoui par la découverte des yeux de rechange, se permit ce matin-là un petit extra de promenade dans le parc.
Le parc de M. Gosselet, qui occupait, entre la gare de Bel-Air et la place de la Bastille, cinq ou six hectares d'un terrain de banlieue, était un parc rectangulaire entouré de murailles en briques rougies chaperonnées de larges dalles blanches. Il longeait la rue Michel-Bizot et la rue Claude Decaen sur deux faces, le chemin de fer et l'usine sur les deux autres c?tés.
Malgré son nom prétentieux de parc, l'enclos du fabricant renfermait un petit potager que l'architecte avait malencontreusement dessiné le long de la voie ferrée. Tous les matins, Tant-Seulement devait épousseter les escarbilles de charbon tombées sur ses salades.
A part ce léger inconvénient, le parc de M. Gosselet avait fort bon air. Sur la grille, des bébés en or dansaient des farandoles ou se laissaient glisser au bas des barreaux en fer. Les grandes allées étaient couvertes d'un sable blond à peu près vierge de traces, parce que les propriétaires se promenaient de préférence dans les petits sentiers dits de service. Les arbres d'ornement étaient taillés en rond, en carrés, en pain de sucre, en pyramides, en hexagones. Les arbres à fruit étaient crucifiés comme tous les arbres à fruit qui se respectent. Des massifs de fusains entourés de sentes en lacis formaient des labyrinthes inextricables pour des coccinelles. Des poissons qui n'étaient pas rouges nageaient dans des bassins servant de bains-de-pieds à une demi-douzaine de dieux aquatiques.
Au milieu du parc s'élevait, en un bouquet d'acacias plantés à la diable, une maison d'habitation d'une grande simplicité, percée de larges baies à deux glaces. Un balcon de pierre ajourée faisait le tour du deuxième étage. Des logettes en fer forgé encadraient toutes les fenêtres de l'étage supérieur. Un double escalier en granit conduisait au perron dallé de bleu du rez-de chaussée, perron que ne protégeait pas une marquise en fer-blanc. Ce chalet, à faces irrégulières, n'était pas flanqué de tourelles comme de béquilles. Le toit en tuiles rouges n'était pas surchargé de girouettes, le pauvre!
M. Gosselet avait d? se faire violence pour permettre la construction d'une maison si humble d'aspect au centre d'un parc si géométriquement beau.
Le chalet communiquait avec l'usine par une allée de tilleuls longue de deux cents pas, allée close au mur d'enceinte par une porte en chêne ornée de têtes de clous grosses comme des soucoupes.
Cette porte avec ses croix en fer, ses gonds énormes, semblait avoir été construite pour protéger ce parc bourgeois contre les rébellions possibles du monstre ouvrier crachant des pierres et de la fumée. Cependant elle n'avait point l'air terrible, encadrée dans le vert de lilas en fleur placés près de ses portants comme deux br?le-parfums purifiant l'air empuanti d'odeurs de résine et de houille.
Dans l'allée de tilleuls, toujours souriant, M. Gosselet lorgnait la grande cheminée de son usine se dressant par-dessus le mur.
Il n'était plus qu'à dix mètres de la porte enferraillée quand un gazouillis de voix féminines attira son attention.
-J'ai de quoi faire un bouquet, Berthe! Encore cette grosse branche et je descends. Si le père Gosselet m'attrapait, ma chère... Pousse un peu... Là, je suis assise sur le mur.
Le fabricant de poupées voulut surprendre les chipeuses de lilas mais le gravier craquant sous son pied, il n'aper?ut que deux grands yeux noirs sous un casque blond. Il entendit:
-Lache tout, Berthe, voici le père Gosselet.
Il cria:
-Voleuses! Je saurai bien vous reconna?tre à l'atelier.
Mais il ne songea pas à les poursuivre. Le temps d'ouvrir la porte solidement cadenassée et les petites ouvrières seraient penchées sur leur établi, bien sages, coiffant les poupées ou vermillonnant avec un pinceau les lèvres exsangues en carton pate. Pas respectueuses ces gamines! Il n'était pour elles que le ?père Gosselet?.
Brusquement, il revint sur ses pas, la canne levée comme pour chatier l'insolence de ces petites filles.
-Tant-Seulement!
-Monsieur!
-Je t'ai promis vingt francs d'augmentation, mon gar?on. Ce n'est pas tout.
Tant-Seulement, surpris, laissa tomber son sécateur et sourit large.
-Tant-Seulement, mes ouvrières viennent baguenauder dans la cour sous toutes sortes de prétextes, puis elles grimpent sur le mur et cassent des branches de lilas, le lilas de ma fille.
-Ah! monsieur, c'est des Parisiennes. Et les petites Parisiennes ?a vous a des nez de millionnaire, quasiment. Mais le lilas de mademoiselle, vrai, ce n'est pas pour leurs museaux.
-Aux heures de rentrées et de sorties des ateliers, tu te cacheras le long du mur. Tant Seulement. Tu seras armé d'une baguette et taperas sur les menottes qui s'accrocheront aux dalles. Tu ne taperas pas trop fort, mon gar?on. Elles me feraient payer la casse. Connais-tu les polisseuses?
-Oh! presque toutes, monsieur. Il y a Fricassée, la Grande-Bobêche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux, l'Embaumée... ?a pourrait bien être l'Embaumée qui vous vole vos fleurs, monsieur. Quand elle a une rose au corsage, elle n'a pas toujours deux sous de petit-noir dans l'estomac... Il y a encore...
-Bien, cela suffit.
-C'est que je les connais bien, allez. Je les rencontre tous les soirs, vraisemblablement, à la station des tramways... Ce qu'elle est fière, cette l'Embaumée, malgré sa bosse!
-Pince les voleuses, Tant-Seulement, et à chaque prise tu toucheras une prime de quarante sous.
-Mais si je cogne sur les doigts immédiatement, je ne verrai pas les têtes, probablement.
-Prends le signalement et tape ensuite... mais pas trop fort.
-Bien, monsieur. Je connais le métier, je fais ?a naturellement.
-Quel métier, mon gar?on?
-Pincer les maraudeurs.
-Ah bast!
-Mais, certainement; en été, monsieur me donne congé le dimanche, je vais soigner les rosiers du maire de Viroflay. Dr?lement taillés les rosiers du maire. Ils poussent tous comme des chardons et allongent la tête par-dessus le mur de briques qui borde le chemin. Il passe là un tas de jeunesses avec des ombrelles rouges et des petits rires qui sonnent comme des cornets à piston, venues à la campagne pour manger des pissenlits tout crus cueillis dans le fossé. Elles voient les roses, passent les menottes par-dessus le mur. Et hop! les voilà prises. Je les maintiens par le poignet pendant que le garde champêtre dresse procès-verbal. Si elles sont accompagnées par des hommes, on leur fait payer une amende. Quand elles sont seules, on plaisante un brin et elles griffent le garde champêtre.
-Et que gagnes-tu à ce vilain métier, mon pauvre Tant-Seulement?
