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Passion Flora

Passion Flora

Author: : Linda Saint Jalmes
Genre: Short stories
Angleterre, juin 1718 Flora, ou le destin brisé d'une jeune roturière qui a tout perdu, y compris la vue, à la suite d'un accident. Plus rien ne la retient de mettre fin à ses jours... Sauf peut-être l'homme honni qui est la cause de son malheur : le duc Philip de Wharteston. Pourtant, c'est cet homme qui sauvera Flora des ténèbres, en l'emportant dans le monde tourbillonnant des plaisirs, et en la ramenant à la vie par l'emprise d'un désir ardent... Illustration : Martine Provost

Chapter 1 Flora

Bibury, Angleterre, juin 1718

- Margareth, pour l'amour du ciel, cesse de t'agiter ainsi autour de moi! pesta Flora entre ses dents. Je suis aveugle et pas sourde, bien au contraire!

Flora veuve Hammon, était assise dans le petit salon de son cottage de Bibury, alors que son amie d'enfance s'activait au rangement de la maison.

- Et toi, arrête de retourner le couteau dans la plaie. Je sais que tu as perdu la vue, et je mets tout en ?uvre pour rendre ton existence plus agréable.

- Plus agréable, grin?a amèrement Flora, ses beaux yeux noisette se posant sur le vide et l'obscurité omniprésents. Ce qui aurait été charitable, plut?t, répéta-t-elle sur le même ton, aurait été que je trépasse sous les coups de sabots du cheval fou, et non que je... survive. Tu n'as déjà pas assez de temps pour toi et les tiens, pour venir t'occuper du fardeau que je suis!

- Dieu nous a fait l'immense joie de t'épargner, et je l'en remercie tous les jours depuis ton accident. Je ne veux plus t'entendre proférer de tels mots et te voir t'apitoyer sur ton sort, gronda Margareth en finissant de ramasser les éclats d'un vase en porcelaine.

Flora serra douloureusement les dents pour retenir d'autres paroles blessantes. Margareth n'avait pas à subir son humeur massacrante, elle qui était toujours douce et prévenante.

Peut-être trop, et cette situation l'étouffait.

Laissant son amie collecter les derniers fragments de porcelaine, et les amonceler dans un seau – au vu du tintement sourd qui en résultait –, Flora se for?a à se retrancher dans le mutisme.

Seulement, qui disait silence disait également survenue des souvenirs... les plus beaux, comme les plus douloureux.

Les deux femmes – présentement agées de vingt-trois ans – avaient connu une enfance heureuse et choyée dans leurs foyers respectifs. Elles n'avaient jamais manqué de rien, leurs familles gagnant assez pour subvenir à tous leurs besoins, en travaillant pour des nobles qui avaient fait fortune dans le tissage de la laine.

Le temps était passé, et l'année de leurs dix-huit ans, Flora épousait Jordsen Hammon, alerte et fringant lieutenant dans l'armée de Sa Majesté, tandis que Margareth convolait avec le tout aussi jeune vicaire anglican, Joshua Knocker.

Les deux couples s'étaient alors installés dans leurs propres cottages, celui de Flora à l'écart du village, et celui de Margareth au centre, attenant à l'église. L'avenir s'annon?ait radieux et riche de tant de douces promesses.

Jusque-là, tout se déroulait bien.

Jusque-là également, les deux amies avaient eu un identique parcours de vie... Cependant, tout changea.

Brusquement.

Flora et Jordsen, à peine revenus de leur lune de miel, avaient d? se résoudre à se séparer, car le lieutenant était rappelé pour une mission urgente.

??Brièvement??, lui avait-il assuré dans un fougueux baiser, avant de partir au triple galop vers son devoir d'officier.

Pour la première fois, Flora avait connu les affres de l'angoisse, de l'attente, et la douleur du chagrin quand il lui fut annoncé plus tard, par simple missive cachetée de cire, que son mari ne rentrerait pas?: il était tombé avec honneur sur le champ de bataille.

Quel honneur y avait-il à mourir? avait alors hurlé une voix déchirante dans l'esprit de Flora.

De rapatriement du corps, il n'y en eut pas, ni de stèle à fleurir dans le cimetière du borough1 de Bibury.

Néanmoins, il y avait eu la famille, les amis, Margareth attendant son premier enfant et son tendre époux. Tous présents pour soutenir la jeune veuve éplorée, au c?ur et au ventre froids de vie.

Que serait devenue Flora sans eux?

Qu'était-elle devenue sans eux... après? Alors que l'épidémie de choléra avait frappé de plein fouet le comté du Gloucestershire, l'année 1716, et que les uns après les autres, elle les enterra... Adieu son père, sa mère, son frère et ses deux s?urs!

