Le monde, sous des airs indignés, cache d'amusants pardons pour l'audace qui brave ses lois et pour l'intrigue plus ou moins adroite qui crochette ses portes. Même, il est aisé de voir qu'il ne déteste ni les sarcasmes de la philosophie, ni les foudres de la religion, car, en combattant sa tyrannie ou sa perversité, on affirme encore sa puissance. Voilà pourquoi, de tout temps, le monde s'est porté en foule aux comédies qui étalent ses ridicules; pourquoi, de nos jours, il s'arrache les ?uvres des romanciers qui promènent sur ses laideurs le verre grossissant de l'analyse.
Voilà pourquoi, depuis qu'il y a des chaires dans les temples et des prédicateurs dans les chaires, une élite mondaine, feignant l'humilité, s'assied aux premiers rangs des fidèles pour savourer fièrement l'anathème sacré: Vanitas vanitatum, et omnia vanitas! De l'anathème il a fait une devise qui prouve sa vieille noblesse. Telle une famille qui pourrait établir qu'une de ses grand'mères avait déjà mal tourné du temps de Salomon.
Tout au contraire, à ceux qui veulent planer au-dessus de lui, qui négligent insolemment de le prendre pour témoin de leurs luttes, de leurs fautes, de leurs chagrins ou de leurs joies, le monde garde un éternel ressentiment. T?t ou tard il leur réserve une vengeance, même quand il est contraint de sourire à leur succès ou à leur fortune. Ainsi que Méphistophélès bafoué par l'odieux pouvoir du sublime et du mystique, il s'éloigne pour un temps, grommelant dans sa rage momentanément désarmée:
Nous nous retrouverons, mes amis; serviteur!
et, l'occasion venue, sans pitié il enfonce le trait.
Il y a quelques années, ces réflexions durent frapper les observateurs capables de penser et de prévoir, à la vue du malaise indéfinissable qui se déclara sourdement dans les sphères les plus élevées de la meilleure société, lorsque ce double billet de part fut répandu-sans profusion-dans le faubourg Saint-Germain et ses annexes:
Le comte de Sénac a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Quilliane.
Chateau de Sénac (Ardèche), le...
Madame de Chavornay, religieuse hospitalière de Saint-Bernard de Menthon, a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle de Quilliane, sa nièce, avec M. le comte de Sénac.
Couvent des Bernardines, avenue Kléber, le...
Certes, l'union était assortie comme nom et comme fortune. Les Quilliane et les Sénac représentent la meilleure noblesse de la Provence et du Languedoc; les jeunes époux, d'après les calculs les plus modérés, entraient en ménage avec cent vingt mille livres de rente. Quant à leurs personnes, peu de gens pouvaient en parler; encore fallait-il, pour cela, remonter à plusieurs années.
Albert de Sénac avait disparu du monde, un beau jour, sans crier gare, pour aller voyager aux antipodes. A vrai dire, avant cette fugue, le monde n'avait trouvé dans le jeune déserteur qu'un courtisan peu remarquable par son assiduité et visiblement sceptique. Depuis son retour, c'était pis encore. Albert ne s'était montré presque nulle part et, d'après le genre de vie qu'on lui connaissait, il était permis de le croire moins occupé de chercher une femme que d'asseoir sa candidature à l'Académie des inscriptions. Aussi la nouvelle inattendue de son mariage faisait froncer les sourcils à plus d'une douairière, au souvenir des hypocrites déclarations en faveur du célibat par lesquelles ce sournois avait repoussé leurs tentatives.
Quant à la nouvelle madame de Sénac, c'était bien autre chose. Le moins qu'on pouvait en dire était de l'appeler ?défroquée?, et c'est à quoi l'on n'eut garde de manquer, surtout les mères qui avaient ?soigné? Sénac pendant un hiver ou deux, et qui avaient encore leurs filles sur les bras.
Quelques jeunes femmes, anciennes élèves du fameux couvent de l'avenue Kléber, et qui avaient conservé leurs entrées dans la maison après le sacrement, rétablissaient les faits et défendaient leur ancienne compagne contre les attaques de leurs a?nées.
-Thérèse n'a jamais porté l'habit religieux, disaient-elles. Son mariage s'est décidé la veille du jour où devait avoir lieu la vêture. Donc elle n'est pas plus défroquée que nous.
-C'est bien subtil. Depuis trois ans elle était enfermée là-bas, et tout le monde la considérait déjà comme bien et d?ment clo?trée. Joli couvent, d'ailleurs, si les amoureux y entrent comme au moulin!
-Mais non, chère madame; elle a connu M. de Sénac en égypte, dans un voyage...
-En égypte! En voici bien d'une autre! Cette jeune personne accomplissait le tour du monde pendant qu'on la croyait prosternée dans sa cellule! C'est ce que nous appellerons faire son noviciat à l'américaine.
-Hé! la pauvre petite ne voyageait pas pour son plaisir. Elle accompagnait son frère, malade de la poitrine, si malade qu'il en est mort, malgré l'égypte...
-Et qu'il n'a pas très bien surveillé sa garde-malade. Sénac aura si fort compromis la demoiselle que le couvent la lui a laissée pour compte.
-Mais non, puisqu'elle est rentrée au couvent après son voyage et qu'elle y a passé presque deux ans.
-Bon! je vois ce que c'est. Le monsieur l'aura quelque peu enlevée.
-Croyez-vous? La Révérende Mère de Chavornay, qui est une sainte, n'aurait pas mis son nom sur les billets de part. Surtout elle n'aurait pas marié sa nièce dans la chapelle de son pensionnat, en présence des religieuses et des élèves.
-D'accord. Et les époux n'ont pu trouver, à eux deux, pour mettre sur les billets, qu'une vieille religieuse qui ne porte même pas leur nom? Comme parenté, c'est maigre, et cela sent l'enfant trouvé d'une lieue.
-Ce n'est pas leur faute si Christian de Quilliane, frère de la mariée, fut le dernier de sa race, et s'ils n'ont, l'un et l'autre, ni père ni mère, ni frère, ni s?ur...
Pendant huit jours, des conversations de ce genre furent échangées dans une cinquantaine de salons, les plus huppés de Paris. Mais, si le jeune ménage trouvait toujours des gens pour l'attaquer, plus rarement des ames charitables étaient là pour le défendre. On l'attaquait toutefois avec une modération relative, soit par un reste de cette franc-ma?onnerie aristocratique si puissante en certains pays, si relachée dans le n?tre; soit parce qu'on ne savait sur lui que du bien, dans le peu qu'on savait. Après examen, il parut évident qu'on aurait mauvaise grace à ne pas ouvrir ses portes au grand large devant ces originaux, et même à ne pas assister aux fêtes qu'ils allaient donner, car on décida aussi qu'ils en donneraient. Une chose en effet ne pouvait se discuter: c'est que l'ancien h?tel des Quilliane, devenu l'h?tel des Sénac par le testament du dernier marquis et le mariage de Thérèse, était l'une des plus magnifiques résidences du quai d'Orsay, la seule peut-être à qui la Révolution et les embellissements de Paris n'ont enlevé ni un arbre, ni une pierre, ni une tapisserie, ni un meuble.
En somme, la haute société ménageait aux Sénac des dispositions plut?t bienveillantes. Restait pour eux à en profiter avec reconnaissance, et, voilà précisément ce qui ne parut pas les préoccuper beaucoup. Février s'écoula-le mariage avait eu lieu à la Chandeleur-et les hautes baies de l'h?tel continuèrent à laisser voir derrière les étroits carreaux de leurs vitres la peinture jaunie des volets fermés. Le carême s'enfuit; les cloches de Paques sonnèrent; les bals s'annoncèrent partout, excepté chez les Sénac, dont le Faubourg n'entendait plus parler. Peu s'en fallut qu'on ne les réclamat à la police.
On avait si bien composé d'avance le menu de leurs d?ners et la liste de leurs invitations, que bien des gens commen?aient à sentir un mouvement d'humeur en passant sous les fenêtres obstinément fermées. A toute force on e?t accordé remise de quelques mois pour cause de réparations-les appartements devaient être furieusement délabrés-si, du moins, le jeune couple avait abattu sa tournée de visites. Mais ils en prenaient par trop à leur aise, aussi bien avec les gens pressés qu'avec les gens curieux; en d'autres termes, ils se moquaient du monde.
