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Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II

Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II

Author: : Jean-Henri Fabre
Genre: Literature
Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II by Jean-Henri Fabre

Chapter 1 L'HARMAS

C'est là ce que je désirais, hoc erat in votis: un coin de terre, oh pas bien grand, mais enclos et soustrait aux inconvénients de la voie publique; un coin de terre abandonné, stérile, br?lé par le soleil, favorable aux chardons et aux hyménoptères.

Là, sans crainte d'être troublé par les passants, je pourrais interroger l'Ammophile et le Sphex, me livrer à ce difficultueux colloque dont la demande et la réponse ont pour langage l'expérimentation; là, sans expéditions lointaines qui dévorent le temps, sans courses pénibles qui énervent l'attention, je pourrais combiner mes plans d'attaque, dresser mes emb?ches et en suivre les effets chaque jour, à toute heure. Hoc erat in votis; oui, c'était là mon v?u, mon rêve, toujours caressé, toujours fuyant dans la nébulosité de l'avenir.

Aussi n'est-il pas commode de s'accorder un laboratoire en plein champs, lorsqu'on est sous l'étreinte du terrible souci du pain de chaque jour. Quarante ans j'ai lutté avec un courage inébranlable contre les mesquines misères de la vie; et le laboratoire tant désiré est enfin venu. Ce qu'il m'a co?té de persévérance, de travail acharné, je n'essayerai pas de le dire. Il est venu, et avec lui, condition plus grave, peut-être un peu de loisir. Je dis peut-être, car je tra?ne toujours à la jambe quelques anneaux de la cha?ne de for?at. Le v?u s'est réalisé. C'est un peu tard, ? mes beaux insectes! je crains bien que la pêche ne me soit présentée alors que je commence à n'avoir plus de dents pour la manger. Oui, c'est un peu tard: les larges horizons du début sont devenus vo?te surbaissée, étouffante, de jour en jour plus rétrécie. Ne regrettant rien dans le passé, sauf ceux que j'ai perdus, ne regrettant rien, pas même mes vingt ans, n'espérant rien non plus, j'en suis à ce point où, brisé par l'expérience des choses, on se demande s'il vaut bien la peine de vivre.

Au milieu des ruines qui m'entourent, un pan de mur reste debout, inébranlable sur sa base batie à chaux et à sable; c'est mon amour pour la vérité scientifique. Est-ce assez, ? mes industrieux hyménoptères, pour entreprendre d'ajouter dignement encore quelques pages à votre histoire?

Les forces ne trahiront-elles pas la bonne volonté? Pourquoi aussi vous ai-je délaissés si longtemps? Des amis me l'ont reproché. Ah! dites-leur, à ces amis, qui sont à la fois les v?tres et les miens, dites-leur que ce n'était pas oubli de ma part, lassitude, abandon; je pensais à vous; j'étais persuadé que l'antre du Cerceris avait encore de beaux secrets à nous apprendre, que la chasse du Sphex nous ménageait de nouvelles surprises. Mais le temps manquait; j'étais seul, abandonné, luttant contre la mauvaise fortune. Avant de philosopher fallait-il vivre. Dites-leur cela et ils m'excuseront.

D'autres m'ont reproché mon langage, qui n'a pas la solennité, disons mieux, la sécheresse académique. Ils craignent qu'une page qui se lit sans fatigue ne soit pas toujours l'expression de la vérité. Si je les en croyais, on n'est profond qu'à la condition d'être obscur. Venez ici, tous tant que vous êtes, vous les porte-aiguillon et vous les cuirassés d'élytres, prenez ma défense et témoignez en ma faveur. Dites en quelle intimité je vis avec vous, avec quelle patience je vous observe, avec quel scrupule j'enregistre vos actes. Votre témoignage est unanime: oui, mes pages non hérissées de formules creuses, de savantasses élucubrations, sont l'exact narré des faits observés, rien de plus, rien de moins; et qui voudra vous interroger à son tour obtiendra mêmes réponses.

Et puis, mes chers insectes, si vous ne pouvez convaincre ces braves gens parce que vous n'avez pas le poids de l'ennuyeux, je leur dirai à mon tour: ?Vous éventrez la bête et moi je l'étudie vivante; vous en faites un objet d'horreur et de pitié, et moi je la fais aimer; vous travaillez dans un atelier de torture et de dépècement, j'observe sous le ciel bleu, au chant des cigales; vous soumettez aux réactifs la cellule et le protoplasme, j'étudie l'instinct dans ses manifestations les plus élevées; vous scrutez la mort, je scrute la vie. Et pourquoi ne compléterais-je pas ma pensée: les sangliers ont troublé l'eau claire des fontaines; l'histoire naturelle, cette magnifique étude du jeune age, à force de perfectionnements cellulaires, est devenue chose odieuse, rebutante. Or, si j'écris pour les savants, pour les philosophes qui tenteront un jour de débrouiller un peu l'ardu problème de l'instinct, j'écris aussi, j'écris surtout, pour les jeunes, à qui je désire faire aimer cette histoire naturelle que vous faites tant ha?r; et voilà pourquoi, tout en restant dans le scrupuleux domaine du vrai, je m'abstiens de votre prose scientifique, qui trop souvent, hélas! semble empruntée à quelque idiome de Hurons?.

Mais ce ne sont pas là, pour le moment, mes affaires; j'ai à parler du coin de terre tant caressé dans mes projets pour devenir un laboratoire d'entomologie vivante, coin de terre que j'ai fini par obtenir dans la solitude d'un petit village. C'est un harmas. On désigne sous ce nom, dans le pays, une étendue inculte, caillouteuse, abandonnée à la végétation du thym. C'est trop maigre pour dédommager du travail de la charrue. Le mouton y passe au printemps quand par hasard il a plu et qu'il y pousse un peu d'herbe. Mon harmas toutefois, à cause de son peu de terre rouge noyée dans une masse inépuisable de cailloux, a re?u un commencement de culture: autrefois, dit-on, il y avait là des vignes. Et, en effet, des fouilles, pour la plantation de quelques arbres, déterrent ?à et là des restes de la précieuse souche, à demi carbonisés par le temps. La fourche à trois dents, le seul instrument de culture qui puisse pénétrer dans un pareil sol, a donc passé par là; et je le regrette beaucoup, car la végétation primitive a disparu. Plus de thym, plus de lavande, plus de touffes de chêne kermès, ce chêne nain formant des forêts au-dessus desquelles on circule en for?ant un peu l'enjambée. Comme ces végétaux, les deux premiers surtout, pourraient m'être utiles en offrant aux Hyménoptères de quoi butiner, je suis obligé de les réinstaller sur le terrain d'où la fourche les a chassés.