Flora n'avait plus été que le fant?me d'elle-même, une pauvre enveloppe errante que son amie d'enfance avait épaulée jusqu'à lui redonner assez de volonté et de rage pour vouloir continuer d'exister!

Margareth et les siens avaient heureusement été épargnés par la maladie, et par la suite, trois enfants naquirent de son union avec le vicaire. L'amour était toujours là, plus fort, pour la joie de Flora qui, loin d'être jalouse ou envieuse de Margareth, se reconstruisait auprès d'eux en réapprenant à percevoir les couleurs et la beauté du monde.

Pour subvenir à ses besoins, même si ses proches et son mari lui avaient laissé un confortable héritage, Flora avait continué de travailler au tissage de la laine pour le compte du jeune duc de Wharteston – noble influent du district, qu'elle n'avait jamais rencontré, mais dont elle connaissait les sulfureuses aventures de libertin.

Quant à ses quelques loisirs, c'était dans les jardins de son cottage que Flora aimait à les passer. Là, elle cultivait des légumes, des herbes aromatiques et des arbres fruitiers pour sa provende2 personnelle. à c?té de ?a, sous sa main verte, s'épanouissaient avec délices des prime-roses, des soucis, des bleuets, des campanules, des marguerites, et des roses anciennes qui, entrelacées avec le lierre, grimpaient joyeusement sur les murs aux pierres couleur miel du cottage. La profusion de pastels, ainsi que la fragrance que les fleurs et plantes dégageaient, étaient un baume pour son c?ur et ses pensées. Dans cet endroit chaleureux, son sanctuaire, Flora s'épanouissait à nouveau.

Chaque soir, pour ne pas se retrouver seule avec ses souvenirs, elle avait pris l'habitude de faire une longue promenade sur les sentiers de la forêt de chênes qui encerclait Bibury... et ce fut lors d'une de ces balades, trois mois plus t?t, que son destin avait derechef basculé dans les ténèbres : alors que la nuit s'installait, et que Flora sortait des bois pour traverser la route menant au village, elle avait été victime d'un accident qui l'avait privée de la vue.

Sortant de ses songes douloureux pour revenir au présent, Flora capta les derniers mots de Margareth, encore des paroles sur la sagesse du Dieu tout puissant, et la colère submergea son esprit.

Que Margareth cesse de ??Le?? remercier, car Il lui avait tout pris! Qu'elle renonce aussi à s'occuper d'elle!

Flora voulait que son amie s'en aille, qu'elle retourne vers les siens et la lumière, que Margareth la fuie! Si elle demeurait, un malheur risquait d'advenir. Ne comprenait-elle pas que tous les êtres chers au c?ur de Flora étaient voués à la mort?

- Laisse tout ?a, Margareth! S'il te pla?t, finit par soupirer Flora.

Elle entendit le bruissement du coton de sa robe quand elle se redressa, le tintement des éclats dans le seau lorsqu'elle se dirigea vers la cuisine, et... le silence.

Aurait-elle enfin abandonné la partie?

- Je reviendrai ce soir, pour t'aider au coucher! lan?a de loin la voix de Margareth, comme pour détromper les espoirs de Flora qui ne put s'empêcher de sourire devant son entêtement.

- Non, reste chez toi. Je me débrouillerai très bien. N'oublie pas que je connais ce cottage mieux que quiconque.

- Si parfaitement que tu brises les vases sur ton chemin?

- Quand tu te décideras à ne plus en mettre un peu partout, et que j'aurai épuisé le stock de porcelaine, le problème ne se posera plus! répondit Flora pince-sans-rire, touche d'humour qui rassura Margareth. C'est l'anniversaire de ta benjamine, reste avec elle et embrasse-la de ma part. Maintenant, va...

Flora per?ut la seconde d'hésitation de son amie et serra un peu plus fort les accoudoirs en bois de son fauteuil.

- Bien... bon... à demain! consentit-elle enfin, avant de lancer dans une sorte de chuchotement. Tu as encore de la visite! Le laisseras-tu te parler un de ces jours? Tout de même, il a constamment veillé sur toi et ton bien-être, tandis que tu étais alitée et dans le coma.

- Par sa faute! grin?a Flora en se raidissant sur son siège. Je ne veux pas de sa présence, jamais!

- Calme-toi, Flo. Il se tient sur le haut de la colline, bien droit sur le dos de son cheval. Comme tous les jours depuis que tu as quitté sa demeure pour rentrer au cottage. Je pense qu'il attend un signe de toi.

- Il l'attendra longtemps. File maintenant, à demain!

La porte claqua, et le silence revint. Mais pas dans l'esprit de Flora.

Le duc était là, encore! Quel toupet!