Aussi le monde, indisposé par cet exemple facheux d'insoumission, jugea-t-il à propos de faire une enquête sérieuse; malheureusement les témoins manquaient, même ceux du mariage, car trois d'entre eux étaient venus tout exprès du fond de la province, et depuis longtemps avaient regagné leurs gentilhommières respectives. C'était à croire que les mariés avaient prévu ce qui se passerait. Dieu merci! le quatrième témoin habitait la capitale, mais il avait quatre-vingts ans, et le pauvre vieux, ayant pris froid au sortir de la cérémonie, luttait sans espoir contre une bronchite, au fond d'un h?tel perdu à l'extrémité de la rue du Cherche-Midi. Néanmoins, questionné sans miséricorde entre deux étouffements, il eut le temps de déclarer que l'aventure n'était pas une légende, qu'Albert et Thérèse existaient en chair et en os, qu'ils étaient bien et d?ment mariés, et même qu'ils avaient semblé particulièrement satisfaits de l'être. Il ajouta-et le bonhomme s'y connaissait-que, dans sa longue carrière, il n'avait jamais rencontré de futur mieux fait et plus épris, de future plus belle, mieux habillée et de plus grand air. Après quoi il mourut.
Pendant ce temps-là, une ancienne élève, restée la favorite de la Révérende Mère de Chavornay, finissait par apprendre de celle-ci que le jeune ménage, au sortir de la chapelle, s'était rendu à l'h?tel Quilliane et y avait passé vingt-quatre heures, dans le plus strict incognito, bien entendu. Cette infraction aux usages, qualifiée par les douairières de mariage à la hussarde, fut généralement blamée. Une vieille fille, assez m?re pour avoir son franc parler, ne craignit pas de dire:
-A la place de la novice il m'aurait semblé que la chambre nuptiale du quai d'Orsay n'était pas assez distante de la cellule de l'avenue Kléber, et j'aurais cru commettre un sacrilège en n'allant pas plus loin.
-Oh! mademoiselle, répondit le baron de Javerlhac, l'enfant terrible du Faubourg malgré ses soixante ans, on voit bien que vous n'avez jamais passé par là! Auriez-vous donc obligé ces pauvres diables à attendre qu'ils fussent dans la lune pour songer à la terre?
-D'ailleurs, fit observer la jeune marquise de Boisboucher, parente d'Albert, j'ai eu quelques détails. Les époux n'ont même pas déjeuné en tête à tête, car la respectable Mrs Crowe, l'ancienne dame de compagnie de ma nouvelle cousine, s'est mise à table avec eux, je le sais de bonne source.
Une chose impossible à savoir, en revanche, était le lieu vers lequel Sénac et sa femme avaient pris leur vol en quittant Paris. Probablement ils se cachaient dans le vieux chateau de Sénac, demeure féodale peu habitée depuis longtemps et enfoncée dans les montagnes de l'Ardèche. Allaient-ils donc y passer un siècle, sans voir personne?-Bon moyen de se prendre en aversion! prophétisèrent les personnes d'expérience.
Mais, un beau jour, on apprit que les Sénac avaient été rencontrés en égypte. Sans doute, ils refaisaient, sous forme de pèlerinage amoureux, l'excursion qui leur avait si bien réussi deux ans plus t?t. Ce dernier trait acheva de les classer parmi les chercheurs de quintessence dont il ne faut rien attendre de bon. Pendant une semaine on ne parla point d'autre chose.
-Ils comprennent la fausseté de leur situation, proclama la sévère marquise de Castelbouc, et n'osent pas se montrer avant qu'on ait oublié leur histoire. Mariage de novice, mariage de divorcée: au fond les deux se ressemblent.
Avec plus de mesure, le baron de Javerlhac, qui joue volontiers le r?le de juge amateur dans les causes mondaines, résuma les plaidoiries et pronon?a l'arrêt par contumace:
-Pl?t au ciel qu'il n'y e?t rien de plus à reprendre aux vingt ou trente mariages qui se feront chez nous cette année, qu'à celui-là! Ces braves gens n'ont qu'un tort, dont ils seront seuls à souffrir. Je les devine trop différents des êtres masculins et féminins parmi lesquels le sort les appelle à vivre. Ils veulent être meilleurs que leur époque, et croient pouvoir donner en tout la première place au sentiment. Or, nos romanciers eux-mêmes fuient le sentiment dans leurs livres, parce que ?a ne se vend plus. Si j'étais l'ami intime de ces deux rêveurs, je leur conseillerais de rester toute leur vie en égypte,-et encore c'est un peu trop près d'ici. Quand ils se trouveront en face de la vie telle qu'on nous l'a faite et que nous l'avons faite, ils m'en diront des nouvelles!
Javerlhac n'était pas toujours si tendre envers son prochain, car la bienveillance n'était pas son péché mignon. L'avenir devait montrer si, malgré cette mansuétude, il avait vu l'avenir trop en noir dans sa prophétie. Tandis qu'il livrait au vent les feuilles de l'oracle, Thérèse de Sénac écrivait la lettre suivante à Mrs Crowe qui venait de passer, toute seule au vieux chateau, un hiver assez différent de celui du jeune ménage:
?Le Caire, 25 avril 188...
?Ma chère Kathleen, savez-vous pourquoi je ne vous ai guère envoyé que des bulletins de santé depuis mon départ? C'est que-je suis habituée à vous dire tout-notre équipée d'outre-mer me causait des terreurs folles; mais vous devinez bien que ce n'est pas le voyage en lui-même que je craignais.
?Quelle dangereuse témérité pour Albert, quelle folle présomption pour moi, cette idée de refaire, dans la prose du bonheur atteint, le même voyage fait une première fois dans la poésie de l'impossible rêvé! Encore presque une enfant, je comprenais déjà que les étoiles m'auraient paru bien moins belles après que j'aurais pu les toucher. D'ailleurs, il me semblait qu'il ne faut pas recommencer certaines minutes particulièrement douces de la vie. La seconde rose, cueillie au même rosier, ne donne pas l'ivresse de la première. Le printemps n'a qu'un rossignol: celui qui nous a surpris, un beau soir, de sa sérénade oubliée. Le lendemain c'est un autre rossignol qui chante, mais ce n'est plus le rossignol.
?Aussi avais-je très peur de revoir l'égypte en général, et, spécialement, je tremblais comme une feuille en approchant de chacun des lieux où mon c?ur avait laissé un souvenir. J'ai tout revu: le Caire et les grands arbres de la promenade, témoins de notre première rencontre; la petite maison de l'avenue de Boulaq où, me voyant pleurer d'inquiétude sur mon frère, il m'a dit:-Voulez-vous que je reste pour Christian[1]?
[Note 1: Les événements auxquels cette lettre fait allusion sont racontés dans un livre précédemment publié avec ce titre: Sur le Seuil.]
?Et il resta, vous vous en souvenez, le cher! bien qu'on l'attend?t en France et qu'il risquat de perdre une grosse somme-qu'il a perdue d'ailleurs. Il resta... et vous aviez raison: ce n'était pas mon pauvre Christian qui le retenait au Caire!
?Mais le plus dangereux, c'était de pénétrer de nouveau, appuyée sur son bras, dans ces ruines de Louqsor, où j'ai passé, je crois, l'heure la plus douloureuse de ma vie. Car c'est là que j'ai vu combien j'étais aimée et combien j'allais aimer, moi, la fiancée promise à Dieu, moi dont le pauvre c?ur était déjà suspendu devant l'autel, comme ces ex voto de vermeil qu'on attache à la muraille sainte, et qui ne saignent pas, ceux-là!... Mon Dieu! que j'étais malheureuse! Et vous, méchante, vous m'aviez laissée m'engager seule dans le labyrinthe de granit; vous aviez peur des chauves-souris et des serpents. Ah! le véritable serpent, ce jour-là, était une horrible femme dont je ne veux pas écrire le nom. Que Dieu lui pardonne la mort de mon frère et le crime que j'ai commis, grace à elle, en doutant de l'être le plus loyal qui existe.