Ce qui abonde, et sans mon intervention, ce sont les envahisseurs de tout sol remué d'abord, puis longtemps abandonné à lui-même. Il y a là, en première ligne, le chiendent, le détestable gramen dont trois ans de guerre acharnée n'ont pu voir encore la finale extermination. Viennent après, pour le nombre, les centaurées, toutes de mine revêche, hérissées de piquants ou de hallebardes étoilées. Ce sont la centaurée solsticiale, la centaurée des collines, la centaurée chausse-trape, la centaurée apre. La première prédomine. ?à et là, au milieu de l'inextricable fouillis des centaurées, s'élève, en candélabre ayant pour flammes d'amples fleurs orangées, le féroce scolyme d'Espagne, dont les dards équivalent pour la force à des clous. Il est dominé par l'onoporde d'Illyrie, dont la tige, isolée et droite, s'élève de un à deux mètres et se termine par de gros pompons roses. Son armure ne le cède guère à celle du scolyme. N'oublions pas la tribu des chardons. Et d'abord le cirse féroce, si bien armé que le collecteur de plantes ne sait pas où le saisir; puis le cirse lancéolé, d'ample feuillage, terminant ses nervures par des pointes de lance; enfin le chardon noircissant, qui se rassemble en une rosette hérissée d'aiguilles. Dans les intervalles rampent à terre, en longues cordelettes armées de crocs, les pousses de la ronce à fruits bleuatres. Pour visiter l'épineux fourré lorsque l'Hyménoptère y butine, il faut des bottes montant à mi-jambe ou se résigner à de sanglants chatouillements dans les mollets. Tant que le sol conserve quelques restes des pluies printanières, cette rude végétation ne manque pas d'un certain charme, lorsque au-dessus du tapis général, fumé par les capitules jaunes de la centaurée solsticiale, s'élèvent les pyramides du scolyme et les jets élancés de l'onoporde; mais viennent les sécheresses de l'été, et ce n'est plus qu'une étendue désolée où la flamme d'une allumette communiquerait d'un bout à l'autre l'incendie. Tel est, ou plut?t tel était lorsque j'en pris possession, le délicieux Eden où je compte vivre désormais en tête à tête avec l'insecte. Quarante ans de lutte à outrance me l'ont valu.

J'ai dit Eden, et au point de vue qui m'occupe l'expression n'est pas déplacée. Ce terrain maudit, dont nul n'e?t voulu pour y confier une pincée de graines de navet, se trouve un paradis terrestre pour les hyménoptères. Sa puissante végétation de chardons et de centaurées me les attire tous à la ronde. Jamais, en mes chasses entomologiques, je n'avais vu réunie en un seul point pareille population; tous les corps de métier s'y donnent rendez-vous. Il y a là des chasseurs en tout genre de gibier, des batisseurs en pisé, des ourdisseurs en cotonnades, des assembleurs de pièces taillées dans une feuille ou les pétales d'une fleur, des constructeurs en cartonnage, des platriers gachant l'argile, des charpentiers forant le bois, des mineurs creusant des galeries sous terre, des ouvriers travaillant la baudruche; que sais-je enfin?

Quel est celui-ci? C'est un Anthidie. Il ratisse la tige aranéeuse de la centaurée solsticiale et s'amasse une balle de coton qu'il emporte fièrement au bout des mandibules. Il s'en fera sous terre des sachets en feutre d'ouate pour enfermer la provision de miel et l'?uf.-Et ces autres, si ardents au butin? Ce sont des Mégachiles, portant sous le ventre la brosse de récolte, noire, blanche, ou rouge de feu. Elles quitteront les chardons pour visiter les arbustes du voisinage et y découper sur les feuilles des pièces ovales, qui seront assemblées en récipient propre à contenir la récolte.-Et ceux-ci, habillés de velours noir? Ce sont des Chalicodomes, qui travaillent le ciment et le gravier. Sur les cailloux de l'harmas aisément nous trouverions leurs ma?onneries.-Ceux-ci encore, qui bourdonnent bruyamment avec un essor brusque? Ce sont les Anthophores, établies dans les vieux murs et les talus ensoleillés du voisinage.

Voici maintenant les Osmies. L'une empile ses cellules dans la rampe spirale d'une coquille vide d'escargot; une autre attaque la moelle d'un bout sec de ronce et obtient, pour ses larves, un logis cylindrique, qu'elle divise en étapes par des cloisons; une troisième fait emploi du canal naturel d'un roseau coupé; une quatrième est locataire gratuite des galeries disponibles de quelque abeille ma?onne. Voici les Macrocères et les Eucères, dont les males sont hautement encornés; les Dasypodes, qui possèdent aux pattes postérieures, pour organes de récolte, un volumineux pinceau de poils; les Andrènes, si variées d'espèces; les Halictes, au ventre fluet. J'en passe et en foule. Si je voulais le poursuivre, ce dénombrement des h?tes de mes chardons passerait à peu près en revue toute la gent mellifère. Un savant entomologiste de Bordeaux, M. le professeur Pérez, à qui je soumets la dénomination de mes trouvailles, me demandait si j'avais des moyens spéciaux de chasse pour lui envoyer ainsi tant de raretés, de nouveautés même. Je suis chasseur très peu expert, encore moins zélé, car l'insecte m'intéresse beaucoup plus livré à son ?uvre que transpercé d'une épingle au fond d'une bo?te. Tous mes secrets de chasse se réduisent à ma pépinière touffue de chardons et de centaurées.

Par un hasard des plus heureux, à cette populeuse famille d'amasseurs de miel se trouvait associée la tribu des chasseurs. Les ma?ons avaient distribué ?à et là, dans l'harmas, de grands tas de sable et des amas de pierres, en vue de la construction des murs d'enceinte. Les travaux tra?nant en longueur, ces matériaux furent occupés dès la première année. Les Chalicodomes avaient choisi les interstices des pierres comme dortoir pour y passer la nuit, en groupes serrés. Le robuste Lézard ocellé, qui, traqué de trop près, court sus, gueule béante, tant à l'homme qu'au chien, s'y était choisi un antre pour guetter le scarabée passant; le Motteux Oreillard, costumé en dominicain, robe blanche et ailes noires, perché sur la pierre la plus élevée, y chantait sa courte et rustique chansonnette. Dans le tas, quelque part, devait être le nid, avec ses ?ufs bleus, couleur de ciel. Avec les amas de pierres, le petit dominicain a disparu. Je le regrette: c'e?t été un charmant voisin. Je ne regrette pas du tout le Lézard ocellé.

Le sable donnait asile à une autre population. Les Bembex y balayaient le seuil de leurs terriers en lan?ant en arrière une parabole poudreuse; le Sphex languedocien y tra?nait par les antennes son éphippigère; un Stize y mettait en cave ses conserves de Cicadelles. à mon grand regret, les ma?ons finirent par déloger la tribu giboyeuse; mais si je veux un jour la rappeler, je n'ai qu'à renouveler les tas de sable: ils seront bient?t tous là.

Ce qui n'a pas disparu, la demeure n'étant pas la même, ce sont les Ammophiles, que je vois voleter, l'une au printemps, les autres en automne, sur les allées du jardin et parmi les gazons, à la recherche de quelque chenille; les Pompiles, qui vont alertes, battant des ailes et furetant dans les recoins pour y surprendre une araignée. Le plus grand guette la Lycose de Narbonne, dont le terrier n'est pas rare dans l'harmas. Ce terrier est un puits vertical, avec margelle de fétus de gramen entrelacés de soie. Au fond du repaire on voit reluire, comme de petits diamants, les yeux de la robuste arané?de, objet d'effroi pour la plupart. Quel gibier et quelle chasse périlleuse pour le Pompile! Voici maintenant, par une chaude après-midi d'été, la Fourmi amazone, qui sort des dortoirs de sa caserne en longs bataillons et s'achemine au loin pour la chasse aux esclaves. Nous la suivrons dans ses razzias en un moment de loisir. Voici encore, autour d'un tas d'herbages convertis en terreau, des Scolies d'un pouce et demi de long, qui volent mollement et plongent dans l'amas, attirées qu'elles sont par un riche gibier, larves de Lamellicornes, Oryctes et Cétoines.