Non, jamais elle ne lui pardonnerait! Cet homme devrait vivre avec son remords éternellement, sans aucun espoir d'absolution.

Ce soir... Flora serait débarrassée de lui, pour la bonne et simple raison qu'elle avait décidé de rejoindre les siens, si Dieu voulait bien lui accorder cette mansuétude. Après tout ce qu'il lui avait enlevé, il lui devait bien ?a!

Car le problème était là... aux suicidés, n'était-il pas dit que les portes du paradis resteraient closes?à tout jamais?

Chapter 2 Philip

Philip

Philip, duc de Wharteston, retenait son fougueux étalon par la seule puissante pression de ses cuisses. Storm avait beau renacler, frapper du sabot sur l'herbe tendre, son cavalier l'obligeait sans sourciller à maintenir sa position sur le haut d'une des collines de Bibury.

Plusieurs fois par jour, Philip venait se poster au même endroit, sous un des chênes plus que centenaires de la région, et fixait son regard sur le cottage de Flora. Aujourd'hui encore, trois mois après qu'il eut malencon-treusement renversé la jeune femme, il revenait vers elle dans l'espoir de voir sa magnifique silhouette se dessiner à la porte d'entrée, ou derrière une des fenêtres sous le toit de chaume pentu.

Mais que nenni, la seule personne qu'il apercevait à longueur de journée n'était autre que la dévouée amie Margareth Knocker, reconnaissable entre mille à son éternel chignon blond et sa mise toujours impeccable.

L'espoir de Philip était ailleurs. Il rêvait d'une sylphide à la chevelure brune interminable et aux reflets cuivrés, d'une bouche aux lèvres pulpeuses, d'un petit nez retroussé, et d'immenses yeux noisette qui le hanteraient certainement toute sa vie.

La patience du duc s'épuisait. Ce soir, il irait la trouver, la secouer, la prendre dans ses bras, la cajoler, l'embrasser...

Il avait failli tuer un ange, une enchanteresse qui lui avait volé tout désir et toute volonté. Une sorcière également, qui le torturait jour et nuit, tant il songeait à elle, et cela tournait à une véritable obsession.

Flora avait été à lui... l'espace d'un mois de convalescence.

Il ne se souvenait que trop bien de ce soir fatidique du 2 mars 1718, et de cette chevauchée endiablée pour rentrer au plus vite à Wharteston House.

Philip se trouvait à Londres pour négocier la vente de la fine laine des Cotswolds1, réputée pour sa qualité dans nombre de pays européens. Un messager était venu lui remettre un pli annon?ant que sa mère, la duchesse douairière Anne, se trouvait à l'article de la mort.

Combien de fois l'avait-elle été? était-ce vrai ou était-ce encore une astuce d'Anne pour le faire revenir au plus vite? En bon fils dévoué, il avait cessé toute activité dans la seconde, et avait pris la longue route qui le ramènerait au manoir. Ce soir-là également, il chevauchait Storm.

La nuit tombait sur les collines, les chemins, et la forêt non loin de la demeure, quand avait surgi devant lui une jeune femme enroulée dans une lourde cape sombre. Il avait fait de son mieux pour l'éviter, mais Storm, effarouché, s'était cabré et avait battu des sabots dans l'air en la frappant violemment à la tête.

Dans un premier temps, il l'avait crue morte, allongée de tout son long sur le sol boueux. Un filet de sang coulait sur son visage qu'éclairaient les premiers rayons de lune, et sa chevelure soyeuse, odorante, s'était défaite sous le choc.

La suite restait un peu vague dans l'esprit de Philip. Il avait agi avec célérité en emportant la jeune femme, inconnue alors, à Wharteston House et avait envoyé un attelage pour faire quérir l'esculape2 de la famille.

Dans l'urgence, peu soucieux de sa mère – en très bonne santé, comme d'habitude – qui l'avait accueilli dans le hall d'entrée lambrissé, il avait porté la blessée jusqu'à sa chambre et l'avait précautionneusement allongée sur son lit.

Philip n'avait pas eu le temps de se laisser aller à la repentance. L'accident, de toute manière, avait été inévitable. Il s'était focalisé entièrement sur la belle qu'il découvrait au fur et à mesure qu'il la dévêtait avec des gestes doux et précis.

Elle respirait lentement, gémissait de douleur. Cependant, chose rassurante, le sang ne coulait plus aussi abondamment de la longue plaie au niveau du cuir chevelu. Un peu plus, et le coup aurait pu être fatal, car porté non loin de la tempe. Dans son malheur, la jeune femme avait eu la chance de ne pas trépasser.