?Cet homme est plus qu'un homme: il fait mentir la sagesse et l'expérience humaines. Avec lui la réalité dépasse le rêve; la prose est plus douce que la poésie; le bonheur de la veille para?t incomplet auprès du bonheur du lendemain. Ah! comme il eut raison de me ramener ici! Maintenant, je vois clair dans mon ame et dans la sienne-qui ne sont qu'une seule ame, à vrai dire. Tout ce qu'il m'avait promis, annoncé, est en train de s'accomplir. Oui, je le reconnais. Si j'ai fui, d'abord, vers la divine perfection, loin du monde, c'est que je désespérais d'y trouver-misérable orgueil!-une créature digne de moi. Et voilà, qu'au contraire, je me sens indigne de lui, tellement indigne! Le but de ma vie, après le ciel, sera de diminuer la distance qui nous sépare.
?Mon Dieu! quel bien nous allons faire et comme nous allons être heureux! Ce matin je lui disais:
?-Pour ce qui est du bonheur, je suis tranquille: je vous ai! Mais ma grande crainte est de n'être pas assez utile en ce monde. Je sais bien que nous sommes assez riches pour faire des bonnes ?uvres. Alors ce ne sera pas nous qui serons utiles; ce sera notre argent.
?Il a ri de ce qu'il appelle mon sophisme.
?-Nous ferons quelque chose de bien plus considérable et de bien plus difficile que de fonder un hospice ou de recueillir des orphelines, a-t-il répondu. Nous montrerons à l'humanité ce que c'est qu'un bon ménage selon Dieu et selon le monde. Depuis vingt ou trente ans, je doute qu'on en ait vu beaucoup, tandis qu'on trouverait à cette heure, dans les seuls couvents de Paris, plusieurs centaines de religieuses réunissant toutes les vertus et toutes les qualités de l'espèce. Convenez qu'une de plus n'y aurait pas fait grand'chose. Vous serez bien plus utile en faisant voir au monde l'échantillon perdu de la grande dame d'autrefois, je parle de ces femmes tout à la fois sérieuses et charmantes, reines par le pouvoir de la situation et de l'esprit, qui furent nos a?eules. Faut-il mettre en compte les exemples de la bonne chrétienne que vous serez? Donc ne regrettez pas l'avenue Kléber. Vous avez fait de moi le plus heureux des hommes en la quittant, de même que vous en auriez fait le plus misérable en refusant d'en sortir.
?Vous allez dire que mon très indulgent mari conduit la modestie de sa femme à une mauvaise école. C'est son affaire; mon devoir est d'accepter avec joie ces petites démonstrations d'amitié qui rapprochent les c?urs et servent à faire l'agrément d'une douce société. Reconnaissez-vous, dans ces paroles, notre ami saint Fran?ois de Sales? Peut-être que non, car elles ne sont point tirées des chapitres que vous me lisiez souvent, jadis, pendant que je brodais la fameuse chasuble, sans me douter qu'elle embellirait la messe de mon mariage et non pas celle de ma prise d'habit. Dieu l'a voulu; je le sais, j'en suis s?re: je l'en remercierai jusqu'à mon dernier soupir.
?Vers la fin d'avril, nous serons à Sénac et je vous raconterai le voyage que nous achevons. C'est la même contrée, les mêmes paysages, les mêmes ruines, les mêmes obélisques; mais tout cela est éclairé autrement. Il me semble que je revois au grand soleil des lieux que j'avais visités une première fois au clair de lune. Rien ne vaut le soleil; mais ne disons pas de mal de la douce et mélancolique Phébé. Ce serait de l'ingratitude la plus noire.
?Chère amie, sachez que deux noms ne sont guère sortis de ma pensée depuis que nous sommes en égypte: celui de mon pauvre frère Christian et celui de ma bonne et fidèle Kathleen, qui fut, par son zèle, sa prudence et la permission de Dieu, l'ouvrière de mon bonheur. Allez! nous ne nous quitterons plus, cher témoin de mes douleurs et de mes joies.
?Combien il me tarde de vous revoir et de faire connaissance avec ce vieux chateau, avec ce village et les braves gens qui l'habitent! Annoncez-leur que nous serons très peu Parisiens, et que nous leur donnerons le meilleur de notre temps.
?Votre amie,
?THéRèSE.?
Le voyageur que l'express emporte vers Marseille aper?oit la masse grandiose du chateau de Sénac, sur la rive opposée du Rh?ne, entre Montélimart et Orange. L'habitation a subi le sort commun des demeures seigneuriales de ce pays, que les guerres de religion traitèrent aussi rudement qu'aucun pays de France. Elle porte les traces profondes du fer et du feu. Mais les chateaux d'alors-et aussi les chatelains-étaient batis pour tenir tête aux horions.
La grosse tour semble encore guetter l'approche des lansquenets ennemis, se glissant à l'improviste par les chemins de chèvre étagés sur les coteaux du Rh?ne. Elle pourrait conter l'effroyable saut de plus d'un prisonnier catholique ou huguenot, à qui, ?pour descendre en ceste mode, plus auraient fait de proufict aisles que iambes?. Ainsi parlent les chroniqueurs du temps, peu coutumiers de sensiblerie.
Vers le milieu du XVIIe siècle, une habitation moderne s'est soudée à la vieille tour restaurée à grands frais; tel on voit un guerrier blanchi sous le harnais, mais encore vert, marier sa gloire à la beauté d'une jeune épouse couronnée de grace. L'habitation, malgré tout passablement austère, occupe avec ses dépendances une bande de terrain fortement incliné que bordent, au pied, le cours du Rh?ne et, au sommet, l'ancienne route de poste. La cour d'entrée, les communs, le chateau, les parterres, le potager remplissent la zone horizontale, située sur la hauteur. Le reste du terrain, planté de chênes encore jeunes, descend jusqu'au chemin de halage par une pente assez raide. Une enceinte à peu près carrée cl?t la propriété dont la surface approche de cinquante hectares, presque entièrement rebelles à la culture. Aussi les habitants du petit village, faisant allusion à la dépense de cette muraille de trois quarts de lieue répètent volontiers:
-L'écorce de Sénac vaut mieux que la chataigne.
Il y a cinquante ans, la malle-poste passait chaque jour devant la grille armoriée qui forme un c?té de la cour d'honneur du chateau. Mais, depuis l'établissement de la grande ligne ferrée qui longe l'autre rive du Rh?ne, les chatelains, moins favorisés que jadis, doivent quitter le train à la station située en face de la vieille tour et traverser le fleuve en bac pour entrer chez eux, à moins qu'ils ne veuillent affronter l'interminable lenteur des embranchements de la rive droite. Le progrès, comme la vertu, a ses c?tés incommodes.
Les ouvrages spéciaux écrits pour les voyageurs citent le panorama du donjon de Sénac parmi les plus beaux du midi de la France. A l'est, le Rh?ne et sa vallée, encore étroite, forment le premier plan, magnifique tapis de verdure, où se détache la broderie plus pale du feuillage de l'olivier qui commence à para?tre. Au delà s'arrondit l'amphithéatre majestueux du Grésivaudan et des Alpes, appuyé à droite sur le Ventoux désolé et neigeux. Parfois, dans les pures soirées d'automne, un géant inconnu se dresse un instant parmi les voiles roses de l'Orient prêt à s'endormir dans l'ombre. C'est le Pelvoux dont la haute cime, écrasant tous les pics voisins, re?oit la dernière caresse du soleil, de même que, le lendemain, il sera touché avant tous de sa flèche d'or.
A l'ouest, la vue moins réjouie n'a pour se reposer que le paysage austère et tourmenté des Cévennes. Les aspects les plus divers se trouvent mélangés comme au hasard. D'étroits vallons, parés d'une riche culture, sont encaissés dans la sécheresse désolée de collines granitiques aux contours anguleux. Sur les plateaux, la garrigue monotone déroule son vêtement de bruyères et d'arbustes rabougris, sans autre habitation que la cabane en pierres grises du berger, seul habitant de ce désert sauvage. Des hameaux se cachent, de loin en loin, parmi d'énormes chataigniers à la cime arrondie. Et l'horizon est fermé bient?t par des ondulations médiocres assez hautes cependant pour empêcher le regard de découvrir la cha?ne du Tanargue et du Gerbier des Joncs. Tels ces importuns sans valeur et sans mérite qu'on voit détourner à leur profit l'attention du vulgaire, en empêchant d'admirer le génie.