Que de sujets d'étude, et ce n'est pas fini! La demeure était aussi abandonnée que le terrain. L'homme parti, le repos assuré, l'animal était accouru, s'emparant de tout. La Fauvette a élu domicile dans les lilas; le Verdier s'est établi dans l'épais abri des cyprès; le Moineau, sous chaque tuile, a charrié chiffons et paille; au sommet des platanes est venu gazouiller le Serin méridional, dont le nid douillet est grand comme la moitié d'un abricot; le Scops s'est habitué à y faire entendre le soir sa note monotone et fl?tée; l'oiseau d'Athènes, la Chouette, est accourue y gémir, y miauler. Devant la maison est un vaste bassin alimenté par l'aqueduc qui fournit l'eau aux fontaines du village. Là, d'un kilomètre à la ronde, se rendent les Batraciens en la saison d'amour. Le Crapaud des joncs, parfois large comme une assiette, étroitement galonné de jaune sur le dos, s'y donne rendez-vous pour y prendre son bain; quand arrive le crépuscule du soir, on voit sautiller sur les bords le Crapaud accoucheur, le male, portant appendue, à ses pattes postérieures, une grappe d'?ufs gros comme des grains de poivre; il vient de loin, le débonnaire père de famille, avec son précieux paquet pour le mettre à l'eau et s'en revenir après sous quelque dalle, où il fait entendre comme un tintement de clochette. Enfin, quand elles ne sont pas à coasser parmi la feuillée des arbres, les Rainettes se livrent à de gracieux plongeons. En mai, dès que vient la nuit, le bassin devient donc un orchestre assourdissant; impossible de causer à table, impossible de dormir. Il a fallu y mettre ordre par des moyens peut-être un peu trop rigoureux. Comment faire? Qui veut dormir et ne le peut, devient féroce.

Plus hardi, l'Hyménoptère s'est emparé de l'habitation. Sur le seuil de ma porte, dans un sol de gravas, niche le Sphex à bordures blanches; pour entrer chez moi, je dois veiller à ne pas endommager ses terriers, à ne pas fouler sous les pieds le mineur absorbé dans son ouvrage. Voilà bien un quart de siècle que je n'avais pas revu le pétulant chasseur de Criquets. Quand je fis sa connaissance, j'allais le visiter à quelques kilomètres; chaque fois c'était une expédition sous l'accablant soleil du mois d'ao?t. Aujourd'hui je le retrouve devant ma porte, nous sommes d'intimes voisins. L'embrasure des fenêtres closes fournit au Pélopée un appartement à température douce. Contre la paroi en pierres de taille est fixé le nid, ma?onné avec de la terre. Pour rentrer chez lui, le chasseur d'araignées profite d'un petit trou accidentellement ouvert dans les volets fermés. Sur les moulures des persiennes, quelques Chalicodomes isolés batissent leur groupe de cellules; à la face intérieure des contrevents entrebaillés, un Eumène édifie son petit d?me de terre, que surmonte un court goulot évasé. La Guêpe et le Poliste sont mes commensaux; ils viennent sur la table s'informer si les raisins servis sont bien à maturité.

Voilà certes, et le dénombrement est loin d'être complet, voilà une société aussi nombreuse que choisie, et dont la conversation ne manquera pas de charmer ma solitude si je parviens à savoir la provoquer. Mes chères bêtes d'autrefois, mes vieux amis, d'autres de connaissance plus récente, tous sont là, chassant, butinant, construisant dans une étroite proximité. D'ailleurs, s'il faut varier les lieux d'observation, à quelques centaines de pas est la montagne, avec ses maquis d'arbousiers, de cistes et de bruyères en arbre; avec ses nappes sablonneuses chères aux Bembex; avec ses talus marneux exploités par divers Hyménoptères. Et voilà pourquoi, prévoyant ces richesses, j'ai fui la ville pour le village, et suis venu à Sérignan sarcler mes navets, arroser mes laitues.

On fonde à grands frais sur nos c?tes océaniques et méditerranéennes des laboratoires où l'on dissèque la petite bête marine, de maigre intérêt pour nous; on prodigue puissants microscopes, délicats appareils de dissection, engins de capture, embarcations, personnel de pêche, aquariums, pour savoir comment se segmente le vitellus d'un Annélide, choses dont je n'ai pu saisir encore toute l'importance, et l'on dédaigne la petite bête terrestre, qui vit en perpétuel rapport avec nous, qui fournit à la psychologie générale des documents d'inestimable valeur, qui trop souvent compromet la fortune publique en ravageant nos récoltes. à quand donc un laboratoire d'entomologie où s'étudierait, non l'insecte mort, macéré dans le trois-six, mais l'insecte vivant; un laboratoire ayant pour objet l'instinct, les m?urs, la manière de vivre, les travaux, les luttes, la propagation de ce petit monde, avec lequel l'agriculture et la philosophie doivent très sérieusement compter. Savoir à fond l'histoire du ravageur de nos vignes serait peut-être plus important que de savoir comment se termine tel filet nerveux d'un Cirrhipède; établir expérimentalement la démarcation entre l'intelligence et l'instinct, démontrer, en comparant les faits dans la série zoologique, si oui ou non la raison humaine est une faculté irréductible, tout cela devrait bien avoir le pas sur le nombre d'anneaux de l'antenne d'un crustacé. Pour ces énormes questions, une armée de travailleurs serait nécessaire, et il n'y a rien. La mode est au mollusque et au zoophyte. Les profondeurs des mers sont explorées à grand renfort de dragues; le sol que nous foulons aux pieds reste méconnu. En attendant que la mode change, j'ouvre le laboratoire de l'harmas à l'entomologie vivante, et ce laboratoire ne co?tera pas un centime à la bourse des contribuables.

* * *

Chapter 2 L'AMMOPHILE HéRISSéE

Un jour de mai, allant et revenant, j'épiais ce qui pouvait se passer de nouveau dans le laboratoire de l'harmas. Favier n'était pas loin, occupé au travail du jardin potager. Qu'est-ce que Favier? Autant vaut en dire tout de suite quelques mots, car il reviendra dans mes récits.

Favier est un ancien soldat. Il a dressé son gourbi sous les caroubiers de l'Afrique, il a mangé des oursins à Constantinople, il a chassé l'étourneau en Crimée quand ch?mait la mitraille. Ayant beaucoup vu, il a beaucoup retenu. En hiver, alors que le travail des champs se termine vers quatre heures et que les soirées sont si longues, le rateau, la fourche et la brouette rentrés, il vient s'asseoir sur la haute pierre du foyer de la cuisine où flambent les rondins de chêne vert. La pipe est tirée, méthodiquement bourrée avec le pouce humecté de salive, et fumée religieusement. Depuis de longues heures, il y songe; mai il s'est abstenu car le tabac est cher. Aussi la privation a-t-elle redoublé l'attrait, et pas une bouffée n'est perdue, revenant par intervalles réglés.

Cependant la conversation s'engage. Favier est, à sa guise, un de ces conteurs antiques qui, pour leurs récits, étaient admis à la meilleure place du foyer, seulement mon narrateur s'est formé à la caserne. N'importe, toute la maisonnée, grands et petits, l'écoute avec intérêt; si sa parole est fortement imagée, elle est toujours décente. Ce serait, pour nous tous, vif désappointement s'il ne venait, le travail fini, faire sa halte au coin du feu. Que nous dit-il donc pour se faire désirer ainsi? Il nous raconte ce qu'il a vu du coup d'état qui nous a valu l'empire abhorré; il nous parle des petits verres distribués et puis de la fusillade dans le tas. Lui, m'affirme-t-il, visait toujours contre le mur; et je le crois sur parole tant il me para?t navré, honteux, d'avoir pris une part, même très innocente, à ce coup de bandit.