Des servantes, guidées à la baguette par la duchesse douairière Anne, l'avaient rondement fait sortir de ses appartements pour finir de dévêtir Flora et faire dispara?tre le sang. Combien de temps s'était écoulé par la suite avant que l'esculape ne vienne? Assez pour rendre fou Philip! Pour un peu, il l'aurait étranglé pour son retard quand il se présenta enfin, sauf qu'il avait besoin de son aide.

??Son destin se jouera dans les heures et jours à venir??, avait prédit le médecin sur un ton soucieux après avoir consciencieusement examiné la jeune femme.

Le diagnostic était clair?: soit elle se réveillerait, soit elle s'éteindrait, à l'instar d'une éphémère flamme de bougie arrivant au bout de son parcours.

Elle devait vivre! Philip avait décidé de tout mettre en pratique pour cela, quitte à vendre son ame au diable!

Dès lors, il ne l'avait plus quittée. Lui parlant doucement, la faisant boire au goutte à goutte, brossant ses cheveux en gestes tendres et lents, et dormant à son chevet. Les seuls moments où il s'était accordé un peu de répit étaient ceux où les femmes de chambre faisaient la toilette de Flora. Et même là, dans le couloir, tournant comme un fauve en cage, il était avec elle par la pensée, encore et encore.

Si le remords était finalement apparu après quelques jours pour le tenailler, jusqu'à le pousser dans les écuries pour abattre son cheval – chose qu'il ne s'était pas résolu à faire –, un autre sentiment, bien plus puissant, l'avait surpassé.

Philip s'était rendu compte avec effarement qu'il désirait cette femme! Ce n'était pas de l'amour, loin de là, et de plus, il ne croyait en rien à ces histoires de coup de foudre. Non, son corps s'enflammait au contact de la douceur de sa peau, du lys de ses joues, et de son odeur fruitée, unique.

La folie m'a bien touché, s'était-il dit alors.

Car, comment pouvait-il éprouver un tel feu alors que la patiente, qu'il venait juste de rencontrer, était entre la vie et la mort?

Il ne connaissait même pas son nom!

Ce fut Margareth Knocker qui l'en informa. Elle avait était prévenue de l'accident par son mari vicaire et était apparue séance tenante au chevet de son amie.

Flora... La belle endormie s'appelait Flora. Prénom qui lui seyait à la perfection. Philip, dès lors, ne cessa de le prononcer, à voix haute quand il était seul ou près d'elle, puis en sourdine dans l'ombre de la nuit, et la tourmente d'un désir toujours plus oppressant.

Par la suite, également grace à Margareth, il en apprit bien plus sur la vie de la jeune femme et sur les malheurs qui s'étaient abattus sur elle en cinq ans.

Lui, par un malencontreux coup du sort, venait de rajouter un triste épisode à la longue liste de ceux qui s'accumulaient déjà. Mais désormais, Flora ne serait plus seule, Philip serait à ses c?tés pour la soutenir... de toutes les fa?ons possibles. Si elle revenait un jour à elle...

L'accident ne pouvait être qu'un signe du destin, pour qu'ils se trouvent, et Dieu ne pouvait les séparer, alors qu'ils s'étaient à peine ??rencontrés??.

Une semaine après les faits, alors que Philip sortait de la salle du petit déjeuner, un mouvement de foule dans les escaliers avait capté son attention.

Sa mère tapait dans ses mains pour activer les allées et venues des femmes de chambre tout en criant des ordres à tout va.

- Fais venir l'esculape! Elle s'est réveillée... c'est affreux! avait-elle hurlé en s'adressant à son fils du haut du balcon surplombant le hall.

Philip avait senti l'euphorie gagner tout son corps, avant de se figer sur place comme les dernières paroles d'Anne parvenaient à son esprit.

??C'est affreux! ?, que voulait-elle dire par là?

Après avoir ordonné à un valet d'aller quérir une nouvelle fois le médecin, Philip avait grimpé quatre à quatre les marches menant au premier étage, et s'était élancé vers la chambre d'amis où Flora reposait désormais.

Elle était éveillée et pleurait à chaudes larmes dans le creux de son oreiller, sa chevelure brune et cuivrée mas-quant au regard d'autrui son visage.

L'instant d'après, Philip la prenait dans ses bras en la ber?ant, tout en respirant avidement l'odeur de son corps.

- Flora, tout va bien, vous êtes entre de bonnes mains et vous venez de vous réveiller d'un long sommeil suite à un malencontreux accident.

La jeune femme s'était crispée contre son large torse, se tortillant en tremblant pour lui échapper, alors que la peur et la désorientation s'affichaient clairement sur les traits délicats de son visage enfin tourné vers lui.

- Qui... qui êtes-vous? Que... s'est-il... passé? Je... oh mon Dieu, je ne vois rien! Fait-il nuit noire?