Depuis l'époque où Laurent, comte de Sénac, maréchal de camp des armées du roi, restaurait sa vieille tour et élevait sous son abri la demeure actuelle, ce lieu pittoresque fut rarement honoré de la résidence et même de la visite de ses ma?tres. Gaston de Sénac, fils du précédent, moitié homme de guerre, moitié diplomate, mais par-dessus tout courtisan renforcé, disait à qui voulait l'entendre: ?Le plus beau point de vue que je connaisse au monde est celui de l'orangerie de Versailles, quand le roi descend le grand escalier au milieu d'une cinquantaine de jolies femmes. Le paysage qu'on aper?oit de mon logis des bords du Rh?ne vient ensuite, autant qu'il m'en souvient, car je ne l'ai pas contemplé depuis l'age de quinze ans.?
Une belle dame lui demandant un jour pourquoi il ne mettait jamais les pieds dans ce site merveilleux, le galant gentilhomme répondit:
-Pour deux raisons: la première, que je ne vous y verrais pas; la seconde, que l'air du lieu est malsain pour nous autres. Depuis cinq cents ans, il y est mort plus de cinquante Sénac, hommes ou femmes.
Le plus curieux c'est qu'il y mourut lui-même, durant un séjour-absolument forcé-qu'il dut y faire après un mot trop spirituel sur la Pompadour. Il mourut un peu de vieillesse et beaucoup du chagrin de ne plus voir le roi, maladie qui n'était pas sans exemple à cette époque. De nos jours ce sont les rois qui pourraient être malades, assez souvent, de ne plus voir leurs sujets.
Le fils de ce courtisan à la langue trop leste et à l'ame trop sensible, suivit les princes en émigration et ne rentra en France qu'avec eux. Après son départ, le chateau, mis en vente comme bien de proscrit, fut acheté par un marchand de fagots du village, nommé Cadaroux, lequel fit l'emplette, comme de juste, à un prix avantageux. Au moment où l'a?eul d'Albert, à peine revenu à Paris dans l'état-major du comte de Provence, allait s'informer s'il était possible de rentrer dans son bien, il vit poindre chez lui un bourgeois bien vêtu, à la mine papelarde, qui lui proposait le rachat, au prix co?tant, du chateau, du parc et des dépendances. Par précaution il apportait les titres de propriété dans sa poche. Cet exemple rare de probité arracha des cris d'admiration à tout le monde, et d'envie à quelques-uns moins bien partagés que l'heureux Sénac. Celui-ci voulait présenter son bienfaiteur, comme il l'appelait, à Sa Majesté, et ne parlait rien moins que de lui faire donner une sous-préfecture, le jugeant sur sa mine fort entendu aux affaires, ce qu'il était en effet. Mais le bonhomme refusa tous les honneurs et demanda seulement qu'on l'expédiat au plus vite, se disant fort pressé de regagner la ?maisonnette? qu'il avait fait batir non loin du chateau. Admirant ses go?ts modestes, le comte de Sénac lui fit compter la somme, serra les titres de la propriété redevenue sienne, et reconduisit lui-même son bienfaiteur à la diligence, avec mille cadeaux pour sa femme et pour ses enfants.
Quelques semaines plus tard, quand le trop confiant gentilhomme fit à son tour le voyage pour contempler son domaine qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans et plus, il trouva son parc, célèbre dans tout le Languedoc par ses chênes séculaires, tondu comme un champ d'avoine après la moisson. L'honnête Cadaroux avait négligé de lui apprendre qu'il avait coupé tout le bois qui pouvait servir, ne f?t-ce qu'à fabriquer des échalas. Cette opération, accomplie sans bruit, avait remboursé deux fois l'acquisition, en dehors du remboursement en espèces. Résultat, en faveur de Cadaroux: deux cent bonnes mille livres, sans compter la ?maisonnette? qui était et qui est encore un petit chateau ne faisant point trop mauvaise figure à c?té du grand. Depuis ce temps-là, le brave homme fut connu dans tout le pays sous le sobriquet significatif de Bouscatié (coupeur de bois), que sa famille conservait encore à l'époque de cette histoire.
Voilà comment le Sénac d'alors entendait les affaires. Le n?tre, ou plut?t celui de Thérèse de Quilliane, se montrait fidèle aux traditions, même quant aux go?ts de résidence. Mais, pour lui, l'éloignement, d'abord, ne fut pas volontaire. Privé très jeune de ses parents, il était tombé entre les mains, fort dignes d'ailleurs, d'un tuteur assez m?r et encore plus maniaque. Cet excellent vidame, ainsi qu'on l'appelait dans le Faubourg parce que le titre semblait fait pour lui, se croyait en pleine province durant les six mois qu'il passait à sa terre de Brie, à deux heures de Paris, jugeant Lyon, Toulouse ou Bordeaux comme des possessions coloniales, visitées seulement par les Mungo-Park et les René Caillié de son époque. Jusqu'à sa sortie du collège, Albert n'avait entendu parler de son domaine patrimonial que comme d'une ?le inconnue, habitée, sinon par des cannibales, au moins par des tribus étrangères à toute civilisation. De l'explorer par lui-même, il ne pouvait avoir l'idée. Le vieux tuteur, qui n'était pas solide et se croyait encore plus malade qu'il n'était, poussait les hauts cris quand son neveu demandait la permission d'aller d?ner à Saint-Germain. En réalité, c'était le jeune qui était le tuteur de l'autre.
Quand le bonhomme fut tombé en enfance, accident qui suivit de près la reddition de ses comptes à son pupille, celui-ci eut quelque liberté, mais il n'en abusa point. Toutefois, poussé un beau matin par le démon des grandes aventures, il s'embarqua pour Sénac où il arriva sain et sauf, le soir même, un peu surpris que la route f?t si peu longue et plus surpris encore qu'on entendit le fran?ais, ou à peu près, dans le département de l'Ardèche. A dire le vrai, la surprise alla jusqu'à la désillusion. Les fleurs, les arbres, les animaux, tout, jusqu'aux êtres humains eux-mêmes, ressemblait d'une fa?on désespérante à ce qu'Albert avait vu chez son tuteur, entre Meaux et Lagny.
Le chateau lui parut fort triste, non sans cause. Au dedans, les pièces dégageaient un parfum d'abandon qui serrait l'ame. Au dehors il pleuvait, ce qui empêcha le visiteur de jouir de son parc impénétrable autant qu'une forêt vierge, car, depuis les exploits de Bouscatié Ier, les arbres replantés avaient eu tout le loisir d'emmêler leurs branches et de faire dispara?tre les allées, comme pour noyer dans l'oubli des jours néfastes.
Le village tout entier fit grand accueil au descendant des anciens seigneurs, sauf toutefois les Cadaroux que ce retour malencontreux allait faire descendre au second rang, du premier qu'ils occupaient. Déjà on leur adressait leurs lettres au ?chateau de Sénac?, absolument comme si le vieux manoir n'e?t été qu'une grange. On était loin du temps où Cadaroux, le coupeur de chênes, parlait de sa ?maisonnette? en tournant dans ses doigts les bords graisseux de son feutre. Quant aux paysans, ils espéraient une restauration prochaine du souverain légitime, moitié par intérêt, moitié par affection traditionnelle pour une race qui ne leur avait fait que du bien, quand elle leur avait fait quelque chose. Mais Albert comprenait de reste qu'un de ses a?eux f?t mort d'ennui dans cet endroit que l'absence de soleil rendait lugubre, ainsi qu'il arrive pour les plus beaux sites du Midi. La santé de son oncle lui servit de prétexte pour ne faire qu'une apparition à Sénac, prétexte assez fallacieux, car le vieillard était dans l'incapacité la plus absolue de distinguer les moustaches de la s?ur Félicité, sa garde-malade, des moustaches plus longues mais non plus fournies de son beau neveu.
Cependant le jeune comte revint l'année suivante. Cette fois une lumière d'or inondait la plaine, et le séjour lui parut ce qu'il était en effet, c'est-à-dire une merveille d'éclat et de pittoresque. Mais il avait à peine eu le temps d'admirer le point de vue de sa tour, que les métayers firent queue chez lui, sachant qu'il ne fallait pas compter sur une longue visite de leur ma?tre. A la fin de la journée, quand il additionna le total des sommes demandées pour augmenter ou consolider les édifices, rétablir les cl?tures, améliorer les chemins, sans parler de l'église qui mena?ait ruine et de l'école des s?urs mise en interdit comme insalubre, le malheureux s'aper?ut qu'il ne s'en tirerait pas avec dix années de ses revenus. Le domaine, à vrai dire, rendait peu de chose, à moins qu'on n'y pratiquat le mode d'exploitation jadis employé avec tant de désinvolture par le fondateur de la dynastie Cadaroux.