Il nous raconte ses veillées dans les tranchées autour de Sébastopol; il nous parle de sa panique lorsque de nuit, étant isolé aux avant-postes et blotti dans la neige, il vit tomber à c?té de lui ce qu'il appelle un pot à fleurs. Cela flambait, fusait, rayonnait, illuminait les alentours. D'une seconde à l'autre, l'infernale machine allait éclater; notre homme était perdu. Il n'en fut rien: le pot à fleurs s'éteignit paisiblement. C'était un engin d'éclairage lancé pour reconna?tre dans les ténèbres les travaux de l'assaillant.

Au drame de la bataille succède la comédie de la caserne. Il nous dit les mystères du rata, les secrets de la gamelle, les comiques misères du bloc. Et comme le répertoire ne s'épuise jamais, assaisonné d'expressions à l'emporte-pièce, l'heure du souper arrive avant que nul de nous ait eu le temps de s'apercevoir combien la soirée est longue.

Favier s'est révélé à mon attention par un coup de ma?tre. Un de mes amis venait de m'envoyer de Marseille une paire d'énormes crabes, le Ma?a, l'Araignée de mer des pêcheurs. Je déballais les captifs quand les ouvriers rentrèrent de leur d?ner, peintres, ma?ons, platriers occupés à restaurer la masure abandonnée. à la vue de ces étranges bêtes, étoilées de dards autour de la carapace, et hissées sur de longues pattes, qui leur donnent quelque ressemblance avec une monstrueuse araignée, ce fut parmi les assistants un cri de surprise, presque d'effroi. Favier, lui, n'en a cure, et saisissant avec adresse l'effroyable araignée qui se démène: ?Je connais ?a, dit-il; j'en ai mangé à Varna. C'est excellent.?-Et il regardait l'entourage avec un certain air narquois qui voulait dire: Vous n'êtes jamais sortis de votre trou.

Un autre trait de lui pour en finir. Sur l'avis du médecin, une de ses voisines avait été prendre des bains de mer à Cette. Elle avait rapporté de son expédition quelque chose de curieux, un fruit étrange sur lequel elle basait de hautes espérances. Secoué devant l'oreille, cela sonnait, preuve des graines contenues. C'était rond, avec des épines. à un bout se montrait comme le bouton fermé d'une fleurette blanche; à l'autre bout, une légère dépression était percée de quelques trous. La voisine accourut chez Favier lui soumettre sa trouvaille, l'engageant à m'en parler. Elle me céderait les précieuses graines; il devait en sortir quelque arbuste merveilleux qui ferait l'ornement de mon jardin.-?Vaqui la flou, va qui lou pécou; voilà la fleur, voilà la queue?, disait-elle à Favier en lui montrant les deux bouts de son fruit.

Favier éclata de rire.-?C'est un oursin, fit-il, une chataigne de mer; j'en ai mangé à Constantinople.? Et il expliqua de son mieux ce que c'est qu'un oursin. L'autre n'y comprit rien et persista dans son dire. En son idée, Favier la trompait, jaloux que des graines aussi précieuses m'arrivassent par une autre voie que la sienne. Le litige me fut soumis. ?Vaqui la flou, vaqui lou pécou?, répétait la bonne femme. Je lui dis que la flou était le groupe des cinq dents blanches de l'oursin, et que le pécou était l'antipode de la bouche. Elle partit, non bien convaincue. Peut-être que maintenant les semences du fruit, grains de sable sonnant dans la coque vide, germent en un vieux toupin égueulé.

Favier conna?t donc beaucoup de choses, et il les conna?t surtout pour en avoir mangé. Il sait le mérite d'un rable de blaireau, la valeur d'un cuissot d'un renard; il est expert sur le morceau préférable d'une anguille des buissons, la couleuvre; il a fait rissoler dans l'huile le lézard ocellé, la mal famée Rassade du Midi; il a médité la recette d'une friture de criquets. Je suis étonné des impossibles ratas que lui a fait pratiquer sa vie cosmopolite.

Je ne suis pas moins surpris de son coup d'?il scrutateur et de sa mémoire des choses. Que je lui décrive une plante quelconque, pour lui mauvaise herbe sans nom, sans intérêt aucun, et si elle se trouve dans nos bois, je suis à peu près certain qu'il me l'apportera, qu'il m'indiquera le point où je peux la récolter. La botanique de l'infirment petit ne déroute pas même sa clairvoyance. Pour compléter un travail que j'ai publié sur les Sphériacées de Vaucluse, dans la mauvaise saison, lorsque l'insecte ch?me, je reprends la patiente herborisation à la loupe. Si la gelée a durci la terre, si la pluie l'a réduite en bouillie, je détourne Favier du travail du jardin pour l'amener à travers bois; et là, dans le fouillis de quelque roncier, nous cherchons de concert ces microscopiques végétaux qui mouchettent de points noirs les brindilles jonchant le sol. Il appelle les plus grosses espèces de la poudre à canon, expression juste déjà employée par les botanistes pour désigner une de ces Sphériacées. Il se sent tout glorieux de son lot de trouvailles, plus riche que le mien. S'il lui tombe sous la main une superbe Rosellinie, amas de mamelles noires qu'enveloppe une ouate vineuse, une pipe est fumée pour payer un tribut à l'enthousiasme du moment.

Il excelle surtout pour me débarrasser de l'importun rencontré dans mes pérégrinations. Le paysan est curieux, questionneur comme l'enfant; mais sa curiosité est assaisonnée de malice, ses questions sous-entendent la raillerie. Ce qu'il ne comprend pas, il le tourne en dérision. Et quoi de plus risible qu'un monsieur regardant à travers un verre une mouche capturée avec un filet de gaze, un éclat de bois pourri cueilli à terre? Favier, d'un mot, coupe court à la narquoise interrogation.

Nous cherchions à la surface du sol, pas à pas, inclinés, quelques-uns de ces documents des époques préhistoriques qui abondent sur le revers méridional de la montagne, haches en serpentine, tessons de poterie noire, pointes de flèche et de lance en silex, éclats, racloirs, nucléus.-?Que fait ton ma?tre de ces payrards (pierre à fusil)??, demande un survenant.-?Il en fabrique du mastic pour les vitriers?, riposte Favier d'un air solennellement affirmatif.

Je venais de récolter une poignée de crottes de lapin où la loupe m'avait révélé une végétation cryptogamique digne d'examen ultérieur. Survient un indiscret qui m'a vu recueillir soigneusement dans un cornet de papier la précieuse trouvaille. Il soup?onne une affaire d'argent, un commerce insensé. Tout, pour l'homme de la campagne, doit se traduire par le gros sou. à ses yeux, je me fais de grosses rentes avec ces crottes de lapin.-?Que fait ton ma?tre de ces pétourles (c'est le mot de l'endroit)??, demande-t-il insidieusement à Favier.-?Il les distille pour en retirer l'essence?, répond mon homme avec un aplomb superbe. Abasourdi par la révélation, le questionneur tourne le dos et s'en va.