Philip l'avait laissée se détacher de lui, la détaillant avec incrédulité. Des larmes cristallines étaient encore suspendues à ses longs cils sombres, alors qu'elle tournait la tête dans un sens puis dans l'autre. Ses lumineux yeux noisette... ne s'accrochaient à rien de précis, même pas à lui.

Bon sang, il faisait jour! Un beau soleil matinal éclaboussait de ses rayons la chambre exposée à l'est.

Philip se souvint que l'espace d'une seconde, il s'était demandé si elle disait vrai, et pour s'en persuader, il avait passé plusieurs fois la main devant ses iris, sans qu'elle s'en aper?oive, ni cille.

- Où suis-je, avait-elle répété avec plus de force. S'il vous pla?t, enflammez quelques chandelles...

- Flora! avait alors crié la voix de Margareth qui venait aux nouvelles comme tous les matins.

- Margareth? S'il te pla?t, allume une bougie, je ne vois rien, il fait si noir. Dis-moi où je suis? Je ne reconnais pas ce lit!

L'amie d'enfance de Flora avait pali tandis qu'elle prenait conscience de l'état de cette dernière et avait ensuite posé des yeux tristes sur Philip, cherchant peut-être par là un quelconque espoir d'être détrompée.

Chose qu'il n'avait pu faire.

- Le médecin arrive, Flora. Je vous laisse aux bons soins de Margareth.

Et il était parti, fou de rage contre ce destin méprisable qui s'acharnait une nouvelle fois sur la jeune femme.

Il ne s'en était pas allé par lacheté, mais parce qu'il ne s'était pas vu dans le r?le de l'annonciateur de mauvaises nouvelles. Flora ne le connaissait pas! La vérité serait peut-être plus acceptable si elle provenait d'une bouche amie?

La cécité ne serait, avec un peu de chance, que passagère?

Il pensait alors que rien n'était perdu!

Ce ne fut pas l'avis du médecin. Le coup avait bel et bien rendu Flora aveugle, et toujours d'après le savant, la guérison ne pourrait survenir que par miracle.

Les jours allants, Flora refusa de voir Philip. Seules Margareth et la duchesse douairière furent autorisées à entrer dans sa chambre.

- Il faut lui laisser du temps mon fils, avait murmuré Anne, un soir où ils finissaient de d?ner.

Philip était debout en face de la cheminée et venait de boire cul sec son deuxième whisky.

- Du temps pour quoi, ma mère? Pour s'enfermer dans la noirceur? Pour se barricader contre la vie? Pour qu'elle m'autorise enfin à lui parler? Non, le temps est un ennemi, un poison. Je vais d'ailleurs de ce pas la trouver!

Et personne n'avait pu l'empêcher d'aller la rejoindre.

Ce qui l'avait frappé en premier, quand il était entré dans ses appartements, avait été la tristesse de son visage, et ses si beaux yeux lumineux ouverts sur un vide sans fond. Flora était assise dans son lit, sagement habillée d'une chemise de nuit en dentelle fermée jusqu'au cou, une natte épaisse reposant paresseusement sur son épaule et lui barrant la poitrine.

Philip s'était retenu pour ne pas la prendre dans ses bras, la secouer, l'emporter... Où? Il n'en avait aucune idée! Mais dans un endroit où Flora aurait retrouvé le sourire, la chaleur...

- Margareth? avait-elle soufflé d'une petite voix.

- Non... c'est Philip.

Son visage s'était crispé, avait affiché tant de haine et de froideur, que cela avait profondément touché le jeune duc, et avait provoqué en lui une douleur aussi réelle que celle d'un coup de poing re?u en plein estomac.

- Partez!

- Hors de question, il faut que nous parlions.

- Je ne veux pas vous entendre.

- Pourtant vous m'écouterez! Cet accident n'était pas volontaire, vous le savez très bien!

La bouche de Flora s'était faite méprisante.

- Ce que je sais, c'est que vous et votre cheval alliez trop vite pour m'éviter! Qu'il faisait presque nuit, et que vous auriez d? avoir la présence d'esprit de vous mettre au trot...

- J'aurais d?... c'est exact, avait soupiré Philip en passant une main lasse dans ses cheveux noirs et en avan?ant jusqu'au lit. Cependant, ce n'est pas avec des regrets que l'avenir se construit. Nous irons de l'avant. Ensemble.

- Où voulez-vous en venir? avait jeté Flora en fron?ant les sourcils et en reculant encore plus contre son oreiller, le sachant à ses c?tés.