Devant cette pluie de réclamations bien autrement décourageante que la pluie du bon Dieu, Albert s'enfuit de nouveau; mais, pour le coup, il était désolé de partir. Le charme de la tradition de famille, du nom fièrement porté, de la chose possédée de tout temps par d'autres lui-même, toutes ces voix, subitement éveillées, parlaient d'autant plus à l'oreille du jeune homme, qu'on aurait pu le définir: un c?ur de poète dans une poitrine d'aristocrate.
Ce fut donc avec le regret de l'exilé disant adieu à sa patrie qu'il mit le pied dans le bateau du passeur, pour aller prendre le train sur l'autre rive du Rh?ne. Le lendemain matin, il reparaissait à cheval au Bois.
L'un de ses amis-précisément ce même Quilliane dont il devait être un jour le beau-frère posthume-l'interpella ironiquement au détour d'une allée:
-Déjà de retour dans l'affreux Paris! Est-ce que, par hasard, ta haute philosophie s'accommoderait encore mieux des poupées de nos salons et des pantins de nos clubs, pour me servir de tes expressions, que des chats-huants et des loups de ton désert?
-Pourquoi pas des autruches et des tigres? fit Sénac en riant. Cher ami, apprends que mon désert est tout simplement un chateau d'assez grand air, bati dans un site à peu près sans rival.
-Ce n'est pas ce que tu disais l'année dernière.
-Je n'avais pu sortir qu'avec un parapluie et des sabots.
-Et cette année?...
-Soleil magnifique. Seulement j'ai d? m'enfuir, laissant ma cour pleine de fermiers qui me demandaient de l'argent, au lieu de m'en apporter. J'attendrai d'être riche pour aller de nouveau toucher mes fermages.
Mais sa troisième visite devait apporter à Sénac bien autre chose que de la pluie ou des difficultés d'argent. Après deux années de cette existence mondaine qu'il menait en mécontent, révolté de son propre ennui, exaspéré du facile amusement des autres, Albert, encore une fois, se mit en route pour Sénac. Vers huit heures du matin, par un soleil de printemps qui lui semblait un rêve de volupté après le givre laissé la veille aux arbres du boulevard, il prit place dans le bateau qui devait le conduire à l'autre rive du Rh?ne où, non sans un peu d'orgueil, il voyait se dresser sa tour. Déjà, sur le banc de bois grossier de l'embarcation, une jeune fille était assise à c?té d'une sorte de paysanne endimanchée, qui devait être la duègne.
Un ?vrai Parisien? e?t à peine honoré d'un regard cette matineuse beauté, la jugeant trop campagnarde à son go?t. Mais Sénac n'était pas de ceux qu'on flatte en les traitant de Parisiens. Le charme inattendu et violent qui se dégageait de sa compagne s'empara de lui par la surprise et le contraste, comme venait de faire le soleil de Provence.
Cette brune superbe avait la timidité que comportaient ses yeux noirs, brillants d'une flamme qu'elle n'aurait pu éteindre sous ses longs cils, même si elle l'e?t essayé. Cela signifie qu'elle n'était point timide. Mais la hardiesse avec l'étranger n'est que la civilité puérile et honnête pour les femmes du Midi, quand la civilisation ne leur a pas encore donné l'hypocrisie.
Avant qu'on f?t à cent mètres du bord, tout le monde causait dans la barque entra?née par le courant rapide le long du cable en fer jeté d'une rive à l'autre. Le vieux Signol, debout à l'arrière, les mains dans ses poches, son large dos appuyé au gouvernail, faisait assaut de bons mots avec la duègne. A l'avant, la jolie passagère toisait son compagnon, et jugeait à sa mise qu'il était pour le moins l'un des élégants de la place Bellecour, à Lyon, c'est-à-dire ce qu'elle connaissait de plus accompli dans le genre. Lui, de son c?té, pensait avoir affaire à quelque fille de bourgeois cossu de la petite ville où le train l'avait déposé.
-Vous allez loin, monsieur? demanda la brunette à bout de patience, car il y avait au moins deux minutes qu'elle se taisait.
-Oh! non, répondit Albert. Je crois même que je serai arrivé avant vous.
-J'en doute, fit l'ingénue en montrant ses dents blanches. Je me rends dans ce chateau-elle désignait, assez fière, la maison de Cadaroux sur l'autre rive-pour y passer la journée avec une amie.
-Et moi, dit Albert en indiquant la masse imposante du vieux manoir, je me rends dans celui-ci pour y passer, tout seul, je ne sais combien de journées.
-Oh! bien, monsieur le comte, fit-elle un peu désar?onnée, le chateau où vous allez vaut mieux que celui où je vais.
-En temps ordinaire, c'est possible; mais le logis du seigneur
Cadaroux vaudra mieux que le mien tout à l'heure, quand vous y serez.
Elle accepta la galanterie assez tranquillement; puis, sentant le besoin de réparer son impair:
-Vous devez me trouver bien sotte, dit-elle. Mais voilà ce qu'on gagne à ne point habiter son chateau. Le voisin en confisque le titre.
-Heureux quand il ne confisque pas autre chose! remarqua le jeune homme en songeant aux chênes de son a?eul.
Plusieurs mois après, Sénac était encore dans sa terre, et la jeune fille du bateau n'était plus une inconnue pour lui. Il savait son nom; elle appartenait à la petite noblesse du Dauphiné. Vingt fois il avait traversé le Rh?ne, sur le bateau du vieux Signol, pour aller voir Clotilde de Chauxneuve dans la gentilhommière assez pauvre qu'elle habitait avec son père. La jeune fille, en revanche, ne venait plus chez les Cadaroux, les jugeant indignes d'elle depuis que le seigneur du lieu avait mis à ses pieds sa tour et sa couronne. C'était encore un secret, mais pour être comtesse de Sénac, la belle Clotilde n'attendait plus... Du diable si le pauvre Albert pouvait dire lui-même ce qu'elle attendait!
Hélas! la perfide gagnait du temps. Un autre voisin de campagne, moins titré mais non moins épris qu'Albert et dix fois plus riche, la visitait à des heures différentes. La belle avait si bien man?uvré que le chatelain de la rive droite apprit du même coup qu'il y avait, sur la rive gauche, un chatelain du nom de Questembert, enrichi dans les affaires parisiennes, que cet homme possédait un fils, que ce fils avait demandé la main de Clotilde, et que Clotilde la lui avait donnée-pour tout de bon cette fois.
En quelques heures, la passion du jeune gentilhomme se transforma en une haine furieuse, non pas contre Clotilde seulement, mais contre tout le sexe féminin pour lequel, déjà, il professait moins d'enthousiasme que de défiance. D'abord, il voulut se faire moine et choisit la Grande-Chartreuse, en raison de sa proximité. Mais il s'aper?ut bient?t qu'au lieu de méditer sur la mort il méditait sur Clotilde de Chauxneuve ce qui était beaucoup moins utile pour l'autre monde et pas beaucoup plus agréable pour celui-ci. Alors il partit pour aller aux antipodes, se réservant d'y rester s'il y trouvait un pays sans femmes. Vainement une dépêche l'avait rejoint, comme son bateau quittait le mouillage d'Aden, lui annon?ant que son vieil oncle était mort, et qu'il héritait d'un peu plus de cinquante mille livres de rentes. La pauvre Clotilde n'avait pas prévu ce coup-là, encore moins le suicide et la ruine de son beau-père, survenus presque en même temps, qui la mirent à la portion congrue. Sénac, devenu un beau parti, n'en continua son voyage que de plus belle.
Mais tout à coup il fallut retomber dans l'ornière de la civilisation. Un procès dangereux pour sa fortune le rappelait en France. Comme il s'agissait, pour cette fois, d'être indignement volé, il se mit en route, non sans avoir hésité longuement, car, même en supposant le procès perdu, il lui restait plus de bien qu'il n'en fallait à un homme décidé à finir sa race dans le célibat.