Mais ne nous attardons pas davantage avec le troupier goguenard, si prompt à la répartie, et revenons à ce qui attirait mon attention dans le laboratoire de l'harmas. Quelques Ammophiles exploraient pédestrement, avec courtes volées par intervalles, tant?t les points gazonnés, tant?t les points dénudés. Déjà vers le milieu de mars, quand survenait une belle journée, je les avais vues se chauffer délicieusement au soleil sur la poudre des sentiers. Toutes appartenaient à la même espèce, l'Ammophile hérissée, Ammophila hirsuta Kirb. J'ai fait conna?tre, dans le premier volume de ces Souvenirs, l'hibernation de cette Ammophile et ses chasses printanières, à une époque où les autres hyménoptères giboyeurs sont encore renfermés dans leurs cocons; j'ai décrit sa manière d'opérer la chenille destinée à la larve; j'ai raconté ses coups d'aiguillon multiples, distribués aux divers centres nerveux. Cette vivisection si savante, je ne l'avais vue encore qu'une fois, et je désirais bien la revoir. Peut-être quelque chose m'avait échappé dans ma lassitude d'une longue course, et si réellement j'avais tout bien vu, il convenait de renouveler l'observation pour lui donner une authenticité incontestable. J'ajoute que, d?t-on y assister cent fois, on ne se lasserait pas du spectacle dont je désirais être de nouveau témoin.

Je surveillais donc mes Ammophiles depuis leur première apparition; et les ayant là, chez moi, à quelques pas de ma porte, je ne pouvais manquer de les surprendre en chasse si mon assiduité ne se relachait pas. La fin de mars et avril se passèrent en vaines attentes, soit que le moment de la nidification ne f?t pas encore venu, soit plut?t parce que ma surveillance était mise en défaut. Enfin le 17 mai, l'heureuse chance se présenta.

Quelques Ammophiles me paraissent très affairées; suivons l'une d'elles, plus active que les autres. Je la surprends donnant les derniers coups de rateau à son terrier, dans le sol battu d'une allée, avant d'y introduire sa chenille qui, déjà paralysée, doit avoir été abandonnée provisoirement par le chasseur à quelques mètres du domicile. L'antre reconnu convenable, la porte jugée assez spacieuse pour l'accès d'un volumineux gibier, l'Ammophile se met en recherche de sa capture. Aisément elle la trouve. C'est un ver gris qui g?t à terre et que les fourmis ont déjà envahi. Cette pièce, que les fourmis lui disputent, est dédaignée par le chasseur. Beaucoup d'hyménoptères déprédateurs, qui momentanément abandonnent leur capture pour aller perfectionner le terrier ou même le commencer, déposent leur gibier en haut lieu, sur une touffe de verdure, pour le mettre à l'abri des rapines. L'Ammophile est versée dans cette prudente pratique; mais peut-être a-t-elle négligé la précaution, ou bien la lourde pièce est-elle tombée, et maintenant les fourmis tiraillent à qui mieux mieux la somptueuse victuaille. Chasser ces larrons est impossible: pour un de détourné, dix reviendraient à l'attaque. L'hyménoptère para?t en juger ainsi, car, l'envahissement reconnu, il se remet en chasse, sans nul démêlé, qui n'aboutirait à rien.

Les recherches se font dans un rayon d'une dizaine de mètres autour du nid. L'Ammophile explore le sol pédestrement, petit à petit, sans se presser; de ses antennes, courbées en arc, elle fouette continuellement le terrain. Le sol dénudé, les points caillouteux, les endroits gazonnés sont indistinctement visitées. Pendant près de trois heures, au plus fort du soleil, par un temps lourd, qui sera suivi le lendemain d'une pluie et le soir même de quelques gouttes, je suis, sans la quitter un instant du regard, l'Ammophile en recherches. Que c'est donc difficile à trouver, un ver gris, pour un hyménoptère qui en a besoin à l'instant même!

Ce n'est pas moins difficile pour l'homme. On sait ma méthode pour assister à l'opération chirurgicale qu'un hyménoptère chasseur fait subir à sa proie dans le but de servir à ses larves une chair inerte mais non morte. J'enlève au prédateur son gibier et lui donne en échange une proie vivante, pareille à la sienne. Je combinais semblable man?uvre à l'égard de l'Ammophile pour lui faire répéter son opération quand elle aurait sacrifié la chenille qu'elle ne devait pas manquer de trouver d'un moment à l'autre. J'avais donc besoin au plus t?t de quelques vers gris.

Favier était là, jardinant. Je l'appelle: ?Arrivez vite, il me faut des vers gris.? La chose est expliquée. D'ailleurs il est depuis quelque temps au courant de l'affaire. Je lui ai parlé de mes petites bêtes et des chenilles qu'elles chassent; il sait en gros la manière de vivre de l'insecte qui m'occupe. C'est compris. Le voilà en recherches. Il fouille au pied des laitues, il gratte dans les touffes de fraisiers, il visite les bordures d'iris. Sa perspicacité, son adresse me sont connues; j'ai confiance. Cependant le temps se passe. ?Eh bien! Favier, ce ver gris?-Je n'en trouve pas, monsieur.-Diable! alors, à la rescousse, Claire, Aglaé, les autres, tant que vous êtes, arrivez, cherchez, trouvez!? Toute la maisonnée est mise en réquisition. On déploie une activité digne des graves événements qui se préparent. Moi-même, retenu à mon poste pour ne pas perdre de vue l'Ammophile, je suis d'un ?il le chasseur et de l'autre je m'enquiers du ver gris. Rien n'y fait: trois heures se passent et aucun de nous n'a trouvé la chenille.

L'Ammophile ne la trouve pas davantage. Je la vois chercher avec quelque persévérance en des points un peu crevassés. L'insecte déblaie, s'exténue; il enlève, prodigieux effort, des lopins de terre sèche de la grosseur d'un noyau d'abricot. Toutefois ces points ne tardent pas à être abandonnés. Alors un soup?on me vient: si nous sommes quatre ou cinq à chercher vainement un ver gris, ce n'est pas à dire que l'Ammophile soit affligée de la même maladresse. Où l'homme est impuissant, l'insecte souvent triomphe. L'exquise finesse du sens qui le guide ne peut le laisser dérouté des heures entières. Peut-être que le ver gris, pressentant la pluie qui s'apprête, s'est enfoui plus profondément. Le chasseur sait très bien où il g?t, mais il ne peut l'extraire de sa profonde cachette. S'il abandonne un point après quelques essais, ce n'est pas défaut de sagacité mais défaut de puissance de fouille. Partout où l'Ammophile gratte, il doit y avoir un ver gris; le point est abandonné parce que le travail d'extraction est reconnu au-dessus des forces. Je suis bien sot de ne pas y avoir songé plus t?t. Est-ce que l'expert braconnier donnerait quelque attention là où il n'y a rien? Allons donc!

Je me propose alors de lui venir en aide. L'insecte fouille en ce moment un point cultivé et tout à fait nu. Il abandonne l'endroit, comme il a déjà fait de tant d'autres. Je continue moi-même avec la lame d'un couteau. Je ne trouve rien non plus et me retire. L'insecte revient et se remet à gratter en un certain point de mes déblais. Je comprends: ??te-toi de là, maladroit, semble me dire l'hyménoptère; je vais te montrer où g?t la bête.? Sur ces indications, je fouille au point voulu, et j'exhume un ver gris. Parfait! ma perspicace Ammophile; ah! je le disais bien que ton coup de rateau n'était pas donné sur un clapier désert!