- Vous resterez vivre avec nous, à Wharteston House. Vous serez la dame de compagnie de ma mère, que vous connaissez déjà. Vous ne manquerez de rien et dans le même temps, je ferai venir les plus grands spécialistes du monde pour vous guérir. Je ne baisserai pas les bras ; s'il y a une chance de vous soigner, même infime, je la trouverai!

- Je n'ai pas besoin de votre pitié, ni de votre remords, et encore moins de votre secours. Je rentre chez moi dès demain! Maintenant, sortez!

- Vous ne partirez pas, avait alors grondé Philip d'une voix rauque devant l'entêtement et la sottise de Flora. Vous êtes encore trop fragile, et au cottage, vous serez seule, livrée à vous-même, sans aucune aide. Vous risquez l'accident...

- Non, monsieur, vous faites erreur. Je ne ??risque?? plus rien... car je n'ai plus rien. à part ma maison justement, et c'est là où je désire me rendre. Adieu!

Philip avait d? abdiquer, pour ce soir-là. Il ne désespérait pas de faire changer la jeune femme d'avis. Elle parlait encore sous le coup de l'émotion, de la douleur... Bient?t, elle se rendrait compte de tous les avantages qui s'offraient à elle en restant au manoir auprès de la duchesse... et de lui.

Cependant, Flora ne modifia aucunement sa décision, ni son comportement. Bien au contraire, elle semblait s'en-foncer dans une léthargie malsaine et avait perdu beau-coup de poids en cessant de s'alimenter.

Philip, malgré les récriminations de la jeune femme, passait tous les soirs la porte de sa chambre pour lui faire la lecture pendant des heures et la for?ait à ouvrir la bouche pour avaler quelques miettes. Par moment, il posait une main sur ses doigts fins, qu'elle retirait aussit?t. à d'autres, il remontait ses oreillers et la saisissait douce-ment sous les aisselles pour l'aider à mieux se caler. à chaque fois, elle frissonnait... de dégo?t? Ou parce qu'elle aussi ressentait la même attirance que lui?

Et puis un jour, alors qu'il était parti contr?ler des tissages et quelques lots de laine, elle s'en alla. Il le sut instinctivement en arrivant au manoir, bien avant d'en être informé, car un silence peu habituel et une sorte d'absence planaient lourdement dans l'atmosphère.

Sa mère n'avait rien pu faire. Margareth et son mari étaient venus chercher Flora en buggy pour la ramener chez elle, selon les volontés de cette dernière, l'amie d'enfance assurant à la duchesse douairière qu'elle s'occuperait de la jeune femme, et ne manquerait pas d'appeler à l'aide à la moindre complication.

- Tu aurais d? la retenir! avait hurlé Philip, avant de s'élancer vers les écuries et de monter Storm à cru.

Il s'était présenté au cottage de Flora, et était tombé sur l'intransigeante, mais néanmoins polie, Margareth.

Non, Flora ne désirait pas le voir. Non, Flora ne voulait pas demeurer au manoir. Non, non, non...

Impossible de forcer le barrage.

Depuis, il venait tous les jours, s?r qu'à un moment ou un autre, Flora reviendrait à de meilleurs sentiments. Son handicap ne lui permettrait pas de vivre seule longtemps encore. Et lui ne pouvait se passer d'elle, comme il ne le pouvait de l'air qui remplissait ses poumons.

Sortant de ses songes, Philip s'aper?ut qu'il faisait nuit. La pleine lune éclairait de ses rayons le paysage vallonné et assoupi de Bibury, et aucun signe de vie n'était perceptible dans le cottage de Flora. Soupirant de frustration, il se dit qu'une fois de plus, il reviendrait demain, et qu'il réussirait enfin à parler à Flora.

Il réveilla son étalon pour l'enjoindre à faire demi-tour – sage cheval qui avait fini par s'endormir debout –, et figea son geste quand l'éclat mouvant d'un tissu blanc attira son attention. Quelqu'un, pas un fant?me, se dépla?ait dans le jardin arrière du cottage de Flora, et s'enfon?ait dans la noirceur des sentiers boisés.

Fron?ant les sourcils, Philip talonna Storm et se dirigea droit dans la même direction.

Il avait soudain un très mauvais pressentiment.

Chapter 3 Ma décision

Flora avait attendu des heures pour être certaine que Margareth ne reviendrait pas. Elle avait mis à parti ce temps pour faire le tour de chaque pièce de son cher cottage, à petits pas comptés, se guidant uniquement sur ses souvenirs visuels et son sens inné de l'orientation.

Trois mois avec son handicap, et dans le malheur, Flora pouvait tout de même être fière d'elle, car elle évoluait désormais sans trop de problèmes. Privé de la vue, son corps avait considérablement développé ses quatre autres sens.