Quinze jours plus tard, il traversait l'égypte, gagnant Marseille, lorsqu'il fit la rencontre de son ami Quilliane, venu au Caire pour soigner le dernier poumon qui lui restait. Le poitrinaire était accompagné de sa s?ur, belle jeune fille au regard poétique et profond qui partageait le dégo?t d'Albert pour le monde. Ensemble ils parlèrent du néant des affections humaines, tant et si bien que Sénac resta en égypte, oubliant son procès, qu'il perdit.
Puis Thérèse retourna dans son clo?tre, un peu comme Régulus était retourné chez les Carthaginois. Mais là s'arrête la ressemblance, et l'on a vu que la jeune comtesse avait encore ses yeux, les plus beaux du monde, quand elle fit, sur les bords du Nil, son second voyage-qui était son voyage de noces.
Tandis qu'on attendait les jeunes mariés au faubourg Saint-Germain, ils reprenaient à peine le chemin de la France, rapportant de leur pèlerinage romanesque en égypte, non seulement une foi plus ardente dans l'idéal, mais encore la conviction qu'ils l'avaient trouvé, qu'ils le possédaient, que leur tache en ce monde était d'en montrer autour d'eux la bienfaisante lumière. Jamais deux êtres humains ne furent animés plus généreusement de cette bonne volonté qui n'est, hélas! un gage de paix que dans les cantiques des anges.
Dans leur pieuse reconnaissance, ils br?laient d'employer pour l'utilité et l'amélioration communes tous ces biens réunis en eux d'une fa?on si rare: les saintes croyances, l'honneur et l'éclat du nom, la fortune, la supériorité de l'esprit et, enfin, l'amour, que chacun d'eux comprenait dans le sens le plus sublime, lui assignant, pour première base et pour meilleure manifestation, le dévouement à l'autre élevé jusqu'au dédain de soi-même.
Ils avaient décidé qu'ils passeraient leur première année à Sénac, dans une retraite qui ne risquait pas d'être oisive, car le chateau, à peu près inhabité depuis deux siècles, exigeait des réparations sérieuses. Ils y rentrèrent sans pompe, un beau matin, par un soleil aussi brillant que celui qui avait éclairé la première rencontre d'Albert et de Clotilde. Le vieux marinier les passa dans son bateau. Comme le mari de Thérèse lui mettait un louis dans la main:
-Vous payez plus cher qu'on ne m'a jamais payé, monsieur le comte, fit le bonhomme en découvrant sa tête grise.
Albert, frappant sur l'épaule de Signol, répondit, les yeux éclairés par la joie:
-C'est que jamais ton bateau n'a rien porté d'aussi précieux que ce qu'il porte aujourd'hui.
-Bien parlé, notre ma?tre! dit le vieillard en s'inclinant de nouveau. Mais gageons que vous vous servirez de ma barque moins souvent qu'il y a cinq ans, à l'époque où vous aviez des affaires sur l'autre rive?
-Veux-tu te taire, mauvaise langue! dit Albert en souriant. Ne vois-tu pas devant qui tu parles?
-Si fait bien, dit Signol, avec la faconde familière et un peu lyrique assez commune chez les gens du peuple en cette contrée. Je le vois, et je ne voudrais pas, pour vingt pièces d'or pareilles, que mes yeux se fussent fermés avant d'avoir été réjouis par la vue de la jeune ma?tresse d'une vieille maison. Celle-ci a le regard d'une dame. Que Dieu la bénisse!
-Et qu'il pardonne à l'autre! dit tout bas Thérèse à son mari en serrant sa main, tandis qu'il l'aidait à mettre le pied sur la rive.
A la petite porte qui s'ouvrait en bas du parc sur le chemin bordant le Rh?ne, une femme de cinquante ans, assez replète, rouge à faire peur tant elle était émue, les yeux remplis de larmes de joie, attendait les nouveaux arrivants. C'était Mrs Crowe, autrefois institutrice, puis dame de compagnie de Thérèse. Avec une incroyable vivacité de mouvements, elle se jeta dans les bras de la jeune comtesse.
-Comme vous avez tardé à revenir! s'écria-t-elle en tachant de comprimer ses sanglots. Comme vous m'avez laissée longtemps!
-Soyez tranquille, ma bonne Kathleen, dit Thérèse en lui rendant ses caresses. Je suis revenue pour ne plus repartir. J'aime déjà Sénac plus qu'aucun lieu du monde.
Tous trois ensemble montèrent les sentiers un peu raides, marchant lentement, par égard pour la vieille Irlandaise appuyée au bras d'Albert, qui commen?ait à la traiter, ainsi qu'il l'avait promis, comme un membre de la famille. Mais, quand on fut arrivé au chateau, Kathleen, encore une fois, fut laissée seule.
-Viens voir tout d'abord ce qu'il y a de plus beau chez nous, dit tout bas Sénac à l'oreille de sa femme.
Et, comme un amant heureux, avide du tête-à-tête, il l'entra?na dans l'étroit escalier du donjon.
Parvenue sur la plate-forme de la tour, Thérèse eut un cri d'enthousiasme. C'était un jour de ?grande vue?, ainsi que parlent les gens du pays. Pour ses débuts, la chatelaine avait du bonheur. Comme si elle e?t été prise de vertige, elle appuya sa tête sur l'épaule de son mari. Seuls, les éperviers qui planaient très haut dans l'azur pouvaient les voir, à peine visibles eux-mêmes. Dans un baiser, Albert murmura:
-Je savais bien que ce paysage te plairait.
-Il n'y a pas dans le monde entier, dit-elle, un autre point de vue comparable à celui-ci. Et cette magnificence est à moi, à moi, avec cet autre trésor,-sa petite main serrait le bras robuste d'Albert.-Ah! cher bien-aimé!...
Pour toute réponse, l'heureux Sénac posa ses lèvres sur les paupières de sa femme. Puis il murmura doucement, d'une voix qui tremblait d'émotion:
-Le spectacle est à peine digne de tes yeux, mon amour, et tu pourrais facilement en trouver de plus beaux. Mais, ce que tu chercherais en vain sur toute la surface du globe, c'est un homme capable de t'aimer comme je t'aime. Le crois-tu, maintenant? Le crois-tu, enfin?
Elle se dégagea de son étreinte, saisit ses mains et, le regardant bien en face:
-Tu viens après Dieu seul, dans mon amour et dans ma foi. J'ai douté deux ans. Mais il est si facile de croire en Dieu, et si difficile de croire en un homme! Et puis, tout conspirait à faire de moi une sceptique: le passé, le hasard des circonstances, l'ignominie et la méchanceté d'une créature...
-Ne parlons plus jamais du passé; ou du moins parlons seulement du cher passé que nous venons de revivre. Tiens! vois cette étendue lumineuse qui s'offre à nous, ces plaines, ce fleuve, ces montagnes immaculées, ce soleil qui monte, radieux, dans un ciel sans nuage. C'est notre avenir; il nous appelle: répondons-lui. Maintenant, il faut que je tienne les promesses que j'ai faites à moi-même encore plus qu'à toi...
-N'en tiens qu'une seule, chéri!
-T'aimer toujours? Ceci n'est pas une promesse, enfant! c'est ma vie, c'est l'air que je respire, c'est ma lumière. Je veux faire des choses plus difficiles que de t'aimer. Je veux prendre une revanche du monde qui m'a fait douter, pour un temps, de tout ce qui est bon! Je veux lui montrer tout cela réuni en toi et couronné par ton bonheur. Mon but, c'est toi; mon ambition, c'est toi; mon occupation, et aussi ma récompense, ce sera toi, chérie! Voilà mon programme; qu'en dis-tu?
-Il faut y ajouter ceci: faire beaucoup de bien aux autres.
-Je t'abandonne les autres; je te garde seule pour ma part. Et maintenant, madame, venez visiter votre manoir, un peu délabré pour l'heure présente. Mais nous y aviserons.
Avec les cent vingt mille livres de leurs revenus combinés, la double charge d'un h?tel à Paris et d'une grande existence en province ne laissait pas d'exiger de sages précautions. Pour la première fois, peut-être, on put voir les inconvénients d'un ménage trop uni. Thérèse, avec son abnégation de compagne dévouée, proposa de vendre l'h?tel, chose d'autant plus facile qu'une grande administration désirait l'acquérir, et de le remplacer par un appartement qui épargnerait un millier de louis chaque année. Mais Sénac ne voulut rien écouter.