Désormais c'est la chasse à la truffe, que le chien indique et que l'homme extrait. Je continue le système, l'Ammophile montrant le point convenable et moi fouillant du couteau. J'obtiens ainsi un second ver gris, puis un troisième, un quatrième. L'exhumation se fait toujours en des points dénudés, remués par la fourche quelques mois avant. Rien absolument n'indique au dehors la présence de la chenille. Eh bien! Favier, Claire, Aglaé et les autres, que vous en semble? En trois heures vous n'avez pu me déterrer un seul ver gris, et ce fin giboyeur m'en procure autant que j'en veux maintenant que je me suis avisé de lui venir en aide.

Me voilà suffisamment riche de pièces d'échange; laissons au chasseur sa cinquième trouvaille, qu'il déterre avec mon concours. Je développe par paragraphes numérotés les divers actes du magnifique drame qui se passe sous mes yeux. L'observation se fait dans les conditions les plus favorables: je suis couché à terre, tout près du sacrificateur, et pas un détail ne m'échappe.

1° L'Ammophile saisit la chenille par la nuque avec les tenailles courbes de ses mandibules. Le ver gris se démène avec vigueur; il roule et déroule sa croupe contorsionnée. L'hyménoptère ne s'en émeut: en se tenant de c?té, il évite les chocs. L'aiguillon atteint l'articulation qui sépare le premier anneau de la tête, sur la ligne médiane et ventrale, en un point où la peau est plus fine. Le dard séjourne dans la blessure avec une certaine persistance. C'est là, para?t-il, le coup essentiel, qui doit dompter le ver gris et le rendre plus maniable.

2° L'Ammophile abandonne alors son gibier. Elle s'aplatit à terre, avec des mouvements désordonnés, avec des rotations sur le flanc, des tiraillements et des pendiculations de membres, des frémissements d'ailes, comme en danger de mort. Je crains que le chasseur n'ait, dans la lutte, re?u un mauvais coup. L'émoi me gagne de voir ainsi piteusement finir le vaillant hyménoptère, et se terminer par un échec une expérience qui m'avait co?té de si longues heures d'attente. Mais voici que l'Ammophile se calme, se brosse les ailes, se frise les antennes et reprend sa démarche alerte pour courir sus à la chenille. Ce que j'avais pris pour les convulsions d'une mort prochaine était le frénétique enthousiasme de la victoire. L'hyménoptère se félicitait à sa manière d'avoir terrassé le monstre.

3° L'opérateur happe la chenille par la peau du dos, un peu plus bas que précédemment, et pique le second anneau, toujours à la face ventrale. Je le vois alors graduellement reculer sur le ver gris, saisir chaque fois le dos un peu plus bas, l'enlacer avec les mandibules, amples pinces à branches recourbées, et chaque fois plonger l'aiguillon dans l'anneau suivant. Ce recul de l'insecte et cet enlacement du dos par degrés, un peu plus en arrière à chaque reprise, se font avec une précision méthodique, comme si le chasseur aunait son gibier. à chaque recul, le dard pique l'anneau suivant. Ainsi sont blessés les trois anneaux thoraciques, à pattes vraies; les deux anneaux suivants, qui sont apodes; et les quatre anneaux à fausses pattes. En tout, neuf coups d'aiguillon. Les quatre derniers segments sont négligés, sur lesquels trois apodes et le dernier ou treizième avec fausses pattes. L'opération s'accomplit sans difficultés sérieuses; le premier coup de stylet re?u, le ver gris n'oppose qu'une faible résistance.

4) Finalement l'Ammophile, ouvrant dans toute leur ampleur ses tenailles mandibulaires, happe la tête du ver et la machonne, la comprime à coups mesurés, sans blessure. Ces coups de pression se succèdent avec une lenteur étudiée; l'insecte para?t chercher à se rendre compte chaque fois de l'effet produit; il s'arrête, attend, puis reprend. Pour atteindre le but désiré, cette manipulation sur le cerveau doit avoir des limites qui, dépassées, amèneraient la mort et à bref délai la corruption. Aussi l'hyménoptère mesure-t-il la force de ses coups de tenaille, qui sont nombreux du reste, une vingtaine environ.

Le chirurgien a terminé. L'opérée g?t à terre sur le flanc, à demi roulée sur elle-même. Elle est immobile, inerte, incapable de résistance pendant le travail de traction qui doit l'amener au logis, inoffensive pour le vermisseau qui doit s'en nourrir. L'Ammophile l'abandonne sur les lieux mêmes de l'opération et revient à son nid, où je la suis. Elle s'y livre à des retouches en vue de l'emmagasinement. Un gravier qui fait saillie à la vo?te pourrait entraver la mise en caveau de l'encombrante pièce. Le bloc est arraché. Un grincement d'ailes fr?lées accompagne le rude labeur. La chambre du fond n'est pas assez spacieuse; elle est agrandie. Les travaux se prolongent, et la chenille que j'ai négligé de surveiller pour ne rien perdre des actes de l'hyménoptère, est envahie par les fourmis. Quand nous y revenons, l'Ammophile et moi, elle est toute noire d'actifs dépeceurs. C'est pour moi incident regrettable, c'est pour l'Ammophile événement facheux, car voilà deux fois que la même mésaventure lui arrive.

L'insecte para?t découragé. En vain je remplace la chenille par un de mes vers gris en réserve, l'Ammophile dédaigne la proie substituée. Et puis la soirée s'avance, le ciel s'est obscurci, il tombe même quelques gouttes de pluie. En de pareilles circonstances, il est inutile de compter sur une reprise de chasse. Tout finit donc sans que je puisse utiliser mes vers gris comme je l'avais combiné. Cette observation m'a tenu, sans un instant de répit, de une heure de l'après-midi à six heures du soir.

* * *

Chapter 3 UN SENS INCONNU—LE VER GRIS

Je viens de raconter en détail les man?uvres de chasse de l'Ammophile. Les faits constatés me paraissent riches de conséquences, à tel point que si le laboratoire de l'harmas ne me fournissait plus rien, je me croirais dédommagé par cette seule observation. La méthode opératoire adoptée par l'hyménoptère en vue de paralyser le ver gris est, dans le domaine de l'instinct, la plus haute manifestation que je connaisse jusqu'ici. Quelle science infuse, bien propre à nous faire réfléchir! Quelle savante logique, quelle s?reté dans ce physiologiste inconscient!

Qui voudrait être témoin à son tour de ces merveilles ne peut guère compter sur les hasards d'une promenade à travers champs; et puis, la chance heureuse se présenterait-elle, le temps manquerait pour la mettre à profit. Une observation où j'ai dépensé cinq heures sans désemparer et sans parvenir encore à terminer les épreuves en projet, exige, pour être bien conduite, le loisir du chez soi. Le succès, je le dois donc au rustique laboratoire. Je livre le secret à qui voudra continuer ces magnifiques études; la moisson est inépuisable, il y aura des gerbes pour tous.

En suivant la chasse de l'Ammophile dans l'ordre de ses actes, la première question qui se présente est celle-ci: comment fait l'hyménoptère pour reconna?tre le point où g?t sous terre le ver gris?