Le plus important, celui qui avait remplacé ses yeux, était sans conteste le ??toucher??. Sous ses doigts caressants se redessinaient les contours des objets et meubles qu'elle aimait tant, pour presque les magnifier dans son esprit.

Pour une fois, aucune chaise, aucune table, et nul guéridon ne vinrent endiguer sa progression. C'était comme si le cottage en entier avait compris le besoin qu'avait Flora de lui faire ses adieux et la protégeait respectueusement dans ses allées et venues.

Chaque pièce avait une odeur unique et des souvenirs liés à elle. Le salon à la fragrance de cire où Flora croyait encore discerner la fumée légèrement caramélisée du tabac à pipe de Jordsen. Les chambres lambrissées, emplies d'une douce quiétude et fleurant bon la lavande. L'escalier qui émettait différents grincements à chaque marche, à l'instar des touches blanches et noires d'un clavecin. Et enfin la chaleureuse cuisine aux effluves d'herbes aromatiques, de pain sortant du four, et de confiture de myrtilles. C'est là que Flora se dirigea tandis que la vieille horloge égrenait les douze coups de minuit.

Lentement, elle se débarrassa de sa robe en coton léger sans corsage, très simple de couture pour pallier son handicap, retira ses jupons, et défit sa lourde natte pour brosser consciencieusement ses longs cheveux soyeux, cédant là à un dernier signe de coquetterie. Ses yeux grands ouverts sur le vide, Flora répéta son geste, tout en remplissant ses poumons de la douce et chaude brise printanière de ce mois de juin qui entrait par la fenêtre entrouverte.

Elle était sereine, prête à faire son ultime voyage. Nulle peur au c?ur, juste la tristesse de quitter en catimini les dernières personnes qu'elle aimait.

Comprendraient-ils son acte?

Il y avait fort à parier que non. Flora était fatiguée et n'attendait plus rien de la vie, elle voulait simplement s'endormir et ne jamais se réveiller.

Uniquement vêtue de sa longue chemise de corps en dentelle maintenue aux épaules par de fines bretelles, Flora se dirigea pieds nus vers la porte arrière donnant sur le jardin. Celui-ci était séparé en son milieu par un sentier de sable couleur miel, vestige du calcaire des Cotswolds qui faisait la beauté des constructions des demeures et murets de la région.

Flora avan?a de vingt-quatre pas en s'orientant grace au toucher de ses pieds sur la douceur du chemin, puis elle passa le portail peint en blanc, et s'enfon?a dans le sous-bois, toujours en suivant le même chemin.

Là, elle ignora les branchages et cailloux qui se mêlaient au sablon et lui égratignaient la vo?te plantaire, pour se focaliser sur son objectif?: arriver à un petit lac alimenté par un affluent de la rivière Coln1.

Tout le monde l'appelait?: le lac arc-en-ciel.

Non pas pour son eau claire et irisée, ni pour le mélange de la poussière de calcaire aux couleurs miel, argent, crème, ou d'or vif, et de verdure fournie et florale qui la cernait, mais pour les poissons qui y vivaient et faisaient le régal de nombreuses familles?: les truites arc-en-ciel.

Flora sourit en se souvenant de la première fois où elle avait essayé d'en pêcher une. Elle devait avoir huit ans, tout comme Margareth, et n'avait ni canne, ni fil, et encore moins de hame?on... Elles s'étaient dit qu'il serait facile de les attraper à la main, et avaient fini le derrière dans l'eau et riant aux éclats, leurs habits du dimanche détrempés.

Le clapotement des vaguelettes contre les piliers du ponton signifia à Flora qu'elle n'était plus très loin du lac, d'autant que sous ses pieds, la mousse et la verdure avaient peu à peu remplacé le sentier boisé.

Un craquement sonore la figea dans son avancée, et Flora tendit l'oreille en retenant sa respiration.

Quelqu'un se trouverait-il déjà au point d'eau? Un promeneur tardif, ou... un braconnier? Cette dernière pensée sembla absurde à Flora, puisque tout le monde avait connaissance du fait que les Wharteston laissaient les villageois pécher et chasser librement sur leurs terres pour nourrir leurs familles.

Flora attendit encore, et sursauta quand détala non loin d'elle un animal, sans doute un lapin ou un écureuil. Difficile de le savoir, cependant, le déplacement agile et léger de la bête donnait à penser qu'il était de petite taille. La main sur son c?ur battant la chamade, elle soupira longuement et secoua la tête pour se débarrasser de sa peur.

- Flora, sache que tu lui as certainement causé plus de frayeur qu'il ne t'en a occasionnée en retour, se moqua-t-elle à haute voix en reprenant sa route.