-Vendre la maison où vous êtes née, qui vous rappelle tant de souvenirs d'une noble race éteinte, qui a vu les heures les plus douces de ma vie, jamais! s'écria-t-il. D'ailleurs, je ne saurais supporter pour vous l'ignominieuse promiscuité des demeures actuelles. Je ne veux pas qu'un malotru dévisage ma femme dans l'escalier, en l'empestant de son cigare.
-Ami, réfléchissez bien. Conserver cet h?tel est une folie.
-En ce cas, notre sagesse des bords du Rh?ne paiera nos folies des bords de la Seine.
Mais la comtesse n'était pas femme à se laisser vaincre en générosité par son mari. Comme pour se faire pardonner l'h?tel Quilliane qu'on la for?ait à garder, elle décida que rien ne serait épargné pour remettre le chateau de Sénac dans toute sa gloire, et, sans perdre un jour, elle attaqua la grande entreprise résolument. Tous les ma?ons, les couvreurs, les platriers du pays, dans un rayon d'une lieue, affluèrent au vieux manoir et le rendirent bient?t inhabitable. Les peintres et les tapissiers vinrent de Paris, ainsi qu'un dessinateur de jardins, grace auquel tous les habitants valides de la commune, et même un peu les autres, manièrent la hache et poussèrent la brouette dans le parc pendant plusieurs semaines. Thérèse avait la direction des travaux; elle les conduisit avec le go?t supérieur d'une personne élevée parmi les souvenirs authentiques de l'art le plus pur. Albert s'était réservé les fonctions de payeur général qui n'étaient point une sinécure, bien qu'il s'arrangeat pour n'avoir jamais de discussion avec ses clients.
Vers le milieu de l'automne, tout fut terminé, et Sénac put s'enorgueillir d'être le gentilhomme le mieux logé de la Provence et du Languedoc. Quant à savoir à quelle somme se monta la dépense, rien n'est plus facile pour qui voudra s'en donner la peine, car on ne vit jamais comptable plus rangé. Tous les états, métrés, factures acquittées et documents quelconques remplissent quatre ou cinq tiroirs de sa bibliothèque. L'addition seule reste encore à faire.
La première série des invités à la pendaison de la crémaillère se composa des villageois et des pauvres des environs. La journée débuta par l'inauguration d'un établissement tout neuf, élevé dans un coin du parc séparé du reste de l'enclos, et comprenant une école, un logement pour les s?urs, avec un h?pital en miniature. C'était le cadeau de noces du comte à sa femme.
Un banquet, présidé par les chatelains continua la fête. Le soleil n'était plus très haut quand Albert se leva pour porter son toast. Il le termina en informant ses auditeurs qu'ils pourraient, chaque dimanche, revenir se promener et jouer aux boules sous ces ombrages.
Personne ne répondit, ce qui est une bonne fortune rare en pareil cas; mais en voyant les yeux de la plupart des convives mouillés de larmes, Thérèse et son mari eurent lieu de croire qu'ils venaient de résoudre la fameuse question sociale, tout au moins dans leur domaine.
Le lendemain ce fut le tour de la noblesse de la région; mais ici, les choses ne prenaient pas si bonne tournure. Sans s'en douter, le jeune ménage avait mis le feu aux quatre coins du pays en établissant la liste de ses visites avec des éliminations nombreuses. Quinze ou vingt familles qui travaillaient patiemment à s'anoblir depuis un demi-siècle, jugeant que rien n'est mieux fait que ce qu'on fait soi-même, poussèrent des cris de rage quand elles virent la calèche des Sénac filer devant leur porte sans faire halte. La chose produisit un si grand tapage que les gens de vieille roche eux-mêmes, du moins certains d'entre eux, jugèrent bon de prévenir les imprudents chatelains de l'orage qu'ils amoncelaient sur leurs têtes. Mais Albert tint bon et déclara que, ne s'estimant pas de moins bonne maison que ses ancêtres, il entendait ne pas se montrer plus coulant sur ses relations qu'ils n'eussent été. Rien ne put l'en faire démordre.
Les dédaignés ne purent qu'aboyer à distance. Mais, avec les Cadaroux, dont l'habitation n'était séparée du chateau que par les trente ou quarante maisons du petit village le conflit devait être forcément plus aigu. Le vieux Bouscatié Saturnin, devenu chatelain de fait, en l'absence des chatelains de droit éloignés de leur domaine et à peu près oubliés depuis trois quarts de siècle, ne s'était pas fait d'illusion sur la conséquence que pourrait avoir pour lui et les siens le retour des ci-devant seigneurs du pays. Auprès de la demeure grandiose, encore embellie, de ses voisins, quelle mine allait avoir sa maison aux enjolivures criardes, son luxe économique de petit bourgeois? Que devenait, à c?té des grands équipages armoriés, à la livrée correcte, sa calèche attelée d'un cheval massif, conduite par un jardinier en casquette cirée, et que néanmoins on commen?ait à saluer jusqu'à terre? Cet homme dont l'ambition égalait l'intelligence, ce qui n'était pas peu dire, gros marchand de bois, suppléant du juge de paix du canton, membre de la minorité républicaine du conseil de sa commune, avait entrevu l'avenir d'un seul coup d'?il, le jour où l'on avait appris le mariage d'Albert et son intention de rouvrir le vieux chateau. Le soir même, il était rentré plus sombre qu'à l'ordinaire dans sa maison qui lui semblait subitement devenue très petite, et, tout en chauffant ses mains à la flamme du foyer modeste, il avait prononcé d'une voix sourde cet oracle gros d'orages:
-La tranquillité du pays est finie!
Alors, entre sa femme et sa fille suspendues à ses lèvres, comme il arrivait toujours quand Saturnin parlait, ce perspicace bourgeois entama le chapitre de ses craintes.
La mère, matrone de soixante ans aux cheveux encore tout noirs, ne répondit rien, mais ses yeux jetaient des flammes à chacune des invectives que son mari lan?ait contre l'aristocrate maudit. Elle était Corse d'origine, ainsi que le rappelait son prénom de L?titia. Cadaroux, lors d'un voyage qu'il avait d? faire dans l'?le pour son commerce de bois, l'avait compromise, croyant avoir encore affaire avec une montagnarde des Cévennes à l'humeur facile. Mais, quand il avait voulu revenir en France, laissant Ariane sur son rocher, toute une légion de frères et de cousins lui avait donné à choisir entre le mariage et un nombre fantastique de coups de stylet dans le c?ur et de balles dans la tête. Saturnin avait épousé, comme de juste, et la belle L?titia était devenue ?ma?tresse Cadaroux?, sans être plus heureuse pour cela, disait la chronique du lieu, car les frères et les cousins n'étaient plus là pour protéger leur parente contre un mari souvent hargneux.
Reine Cadaroux, l'a?née des deux enfants, vieille fille atrocement aigrie par sa laideur et les déceptions essuyées dans plusieurs tentatives matrimoniales, était le portrait de son père au double point de vue du corps et de l'esprit. Quand il eut exhalé toute son amertume, elle dit à son tour:
-C'est la faute de grand-père. Il n'avait qu'à garder le chateau, puisqu'il l'avait acheté; voilà où mènent de sots scrupules.
-Ma fille, répondit le ?magistrat?, titre qu'il se donnait à lui-même, vu sa suppléance, les scrupules sont respectables. D'ailleurs, sache que le seul entretien des toits co?te à nos voisins un millier d'écus, bon an mal an. Fais le compte de la dépense depuis 1814, et tu découvriras que ton grand-père ne fut point un sot.
Le ?fils Cadaroux?, Fortunat par son prénom, membre stagiaire du barreau de Marseille, n'était pas là pour prendre part à l'entretien. C'était un grand jeune homme au teint pale, au regard souvent perdu dans le vague, qu'on accusait de n'avoir pas l'esprit très solide, sous prétexte qu'il aimait à se promener tout seul, la nuit, en gesticulant et en parlant haut. La vérité est qu'il était au moins étrange, qu'il faisait des vers comme un félibre, et qu'il s'affranchissait volontiers de la présence de ses parents et de sa s?ur, toujours prêts à faire assaut sur lui de moqueries et de querelles.