-Trois francs par jour, mais je ne touche pas à l'argent des Parisiens.
-Les amendes sont pour les pauvres? Tiens! ton maire a une fa?on bien amusante de faire la charité!
-Oh! monsieur, je crois certainement que le maire partage l'argent avec le garde champêtre.
-C'est juste! Tu vas gagner de jolies pièces de quarante sous, mon gar?on, puisque tu as déjà chassé aux maraudeurs.
-S?rement, mais je n'ai pas le garde-champêtre pour m'aider. Enfin je vous dirai le nom des voleuses. Je pense que Mlle l'Embaumée a déjà son corsage tout plein fleuri de votre lilas.
* * * * *
Rassuré sur la conservation de ses arbustes, M. Gosselet se dirigea vers son usine pour entretenir le petit Bamberg, le second ingénieur, sur un perfectionnement apporté par lui, Gosselet, à l'invention des yeux de rechange.
Le fabricant de poupées avait en effet imaginé de peindre sur les petites sphères déjà illustrées de prunelles noire et de prunelles bleues, des yeux bruns et verts, ce qui lui avait permis de lancer des réclames sur le système oculaire ?inventé par l'ingénieux M. Gosselet?.
Assis devant son bureau, il parcourait les journaux qu'on lui avait adressés pour la justification des annonces. Certaine feuille mondaine consacrait à la découverte du fabricant un article, dit scientifique, célébrant les mérites du ?patriotique inventeur qui, non content de donner la parole aux poupées fran?aises, les dotait de jolies prunelles à nuances changeant au gré des petites mamans. Cette découverte, continuait le journaliste, permettra aux petites filles de créer une mode de prunelles à l'usage des bébés en carton. Au printemps, les yeux verts seront de mise. L'été on ne portera que des yeux bleus. A l'automne les yeux bruns. A l'hiver les yeux noirs.?
Cet article à cheval sur la une et sur la deux, c'est-à-dire commencé en première page et terminé en deuxième, avait co?té près de cinquante louis au ?patriote fabricant?. Mais à l'incessante sonnerie du téléphone qui mettait l'usine en communication avec la maison de vente du faubourg Saint-Denis, M. Gosselet pouvait se rendre compte de l'effet produit par cette prose élogieuse sur les revendeurs de jouets parisiens.
En entrant à l'usine, il avait fait mander le petit Bamberg pour hater la fabrication de ces prunelles de quatre-saisons. On frappa.
-Entrez, Bamberg! Entrez!
Bamberg, un petit jeune homme blond, aux yeux gris, parut, timide, rougissant presque.
-?a marche, hein! Bamberg? Quand pourrons-nous livrer nos nouvelles poupées?
-Dans quinze jours, monsieur, dès que l'outillage sera complètement installé. Nous pourrons faire face, alors, à toutes les commandes.
-Lisez donc l'article de Dupont dans le Cervantès. Il a oublié d'annoncer que l'invention était de vous, mon cher ami, mais peu importe, n'est-ce pas! Qu'est cela pour vous? Une machinette! Vous inventerez des choses autrement merveilleuses. D'ailleurs, je vous en saurai gré, Bamberg, je vous en saurai gré.
Bamberg protesta de la main contre une augmentation possible de ses appointements, mais M. Gosselet se contenta de répéter en hochant la tête avec obstination:
-Parfaitement, je vous en saurai gré, mon petit Bamberg.
Bamberg rougit beaucoup, salua et retourna à ses sphères à prunelles pendant que M. Gosselet consultait sa montre:
-Onze heures déjà! Juste le temps de passer une redingote. Dire que je ne peux pas déjeuner en veston chez moi!
En poussant la lourde porte enferraillée, M. Gosselet constata de nouvelles déprédations commises par mesdemoiselles les polisseuses. Pendant qu'il était à son bureau, les chipeuses avaient dépouillé de leurs fleurs tous les rameaux surplombant le mur d'enceinte. Il cria comme si elles pouvaient l'entendre:
-Je les chasserai, les gueuses, je les chasserai! Elles n'ont pas la première notion du tien et du mien.
Des traces de pas qu'il aper?ut sur le sable de l'allée longeant la muraille ne firent qu'augmenter sa mauvaise humeur. Les ?gueuses? osaient-elles donc prendre leurs ébats dans son parc, et cela précisément dans l'allée que préférait sa femme! Il examina attentivement les empreintes dessinées sur le sol et put se convaincre que ses ouvrières étaient innocentes de ce nouveau méfait.
Les traces n'étaient pas de la même grandeur et semblaient avoir été faites par des chaussures de sexes différents, des chaussures du meilleur monde. Les plus grandes cheminaient à c?té des plus petites, celles-ci effleurant à peine le gravier, celles-là marquées nettement comme à l'emporte-pièce.
Tous les deux mètres, le sable piétiné témoignait que les chaussures avaient d? faire là un brin de causette. Brusquement, elles s'arrêtaient près d'un banc de pierre placé au-dessous du petit Amour lan?ant des flèches. Elles avaient d? faire une longue halte en cet endroit, le tuf étaient zébré d'écorchures mettant à nu la terre végétale.
Cette étude d'empreintes, agréable pour un rêveur ou un poète, n'était pas pour satisfaire M. Gosselet.
Il héla le jardinier.
-Quand avez-vous ratissé cette allée, Tant-Seulement?
-Hier soir, monsieur, à nuit tombée, mêmement.
-Ma femme n'est pas venue se promener dans le parc, ce matin?
-Je n'ai pas vu madame.
-Avez-vous aper?u Mlle Simone?
-Je ne l'ai pas vue pareillement.
-Bien!
Tant-Seulement se retira, l'échine courbée comme il avait l'habitude de le faire toutes les fois que son ma?tre ne le tutoyait pas.
Assis sur un banc, aux pieds du petit Amour qui lan?ait ses flèches, M. Gosselet se livra à une nouvelle étude des empreintes, étude douloureuse mais fructueuse puisqu'il ne tarda pas à être convaincu que seules Mme Gosselet et sa fille portaient d'assez mignons souliers pour laisser sur le sable d'une allée de semblables traces.
-Ma femme ou ma fille! répétait M. Gosselet montant l'escalier qui conduisait au premier étage. Ma femme ou ma fille, c'est-à-dire une femme portant le nom de Gosselet que cinq ou six générations de chaudronniers on tra?né honnêtement sur les grandes routes d'Issoire à Ambert. Ah! ces Parisiennes! Pourtant Simonette doit avoir du bon sang rouge d'Auvergne dans les veines quoique née d'une petite marchande de la rue Saint-Denis... Parisienne sans doute, mais Auvergnate aussi!
-?Elle ressemble aux Gochelets!?
-?C'est tous le portrait des Gochelets!?
L'année précédente en un voyage triomphal à travers le Mont-Dore, toutes les mères à rouliers, toutes les cabaretières avaient proclamé que la gente demoiselle était bien l'héritière des ?Gochelets rétameurs de cacheroles depuis que le monde est le monde.?