Quelques pas de plus, droit devant elle, et ses pieds rencontreraient enfin les premières fra?ches vaguelettes du lac. Ce serait facile, elle s'avancerait encore et encore, jusqu'à ne plus toucher le fond, et là... elle se laisserait couler. Il était d'autant plus commode de choisir la noyade, que Flora n'avait jamais appris à nager, et une fois son corps pris dans les courants, elle ne pourrait plus faire marche arrière.

Elle se for?a également à repousser la sourde interrogation qui envahissait son esprit?: ??Est-il douloureux de mourir? ?

- Est-il plus aisé de demeurer? se questionna-t-elle à haute voix, en réponse à son invocation muette.

Non, la survie serait trop dure à supporter, alors que le trépas serait prompt et la libérerait sans attendre.

- Je ne suis qu'une lache! Dieu... pardonnez-moi... mais je n'ai plus la force de lutter. Je viens vers vous ce soir, libre de ma décision. Si vous avez un peu de pitié pour moi, faites seulement que je retrouve les miens.

Petit à petit, Flora pénétra dans le lac, la respiration de plus en plus rapide. Non! La peur ne l'arrêterait pas! Résolument, la jeune femme continua son avancée jusqu'à perdre pied, et se laisser couler.

En abandonnant Storm près du cottage de Flora, et en s'élan?ant silencieusement jusqu'à l'arrière du jardin, Philip croyait dur comme fer qu'il allait surprendre un voyeur venu espionner la jeune femme.

Jusqu'à ce moment-là, il était à mille lieues de penser que ce f?t sur elle que ses yeux se poseraient. Sur son corps et sa longue chevelure nimbés des rayons de la lune, juste avant qu'elle ne disparaisse sous les vo?tes sombres formées par le branchage feuillu des arbres.

Prodigieusement intrigué par son comportement, tout autant qu'il était fasciné par sa silhouette, Philip se hata de la suivre tout en conservant une prudente distance. Par moment, Flora s'évanouissait dans la noirceur de la nuit, et réapparaissait comme par magie, toujours sous le couvert de la lumière sélène2.

Elle se dépla?ait dans un léger déhanchement sensuel sous le tissu blanc de sa longue chemise à bretelles, pieds nus, et s?re de ses pas, comme si elle avait recouvré la vue, tant son équilibre était parfait.

Philip sentit son corps prendre feu, ses muscles se raidir, et son membre se gonfler de désir, tant la vision de la jeune femme l'enivrait. à quelques détails près, il avait l'impression d'évoluer dans un de ses fantasmes les plus fous, juste avant que Flora ne lui tombe dans les bras et qu'ils ne fassent l'amour éperdument. Sauf qu'en général, au moment le plus torride de son rêve, il se réveillait frustré et hagard, allongé sur les draps en bataille, seul.

Cependant, là... il n'était pas dans un songe, mais dans la réalité! Preuve en fut la maudite branche qu'il fit craquer sous le poids de sa botte, avant de se retenir de jurer à voix haute.

Droit devant lui, Flora s'était figée. Elle se tenait de dos, le visage légèrement tourné vers lui, aux aguets, et Philip resta immobile dans l'espoir qu'elle ne le remarque pas. La curiosité le tenaillait trop pour qu'il se montre à elle tout de suite. Il voulait découvrir ce que tramait la jeune femme. Avait-elle un amant?

L'idée avait jailli violemment dans sa tête, comme le grondement rageur d'un orage, et les vents d'une tempête émotionnelle mugirent dans son esprit. Non! Nul autre homme que lui ne la toucherait! Flora lui appartenait!

Un instant plus tard, alors que Philip luttait contre ses sombres pensées, un écureuil s'élan?a aux pieds de Flora, la faisant sursauter, puis rire sourdement.

Elle parla par la suite, mais Philip, de l'endroit où il se tenait, ne put percevoir ses mots, et avant qu'il ne comprenne réellement les intentions de Flora, il la vit entrer dans le lac pour s'évanouir de la surface en quelques secondes.

- Flora! hurla-t-il de terreur, en s'élan?ant à sa suite.

Il ?ta ses bottes et courut dans l'eau pour plonger là où la jeune femme avait disparu.

Aidé par la clarté de la lune, guidé par les bulles d'air s'élevant des profondeurs, Philip la localisa rapidement et n'hésita pas à empoigner les mèches de sa longue chevelure pour la hisser vers lui, et nager vers le haut.

Une sourde colère, en plus de la peur qu'il avait eue pour elle, donna encore plus de puissance à ses muscles pour percer la surface du lac, son précieux fardeau dans les bras.

Nom de nom!

Flora venait d'attenter à ses jours!

Un tel acte méritait la fureur du duc de Wharteston, et elle serait tout aussi terrible que celle de Poséidon agissant sur les flots!

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