Fortunat, qui préférait une ballade à un dossier et les sentiers des bords du Rh?ne aux couloirs du Palais de Justice, n'était jamais longtemps sans faire une fugue à Sénac. La première fois qu'il y vint après l'arrivée du comte et de la comtesse, il tomba au milieu d'une discussion de famille, soulevée par la question de savoir si les Cadaroux préviendraient leurs nouveaux voisins, ou attendraient leur visite. Le père, chez qui le bon sens l'emportait quand il était à froid, tenait pour le premier parti. Reine éclata d'une indignation furieuse.
-Les prévenir! s'écria-t-elle. Jamais! Ce serait une honte!
D'ailleurs, ils ont plus besoin de nous que nous n'avons besoin d'eux.
-Mère, qu'en penses-tu? demanda le vieux à sa femme.
L?titia, toujours en extase devant son fils, lui renvoya l'interrogation.
-Qu'en pense l'enfant? dit-elle.
-Je pense que vous n'avez pas le choix, fit le jeune homme avec un pli amer aux lèvres. Il dépend bien de vous de les prévenir, mais non pas qu'ils vous préviennent. S'ils avaient d? nous visiter, ils n'auraient pas attendu si longtemps. Je regrette de ne pas voir la comtesse, qu'on dit si belle!
-Tu lui feras des vers sur sa beauté, ricana Reine d'une voix qui sonnait faux comme un instrument hors d'usage.
-Peut-être! répondit Fortunat, les yeux fixés dans le vide, si elle est telle qu'on le dit.
Mais, presque aussit?t, il soupira, songeant à la famille dont il sortait. Cadaroux Bouscatié! Ce sobriquet passé en usage dans tout le pays, attaché désormais à son nom avec le souvenir d'un ancêtre sans conscience, le séparait pour toujours des Sénac, lui et les siens. Et non pas des Sénac seulement! Dans l'exagération douloureuse qui avivait chacune de ses impressions et dont il souffrait depuis son enfance, il croyait voir autour de lui comme une barrière d'infamie, le séparant de tout ce qui était noble, juste et bon. De là ce trouble fiévreux de l'esprit, cette recherche de la solitude qui le rendait pour tout le monde, pour ses parents eux-mêmes-sauf pour sa mère-un personnage incompris, suspect, voué à quelque malheur prochain.
Ce jour-là, il ne fut pas question plus longtemps des Sénac; mais un incident qui suivit de près cet entretien alluma définitivement la guerre entre les deux familles, guerre sans merci d'un c?té, et dont les conséquences redoutables ne furent d'abord prévues par aucun des partis belligérants.
Les Cadaroux, sans tenir compte d'un voisinage quelque peu gênant pour leur vanité, continuaient à se faire adresser leur courrier ?au chateau de Sénac?. Un matin, le facteur trompé par la suscription d'une lettre destinée à Reine, la remit dans les mains du concierge, à la grille du véritable chateau. L'erreur fut découverte par Albert.
-En vérité, dit-il en riant, cette brave demoiselle mérite une le?on.
Et, prenant sa plume, de sa large écriture il mentionna sur l'enveloppe:
?Inconnue au chateau de Sénac.?
Il ne se doutait pas que les cinq mots qu'il venait de tracer lui co?teraient cher.
Le lendemain matin, le facteur tout tremblant rapporta la malencontreuse lettre à sa destinataire, qui faillit s'évanouir de rage à la vue de la méprisante annotation. Le premier soin de cette bonne ame fut de mettre le père Cadaroux en demeure de provoquer la destitution du facteur coupable. Saturnin, sans répondre, se promenait de long en large, les mains dans ses poches, secouant sa grosse tête, ainsi qu'un taureau qui hume les émanations dans l'arène, avant de choisir son ennemi.
Fortunat, qui éprouvait pour sa s?ur une antipathie instinctive, dit alors tout haut:
-Ce serait peut-être le moment d'aller faire notre visite au comte et à la comtesse. Pourvu, seulement, que nous ayons autant de chance que les lettres de Reine, et que nous puissions passer les grilles!
Le vieux Cadaroux interrompit sa promenade, et tournant vers Fortunat son regard effrayant de haine, il répondit:
-J'ai quelque idée que nous les passerons un jour. Comment? je l'ignore. Mais il faudra qu'elles s'ouvrent, ou je perdrai mon nom.
-Pl?t au ciel que nous puissions le perdre! murmura le jeune homme à demi-voix.
Saturnin marcha sur son fils les poings fermés. La mère s'élan?a entre eux. Plus d'une fois dans sa vie elle avait d? jouer ce r?le de barrière vivante.
Peu de jours après, le premier épisode public de cette lutte anti-féodale marqua le commencement des hostilités. A la messe du dimanche, le curé s'étant permis, selon l'habitude reprise, d'offrir l'eau bénite au banc seigneurial occupé de nouveau, Saturnin Cadaroux se plaignit à l'autorité diocésaine de la ?révoltante obséquiosité? du desservant. L'évêque s'étant récusé, madame et mademoiselle Cadaroux cessèrent de para?tre à l'église. Quant au père et au fils, depuis leurs jeunes années, ils en avaient oublié le chemin.
Cependant le bonheur de deux êtres privilégiés, pour qui le reste du monde, même leur monde, semblait exister à peine, semblait, à l'égal de la vieille tour, défier toutes les tentatives de l'envie. Sénac et sa femme, le premier surtout, s'habituaient de plus en plus à l'horizon factice de la vie qu'ils s'étaient faite et, probablement, l'indifférence un peu fière, la recherche d'isolement physique et moral que leurs amis mêmes blamaient en eux, n'étaient en grande partie que le désir d'être dérangés le moins possible de leur rêve.
Il est vrai que chaque jour, durant plusieurs heures, Thérèse rentrait forcément dans la vie réelle pour visiter ses pauvres, son école et son h?pital, dont elle était la première s?ur de charité. Mais, pour cette créature parfaite et raffinée dans la pratique du bien, c'était quitter l'éden terrestre pour gagner les régions d'une charité tout idéale, car aucune voix discordante n'en troublait l'harmonieuse sérénité. Parmi ces enfants soustraits à toute influence contraire, parmi ces malades, honnêtes villageois presque toujours légèrement atteints, la comtesse apparaissait comme une sainte, universellement adorée, bénie, indiscutée. On aurait cru, elle pouvait croire elle-même qu'elle avait découvert le secret inconnu ici bas de la lumière sans ombre. Tous ces bambins se levaient à son entrée, avec un respect poussé jusqu'à une sorte de culte, habitués à voir en elle un être supérieur, omnipotent. Et quand elle traversait la salle bordée d'une demi-douzaine de lits éclatants de blancheur, nul ne doutait qu'elle n'apportat la guérison dans l'or de ses cheveux et dans l'azur de son regard, souvent voilé d'un mystère étrange et très doux. Elle semblait vouloir faire à ces malheureux et à ces petits l'aum?ne de tout ce qu'elle avait, même de sa beauté, à voir la simple élégance dont elle parait sa personne, le sourire charmant dont elle éclairait son visage, quand elle franchissait la petite porte surmontée d'une croix qui s'ouvrait dans son parc et dont, seule, elle avait la clef.
Son mari l'accompagnait jusqu'à cette porte, jamais plus loin.
-Laisse-moi mériter quelque chose, lui disait-elle, en sacrifiant pour une heure la joie d'être avec toi.
Un jour, la prenant dans ses bras comme ils allaient se séparer,
Albert murmura:
-Comme tu es belle, ma sainte bien-aimée! Sais-tu que je suis jaloux de tes malades? Quelque jour, j'irai me mettre sous les rideaux d'un de leurs lits pour voir dans tes yeux la compassion tendre, la divine tristesse pour ceux qui souffrent...
-Tais-toi! dit-elle, une main sur la bouche de son mari. Puisses-tu ne voir jamais dans mes yeux que ce que tu es habitué d'y voir!
-L'amour? demanda-t-il, agenouillé.
-Pour toute la vie, jusqu'à mon dernier soupir, répondit Thérèse. Ensuite, pour toujours, toujours, toujours!... et maintenant, laisse-moi: nous dérobons la part sacrée des pauvres.