Quant à Mme Gosselet, ?qui avait bien pour cent francs de drap sur le corps?, les commères l'avaient jugée un peu fière. Le fabricant de poupées avait surpris certains clignements d'yeux sous les coiffes enrubannées de rouge qui l'avaient obligé de se disculper de cette mésalliance:
-Elle a apporté deux cent mille francs.
-Dame! Si elle vaut ?a, mon gars. Mais elle aime pas le travail, s?r!
M. Gosselet mit sa redingote, vite, puis courbé devant la cheminée, sur un cadre de peluche fanée, il examina avec soin une photographie déteinte qui représentait une large paysanne coiffée d'un bonnet à coquilles et revêtue d'une robe noire évasée en cloche. Les mains énormes étreignaient le ventre. La face émergeait, molle, de rubans fanfreluchés. Menton, joues et nez étaient dessinés par quatre ou cinq grandes lignes convergeant vers la bouche amincie, usée. Sous des sourcils à peine teintés, de petits yeux gris brillaient en un réseau de rides.
-Pauvre mère Jeanneton! Pauvre mère Jeanneton! murmurait le marchand de poupées, tu étais une vraie Gosselet, toi. Fille de mon grand-père Gosselet, tu épousas mon père, Henri Gosselet. Si Simone te ressemble, c'est l'autre, la Parisienne qui est coupable. Ah! l'autre, la Parisienne!
Et il fit un geste de menace qui parut amener un sourire approbateur sur les lèvres fines de mère Jeanneton.
Quelqu'un heurta à la porte de la chambre, puis une voix:
-Il y a déjà un bon quart d'heure que madame attend monsieur, un bon quart d'heure!
-J'y vais, Jenny.
Jenny, la femme de chambre de madame, s'éloigna à petits pas... Jenny! encore une invention de la Parisienne. Pourquoi pas Eugénie? Oui, mais Eugénie, trop commun, Jenny, genre anglais!
Très raide dans sa redingote mise à la diable, le col relevé, Jean-Marie
Gosselet fit son entrée dans la salle à manger.
Résolu à observer sa femme et sa fille sans faire montre de son inquiétude, il dit d'un ton doucereux:
-Me voilà, ma toute bonne, me voilà!
Puis, après avoir plaqué un baiser sur le front de Simone, il se laissa tomber sur une chaise Henri II, dont le haut dossier sculpté en bosses rendait plus laborieuses ses digestions, mais qui faisait bien quand il y avait quelqu'un à d?ner.
-Il ne fallait pas m'attendre, ma toute bonne, dit M. Gosselet après avoir palpé ses manchettes comme pour les retrousser: ancienne habitude de bon ouvrier qui va se mettre à la besogne.
-On ne vous a pas attendu, mon cher!
épluchant un radis, Mme Gosselet ne daigna pas lever les yeux sur son mari.
Ma toute bonne, mon cher, c'étaient là des expressions employées autrefois par M. et Mme Gosselet pour cacher aux yeux de Simone, petite fille, les dissentiments qui obligeaient les époux à faire chambre à part. Par habitude, ils se servaient toujours des mêmes locutions pot-au-feu, mais avec des intonations de voix variables qui avaient surpris Simone grandissante.
Après avoir man?uvré son couteau autour du radis avec l'habileté d'un chirurgien qui circonscrit un kyste du bout de son scalpel, Mme Gosselet voulut jouir de la grimace que sa réponse impertinente avait d? faire na?tre sur la face du marchand de poupées. Brusquement, les bras tendus comme pour repousser une horrible vision, elle laissa choir son couteau sur son assiette, puis avec une moue et un tapotement de main impatient sur la nappe:
-Habillez-vous, monsieur... Pour les domestiques au moins!
M. Gosselet promena ses doigts tatonnants sur son gilet, son faux-col, puis sur le collet de sa redingote qu'il baissa tranquillement:
-Ce n'est que ?a, ma toute bonne! Jenny est à la cuisine, je ne puis l'offenser.
-Mais, mon cher, il me semble:-puis d'une voix clairette pour mieux glisser sa méchanceté,-il me semble que vous avez beaucoup à faire pour ne pas être ridicule, même la tenue aidant.
Et elle le lorgna comme il avait lorgné le portrait de mère Jeanneton.
Il n'était pas beau, M. Gosselet, mais sur les routes d'Auvergne, il aurait pu figurer le roulier faraud qui taquine les filles d'auberge. Le visage large rasé, les machoires fortes, des muscles saillants sur les joues, semblant appliqués à la main, le front poli et bombé, il portait au dessus de son col haut un entourage de barbe grise qui se tenait raide, serrée entre le menton à fossettes et le linge durci par l'empois. Les cheveux coupés ras, blancs et noirs, dessinaient toutes les courbures du crane plus large que haut.
De rouge qu'il était autrefois, le teint de M. Gosselet était devenu presque blanc, mais d'un blanc strié de petites raies roses qui historiaient l'épiderme de losanges, de carrés, de mille figures microscopiques. Ses yeux gris gitaient en un fouillis de cils incurvés comme des ronces.
Large d'épaules, le cou très court, M. Gosselet portait la redingote de telle sorte qu'elle semblait lui être toujours trop étroite ou trop large. Quand il marchait, tra?nant la jambe, les bras lancés en un mouvement rythmé de balanciers, les yeux l'habillaient instinctivement d'une blouse bleue et le coiffaient d'une casquette de soie.
Mme Gosselet, née Elvire Decambe, n'eut pas la douce joie d'avoir exaspéré son mari. Quand le fabricant de poupées était de mauvaise humeur, il le témoignait à son insu, par deux petites rides qui, partant du coin de la bouche, allaient rejoindre le nez un peu long.
M. Gosselet rit franchement, ce qui mit à nu ses dents larges solidement plantées:
-Il est certain, ma toute bonne, que je n'ai pas la tournure d'un muscadin,-fort heureusement pour nous.-Qu'en dis-tu, petite Simone?
Petite Simone, qui croquait ses radis sans les éplucher, après les avoir tamponnés dans une pincée de sel, répondit en tournant les feuillets d'un gros volume posé près de son assiette:
-Vous avez raison, père. Il n'est pas nécessaire d'être très beau pour gagner beaucoup d'argent.
Et Mme Gosselet, pour se venger de la réflexion de sa fille:
-Pourquoi lire à table, Simone? Tu es d'un sans-gêne!
-Maman, je n'écoute pas lorsque je lis.
-C'est une le?on, mademoiselle.
Sans confusion, Simone continua sa lecture.
-Voilà un livre qui me semble t'intéresser, dit M. Gosselet en se penchant sur l'épaule de Simone.
-Ce n'est pas un roman, soyez-en persuadé, mon cher!
-Anatomie... Ma toute bonne, je ne veux pas m'en plaindre.
-J'ai renoncé à comprendre quoi que ce soit à l'éducation que l'on donne aujourd'hui à nos filles, monsieur Gosselet.