Rien au dehors, pour la vue du moins, n'indique la cachette de la chenille. Le sol qui recèle la pièce de gibier peut être nu au gazonné, caillouteux ou terreux, continu ou fendillé de petites crevasses. Ces variations d'aspect sont indifférentes au chasseur, qui exploite tous les points sans préférence pour les uns plut?t que pour les autres. Partout où l'hyménoptère s'arrête et fouille avec quelque persistance, je n'aper?ois rien de particulier malgré toute mon attention; et cependant il doit y avoir un ver gris, comme je viens de m'en convaincre, coup sur coup, à cinq reprises, en prêtant main-forte à l'insecte, que rebutait d'abord un travail hors de proportion avec ses forces. La vue certainement n'est pas en cause ici.

Quel sens alors? L'odorat? Informons-nous. Les organes de recherche sont les antennes, tout l'affirme. De leur extrémité, fléchie en arc et animée d'une vibration continuelle, l'insecte palpe le sol, à petits coups, rapidement. Si quelque fissure se présente, les filets vibrants s'y introduisent et sondent; si quelque touffe de gramen étale à fleur de terre son lacis de rhizomes, ils en fouillent les anfractuosités avec un redoublement de trépidation. Leurs extrémités s'appliquent un moment, se moulent en quelque sorte sur le point exploré. On dirait deux filaments tactiles, deux longs doigts d'une incomparable mobilité, qui s'informent en palpant. Mais le toucher ne peut intervenir pour révéler ce qu'il y a sous terre; ce qu'il faudrait palper, c'est le ver gris; et ce ver est reclus dans son terrier à quelques pouces de profondeur.

On pense alors à l'odorat. Les insectes, c'est incontestable, possèdent, souvent très développé, le sens de l'olfaction. Les Nécrophores, les Silphes, les Histers, les Dermestes accourent de tous c?tés au point où g?t un petit cadavre, dont il faut expurger le sol. Guidés par l'odorat, ces ensevelisseurs se hatent vers la taupe morte.

Mais si le sens de l'olfaction est certain chez l'insecte, on se demande encore où en est le siège. Beaucoup affirment que ce siège est dans les antennes. Admettons-le, bien qu'il soit difficile de comprendre comment une tige d'anneaux cornés, articulés bout à bout, peut remplir l'office d'une narine à structure si profondément différente. L'organisation des appareils n'ayant rien de commun, les impressions per?ues sont-elles bien de même nature? Quand les outils sont dissemblables, leurs fonctions restent-elles similaires?

D'ailleurs, avec notre hyménoptère, se présentent de graves objections. L'odorat est un sens passif plut?t qu'actif; il ne va pas au-devant de l'impression comme le fait le toucher, il la subit; il ne s'enquiert pas de l'effluve odorant, il re?oit quand il arrive. Or les antennes de l'Ammophile sont continuellement agissantes; elles s'informent, elles vont au-devant de l'impression. Impression de quoi? Si c'était en réalité une impression d'odeur, l'immobilité leur serait plus favorable qu'une perpétuelle agitation.

Mais il y a mieux: l'odorat sans odeur n'a pas de raison d'être. Or j'ai soumis le ver gris à ma propre expertise; je l'ai donné à flairer à des narines jeunes, bien plus sensibles que les miennes; aucun de nous n'a constaté dans la chenille la plus faible trace d'odeur. Quand le chien, célèbre par son flair, a connaissance de la truffe sous terre, il est guidé par le fumet du tubercule, fumet très appréciable pour nous, même à travers l'épaisseur du sol. Je reconnais au chien un odorat plus subtil que le n?tre; il s'exerce à de plus grandes distances, il re?oit des impressions plus vives et plus tenaces; toutefois il est impressionné par des effluves odorants qui deviennent sensibles à nos narines dans les conditions convenables de proximité.

J'accorderai, si l'on veut, à l'Ammophile un sens d'olfaction aussi délicat, plus délicat même que celui du chien; mais encore faudrait-il une odeur, et je me demande comment ce qui est inodore à l'entrée même des narines peut être odorant pour un insecte à travers l'obstacle du sol. Les sens, s'ils ont mêmes fonctions, ont mêmes excitateurs depuis l'homme jusqu'à l'infusoire. Dans ce qui est ténèbres absolues pour nous, aucun animal ne voit clair, que je sache. On pourra dire, je le sais, que dans la série zoologique, la sensibilité, toujours la même au fond, a des degrés de puissance: telle espèce est capable de plus, et telle autre est capable de moins; le sensible pour l'une est l'insensible pour l'autre. Rien de plus juste; cependant l'insecte, considéré d'une manière générale, ne para?t pas hors ligne sous le rapport de la sensibilité olfactive; les effluves qui l'attirent sont per?us sans un odorat d'une finesse exceptionnelle. Lorsque, dans le cornet floral d'une aro?dée à odeur cadavéreuse s'engouffrent, pour ne plus en sortir, les Dermestes, les Silphes et les Histers; lorsque des essaims de mouches bourdonnent autour d'un chien mort, à ventre bleu et ballonné, tout le voisinage est empuanti par l'infection. La chair décomposée, le fromage pourri exigent-ils de l'insecte, pour lui être révélés, un flair d'exquise précision? Partout où nous voyons accourir ses hordes, avec le flair certainement pour guide, il y a pour nous une odeur.

Reste l'audition. Encore un sens sur lequel l'entomologie n'est pas convenablement renseignée. Où en est le siège? Dans les antennes, dit-on. Ces fines tiges vibrantes sembleraient, en effet, assez aptes à s'ébranler sous l'impulsion sonore. L'Ammophile, qui explore les lieux avec les antennes, serait alors avertie de la présence du ver gris par un léger bruit remontant de terre, bruit des mandibules qui rongent une racine, bruit de la chenille qui remue sa croupe. Quel son faible et quelle difficulté pour sa propagation à travers le matelas spongieux de la terre!

Il est plus que faible, il est nul. Le ver gris est nocturne. Le jour, blotti dans son clapier, il ne bouge. Il ne ronge pas non plus; du moins les vers gris que j'ai exhumés sur les indications de l'hyménoptère ne rongeaient rien du tout par la raison qu'il n'y avait rien à ronger. Ils étaient dans une couche de terre sans racines, en complète immobilité; et par suite, silence. Le sens de l'ou?e doit être écarté comme celui de l'odorat.

La question revient, plus obscure que jamais. Comment fait l'Ammophile pour reconna?tre le point où g?t, sous terre, le ver gris? Les antennes, c'est incontestable, sont les organes qui le guident. Elles ne fonctionnent pas ici comme appareils olfactifs, à moins d'admettre que leur surface aride, coriace, n'ayant rien de la délicate structure nécessaire à l'habituel odorat, est néanmoins sensible à des odeurs nulles pour nous. Ce serait admettre que la rusticité de l'outil a pour conséquence la perfection du travail. Elles ne fonctionnement pas non plus comme appareil auditif, car il n'y a pas de bruit à percevoir. Quel est donc leur r?le? Je l'ignore et désespère de jamais le savoir.