Le fabricant de poupées haussa les épaules, puis, bravement, en homme décidé à entreprendre une tache peu agréable:
-Ma toute bonne, c'est entendu! Il vaut mieux, qu'une jeune fille ne sache pas un mot de ce qu'apprennent les hommes même ignorants, mais...
-Peuh! des doctoresses... des acrobates... des...
-Permettez, ma toute bonne. On leur apprend aussi pas mal de choses utiles...
-Je vous dis bien, mon cher, la gymnastique!
-Et aussi la couture, la cuisine, le prix des légumes au marché. Sortant du lycée, elles ne savent guère de piano, il est vrai, mais cela vous fait de gentilles petites ménagères débrouillardes qui s'intéressent aux occupations de leur mari... et qui l'aiment.
-Vraiment, mon cher, l'éducation la?que vous conduisant tout droit à l'amour du monsieur que l'on vous impose parfois!
-Voyons, ma toute bonne. Vous êtes d'un agressif à laisser croire que l'on ne distribuait pas de prix de douceur dans votre couvent.
-Votre fille peut tout entendre, monsieur Gosselet. C'est une fille à la la?que. Si je dis: ?votre fille?, c'est que Simone est ce que vous l'avez faite. Je l'aime moi aussi, mais comme je la vois, toute petite, avec une natte dans le dos et vouée à Marie.
-N'ai-je pas acquis, ma toute bonne, le droit de lui donner telle éducation qui me semble préférable?
-Certainement!
Simone continuait à feuilleter son Anatomie, nullement émue d'une discussion devenue si fréquente qu'elle figurait au menu de tous les repas, comme les parlottes sur la pluie et le beau temps.
-Quand on n'est pas une rêveuse, continua M. Gosselet, en fixant ses petits yeux gris sur le visage de sa femme, quand on sait, un peu de la vie, on ne batit pas de chateaux en Espagne, on ne se dérobe pas devant les devoirs de la vie de famille, on ne cherche pas le bonheur à c?té.
Mme Gosselet leva la tête, surprise, mais non intimidée.
-Vous avez d? apprendre cette tirade-là, mon cher, au temps où vous fréquentiez le poulailler du théatre des Gobelins. Vous n'ignorez pas que je ne veux de l'existence que ce qu'elle m'a donné. Je vous l'ai prouvé, n'est-ce pas!
?Je vous l'ai prouvé!?
Mme Gosselet, née Elvire Decambe, avait prouvé à son mari combien était sincère sa résignation conjugale.
Née en la rue Saint-Denis, elle avait grandi dans un appartement situé au premier étage d'une maison occupée bruyamment, au rez-de-chaussée, par les ateliers de la maison Decambe et Frist: aux étages supérieurs par le dép?t du Fil au nègre. Dessus et dessous, c'était un bruit continuel de caisses emballées, de heurts de monte-charge, de sonneries, de coups de sifflets, de tuyaux acoustiques.
Aussi, petite-fille, avait-elle beaucoup rêvassé, tapie près du feu presque toujours allumé, aux pieds de mère-grand qui, venue tard à Paris, suppliait Dieu de détourner sa colère de la rue Saint-Denis le jour où il voudrait anéantir la Babylone.
Placée dans un couvent près de Paris, elle étudia et pria avec le même zèle, jouant peu, écoutant plut?t les babillages des petites amies mondaines, apprenant le chic, inscrivant sur un carnet le ?ce qui se fait? et le ?ce qui ne se fait pas.?
A dix-huit ans, après avoir beaucoup lu de romans à l'eau de roses, tous empreints de la même tendresse fade et larmoyante, elle crut aimer un jeune homme pauvre. Papa Decambe n'eut qu'à lui dire: ?Comment, Elvire, tu épouserais ce petit jeune homme qui gagne dix-huit cents francs par an?, pour la guérir de sa grande passion.
Puis vint M. Gosselet qui, à trente-cinq ans, était possesseur de la fabrique de bébés inventés par le célèbre Numeau. Elle mit sa menotte dans sa grosse patte d'ouvrier en brave petite fille de boutiquiers qui sait la valeur de l'argent.
Elle ne fut pas heureuse amante, mais heureuse femme, libre de porter toilette, libre d'aménager son nid comme elle l'entendait, tout étonnée d'avoir sa voiture.
Malheureusement, les relations de son mari ne lui permirent que de go?ter aux joies mondaines les plus banales: loges de théatre et fêtes de charité. Elle ne dansa guère qu'en de misérables sauteries bourgeoises ou aux bals annuels de l'H?tel de Ville.
Dé?ue mais résignée, elle résolut alors de s'habiller pour elle, de vivre pour elle, n'ayant d'autre plaisir que de feuilleter le grand livre de la maison, devenue apre au gain, espérant, pour ses enfants, la réalisation des rêves faits autrefois, au couvent, en compagnie des petites amies mondaines.
Avoir un amant! A quoi bon?
Ni brune, ni blonde, le nez un peu quêteur de sensations nouvelles, mais la bouche coupée droit, un nez de Montmartre et une bouche du Marais, le torse sans raideur mais sans souplesse aussi, elle était à vingt ans, lors de son mariage, de celles qui passent dans la rue sans troubler les petits ramoneurs.
Cependant, un employé de son mari, un jeune caissier qui faisait des vers, osa lui envoyer un sonnet où il suppliait la froide beauté de lui expliquer le mystère de sa bouche. Très digne, comme en l'accomplissement d'un devoir, elle montra le poulet à son mari.
Dès lors, du haut de sa fidélité conjugale, elle s'amusa à harceler l'Auvergnat de moqueries apprises autrefois au couvent. Puis devenue mère, elle signifia brusquement à M. Gosselet qu'elle voulait avoir son lit, un lit où se dorloterait au chaud son petit égo?sme.
Le marchand de poupées céda en homme d'affaires qui couche toujours avec les deux cent mille francs de la dot.
?Je vous l'ai prouvé!? Ainsi Elvire Decambe n'avait jamais promené ses petits souliers dans l'allée de lilas fleuris. Coupable, cette femme qui portait la tête haute et raide comme le dossier de sa chaise Henri II, mangeant son beefsteack bien cuit avec la gravité d'une prêtresse en fonctions sacerdotales! Elle ne pouvait pas renoncer à tous les privilèges que lui valait sa réputation d'épouse vertueuse pour les soucis d'une aventure.
La coupable, si la coupable demeurait sous le toit de M. Gosselet, ne pouvait être que l'élève à la la?que, Mlle Simone, qui dégustait de si bel appétit une large tranche de b?uf saignant, en léchant ses lèvres d'un rouge mouillé.
M. Gosselet, penché sur l'épaule de Simonette, feignant de lire un passage de l'Anatomie descriptive, lui chatouilla du doigt les boucles brunes qui fiorituraient son chignon en couronne.
-Père, laissez-moi lire, je vous prie.
Et elle se tourna vers lui, avec un bon rire, le visage éclairé par la lumière venant de la baie, puis elle reprit sa lecture pendant que Mme Gosselet maugréait contre ces fa?ons de petits bourgeois.
Elle était bien jolie, Mlle Gosselet, penchée sur ce bouquin de science rédigé par quelque vieux coupe-les-bras. De ses cheveux relevés en petite houppe de clown, le front se dégageait volontaire. Le nez droit, très fin, indiscret, querelleur, se reliait à la bouche par une courbe presque hardie et pourtant Mlle Simone n'avait pas le nez retroussé. La bouche un peu grande se colorait d'un pourpre violent à la commissure des lèvres. Le menton droit était d'une grande pureté de lignes malgré les petites rondeurs grasses qui disparaissaient sous le col droit de sa blouse de surah. Sous les sourcils d'un arc irrégulier, les yeux gris-bleu, mirettes de petite fille étonnée, brillaient dans l'ombre des paupières un peu fatiguées. Sous la perruque brune tendue en arrière comme sous le poids du chignon à la grecque, l'oreille compliquée, ornée de petits cartilages en saillie, s'éclairait de petites teintes lumineuses. L'épiderme à peine rosé était pimenté d'une couleur brune qui donnait à cette jolie petite tête de Parisienne l'aspect d'un camée antique.
M. Gosselet, fabricant de poupées, répétait à qui voulait l'entendre que sa fille était ?ce qu'il avait fait de mieux? en bon père qui ne voit pas là matière à féroce plaisanterie.
M. Gosselet, la fourchette dressée en l'air, examinait le visage de sa fille, découvrant en elle tous les caractères de sa race. De la face large de mère Jeanneton au minois de Simone il y avait loin. Cependant le bonhomme mettait tant de bonne volonté à établir des ressemblances entre la paysanne et la petite Parisienne, que, l'imagination aidant, il finit par conclure que Simone était bien une Gosselet, une Gosselet mignonne, mais une vraie Gosselet. Le front volontaire et les yeux gris le témoignaient évidemment. Or une Gosselet n'irait pas courir la prétentaine la nuit!
Tout à la joie d'avoir découvert que Simone n'était pas coupable, M.
Gosselet se livra à une nouvelle enquête contre sa femme.
-Avez-vous vu vos lilas en fleurs, ma toute bonne?
-Mon cher, je ne m'aventure pas dans un parc devenu une place publique: vous avez la manie d'exhiber vos poiriers même à votre marchand de carton.
-Mais le soir, à nuit tombée.
-A nuit tombée? Faire la rencontre de quelque r?deur de banlieue!
D'ailleurs les nuits sont encore froides, même sous les lilas.
Mme Gosselet témoignait un tel mépris pour les promenades nocturnes que le fabricant de poupées baissa le nez sur son assiette.
-Et toi, fi-fille?
-Moi, père! De quoi s'agit-il? Je lisais une merveilleuse description de l'?il. Laissez-moi voir, papa Jean-Marie, si je n'apercevrai pas de petits batonnets dans vos prunelles.
La taille souple dans sa blouse lache, elle se leva, et prenant la tête de M. Gosselet dans ses deux mains, la renversa en arrière pour mieux voir les petits batonnets.
Heureux de cette gaminerie, le fabricant de poupées laissa faire, les lèvres amincies par un sourire.
-Non, décidément, je ne vois rien, dit-elle en un rire, rien que mes yeux... du gris dans du gris.
Puis, après avoir baisé au front papa Jean-Marie, elle reprit sa lecture, le cou empourpré d'une rougeur. Mais M. Gosselet, tout à son interrogatoire, continua:
-J'espère que tu es contente de cette bonne odeur de lilas dans le parc.
-Les lilas fleuris! Oh! oui, père!
Elle dit cela d'une voix si émue, les yeux tournés vers la fenêtre, les yeux mouillés, plaqués de clartés blanches comme des gouttes de lait, que le fabricant de poupées devenu soup?onneux, oubliant qu'elle était une Gosselet, ajouta imprudemment:
-Tu aimerais à te promener sous leur feuillage, au clair de lune?
-Pourquoi cette question, papa Jean-Marie?
-Pourquoi! Pourquoi!... pour savoir.
Elle fit: ?Ah!? indifférente, puis tourna plusieurs feuillets du gros livre comme pour témoigner qu'elle ne voulait pas être distraite de son étude physiologique.
Jenny, la femme de chambre, venant de quitter la salle à manger, M.
Gosselet continua:
-Quelle gentille petite femme tu feras, Simone! Ah! l'heureux diable qui...
Abandonnant l'Anatomie, Simone s'enfuit en des battements de jupe effarouchés, le visage pourpre, les mains maladroites à tourner le bouton de la porte.
Mme Gosselet prit une attitude désespérée:
-Mon cher, vous n'avez jamais rien compris aux femmes.
-Cependant, ma toute bonne, Simonette est en age de se marier. Elle a dix-neuf ans.
-Mais c'est précisément... Que je serais confuse si nous avions des invités! Car, mon cher, même dans ces occasions-là, vous êtes d'un sans-fa?on! Mardi dernier, vous nous avez conté une histoire de pruneaux d'un go?t douteux.
-Oui, ma toute bonne, le jour où vous nous avez amené ce petit Sivitgloff... un ingénieur russe, je crois... qui a des espérances... une tante au Caucase.
-Je vous l'ai présenté comme un parti sortable. Il a de bonnes relations dans la diplomatie... Vous n'avez pas voulu me laisser plaider sa cause: cela me suffit! Mariez votre fille, mariez-la au premier coffre-fort venu!
-Je sais ce que vaut l'argent. L'alliance russe ne s'escompte qu'en politique.
-Pas de sottes plaisanteries. Ce jeune homme est charmant, d'un blond distingué: une femme serait heureuse de se montrer à son bras. La fille sera tout aussi heureuse que la mère, je le prévois.
Dignement, à pas comptés, Mme Gosselet, née Elvire Decambe, quitta la salle à manger, battant en retraite devant le cigare que venait d'allumer le fabricant de poupées.
-Ma femme devenue sentimentale, voilà qui m'expliquera, peut-être, les traces de pas, pensa M. Gosselet; puis il se leva, poussant un gros soupir d'homme chagrin qui a beaucoup mangé. Les affaires de c?ur ne devaient pas lui faire oublier les affaires sérieuses. Il devait créer l'outillage nécessaire à la fabrication du système oculaire. L'honneur de la maison voulait qu'il f?t prêt à livrer les commandes au jour fixé.
Comme il descendait les marches du perron, il aper?ut sous les acacias une forme blanche balancée comme en une escarpolette sous un portique de gymnastique.
Il approcha, souriant, puis tapant ses grosses mains l'une contre l'autre avec la furie d'un ma?tre de claque, il cria:
-Bravo, Momone!
Mlle Simone, suspendue par les jarrets à un trapèze lancé à toute volée, venait, d'un saut périlleux, de se laisser choir sur un amas de sciure de bois.