Enclins que nous sommes, et il ne peut guère en être autrement, à tout rapporter à notre mesure, la seule qui nous soit un peu connue, nous accordons aux animaux nos moyens de perception, et ne songeons pas qu'ils pourraient bien en posséder d'autres, dont il nous est impossible d'avoir une idée précise parce qu'il n'y a rien d'analogue en nous. Sommes-nous bien certains qu'ils ne sont pas outillés, à des degrés très divers, en vue de sensations pour nous aussi étrangères que le serait la sensation des couleurs si nous étions aveugles? La matière n'a-t-elle plus de secrets pour nous? Est-il bien s?r qu'elle ne se révèle à l'être animé que par la lumière, le son, la saveur, l'odeur, les propriétés tangibles? La physique et la chimie, si jeunes cependant, déjà nous affirment que le noir inconnu renferme une moisson énorme, en comparaison de laquelle notre gerbe scientifique n'est que misère. Un sens nouveau, peut-être celui qui réside dans le nez du Rhinolophe, exagéré jusqu'au grotesque, peut être celui qui réside dans l'antenne de l'Ammophile, ouvrirait à nos recherches un monde que notre organisation nous condamne sans doute à ne jamais explorer. Certaines propriétés de la matière, sur nous sans action qui puisse être per?ue, ne peuvent-elles trouver, pour y répondre, un écho dans l'animal, outillé autrement que nous?

Lorsqu'après les avoir aveuglées, Spallanzani lachait des chauves-souris dans un appartement transformé en un labyrinthe par des cordons tendus suivant toutes les directions et par des amas de broussailles, comment ces animaux pouvaient-ils se reconna?tre, voler rapidement, aller et venir d'un bout à l'autre de la pièce, sans se heurter aux obstacles interposés? Quel sens analogue des n?tres les guidait? Quelqu'un voudrait-il me le dire et surtout me le faire comprendre? J'aimerais à comprendre aussi comment l'Ammophile, à l'aide des antennes, trouve infailliblement le terrier de sa chenille. Qu'on ne parle pas ici d'odorat; il faudrait le supposer d'une finesse inou?e, tout en reconnaissant qu'il est servi par un organe où rien ne semble disposé pour la perception des odeurs.

Que d'autres choses incompréhensibles nous mettons sur le compte de l'odorat des insectes! Nous nous payons d'un mot; l'explication est toute trouvée, sans recherches pénibles. Mais si nous voulons m?rement y réfléchir, si nous comparons un ensemble convenable de faits, la falaise de l'inconnu se dresse abrupte, infranchissable par le sentier où nous nous obstinons. Changeons alors de sentier et reconnaissons que l'animal peut avoir d'autres moyens d'information que les n?tres. Nos sens ne représentent pas la totalité des modes par lesquels l'animal se met en rapport avec ce qui n'est pas lui; il y en a d'autres, peut-être beaucoup, non assimilables, même de loin, à ceux que nous possédons nous-mêmes.

Si l'acte de l'Ammophile était un fait isolé, je ne m'y serais pas arrêté comme je viens de le faire; mais je me propose d'en faire conna?tre de plus étranges encore, imposant la conviction à l'esprit le plus exigeant. Après les avoir racontés, je reviendrai donc sur ce sujet de sens spéciaux, irréductibles, à nous inconnus.

Pour le moment revenons au ver gris, qu'il n'est pas inopportun de conna?tre d'une fa?on moins sommaire. J'en avais quatre, exhumés avec le couteau aux points que m'indiquait l'Ammophile. Mon dessein était de les substituer un à un à la victime sacrifiée, pour voir se répéter l'opération de l'hyménoptère. Ce projet n'ayant pas abouti, je mis les vers dans un bocal avec couche de terre et trognon de laitue par-dessus. De jour, mes captifs restaient ensevelis; de nuit, ils remontaient à la surface, où je les surprenais rongeant la salade en dessous. En ao?t, ils s'enfouirent pour ne plus remonter, et se fa?onnèrent chacun un cocon de terre, très grossier à la face externe, de forme ovo?de et de la grosseur d'un petit ?uf de pigeon. à la fin du même mois parut le papillon. J'y reconnus la Noctuelle des moissons, Noctua segetum Hubner.

Ainsi l'Ammophile hérissée sert à ses larves des chenilles de Noctuelles, et son choix se porte exclusivement sur les espèces à m?urs souterraines. Ces chenilles, vulgairement connues sous le nom de ver gris à cause de leur costume grisatre, sont un fléau des plus redoutables pour les champs de grande culture ainsi que pour les jardins. Tapies de jour au fond de leurs terriers, elles remontent de nuit vers la surface et rongent le collet des végétaux herbacés. Tout leur est bon, la plante ornementale comme la plante potagère. Les massifs de fleurs, les carrés de légumes, les champs sont indistinctement ravagés. Lorsqu'un plant se flétrit, sans cause apparente, tirez à vous légèrement, et le moribond viendra, mais tronqué, détaché de sa racine. Le ver gris, dans la nuit, a passé par là; ces voraces mandibules ont fait la mortelle section. Ses dégats rivalisent avec ceux du ver blanc ou larve du Hanneton. Quand il pullule dans un pays à betteraves, la valeur des pertes se chiffre par millions. Tel est le terrible ennemi contre lequel nous vient en aide l'Ammophile.

Je signale à l'agriculture et je lui recommande avec insistance ce précieux auxiliaire, si zélé pour rechercher le ver gris au printemps, si habile pour en découvrir les clapiers. Une Ammophile dans un jardin, c'est peut-être un carré de laitues sauvegardé, une plate-bande de balsamines tirée de péril. Mais que viennent faire ici des recommandations! Nul ne songe à détruire le gracieux hyménoptère, qui va voletant avec prestesse d'une allée à l'autre, qui visite un coin du jardin, puis celui-ci, puis celui-là, puis le suivant; nul ne songe non plus, et nul ne peut songer, hélas! à favoriser sa multiplication.

Dans l'immense majorité des cas, l'insecte échappe à notre pouvoir; l'exterminer s'il est nuisible, le propager s'il est utile, sont pour nous ?uvre impraticable. Singulière antithèse de force et de faiblesse: l'homme tranche des lambeaux de continent pour faire communiquer deux mers, il perfore les Alpes, il pèse le soleil, et ne peut empêcher un misérable asticot de go?ter avant lui ses cerises, un odieux pou de lui détruire ses vignobles! Le titan est vaincu par le pygmée.

Voici maintenant, dans ce même monde des insectes, un auxiliaire de mérite supérieur, un ennemi sans pareil de notre calamiteux ennemi le ver gris. Pouvons-nous quelque chose pour en peupler à volonté nos champs et nos jardins? Nullement, car la première condition pour multiplier l'Ammophile serait de multiplier le ver gris, unique nourriture de sa famille de larves. Je ne parle pas des difficultés insurmontables que présenterait semblable éducation. Ce n'est pas ici l'Abeille, fidèle à sa ruche à cause de ses m?urs sociales; c'est encore moins le stupide Ver à soie, campé sur la feuille de m?rier, et son lourd papillon, qui un instant bat des ailes, s'accouple, pond et meurt; c'est un insecte aux capricieuses pérégrinations, au vol prompt, aux allures indépendantes.

La première condition d'ailleurs coupe court à tout espoir. Voulons-nous avoir des Ammophiles secourables? Résignons-nous alors aux vers gris. Nous tournons dans un cercle vicieux: pour provoquer le bien, il nous faut appeler le mal. La horde ennemie fait appara?tre dans nos champs la troupe auxiliaire; mais celle-ci ne vient pas sans celle-là, et les deux se balancent en nombre. Si le ver gris abonde, l'Ammophile trouve pour ses larves copieuse proie, et sa race prospère; s'il se fait rare, la descendance de l'Ammophile s'amoindrit, dispara?t. Semblable rythme de prospérité et de décadence est l'immuable loi qui règle les proportions entre dévorants et dévorés.

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