Debout maintenant, la taille serrée dans une tunique de flanelle blanche, les jambes dessinées en un pantalon bouffant de même étoffe, gantée haut de peau de chien, son toupet de clown ébouriffé, Simone était d'une robustesse délicieuse.
Elle s'approcha du fabricant de poupées, joyeusement essoufflée:
-C'est la première fois que je le réussis, père. Imaginez-vous que j'avais peur.
Embrassant le front moite de sueur de la petite gymnasiarque, M.
Gosselet oublia ses soup?ons.
Restait l'autre, la Parisienne!
Dix heures du soir!
M. Gosselet se promenait dans son parc aux portes closes.
Coiffé d'un chapeau à bords larges, chaussé de feutre, ?vêtu de nuit?, le digne fabricant de poupées évitant les allées blanchies par la lune, gagnant les bosquets avec les précautions d'un matou en bonne fortune, ressemblait à un dévaliseur de villas. 2928 Le costume de M. Gosselet était un peu théatral-il y a dans tout homme grave un cabotin qui sommeille-et il était évident que le fabricant de poupées ne rimait pas de sonnet aux petites veilleuses, les étoiles, tant il jouait bien son r?le de conspirateur. Drapé dans son manteau, il tenait à la main une arme aux reflets métalliques qui était tout bonnement un chronomètre.
M. Gosselet attendait l'arrivée de deux autres personnages, il ne savait lesquels, qui devaient jouer les amoureux et causer de leurs affaires de c?ur sous les lilas.
Comme décor: la grande cheminée d'usine, le petit pavillon d'un blanc pale et les massifs éclairés à la lumière électrique par la lune.
Minuit, et les amoureux n'arrivaient pas. Or, en l'esprit de M. Gosselet minuit devait être l'heure du crime! Au théatre et dans les romans douze coups ne peuvent tinter à une horloge sans que les épées sortent de leurs fourreaux, sans que les lèvres roses s'unissent aux lèvres moustachues.
Minuit!
La scène était délicieusement embaumée de senteurs tra?nant des mosa?ques de fleurs: les amoureux allaient-ils manquer leur entrée?
Dissimulé derrière un portant de gymnastique, le fabricant de poupées gagnait à pas furtifs la cachette choisie à l'avance où il pourrait entendre le duo amoureux, quand un coup de sifflet retentit sur la voie du chemin de fer. Le dernier train de banlieue se dirigeait vers Paris.
La machine passa, haletant, éclairant de ses deux gros yeux rouges les massifs du parc, teintant de pourpre les murs du petit chalet endormi.
Presque aussit?t une fenêtre s'ouvrit au deuxième étage de la maison et Simone parut, appuyée sur la grille du balcon, explorant le parc du regard.
Le fabricant de poupées s'accroupit vivement derrière un fusain, pleurant déjà d'avoir découvert la coupable.
Satisfaite sans doute de son examen, Simone quitta la fenêtre, puis reparut portant un paquet qu'elle sembla fixer au balcon.
M. Gosselet, qui avait gagné sans bruit l'allée de tilleuls formant une charmille obscure, vit sa fille dérouler une longue corde dont l'extrémité tomba sur le perron.
Apeuré par le péril qu'allait courir son enfant, il voulut crier:
-Simone, ne descends pas, par pitié!
Mais déjà elle enjambait le balcon et se laissait glisser, à la force du poignet, par petits coups, en bonne gymnasiarque amoureuse des exercices physiques périlleux. Son joli corps vêtu de noir se balan?ait avec grace sur la fa?ade blanche. Du pied elle éloignait la corde de la muraille pour ne pas se meurtrir les bras aux aspérités de la pierre.
Descendue sur le perron, tenant encore le cable en main, prête à commencer l'escalade si quelque danger la mena?ait, elle observa de nouveau le parc et se dirigea vers la charmille où attendait M. Gosselet.
Vite, le marchand de poupées se blottit derrière le socle du petit Amour lan?ant des flèches, écartant les branches de lilas qui formaient un retrait où il pourrait tout entendre sans être vu. Les amoureux prendraient place sur le banc de pierre si proche de lui qu'il devinerait même les mots balbutiés par les lèvres bégayant les serments passionnés.
Il entendit un bruit de pas, puis le heurt léger d'un doigt contre la lourde porte qui séparait le parc de la cour de l'usine. On chuchota:
-Vous, Simone?
-Moi, André.
Et brusquement la lourde porte cadenassée, verrouillée, s'ouvrit comme par enchantement, sans la moindre plainte de ses gonds habituellement gémissants.
Les pas se rapprochant de sa cachette, M. Gosselet put apercevoir
Bamberg et Simone venant vers lui, les mains enlacées.
-Vous n'avez pas froid, mignonne?
-Non, André. J'ai mon caban et aussi mon costume de gymnastique de flanelle noir qui est très chaud.
-Causons, voulez-vous?
Soupirant, ils vinrent s'asseoir sur le banc de pierre, ainsi que M. Gosselet l'avait prévu, Simone le coude appuyé sur le socle du petit dieu, Bamberg penché en avant pour admirer l'aimée.
-Cruelle, qui me refuse un baiser.
-Plus tard, André!
-Quand?
-Je vais vous gronder... je vous ai répété si souvent que cela arrivera quand vous m'aurez toute.
-Toute! Depuis un mois, mon adorée, je baise les cinq ongles roses de votre menotte. Puis-je espérer que mes lèvres arriveront un jour jusqu'au poignet?
-Vous vous lassez.
-Méchante qui n'en croit pas un mot?
-Mon ami, je veux vous donner une petite femme, qui vous sera totalement inconnue.
-Donnez-moi, en attendant, vos dix doigts à baiser, au moins.
-Prenez garde et n'allez pas écorcher vos lèvres aux rugosités de l'épiderme. J'ai beau mettre des gants très épais, le trapèze ne me permet pas de montrer des mains de petite ma?tresse.
-M'aimes-tu?
-Pourquoi me tutoyer, André? Plus tard vous me direz: ?madame Bamberg, vous êtes insupportable... madame Bamberg, vous êtes exaspérante.? Et tout cela pour avoir abusé du tu aux nocturnes fian?ailles.
-L'originale fiancée!
-Originale, non! Les autres sont originales, moi pas! Qu'une jeune fille livre ses yeux, livre sa bouche, livre sa taille et se croie toujours vierge: voilà ce que je n'ai jamais pu comprendre. Les hommes,-j'ai beaucoup lu,-nous considèrent comme de jolies petites places fortes où il fait bon tenir garnison. La place se rend ou ne se rend pas: voilà tout. Je ne sache pas que les défenseurs d'une forteresse aient jamais engagé les assiégeants à persévérer dans l'attaque par des aguicheries et des concessions de tourelles. Ce seraient des sièges de convention, ces sièges-là.
-Voilà une petite place qui tonne joliment contre le pauvre André
Bamberg.
-Vous userez de représailles, mon ami!
-Quand, hélas!
-Affaire à vous. Quel dr?le d'assiégeant vous faites! Vous restez là à jouer des airs de fl?te sous les... remparts espérant qu'on répondra à vos bergerades par des baisers à boulets rouges.
-Bien! je prends l'offensive.
Passant le bras autour du caban de Simone, André voulut prendre un baiser.
-Prenez garde, mon ami, je me défends. J'ai des ongles acérés de petite chatte sauvage et des biceps capables de porter quinze kilos à bras tendus.
-Il me serait impossible d'accomplir semblable prouesse... et je désespère, Simone, de vous faire partager mon amour.
-C'est-à-dire que vous pensez, mon pauvre André, que si je suis assise à c?té de vous en ce coin désert du parc, c'est par caprice de jeune fille romanesque, amoureuse seulement de clairs de lune.
Dégageant ses mains des menottes de Simone, André Bamberg baissa la tête pour cacher à la jeune fille une larme tombée dans les frisons blonds de sa moustache. Mais Simone devina la cause du silence de celui qu'elle aimait, et, penchée en un joli mouvement de buste, elle attira les lèvres d'André vers ses lèvres, le bras passé autour du cou de son amant:
-Méchant qui pleure! Méchant qui pleure! Alors, je ne t'aime pas... Osez donc répéter, monsieur Bamberg, que je ne vous aime pas! Et cette vilaine larme qui me mouille les lèvres... Séchée la larme!... Bue la larme, la petite larme salée si bonne, qui me donne soif de nouveaux baisers. C'est pour toi, mon aimé, que je ne voulais pas de tes caresses. On doit tant aimer ce que l'on a longtemps voulu avec la désespérance de ne pas le posséder un jour. Pendant un mois, un long mois, j'ai souffert, me gardant de toi, de ta bouche. J'ai pleuré de faire de la tristesse à ton front. J'aurais voulu m'offrir à toi au jour de la communion, les lèvres vierges de tes lèvres. Je me serais donnée peu à peu, pour être certaine de te garder plus longtemps, aussi longtemps que mon seigneur aurait pris de nouvelles joies en moi! Méchant qui pleure et qui n'a pas vu que je ne voulais pas gaspiller notre tendresse, et que je ne suis pas femme à me donner un peu sans me donner toute.
André ne pleurait plus, mais écoutait la petite musique de cette voix douce chantant près de son oreille, si près, que l'haleine chaude de Simone le chatouillait. Il embrassait les mains de celle qui venait de lui dire franchement toute sa passion, se servant, jeune fille chaste, des mots de vieilles ma?tresses qui savent bercer les douleurs d'hommes.
M. Gosselet, surpris de ne plus entendre que des chuchotements, écarta de la main une branche qui l'empêchait de voir les amoureux.
Le bruissement des feuilles apeura Simone qui se pressa vers l'aimé, l'étreignant de ses deux bras:
-J'ai peur, André.
-Peur, petite folle, peur de quelque insecte qui bourdonne sa tendresse à sa fiancée.
-Les feuilles ont remué, je te l'assure.
-Bast! C'est le petit amour qui écarte les grappes de lilas pour voir combien tu es belle. Parle... Dis-moi: tu... Tu dis si bien: tu. Dis ce que tu voudras, ce que tu imagineras. Je ne connaissais pas ta voix. Quand je te disais mon amour, moqueuse, tu interrompais mes serments de mots dr?les. J'étais toujours battu, moi qui ne parlais qu'avec mon c?ur. Tu m'aimes?
-Je vous aime.
-Le vilain vous.
-Je t'aime, je t'aime parce que...
-Parce que...
-Tu n'es pas comme ceux qui viennent chez mon père, et, assis à notre table, inventorient les meubles, le linge de bouche, les fa?ences accrochées au mur et aussi la fille, qu'ils espèrent emporter avec un peu d'argenterie. Je t'aime parce que... je ne sais pas, moi, pourquoi je t'aime! Un jour comme tu causais avec papa Jean-Marie des affaires de l'usine, j'ai compris que tu me disais des mots que ceux qui étaient là n'entendaient pas. ?Il nous faut vingt mètres de courroie, monsieur Gosselet!? Tu m'as dit ?a et je ne me suis pas défendue de ton amour et j'ai attendu l'aveu que tu devais me faire pour que je vienne à toi; et je suis venue sans crainte, vers mon époux... Vous ne pleurez plus, monsieur Bamberg!
-Nous sommes de grands coupables, Simone!
-Oui, de grands coupables! Pauvre père!
Et brusquement leur étreinte se relacha.
-Jamais M. Gosselet ne consentira à notre union, Simone. D'ailleurs, je n'oserai jamais moi, le petit Bamberg, comme il m'appelle, lui demander la main de Mlle Simone, sa fille. Que lui dire pour le gagner à notre cause? Que tu m'aimes! Il m'a secouru alors que j'allais, comme mon camarade Fortin, solliciter de la compagnie d'Orléans un emploi de chauffeur-mécanicien. Et je serais entré dans sa maison pour lui voler sa fille!
-Pauvre père, comme il va souffrir!
-Simone, je partirai et... oublierai. Pardonne-moi de t'avoir parlé d'amour, mignonne! Je suis pauvre: je devais te fuir, ne pas te tenter par l'appat de nouvelles joies. Aimée de ton père, tu étais si gaie avant mon arrivée à l'usine. Mes yeux t'ont dit: ?Si tu savais combien sont heureuses celles qui se donnent toutes?, et tu t'es donnée presque toute, mon aimée, et mes yeux mentaient, puisque nous sommes malheureux de nous aimer tant.
-Tu veux t'en aller où je ne serai pas?
-Où tu ne seras pas... pour oublier.
-Oublier! Sais-tu, mon ami, si des jeunes filles ont pu se donner à un autre que celui qui les créa femmes en leur disant le premier: ?Je vous aime!?
-Je t'assure que l'on oublie très bien. Il y a des proverbes là-dessus.
-Tu oublierais, toi!
-Moi... oui.
-Et tu m'aimes?
-Je t'aime et me souviendrai. Mais j'oublierai Mlle Gosselet, je l'espère du moins. Demain... je partirai... avant l'ouverture des ateliers. J'irai en Suisse où maman habite seule notre vieille petite maison. Je lui dirai tout. Je suis resté petit pour elle. Elle savait si bien apaiser mes chagrins d'enfant qu'elle calmera mes douleurs d'homme.
-Moi je n'ai pas de mère à qui je puisse me confesser, monsieur Bamberg, vous le savez bien! Si vous avez menti en me promettant les joies d'aimer, vous devez réparer le mal que vous m'avez fait. Je suis une fiancée originale, moi, n'est-ce pas?
-Oh! mignonne, vous m'avez dit vous!
Simone posa sa joue sur l'épaule d'André, et, caline:
-C'est vrai, pardon! Mais un honnête homme n'abandonne pas celle qu'il a promis d'aimer. Fuirais-tu, André, si j'étais sur le point de devenir mère? Je suis enceinte de ton amour, mon aimé. Méchant, qui oblige sa fiancée à se servir de comparaison brutale pour le garder à elle.
-Les petites filles ne savent pas la vie, Simone. Il est des devoirs...
-Des devoirs! Tu m'aimes, je t'aime. Notre devoir est de nous aimer.
-Les jeunes gens pauvres n'épousent des héritières que dans les romans. M. Bamberg a épousé le million de M. Gosselet, voilà ce que dirait le monde.
-Le monde, nous ne lui demandons rien.
-Sans doute, mais le monde exige.
-De quel droit?
-On ne sait pas.
-êtes-vous s?r, monsieur Bamberg, que vous n'épouserez pas le million de M. Gosselet en m'épousant? Oui, n'est-ce pas! Moi je sais bien que tu serais tout heureux de m'emporter bien loin, comme je suis vêtue, en mon costume de gymnastique! N'est-ce pas, mon aimé! Le monde n'existe pas hors de nous.
-Il existe si bien, mignonne, que tu as un brave homme de père qui me chasserait de sa maison le jour où je lui avouerais aimer sa fille. Nous vivrons notre vie séparés mais toujours l'un à l'autre. Les hommes ne pourront rien contre cet amour caché et les joies du sacrifice!
-Les joies du sacrifice!... mais je ne veux pas me sacrifier, moi!
-Nous ne pouvons cependant nous marier sans le bon vouloir de ton père.
-Mon père! Pourquoi me parler sans cesse de mon père, André! Et tu veux t'en aller où je ne serai pas...
-Pauvre adorée que je fais pleurer! Mais tu vois bien qu'il faut que je parte. Je suis capable de te prendre un jour et de t'emporter, de te voler!...
-Tu ne m'aimes donc pas que tu trouves tant de bons arguments pour me convaincre que nous ne devons pas nous aimer. Je vais te prouver, moi, que nous ne pouvons pas nous quitter.
Lèvres contre lèvres, les mains enlacées, Simone et André ne prononcèrent pas un mot et pourtant, quand M. Gosselet, inquiet d'un silence trop prolongé, voulut écarter le feuillage, l'amant se dégageant de l'étreinte de Simone dit tout haut:
-Notre amour est plus fort que tout, ma fiancée, ma femme!
-Vrai! je suis donc bien éloquente, mon petit mari. Vois-tu, j'ai appris beaucoup de choses dans les livres, on m'a faite si savante.
A voix basse, si basse que le pauvre père aux aguets était désespéré de ne plus entendre les propos amoureux, Simone continua:
-On peut nous surprendre ici. On peut nous surprendre... demain peut-être! Fuyons tous deux. Quand je ne t'aurai plus à c?té de moi, les vilaines bonnes raisons vont t'assaillir et tu es trop honnête homme, mon aimé, pour ne pas leur céder. Toi parti, je mourrais et je ne veux pas mourir. Fuyons tous deux demain! Cela ne te surprend pas trop que je te propose de fuir, moi ta fiancée? Je garde mon amour: voilà tout. Et tu ne dis rien? Tu ne me remercies pas de cette bonne pensée?
-Te remercier... mais nous ne courons aucun danger ici... et puis tu es si éloquente que M. Gosselet se laissera probablement toucher.
-Oh! l'honnête homme! Oh! l'honnête homme! A la rescousse l'amoureux! Papa Jean-Marie ne cédera jamais... jamais. Papa Jean-Marie qui est si bon ne croit pas aux affaires de c?ur. Il se dirait: le petit Bamberg veut me mettre dedans. Il a toujours peur d'être mis dedans, papa Jean-Marie! As-tu de l'argent?
-De l'argent!
-Voilà une question qui te surprend.
-Pourquoi parler...
-Mais il nous faut de l'argent pour fuir. Une voiture m'attendra demain soir, près de la grande grille. Je me promènerai dans le parc un livre à la main. Le père Tant-Seulement, le jardinier, époussettera ses artichauts que le train de sept heures couvre toujours d'escarbilles de charbon. Je sauterai dans le fiacre-un fiacre par économie-et tu me prendras dans tes bras et nous irons à la gare de l'Est. Nous ne nous éloignerons guère de Paris pour revenir vite consoler papa Jean-Marie qui nous aura pardonné.
-Je suis assez riche pour...
-Tant pis, mon aimé, tant pis! Je voudrais verser dans ta bourse toutes mes économies de jeune fille, mais la fierté de M. Bamberg se gendarmerait terriblement. Ne fronce pas les sourcils... Voilà que je t'ai déplu, déjà. Demain! Sept heures.
-Simone!
-C'est entendu! Je t'en prie, laisse-moi payer le fiacre. Je serais si heureuse de donner un louis au cocher qui t'enlèvera, car je t'enlève... Je t'enlève! Tu verras quand nous serons dans notre chez nous! J'ai appris à cuissoter un tas de petits plats. Mais, mon aimé, les étoiles ne brillent plus que faiblement et le Grand Jour, le jour de mon bonheur, va para?tre. Ne dis pas non! Fais taire en toi le vilain honnête homme pour n'écouter que l'amoureux. Ce soir... sept heures! Sept heures! Si la voiture n'est pas près de la grille, je m'enfuis quand même. Que je t'embrasse avant de faire mon escalade pour la dernière fois! à toi, mon aimé!
-A toi, mignonne!
Les deux amoureux disparus, M. Gosselet se leva péniblement de sa cachette, les jambes engourdies, les reins courbaturés, la gorge enrouée d'une petite toux qu'il avait courageusement refoulée jusqu'à la fin du duo amoureux. Ce qu'avait dit le petit Bamberg, il ne le savait guère, mais la voix de Simone était arrivée jusqu'à lui distincte, vibrante.
Sa fille voulait prendre la fuite! Sa fille aimait un petit ingénieur roublard, sans le sou, et le lui avait dit avec des mots qu'elle n'avait jamais appris, des mots que lui avait soufflé quelque esprit du mal torturant sa chair d'une passion subite. Lui qui ne croyait pas au diable, lui, l'esprit fort, qui se moquait des vieilles légendes auvergnates, il ajoutait foi maintenant aux maléfices, aux ensorcellements.
Il se disait que les paysanne ont raison de se signer quand les gens qui ont le mauvais ?il passent sur le désert, la petite place du village.
Ce petit Bamberg! Quelque Suisse-Allemand, sans doute! Un hypnotiseur qui avait jeté son dévolu sur sa fille, héritière, et pouvait en faire sa ma?tresse par la puissance de l'?il, du mauvais ?il.
Il sauverait Simone, l'exorciserait de bons conseils honnêtes qui mettraient en fuite l'esprit du mal!
Assis sur le banc que venaient de quitter les amoureux, il pouvait voir sa fille grimper le long de la muraille à la force du poignet, puis s'arrêter sur le balcon du premier étage pour envoyer de la main des baisers au séducteur posté, sans doute, dans la cour de l'usine.
-Pauvre enfant, elle est prise... prise... ensorcelée!
Et il pleura, le front appuyé sur le socle du petit Malin qui lan?ait toujours ses flèches...